Prithvi
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Prithvi
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le Mer 27 Juin - 18:13
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Je frissonne en sortant dans les jardins qui couronnent le palais d’Ambre. Le temps est clément, la température douce pour la région, malgré les taches de neige qui s’accrochent encore aux plantes hivernales. Je déteste ce pays pour tout ce qu’il représente, et pour son climat. Le ciel a commencé à s’éclaircir avec ce qui sera les premiers rayons du jour blafard qui s’annonce, où le soleil ne fera son apparition que quelques minutes. Rien que d’y penser me laisse un arrière-goût amer de bile au fond de la gorge. Un jour je redescendrai, libre, vers le sud pour profiter du soleil d’Agni qui me remplit de nostalgie. En attendant d’avoir à nouveau chaud un jour, je resserre autour de moi l’espèce de tricot informe qui m’est indispensable.

J’ai passé une bonne partie de la nuit – si longue ici – à m’introduire discrètement dans cette forteresse et à nouer des contacts. Les esclaves et serviteurs exploités sont plus présents ici que ce que l’aristocratie qui nous gouverne aime à l’admettre, derrière leur pudeur hypocrite. Mon but aujourd’hui n’était pas de créer une insurrection. Pas encore, nous ne sommes pas prêts. Nos frères et nos soutiens dans le fort sont encore trop peu nombreux et trop hésitants. Je voulais juste discuter, de leur condition, de la mienne, de celle de nos frères dans les autres contrées. Insinuer un peu de doute dans leur esprit, Non, l’idée était uniquement de semer le vent, pour aujourd’hui. La tempête se récolterait plus tard.

Je ne sais pas pourquoi je me suis aventuré jusqu’aux jardins, ils sont à l’exact opposé de la porte que je compte emprunter pour ressortir. Il ne faut pas que je me fasse prendre : à première vue mes vêtements peuvent peut-être donner le change et me faire passer pour un domestique du palais, mais ils ne résisteront pas à une inspection plus détaillée, et je ne compte pas finir en taule. Un frisson glacé me parcourt à cette idée. J’essaie de me convaincre que ma venue dans ce lieu a quelque chose de rationnel, mais même moi je n’arrive pas à y croire. Je crois que les plantes luxuriantes de l’oasis de Rubis me manquent plus que je ne veux l’admettre. Ici les plantes sont rabougries par l’éternel hiver qui règne sur les montagnes.

Je m’avance lentement entre les branches parfaitement taillées des arbustes, les secouant doucement pour les débarrasser de la neige qui les encombre. Au fur et à mesure que les tiges se redressent dans le jardin désert, je me sens un peu plus léger. J’en viens presque à oublier qu’il faut que je me presse pour sortir, au risque de me retrouver coincé toute la journée ici une fois que l’activité du palais aura repris pour la journée.
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le Ven 6 Juil - 21:37
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Ce n’est pas perceptible si l’on n’y fait pas attention. Mais dès que l’on ouvre les yeux, que l’on tend l’oreille, les signes affluent. Les insectes, frénétiques durant les heures claires de Liekki, font décroître leur bourdonnement. Le jour dispense peu à peu moins de lumière, moins de chaleur, et paye son tribut à la nuit. Les bêtes et les plantes calment leur appétit insatiable, terminent de rassembler leurs forces et guettent les changements dans l’air. Tout cela n’est pas encore visible, ce n’est que le commencement. Mais même si la saison reste belle, elle lance ainsi son ultime adieu. L’été se termine. Le souffle de Nagar recouvre les montagnes.

La terre me parle de tout cela lors de mes méditations matinales et je l’écoute. Je sens son pouls et le mien qui retournent petit à petit au repos après le foisonnement de vies innombrables  qui en agitaient les veines. Elle se prépare à se rendormir, à supporter l’épais manteau de neige qui la recouvrira bientôt, la recouvrira d’eau et de promesses. Moi-même, inconsciemment, je commence à économiser mes forces même si je n’en ai en apparence nul besoin. Peu importe. Même dans l’opulence, l’automne est la saison des réserves et se plier aux messages naturels est un gage de survie. Et puis quoi que l’on en dise, j’ai bien besoin de me ressourcer après mon voyage en Akasha, la Fête du Lac et tout ce qui en a découlé Les jardins du palais d’Ambre sont pour cela mes meilleurs alliés. À genoux dans l’herbe humide, torse nu, yeux clos et mains épousant le sol, je m’imprègne des milliers de sensations qui s’y cachent. J’écoute les racines des plantes qui parlent entre elles à travers leur maillage, les frottements et les stridulations des petits animaux, des insectes, des créatures invisibles et incalculables qui y vivent. Je ressens sur ma langue le goût minéral de la pierre là où elle prend le pas sur la terre. J’écoute ses résonnances, la présence de tous ceux qui parcourent le granit poli des couloirs. Et les pas de celui qui s’avance dans le jardin.

« Bonjour. »

Ma voix résonne étrangement parmi toutes celles qui m’habitent et je réduis peu à peu le champ de ma conscience pour me ré-acheminer vers mon corps. Je ne vois pas celui qui arpente la rosée matinale mais je sais précisément où il est, là où ses pieds touchent le sol. Je rouvre doucement les yeux alors que ceux-ci perdent les reflets d’or de mon élément pour retrouver leur bleu habituel.

« Tu peux approcher. J’ai terminé. »
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Prithvi
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le Dim 29 Juil - 13:45
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Malgré leur simplicité et leur rudesse, la présence de ces plantes a quelque chose d’apaisant. À force de m’enfoncer dans le jardin, je remarque les détails qui montrent qu’il y a encore de la vie dans les branches racornies. Un bourgeon par-ci, une minuscule feuille d’un vert tendre par-là, je peux constater que le froid n’a pas tué toute vie ici. Cela me redonne un peu d’espoir : peut-être ne pourra-t-il pas plus saper toutes mes forces qu’il ne l’a fait avec la végétation de la région. J’ai l’impression de sentir la tension accumulée cette nuit s’évacuer de mes muscles au fur et à mesure que j’avance.

Le charme est rompu brutalement lorsqu’une voix d’homme s’élève.

D’un seul coup je suis à nouveau sur mes gardes, et ma méfiance habituelle me souffle de m’enfuir tant qu’il ne m’a pas vu. Mais est-ce seulement le cas ? J’ai beau regarder autour de moi, il n’entre pas dans mon champ de vision, c’est probablement que je suis hors du sien également. Mais alors comment a-t-il su que j’étais là ? Je n’ai pas fait de bruit. Mes semelles en cuir souple font à peine crisser le gravier et il est difficile de différencier ce son du murmure habituel des petits animaux qui s’agitent par moment entre les herbes.

Je me dirige à pas de loup dans la direction de la voix et finit par apercevoir celui qui a parlé. Grand, solide, une barbe fournie taillée avec soin. Il est en train de se rhabiller lorsque j’arrive. Ses habits sont simples mais les étoffes utilisées semblent épaisses et sont brodées avec soin : il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un noble. Il me dit d’approcher sans même se retourner, et j’en viens à me demander si c’est bien à moi qu’il parle. Je fais quelques pas discrets pour essayer de voir l’autre présence.

Je me retrouve face à lui, mais il est bel et bien seul. Je ne sais pas ce qui est le plus étrange : qu’il soit à moitié nu dans un jardin à moitié gelé et seul – j’aurais mieux compris s’il avait été en charmante compagnie – ou qu’il ait su que j’étais là sans même me voir. Il doit avoir des oreilles de chauve-souris, je ne vois que ça. Je ne veux même pas savoir de quoi il parle en disant qu’il a terminé, solitaire et en petite tenue.
Je m’arrête à quelques mètres de lui, ne sachant pas vraiment quoi faire ou dire. Je ne sais qu’une chose : il ne doit pas découvrir qui je suis ou ce que je viens faire ici. J’essaie de retrouver des manière dociles de domestiques, celles que j’ai toujours eu du mal à trouver et que j’espérais ne plus jamais avoir à emprunter.

Je suis désolé. Je ne voulais pas vous déranger. Je voulais juste profiter du jardin pendant mon temps libre, je ne savais pas que vous étiez là. Je peux partir si vous le préférez.

Je ravale un arrière-goût de bile, espérant qu’il me donne congé. Il est temps que je sorte de ce piège à rats.

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le Ven 10 Aoû - 8:20
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J’ignore pourquoi les présences humaines m’apparaissent toujours différemment des autres. Je ne saurais différencier un chien d’un loup lorsque ma conscience s’étend à la terre sous leurs pattes mais les hommes… Impossible de confondre leur essence avec une autre lorsqu’elle s’imprime dans le sol et danse sur ma peau. Aussi, je savais que je pouvais m’adresser de vive voix à celui qui se trouvait derrière moi. Je le vois à présent qui s’avance dans le demi-jour, alors que je termine d’ajuster ma chemise. Jeune, mince et délié comme un ruban, la peau brune et le cheveu noir. Peut-être un des quelques esclaves agniens dont Nàr me fait don de temps en temps, même si la clarté de ses yeux verts comme une jeune pousse pourrait me donner des doutes. Une pointe d’accent est encore perceptible dans sa voix, mais son aisance à manier la langue me dit qu’il est ici depuis plusieurs années. Je lui souris avec bienveillance.

« Ne crains rien. Tu ne déranges personne et les jardins sont en effet un bon endroit où passer son temps libre. »

Mon regard dévie sur les branches poudrées de givre qui scintillent et chantent comme des étoiles sous la lumière des cristaux de la voûte et celle, rien de plus qu’une promesse pour l’instant, du point du jour. Je sais que nombreux sont ceux qui trouvent ce lieu désolé sous l’emprise d’Eira et je leur pardonne aisément. Mais moi, j’aime le calme minéral de la nature endormie, des arbres et des plantes qui refont leurs forces et demeurent comme figés dans le temps, à l’égal de personnages de conte victimes d’un sortilège qui se brisera par magie au printemps. J’aime sentir le manteau de neige couvrir la terre et la pénétrer peu à peu de ses eaux, lui offrant de quoi nourrir ses futurs enfants lorsque reviendra l’été. J’aime l’hiver et son froid qui viennent pousser la vie au repos et contempler ce paisible sommeil qui commence, lentement, à se fissurer. Bien sûr, la saison est dure et nombreux sont ceux, plantes, hommes et bêtes, qui n’y survivent pas. Mais il en va ainsi de tout à Prithvi, de toute manière. Grandeur et violence vont toujours de paire dans la montagne et donne un prix incomparable au simple fait de survivre ici. Reportant mon attention sur le jeune esclave, je lui souris à nouveau :

« Tu es nouveau au Palais ? Il ne me semble pas t’y avoir déjà croisé. Où as-tu pris ton service ? »

Je n’aime pas les foules, c’est de notoriété publique. Les bals, les réceptions et les sorties en ville pour saluer le peuple ne me mettent jamais à l’aise. Mais contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, cela ne fait pas de moi quelqu’un de froid ou de méprisant. Je préfère simplement parler aux gens seul à seul. C’est ainsi qu’il est le plus facile d’écouter et si être la Terre m’a appris une chose, c’est d’être à l’écoute de ceux qui l’arpentent, qu’ils soient souverains ou esclaves.
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le Sam 18 Aoû - 16:20
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Il me sourit. Il me sourit mais il ne me congédie pas comme je l’espérais. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe sur l’un des seuls nobles aimables avec ses “inférieurs” ? Tout aurait été beaucoup plus facile pour moi s’il m’avait pris de haut et avait voulu se débarrasser de ma présence. J’aurais pu m’esquiver sans effort, mais il va maintenant falloir que je fasse preuve d’imagination pour sortir d’ici. Je m’incline à nouveau, à la fois pour masquer mon trouble et parce qu’il me semble que c’est considéré comme approprié en cet instant.

Je vous remercie, mon seigneur.

Moi qui avait commencé à m’habituer à ce jardin et à apprécier sa beauté sauvage et dénudée, le froid à fendre les pierres de l’hiver passé semble me rattraper et m’enserrer le coeur. Je ne suis pas froussard, je n’ai pas pour habitude de me défiler devant le danger, mais cet hommes m’inquiète. Il est trop calme, son apparence est trop sereine pour être honnête, alors que je viens juste de le déranger pendant je ne sais quelle activité. Aucun noble de ma connaissance ne réagit ainsi. Je ne peux m’empêcher de me demander s’il ne m’a pas reconnu, d’une manière ou d’une autre. Je fouille ma mémoire à la recherche de son visage. L’aurais-je déjà croisé, dans l’une ou l’autre réception où mon “Maître” – que son âme brûle pour l’éternité – m’aurait produit en spectacle ? Mes souvenirs de ces instants sont parcellaires au mieux, mais sa silhouette ne me dit rien. Ce qui ne veut pas dire que je ne l’ai jamais vu. Je redouble encore de médiance, si c’était seulement possible.

Surtout qu’il semble m’avoir immédiatement identifié comme un esclave. Je manque de protester amèrement mais me retiens au dernier moment : ce n’est ni le lieu ni l’heure de faire ma mijorée : je ne vais pas m’amuser à le contrarier maitenant. L’envie de l’envoyer paître est forte : que va-t-il faire de l’information ? A quoi cela va-t-il l’avancer de savoir où je travaille, puisqu’il l’aura probablement oublié sitôt que je le lui aurais dit. Ou plutôt que j’aurais improvisé quelques chose :

Oui, je viens d’arriver. L’intendant ne m’a pas encore placé sur un poste fixe, il préfère attendre de voir où je serais le plus utile.

J’espère que le mensonge va prendre. Je n’ai aucune idée de si ce système existe ici aussi, mais je ne pouvais pas dire quelque chose de précis, au cas où cette personne s’y intéresse particulièrement.
Je danse un peu d’un pied sur l’autre. Je n’ose pas demander congé alors qu’il vient de me dire de rester. Je garde cependant une distance respectable : je n’ai que trop de mauvais souvenirs avec des nobles à la main leste qui se croyaient tout permis.

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le Lun 20 Aoû - 9:01
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Le pauvre garçon n’a pas l’air à l’aise. Et, après tout, quoi de plus normal ? Prendre son service depuis peu au palais d’Ambre, profiter d’un de ses rares moments d’oisiveté dans un lieu qui fourmille de choses à faire et tomber sans y avoir été préparé sur le souverain en personne : il y a de quoi se retrouver dans ses petits souliers. C’est pourquoi je m’efforce de parler calmement, de sourire avec bienveillance. Je ne veux pas de mal à ce petit et puisqu’il n’y a que nous deux ici, je ne suis pas contraint de respecter l’étiquette qui voudrait que je le traite comme un monarque doit traiter un serviteur. Après tout, ce n’est pas souvent que j’ai l’occasion de discuter avec quelqu’un si tôt le matin. Je hoche la tête lorsqu’il répond à ma question :

« Je vois. Mais tu vis à Prithvi depuis un moment, n’est-ce pas ? Tu parles sans soucis malgré ton accent. Viens-tu d’Agni ? »

J’en suis quasiment certain, je reconnais les inflexions chantantes de Nàr. Il ne s’en est pas défait bien qu’il demeure ici depuis un certain temps, sans doute. Mon regard s’attarde un moment sur ses traits alors que je tente d’évaluer de nouveau son âge. Exercice difficile avec un visage aussi harmonieux, presque féminin. Il pourrait être celui d’un adolescent posant le pied dans l’âge adulte, mais le corps est trop vigoureux pour cela, bien que toujours gracile.

« Ça n’a pas du être facile pour toi de te faire au climat. J’ai bien conscience que le froid et la pénombre sont particulièrement durs à supporter ici, pour ceux de ta contrée… Pour moi, c’est un vrai mystère que vous soyez capable de vivre dans une telle fournaise. »

Ajouté-je avec un sourire. Chacune de mes visites à Agni est un calvaire pour cela et je passe l’essentiel de mon séjour dans les bassins d’eau froide du palais de Rubis, en rêvant au froid de mes montagnes pendant que je me liquéfie. Perdu un moment dans mes songes, je finis par me lever pour de bon, baisse les yeux vers lui car il n’est pas bien grand, et lui adresse un bref signe de tête.

« Je ne veux pas t’importuner pendant ton temps libre. Que la journée te sourie. »

Puis je quitte les jardins. Pour dire vrai, j’oublie assez vite cette rencontre même si elle laisse dans ma mémoire une impression agréable, attendrissante. J’ai une foule de choses à penser durant les jours qui suivent, comme mon prochain départ pour Saphir à la saison prochaine, à l’occasion de la fête de la pierre. L’une des rares à laquelle je me rends chaque année, pour le plaisir de voir mon Ama. Et puis toujours, les taxes, les traités, les doléances, les récoltes, la fin de l’hiver qui approche et tout ce que cela signifie dans une contrée qui n’attend que le dégel. Au final, il s’écoule quelques jours, presque une semaine avant que je ne le recroise un matin, seul à nouveau dans les jardins. L’aube n’est pas encore levée et ma conscience palpite quelque part dans la terre et la pierre qui m’environne, se réjouissant de sentir plus vivement les effets du printemps, et je le repère à nouveau. Je reconnais son essence au moment où je mets fin à ma méditation et m’achemine vers mon corps.

« Tiens donc. Bonjour. »

Remettant ma chemise, je lui souris lorsqu’il sort du buisson. Je réalise que je ne connais même pas son nom.

« L’intendant a trouvé où te placer depuis la dernière fois ? »
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Prithvi
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le Lun 10 Sep - 17:47
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Quel noble étrange. Non seulement il continue de me parler alors que peu l’auraient fait dans cette situation, mais en plus il fait mine de s’intéresser à moi en tant que personne et pas seulement comme une commodité, un service fourni au sein du palais. Je mentirais si je disais que je n’ai plus peur d’être découvert, mais il serait tout aussi faux de prétendre que cet homme ne m’intrigue pas. Il a l’air d’avoir gobé le mensonge que je lui ai servi, ou alors il ne me presse pas plus. Je me retiens d’avoir un air satisfait lorsqu’il me fait remarquer mon accent, que je n’ai rien fait pour améliorer toutes ces années. Agni fait partie de mon identité et déraciné comme je l’ai été je ne veux pas perdre ce lien, si ténu soit-il avec mon pays natal.

Oui Seigneur. J’ai quitté la terre Feu il y a plusieurs années, lorsque j’étais encore enfant.

J’espère qu’il ne va pas me poser plus de question à ce sujet. Je n’ai pas de mensonge prêt à lui servir si je dois développer plus, et il n’est pas question de lui donner le nom du Maître, ce serait bien trop risqué compte-tenu de la fin … dramatique qu’il a connue. Toute vérité n’est pas bonne à dire, même si c’est un bon moyen de ne pas se mélanger les pinceaux dans un mensong trop poussé. Mais non, il préfère encore s’inquiéter de mon adaptation. Décidément, il ne se lasse pas de me surprendre. Je ne peux retenir un fin sourire.

Ca a été le plus difficile.” Ce n’est qu’un petit mensonge. “Si je peux me permettre, Seigneur, je me suis longtemps posé la même question à propos de Prithvi.

Après ça, il semble que la conversation soit terminée pour lui. Il se lève, et sa carrure est encore plus impressionnante lorsqu’il est debout. Sa chemise bien coupée masque difficilement sa musculature et son corps bien découplé. Je baisse les yeux pour ne pas avoir à les lever vers lui.

Je vous remercie.

Je m’incline avec un frisson désagréable dans la colonne vertébrale, et ne me redresse que lorsque je suis certain qu’il est parti. Je reste encore quelques minutes, interdit. Cette rencontre inattendue me pose question et des tas de pistes de réflexion s’offrent à présent à moi. Des bruits de pas et de conversation retentissent dans le palais et me font un petit choc. Un coup d’oeil au ciel me dit que j’ai déjà bien trop trainé ici même si le jour est encore en train de se lever. Je sors d’ici en catimini et retrouve la cité avec un soulagement palpable.

***

Presque une semaine plus tard, je me rends à nouveau dans les jardins. Après m’être renseigné auprès de plusieurs personne ayant travaillé au palais, j’ai fini par comprendre que l’homme étrange avec qui j’ai discuté n’était autre qu’Endor. Alors pourquoi suis-je en train de tenter le sort en retournant sur les lieux ? Peut-être parce que le morceau de nature que l’on y trouve m’a apaisé plus que je n’aurais pu le penser. Peut-être que j’espère aussi y retrouver le Souverain qui m’a tant étonné quelques jours plus tôt. Peut-être que j’espère au fond avoir un impact sur lui, si faible soit-il. J’essaie en tout cas de me convaincre qu’un changement peut s’amorcer par les deux extrêmes, et son comportement face à un esclave m’a fait entrevoir ce petit espoir.

Lorsque j’arrive, le terrain est inchangé. La neige a peut-être un peu plus fondu mais la différence est infime. Une fois encore, il est à la même place, et à nouveau il semble au courant de ma présence avant même que je sois arrivé à proximité de lui. J’en suis moins étonné à présent que je connais son identité : la magie maîtrisée par nos dirigeants est un mystère pour le peuple mais je me doute que c’est par ce biais qu’il semble étrangement conscient de ce qui l’entoure. Il m’interpelle à nouveau et je suis un instant abasourdi par le fait qu’il se souvienne de moi et de notre conversation. Je m’incline à nouveau comme il se doit – il me semble.

Bonjour, Sire.” Il finit de se rhabiller, mais cette fois j’ai pu apercevoir la marque sur son torse. Ainsi mes renseignements étaient bons. Avant d’avoir le temps d’avoir peur, je me rends compte que je suis prêt, cette fois.

Oui Seigneur. Je m’occupe des chambres dans l’aile des invités.

J’ai du mal à détacher mon regard de lui. J’ai encore du mal à croire qu’une telle personne soit possible.

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le Jeu 13 Sep - 21:32
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J’ajuste la chemise de soie de quelques gestes et pose un regard bienveillant sur sa courbette. L’étiquette voudrait qu’elle soit plus profonde et qu’il garde la tête baissée mais je ne lui en tiens pas rigueur. Les autres membres du personnel la respectent bien assez pour tout le monde et je dois admettre qu’il est reposant parfois de pouvoir échanger quelques mots avec les gens du commun. La noblesse prithivienne est rude et fière, moins policée que dans les autres contrées, j’ai pu le constater de mes yeux. Mais même si leurs préoccupations n’ont que peu le loisir d’être futiles, ils n’en restent pas moins des nobles. Ils n’auront jamais à creuser la mine à la sueur de leur front ou à se soucier d’avoir assez de bois pour l’hiver. Moi non plus il est vrai, mais mes deux parents m’ont suffisamment rappelé d’où je viens durant toute mon éducation pour que je ne veuille pas considérer le petit peuple comme si lointain de moi. Après tout, à une tâche de naissance près, ma vie serait la leur. Je hoche la tête avec un sourire quand le jeune agnien répond à ma question.

« Je vois. C’est une grande responsabilité mais Talas doit être contente d’avoir quelqu’un de plus pour cette tâche. »

À dire vrai, je ne savais pas que la femme de Lori manquait de main d’œuvre mais je lui fais entièrement confiance quant à l’intendance du palais, pour laquelle son talent n’est plus à prouver. Et puis il est vrai que la saison d’Eira qui s’achève a accueilli la fête de la pierre. Moment chargé et difficile s’il en est, à tout point de vue… Préférant ne pas y penser, je ramasse le manteau de peau de loup qui me couvrait les épaules mais ne le remet pas. Les jours s’adoucissent rapidement à mon goût et l’air frais du matin m’est agréable maintenant que ma méditation m’a aidé à me réveiller. Je prends une profonde inspiration pour goûter la saveur de la rosée froide dans l’atmosphère puis repose les yeux sur le jeune homme.

« Tu aimes les jardins ? Les serviteurs sont peu nombreux à y passer leur temps libre surtout si tôt. Se reposer entre eux et au chaud convient bien mieux à la plupart d’entre eux. »

En particulier les agniens. Bien sûr, il pourrait avoir du mal à s’intégrer mais cela me semblerait étrange. Les agniens qui servent au Palais sont en général heureux de se retrouver et ils forment une petite communauté au sein des serviteurs qui accueillent ses nouveaux membres à bras ouverts, comme cela leur est coutumier. Mais je peux me tromper, bien entendu. Pris d’un accès de curiosité, je demande :

« Quel est ton nom, dis-moi ? »
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Prithvi
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le Mar 18 Sep - 19:51
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Je marche sur des œufs, j'en ai conscience. Je connais l'étiquette concernant les nobles d’Agni et de Prithvi mais j'imagine qu'on ne se comporte pas devant le souverain comme avec ses sous fifres… Dans le doute j'essaie d'en rajouter sans être certain que ça passe. Il ne me fait aucune réflexion mais je suis loin d'être dupe, il peut très bien attendre le moment pour me tacler en beauté, voire appeler la garde s'il a découvert le pot aux roses. J'essaie de ne pas en avoir l'air mais je reste prêt à bondir hors de portée et de courir.

Oui Sire. Elle me fait surtout nettoyer les chambres vides pour l'instant, en attendant que j'ai fait mes preuves.

Il ramasse son manteau de fourrure et l'espace d'un instant j'ai l'impression qu'il est peut-être bien humain finalement et qu'il peut avoir froid comme tout le monde. Il il semble que je me trompe une nouvelle fois car il ne fait que les garder à la main sans s'en couvrir. Moi qui n'ai qu'un vieux tricot de laine troué pour me protéger du froid je me regarde avec un mélange d'envie et d'amertume que j'essaie de masquer au mieux. Le froid me fait souffrir, particulièrement à la saison de la terre, mais ce n'est même pas pour moi que je l'envie le plus. Je suis jeune et plus résistant que j'en ai l'air, et surtout je connais bien des personnes qui en auraient largement plus besoin que moi.
Je relève les yeux par réflexe lorsqu'il me parle, avant de baisser à nouveau la tête. Ce n'est pas le moment de se montrer insubordiné.

Oui Seigneur. Les plantes me rappellent tous les jours que le printemps reviendra après l'hiver. J'ai plus besoin de liberté que de chaleur.

Et esclave ou libre j'ai toujours eu besoin de cette assurance. Mes jours difficiles se terminent forcément et laissent la place à plus de facilité. Il suffit de se battre pour ça, tout comme les arbres de battent, en silence et à notre insu pour que leurs racines ne gèlent pas et que leurs feuilles arrivent à percer le gel. Si le monde peut renaître meilleur tous les années, je peux garder l'espoir de le faire changer pour qu'il renaisse un jour plus libre et égalitaire.

Pour l'instant je suis loin de cette utopie, et un souverain qui me considère à peine comme un humain à part entière m'a posé une question. Mon nom. Pourquoi veut-il connaître mon nom ? Je scrute son visage sans pudeur cette fois. J'ai besoin de savoir ce qui se cache derrière cette demande. Cependant dans ses yeux gris comme la pierre de son palais je ne décèle ni méfiance ni tromperie. Se pourrait-il qui témoigne un réel intérêt pour ma petite personne ? À moins que ce ne soit qu'une question de politesse étrange. Je n'étais pas préparé pour ça et je n'ai pas le temps de réfléchir à un mensonge, je me rabats sur la vérité. Tant pis, il faut savoir vivre dangereusement.

Emrys, Seigneur. C'est le nom que m'a donné ma mère.

Je ne me suis jamais reconnu autrement malgré les nombreux noms et qualificatifs dont m'a affublé le Maître avant qu'il ne rencontre son destin.

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le Mer 26 Sep - 8:57
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Comme la première fois, le garçon est un peu tendu même s’il répond sans hésiter à mes questions. Rien d’étonnant à cela bien sûr, mais cela m’amuse presque de le voir ainsi sur le qui-vive, veillant à ne pas commettre d’impair dans cette situation inhabituelle. Je le comprends. Il y a naturellement matière à penser que cette discussion est un piège. À Akasha, il s’agit même d’un jeu : déboussoler son esclave en feignant de le traiter comme un égal ou plus gentiment qu’à l’accoutumée jusqu’à ce qu’il fasse un faux pas, pour le punir. Les nobles akashans rivalisent ainsi pour savoir qui a le serviteur le plus habile. Cela me met toujours profondément mal à l’aise et chaque fois je ne peux que me taire. Seren s’amuse au même genre de jeu avec nous, les autres souverains, et il est inutile de préciser que je suis toujours le grand perdant. Peut-être est-ce pour cela, au fond, que je n’aime pas maltraiter ou ignorer mes propres esclaves et domestiques. Je me sens parfois bien plus proche d’eux que ceux de mon rang.

« Elle est exigeante mais elle reconnaîtra ton travail à sa juste valeur si tu t’y appliques. »

La seconde suivante, nos regards se croisent et, sans que je ne sache exactement pourquoi, cet instant laisse une empreinte rémanente dans mon esprit. Le garçon baisse la tête rapidement mais ses yeux verts si vifs, si droits, étrangement volontaires pour ceux d’un esclave, continuent de flotter dans ma mémoire même une fois qu’ils sont de nouveau masqués par ses longs cils. Cette impression donne un poids très étrange aux paroles qu’il prononce en réponse à ma question. Je le considère en silence quelques secondes, soudain intrigué. Je ne sais pourquoi, mais mon intuition me souffle soudain que ce jeune homme n’est pas un domestique comme les autres.

« Le printemps revient toujours, c’est vrai. »

Peu importe la rigueur de l’hiver, il finit toujours par percer la neige et faire éclater la glace, plus violemment à Prithvi que n’importe où ailleurs. Ici, la saison de Ruwa est une guerre qui se déclare à sa sœur aînée et reconquiert les montagnes à la force du glaive, des torrents libérés et des jeunes pousses avides de soleil. Et les mots de ce garçon, de cet Emrys si docile en apparence et pourtant vif et tendu comme un jeune daim prêt à bondir dans les fourrés, me font le même effet que les premiers perce-neiges qui ne tarderont pas à faire fleurir leur blanc chaleureux sur le manteau uni de la neige. Si fragiles et inoffensifs que nul ne se doute qu’ils sont l’avant-garde des combats à venir pour la possession de la montagne et son retour à la vie. Bien évidemment, ce n’est qu’une impression. Je n’ai rien pour étayer ce murmure de mon instinct et je me fais peut-être simplement des idées. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que je le considère avec un intérêt renouvelé en lui posant une nouvelle question.

« Ta liberté te manque Emrys ? Tu l’as connue ? »
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Prithvi
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Emrys

Prithvi
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le Mer 3 Oct - 20:29
On dansera sur les ruines

Je suis plus impressionné que je le voudrais par cet homme. Est-ce donc ça la prestance d'un souverain ? Je suis peut-être moins étonné qu'ils soient si facilement suivis sans questionnement. Ceux qui profitent de cette organisation sont tout-puissants, les autres n'ont qu'à se taire. Tant de gens sont satisfaits que l'on décide de leur vie à leur place, je ne peux que comprendre qu'un homme comme lui puisse paraître rassurant, paternaliste. Son attitude est calme et posée mais son autorité transparaît dans son assurance tranquille.

Il m'énerve. Pourquoi est-ce qu'il se montre aussi agréable et avenant ? Comment peut-il se regarder dans une glace après s'être intéressé au sort d'un esclave alors même qu'il est celui qui l'a condamné à un tel sort en conservant les lois comme elle sont faites ? Je connais les jeux cruels des nobles Akashan. Pas de première main heureusement mais j'ai eu suffisamment de témoignages pour en avoir une conscience douloureuse. Je n'ai pas l'impression que ce soit le cas ici, Endor ne semble pas être ainsi, ou alors il est bien meilleur comédien qu'il en a l'air.

Je crois que je n'ai pas fait suffisamment attention à mes paroles. Je le sais, je me connais depuis le temps. Mes mots et mes actions dépassent parfois – souvent, même – mes pensées, et il a encore fallu que je me trahisse moi-même dans cette situation plus que délicate. J'ai l'impression de n'avoir aucun contrôle sur moi, et je sens bien qu'un jour cela causera ma perte. Je n'ai plus qu'à espérer que ce ne soit pas aujourd'hui. J'ai mis le doigt dans l'engrenage, et il faut que j'arrive à jouer la partie jusqu'au bout. J'ai encore l'avantage qu'il ne sache pas qui je suis, même si j'ai peur qu'il ne commence à se douter de quelque chose. Soit finaud Emrys, ce n'est pas le moment de dire n'importe quoi.

Je garde la tête résolument baissée, il m'est plus facile de conserver une attitude soumise si je n'ai pas à regarder mon interlocuteur. Sa question me prend au dépourvu. J'ai piqué son intérêt mais je n'arrive pas à savoir si c'est une bonne chose ou non. Dans tous les cas il faut que je saisisse l'occasion de rendre utile cette conversation. Si je marche sur le fil peut-être arriverai-je à faire passer un message, et pourquoi pas, soyons fous, changer des choses. Je respire, me concentre et essaie de retrouver mon état d'esprit de l'époque.

Tout le monde naît libre, Sire. Certains perdent leur liberté plus tôt que d'autres, c'est tout. Pour moi c'est lorsque j'ai fait mes premiers pas que le propriétaire de ma mère me l'a prise.

J'essaie de masquer haine et dégoût que m'inspirent ces mots. Plus que la liberté de mouvement, c'est celle d'être un humain à part entière qui nous est confisquée. Je ne lui mens pas, pas vraiment, même si je ne réponds pas non plus exactement à sa question. J'hésite à poursuivre, je crains que ce soit trop pour ma position, mais je n'aurais peut-être pas d'autres occasions. Je continue donc, à voix basse, presque timidement.

Le pire c'est de n'être qu'un objet aux yeux des autres. On n'est plus vraiment humains, comme amputés à vif d'une partie de nous-mêmes. Personne ne peut comprendre ça sans l'avoir vécu.

“Personne ne mérite ça”, “je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi”. Les mots ne passent pas mes lèvres, j’arrive à grand-peine à me contenir mais je suis plus atteint que je pensais. Jamais je n’ai exprimer ça, avec qui que ce soit. Personne d’autre ne peut savoir. Peut-être est-ce ce rôle que je joue qui me permet de le dire, pour la première fois. Aussitôt je regrette cet instant de sincérité à vif. C’est le moment où il va rire de ma bête confiance, me punir. S’il appelle qui que ce soit, mon imposture sera découverte et je ne donne pas cher de ma peau.
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Endor

Souverain de la Terre
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le Mar 9 Oct - 8:46
On dansera sur les ruines
Je le regarde fixement alors qu’il garde les yeux baissés, cherchant visiblement ses mots. Ma question peut sembler piégée en effet. Peut-être l’est-elle, je n’en suis pas certain moi-même. Je ne crois pas que je chercher réellement à piéger ce petit mais je ne peux nier qu’il m’intrigue fortement. C’est la première fois que je rencontre un esclave avec une conscience aussi aiguë de lui-même, aussi affirmée, et cela me semble étrange. Cependant, j’écoute avec attention ce qu’il a à dire sur sa condition, sur la liberté. Je n’en suis que conforté dans mon intuition : Emrys n’est pas un esclave comme les autres. Je ne suis pas sûr qu’un autr esclave de ce palais puisse mettre des mots aussi durs, aussi précis sur sa condition. A-t-il été éduqué par son maître ? Cela ne me surprendrait pas. Quoi qu’il en soit, je reste un moment silencieux après qu’il ait terminé, me contentant de le considérer pensivement. Lorsque je finis par reprendre la parole, les mots qui m’échappent sont les derniers que je m’attendais à prononcer en venant ici ce matin :

« Moi je le comprends. »

Mon ton est calme, grave, plein de pudeur alors que je vais m’asseoir sur une pierre non loin de lui pour reprendre avec un sourire :

« Tu vas peut-être me trouver horriblement condescendant de dire une telle chose. Après tout je suis Endor, le Souverain de la Terre, le Roi sous la Montagne, le Seigneur aux Mille Cristaux, le Socle du Monde, le Berceau de la Vie et d’autres titres pompeux dont je ne me rappelle la moitié qu’avec peine. Je n’ai jamais connu ni la faim ni le froid, je vis dans ce palais avec une foule de serviteurs à mes ordres, je peux décider de leur sort et de celui de la contrée d’un claquement de doigt, je peux élever un nouveau pic dans la chaîne des monts cendreux si l’envie m’en prend. J’imagine que, vu de l’extérieur, ça doit ressembler à un rêve incroyable... »

Un soupir m’échappe alors que mon regard se perd un instant sur l’herbe qui apparaît à travers les plaques de neige. Sa couleur bleu-vert si particulière à cette heure de la journée m’absorbe un moment, ressemble à la vague mélancolie que j’éprouve en songeant au trompe-l’œil de cette vie que je viens de décrire. Comme toute chose en ce monde, elle a un prix dont j’ai douloureusement conscience à chaque jour qui passe, invisible aux yeux de tous sauf peut-être à ceux de cet esclave qui l’a si bien décrite sans le savoir. C’est ce que je me demande lorsque mes yeux reviennent à la rencontre des siens.

« La vérité, c’est que je ne peux agir comme je le souhaiterais. Chaque jour, je prends des décisions qui auront des impacts sur le quotidien de tous les prithviens et le poids de leurs vies alourdit d’autant mes épaules, réduit toutes mes marges de manœuvres. Je ne peux pas me promener librement dans les montagnes, ni arpenter les rues de ma ville sans une escorte. Je ne peux pas rendre visite aux miens dans le village qui m’a vu naître. Je ne peux pas refuser d’apparaître à la cour d’Ambre même si je déteste cela. Je ne peux pas prendre d’épouse ni fonder de famille. Je ne peux pas faire montre de faiblesse, de tristesse ou de colère devant mon peuple. Je ne peux pas laisser libre cours à tout ce qui me rend humain. Et je dois courber la tête devant le Souverain des Souverains, avec tout ce que cela implique. »

Même s’il me méprise et m’humilie, même si je rêve parfois de me redresser face à lui pour faire valoir mon droit au respect, je dois rester à ma place, garder la terre sous les astres pour ne pas compromettre les fragiles équilibres qui permettent à mon peuple de survivre. Je ne suis certes pas l’esclave de Seren. Son chien serait plus exact. Mais c’est mon rôle dans les jeux du pouvoir qui régissent ce monde et si je ne l’assume pas, nul ne pourra le faire à ma place. Ce n’est sans doute pas à ça que pensait Emrys en s’exprimant tantôt mais c’est bien ce que cela m’évoque.

« Je n’ai, comme toi, de réels moments de liberté qu’ici, seul dans les jardins. Les personnes avec qui je parle aussi librement que maintenant, qui me connaissent et m’estiment pour l’homme que je suis se comptent sur les doigts d’une main. Le reste du temps, je ne suis pas humain moi non plus. Je suis une entité, un concept qui se résume à la couronne sur mon front et à la marque sur mon torse, au pouvoir que je possède et que je dois exercer. C’est le seul prisme à travers lequel on me voit, celui qui fait que je n’ai pas le droit à l’erreur, pas le droit à l’échec, pas le droit d’être autre chose que ce l’on attend de moi quand je parais face aux autres Souverains, à la cour ou devant le peuple. »

Et c’est à cause de cela que je me souviendrai toujours de ma première entrée dans la salle du trône après la cérémonie de la pierre. Je n’avais que vingt ans, le cœur encore boursouflé de la mort d’Ilesh et Kalia, et je ne faisais pas face à la court d’Ambre mais à une armée de rapaces, de vampires, un monstre qui avait mille yeux et mille visages mais un seul regard braqué sur moi alors que je demeurais pétrifié. Un seul regard qui guettait chacun de mes gestes, de mes mots, de mes frémissements pour s’en repaître aussitôt. J’avais l’impression d’être dévoré vivant à chaque seconde qui passait, chaque pas que je faisais en tremblant vers le trône d’acier et de quartz. Je n’étais pas le Souverain de la Terre ni le Roi sous la Montagne. Je n’étais qu’un enfant effrayé jeté en pâture à une meute de vautours et malgré la présence de Lori encore toute nouvelle dans mon esprit, je me suis senti plus seul que je ne l’ai jamais été alors que je tentais de rassembler des morceaux de moi-même qui m’appartenaient encore. Un triste sourire étire mes lèvres.

« On t’a pris ta liberté quand tu as commencé à marcher, la mienne le fut après ma naissance. Nos fers ne sont pas du même métal, c’est vrai. Mais je gage que parfois, seulement parfois, ils peuvent être tout aussi lourds… »

Je pousse un soupir en effleurant distraitement l’épaisse mousse verte qui recouvre la pierre sur laquelle je suis assis. Tout ceci ne sont que des divagations sans but que je n’aurais peut-être pas du confier aussi librement à un esclave. Mais malgré l’incongruité de la situation et les questions qu’éveillent en moi ce jeune homme, je ne peux m’empêcher de ressentir cette étrange proximité qui me rend si loquace à son encontre.

« Ta condition te déplaît ? »

Cela aussi, c'est peut-être une question piège quand j'y songe.
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Prithvi
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Emrys

Prithvi
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le Ven 16 Nov - 14:32
On dansera sur les ruines

Je reste immobile, un sourcil levé, lorsqu’il vient s’asseoir à proximité de moi. L’énormité de sa réponse met quelques secondes à me faire réagir, tant je ne m’y attendais pas. Je ne sais pas si je le trouve effectivement “horriblement condescendant”, ou juste complètement à côté de la plaque. Il parle, il parle. Lui aussi se livre à moi, profitant de cette entrevue informelle si particulière. Je ne sais pas ce qui nous pousse l’un comme l’autre à être aussi ouverts. Peut-être que le rôle que j’ai endossé nous libère tous les deux des contraintes relationnelles qu’il aurait pu exister entre nous. Peut-être que la pénombre et les rayons rasants du soleil levant nous rassurent. Je ne saurais pas le dire.

Je serre les poings pour ne pas trembler, les dissimulant dans les plis de mes vêtements. Je sens la colère monter, gonfler dans ma poitrine, et je dois presque arrêter de respirer pour qu’elle ne déborde pas. Il y a bien longtemps que je n’ai pas ressenti ça. La dernière fois je n’ai pas pu retenir mon geste, et ce chien l’avait mérité. Je n’y suis plus. J’entends ce que me dit Endor, mais aucune de ses difficultés ne fait écho en moi. Chacun de ses mots m’étouffe.

Mais qui fait les lois ?

J’ai grondé les mots, si bas dans le col de mon manteau qu’il ne m’a peut-être pas entendus. Je n’ai pas pu les retenir, ma langue a devancé mon bon sens. Ces règles dont il se plaint n’ont-elles pas été édictées par ses congénères ? Ne détient-il pas, au moins en partie, le pouvoir pour les changer ? N’a-t-il pas une position lui permettant de passer outre sans risquer sa vie comme le plus commun des esclaves ? Les questions ne passent pas la barrière de mes lèvres même si tout mon corps me dit de les lui hurler au visage. Je relève la tête, toujours sans croiser son regard.

Je ne sais pas si on peut dire ça. Est-ce que le piège qui emprisonne la patte du renard lui déplaît lorsqu’il doit la ronger pour survivre ?

Pour être libre j’ai dû tout abandonner : mes amis, l’espoir de revoir un jour ma famille. Ma sécurité dans une ville où chaque garde croisé pourrait signifier mon exécution. Je me suis rongé la patte pour m’en sortir et je ne l’ai jamais regretté une seule seconde. Si sa condition de Souverain de la Terre lui est si pesante, quelle lâcheté le retient de s’en échapper ?
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