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L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Mar 24 Juil - 14:40

L'Art et l'Artisan

Flashback

Feat Ishüen


Lorsque j’ai grandi et que j’ai été en âge de comprendre les choses qui m’entouraient, ma mère a commencé à me raconter sa vie et les événements par lesquels elle est passée pour arriver là où elle en est aujourd’hui. Quand elle était enfant, elle vivait dans une petite oasis à l’ouest d’Agni. Elle me racontait les jeux qu’elle faisait avec ses frères ou les autres enfants qui vivaient là. Je pense pouvoir dire sans me tromper qu’elle a eu une enfance heureuse, jusqu’à ce fameux jour…

87ème jour d’Eira de l’an 988

« Imed, sais-tu où se trouve ta sœur ? »

Je pouffe de rire derrière le meuble où je me trouve cachée. Cela doit faire un bon quart d’heure que ma mère me cherche partout dans la maison et que je parviens à lui échapper avec facilité. Après tout, la demeure où j’ai grandi n’a plus de secret pour moi.

« Elle est derrière le bureau, là. »
« Imed ! T’es nul ! »
« Sors d’ici tout de suite ! »


Ma mère me tire par le bras pour me sortir de ma cachette, visiblement furieuse, et je lance un regard noir à mon grand frère qui me regarde en souriant, amusé. A contrecœur, je suis ma mère jusqu’à un petit salon à l’entrée de la maison où mon père nous attend, debout face à la fenêtre. Il tourne à peine les yeux vers nous quand nous entrons. Ma mère me fait assoir sur les coussins et me fait signe de me taire avant d’avancer vers son mari. Contrariée, je croise les bras en faisant la moue. Néanmoins, un regard vers mes parents me rend soudain mal à l’aise. Ils se sont mis à chuchoter entre eux, me lançant des coups d’œil par intermittence, jusqu’à ce qu’un mauvais pressentiment ne me prenne.

« Mère ? »
« Oui ? »
« Qu’attendons-nous ? »


Elle ne me répond pas et je me renfrogne alors qu’elle détourne son attention de moi, comme si elle n’osait pas me regarder dans les yeux. Un silence s’installe dans la pièce et plus personne ne parle, jusqu’à ce que mon père ne se redresse enfin. D’un signe de tête, il me fait signe de le suivre et nous sortons tous les trois dans la cour. Dehors, il fait particulièrement chaud, le soleil est au zénith et  tape fort. Je lève la main pour me protéger des rayons. Ma mère s’est enroulé le visage dans un foulard assorti à sa robe bleue mais ne m’en a pas proposé, contrairement à d’habitude. Je ne dis rien et m’arrête près de mon père, quelques mètres plus loin. Je m’apprête à lui demander ce que nous faisons là quand j’aperçois des hommes arriver en dromadaire, levant un nuage de sable autour d’eux. Par instinct, j’attrape la tunique de mon père pour me cacher derrière lui.

Ils sont deux. Deux hommes grands au visage dur. Ils descendent de leurs montures avant de s’approcher de nous.

« Taesch ben Chafik ? »
« C’est moi. »
« Nous sommes pressés. C’est elle ? »
« Oui. »


L’homme a baissé les yeux vers moi et je sens mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Mes doigts s’agrippent au vêtement de mon père, mais celui-ci me force à lâcher prise pour me faire faire deux pas devant lui. Je tourne la tête vers ma mère qui garde les yeux fixés devant elle. L’inconnu m’observe d’une façon qui ne me plait pas vraiment. Il finit toutefois par sortir une bourse de sous sa tunique pour la tendre à mon père. Ce dernier la récupère et en vérifie le contenu.

« 200 pièces d’or ? »
« C’est ce qui était convenu. »


Mon père hoche la tête et fait disparaître la bourse. Ses yeux que je connais si bien viennent se poser brièvement sur moi avant qu’il ne fasse un signe de tête aux hommes. Je ne parviens pas à comprendre ce qui se passe et, alors que je fais mine de revenir vers ma mère, une poigne de fer se referme sur mon bras. Hébétée, je lève les yeux et tente de récupérer mon bras, mais il ne me lâche pas. Cependant, la panique se fait réellement sentir quand je croise le regard de mon père qui ne fait pas un geste pour me défendre et quand je vois ma mère fuir mon propre regard. Les informations des dernières minutes finissent par trouver un sens dans mon esprit et je comprends ce qu’il vient de se passer. Mon père vient de me vendre.

Je hurle.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 3 Aoû - 0:23
 
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« Ferme-la donc, maudite garce. »

Rien à faire. La gamine refusait de se taire. Voilà pourtant cinq bonnes minutes qu’ils avaient perdu de vue la maison de ce noble en faillite, tellement désargenté qu’il en vendait son rejeton. Bah, Joruq ne pouvait pas lui donner tort. À ses yeux, c’était la seule chose qu’on pouvait en faire quand on avait le malheur d’engrosser une catin et qu’on était assez stupide pour rester, voire pour se la marier. Rien que des emmerdes, le mariage. Rien que des harpies et des morveux ingrats qui aspiraient tout le pognon durement gagné des honnêtes hommes. À ce compte-là, ouais, c’était une bonne idée de les vendre quand on n’avait plus un rond, ils nous devaient bien ça. Et puis cette petite garce-là était jeune, jolie et en bonne santé. Joruq connaissait un bon nombre de bordels qui paieraient facilement une centaine de pièces d’or pour cette pouliche alors le Maître, il en ferait des merveilles. Le chasseur l’avait déjà vu à l’œuvre. Pour sûr, il la parfumerait, la maquillerait et lui polirait sa petite croupe jusqu’à ce que tous les mâles à la ronde aient envie d’en tâter, quant bien même elle n’avait presque pas de seins et encore moins de poils au con. Pas le goût de Joruq mais il faisait confiance au Maître pour la rendre appétissante même pour ceux qui n’aimaient pas les chattes de fillettes. Si seulement la petite garce voulais bien se taire…

Ils quittèrent la ville et arrivèrent en vue de la colonne d’esclaves qu’ils avait laissée sous la garde des autres chasseurs sans qu’elle n’ait cessé de brailler ou de se tordre comme un ver au bout des liens qui entravaient ses poignets. Alors qu’il maugréait dans sa barbe, Joruq vit soudain Zonta perdre patience et se retourner pour frapper la gosse au visage avec le manche de son fouet. Il se porta aussitôt à son niveau pour l’engueuler vertement :

« Tiens ton bras, maudit bâtard ! Tu te crois toujours chez les voleurs de chèvres ? Si tu abîmes la marchandise, tu la rejoins dans la colonne. »

Zonta cligna ses petits yeux chafouins et se ramassa légèrement suis lui-même en le regardant par en dessous, comme s’il s’apprêtait à le poignarder par surprise dans une bagarre de taverne. Joruq soutint son regard mauvais sans broncher, nullement impressionné.

« Qu’est-ce que ça peut bien faire ? C’est rien qu’une mioche et une esclave. »
« Une mioche qui vaut bien plus que toi et tes chicots pourris. Alors garde tes sales pattes à leur place. »


Zonta mâchonna sa langue comme s’il cherchait à rétorquer, mais se borna à désigner la gamine d’un coup de menton agressif :

« Moi j’voudrais pas d’une esclave qui sait pas fermer sa gueule. »
« Ça en revanche, c’est bien vrai. Attends. »


Joruq prit la longe des mains de son acolyte, descendit de sa monture, referma son énorme paluche sur l’épaisse chevelure sombre, souleva du sol la petite garce sans plus d’efforts que pour porter un chiot et posa un genou à terre pour lui enfoncer le visage dans le sable brûlant de la dune. Elle se débattit, cria, mais le bras du chasseur resta aussi inamovible que le tronc d’un palmier. Il attendit, impassible, jusqu’à ce qu’elle commence à faiblir avant de la relever sans douceur pour la remettre sur ses jambes. Aspirant l’air à grandes goulées, elle toussait, pleurait, crachait sans que cela ne suffise à retirer le sable engouffré dans ses yeux, son nez, sa bouche, ses oreilles, recouvrant son visage comme le masque d’un djinn. Joruq attendit à peine de voir si elle tenait debout puis la poussa rudement en avant, rendant la longe à Zonta. Ce dernier ricanait en regardant la petite garce, appréciant visiblement l’idée de son supérieur. Le chasseur cracha par terre en reprenant la marche vers la colonne. Il n’aimait pas ce bâtard. Jamais il ne ferait un bon rabatteur. On ne pouvait pas faire un bon rabatteur quand on prenait autant plaisir à voir souffrir les marchandises qu'à une pute des bas-fonds de Rubis. Ça et les gars trop sensibles, ça tuait le métier. Il fallait être professionnel pour convoyer des esclaves et Zonta était une petite merde qui ne songeait qu’aux catins, à l’argent facile et à sa vilaine gueule de rat qui ne valait pas la corde pour le pendre, certainement pas au travail bien fait. Il le mentionnerait dans son prochain rapport dès qu’ils arriveraient à Raasfalim. Pareille racaille ne méritait pas de travailler pour le Maître.

Ils dénouèrent les cordes pour lester son cou et ses poignets de fer épais, lourds, dans lesquels passaient les longues chaînes reliant tous les esclaves. Un mouvement trop brusque ou une tentative de résister ne faisait qu’user la peau tendre du cou et des poignets sous la morsure du métal, déjà bien cruelle sans que vienne s’y ajouter le baiser du fouet. La colonne se remit en route une fois tous les verrous fermés, se traînant dans le désert comme un serpent à l’agonie. Les plus anciens du groupe disciplinaient les autres d’une voix lasse, déjà presque un murmure, les conjurant de garder leurs forces pour la marche. Car il était clair que le véritable ennemi n’était pas les chasseurs qui les encadraient sur leurs montures, mais la marche interminable dans le désert aride. Les assauts du soleil, le sable qui desséchait la gorge, l’eau toujours inaccessible, toujours insuffisante, et les longues heures qui reliaient tout cela. Il leur fallut trois jours supplémentaires pour atteindre Raasfalim. Les fers vides dans la colonne attestait de ceux qui avaient succombé à la chaleur, à la soif et à l’épuisement lorsqu’ils arrivèrent en vue des palmes de l’oasis et de la silhouette imposante du haras ceinturé de murs aveugles...

Ses yeux noircis de khôl plissé par un regard critique, Reshgrim regarda la colonne pénétrer dans la première cour du haras, fronçant discrètement les narines en voyant tituber les corps épuisés, hirsutes, blanchis par le sable et dodelinant leurs têtes hagardes aux lèvres craquelées, à la langue desséchée. Il toisa Joruq quand celui-ci le rejoignit, l’air non moins mécontent de le voir qu’il l’était lui-même.

« Tu me les amènes en mauvais état. »
« Parce que tu serais resplendissant après dix jours de marche dans le désert sans tes bains parfumés et ton maquillage, l’eunuque ? »


Reshgrim ne répondit que par un claquement de langue méprisant avant de se détourner de lui pour aller observer de plus près le nouvel arrivage. Il ne portait pas le chasseur dans son cœur. C’était un homme rustre, irrespectueux, borné et sans ambition, en plus de n’avoir aucun savoir vivre. La seule de ses qualités qui trouvait grâce à ses yeux était son entendement pour dénicher de bonnes prises et les négocier habilement. Pour cela au moins, on pouvait se fier à lui et le Premier Eunuque pouvait voir sous la crasse et la fatigue que la plupart de ceux qui avaient survécu au voyage feraient de bons esclaves. Claquant des doigts, il ameuta autour de lui les domestiques du haras et, prenant chaque fois quelques notes rapides de son calame, il répartit sommairement les nouveaux arrivants en plusieurs groupes. Les hommes et les femmes. Les jeunes et les adultes. Les beaux et les autres. Il affinerait la sélection plus tard, quand on les aurait débarrassé de toute la poussière du voyage. À chacun, il attribuait un sobriquet ou parfois même un numéro qui lui tiendrait lieu de prénom et le notait scrupuleusement. D’ordinaire, il ne nommait pas si vite les nouveaux esclaves et attendait au moins d’avoir pu les examiner plus en détail mais le Maître devait bientôt passer et son temps était précieux, tout comme le sien. Parmi les spécimens que son œil affûté observait, une fillette retint un peu plus longtemps que les autres son attention. Un sourcil relevé, il se tourna vers Joruq qui l’avait suivi. Il lui désigna son visage et l’appareil qui l’entravait.

« Tu lui as mis le mors ? »
« Elle mordait. »


Reshgrim se retourna vers l’enfant, sceptique. Allons bon. Il n’aimait pas cet engin. Ça leur abîmait les coins de la bouche. Retroussant sa lèvre du pouce, il jaugea avec satisfaction les dents blanches et bien alignées. Une fille de noble, ou au moins riche. Pas très vaillante mais en bonne santé. Bien, très bien. Claquant de nouveau du doigt, un de ses assistants la déshabilla pour qu’il puisse examiner ses seins en boutons, ses hanches encore juvéniles ou son sexe à peine ombré de toison. Une dizaine d'années, sans doute pas encore de règles mais à vérifier. Elle était trop malingre pour travailler dans les champs où les carrières mais ferait une bonne servante, ou alors une prostituée eut égard aux traits réguliers qu'il distinguait sous la couche sèche et craquelée qui masquant son visage.

« Il lui faut un nom. »
« Bouffeuse de sable. »


L’eunuque jeta un regard méprisant au chasseur qui lui rendit la politesse, puis il se détourna avec affectation pour inscrire un unique mot sur sa tablette d'argile.

« Sable fera très bien l’affaire. »
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 10 Aoû - 15:07

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Flashback

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Mes mains sont attachées l’une à l’autre à l’aide d’une corde. Néanmoins, je ne leur facilite pas la tâche et continue de me débattre en hurlant, en appelant mon père, ma mère, même mes frères, n’importe qui en capacité de venir me sortir de là. Je ne veux pas partir, je ne veux pas être vendue. C’est impossible, ils n’ont pas pu faire ça, il doit y avoir une erreur. Tandis que leurs dromadaires se relèvent pour partir, je continue de crier en tirant sur la corde. Cette dernière frotte et brûle la peau de mes poignets, mais ça ne m’arrête pas. Visiblement, ça ne semble pas plaire à l’homme qui tient le bout de la corde qui me traine derrière lui car avant que je n’aie pu comprendre ce qu’il se passe, je reçois un violent coup au visage qui manque de me faire tomber en arrière. Choquée, je porte mes mains à ma joue alors que les larmes me montent aux yeux, menaçant de couler à tout moment. Mais je ne veux pas qu’ils me voient pleurer.

« Je-Je suis pas une esclave ! »

Le second homme s’est approché pour lui reprocher de m’avoir frappé, mais ce n’est pas vraiment pour me rassurer. Je n’aime pas qu’ils m’appellent esclave. Je n’en suis pas une. Les esclaves c’est ceux qui travaillaient dans la cuisine à la maison ou qui servaient le repas avant que Père ne les vendent ailleurs. Moi, ce n’est pas ce que je suis. En colère, je me remets à tirer sur la corde pour tenter de me détacher, mais cette dernière est bien serrée. Un choc en avant me fait lever les yeux quand l’autre homme récupère la longe en descendant de sa monture. Paniquée, il s’approche de moi. Un cri m’échappe quand il plonge sa main dans mes cheveux pour tirer dessus.

« Lach- »

Les mots meurent dans ma gorge tandis que mon visage se retrouve enfoncé dans le sable. Je hurle et me débats alors que je ne peux plus respirer. Le sable s’infiltre dans ma gorge, mes yeux, mon nez et mes oreilles. Je tente de tousser, de cracher, mais l’air me manque et plus je tente de respirer, plus le sable rentre. Mes forces me quittent rapidement et je manque de tourner dans l’œil quand l’homme tire sur mes cheveux pour remettre debout. J’inspire une grande goulée d’air avant de me mettre à tousser violemment, à pleurer et à cracher. Mais le sable est pernicieux, il se faufile partout, reste accroché et me brûle les yeux. Sonnée et à bout de forces, je me laisse trainer en pleurant. Nous rejoignons une longue colonne de personnes reliées entre elles par des lourdes chaînes. Les cordes me sont enlevées et remplacées par des menottes et un lourd collier de métal m’est mis avant que je ne rejoigne le reste de la colonne. Je tente de me débattre et de crier, mais ils sont deux et beaucoup plus forts que moi.

Les premières heures, je continue de crier et de me débattre, mais la chaleur d’Agni finit par avoir raison de moi et je garde mon souffle pour marcher au lieu de me fatiguer pour rien. C’est au bout d’une journée que je manque de tomber, trébuchant dans le sable, avant que le jeune homme attaché derrière moi ne me rattrape à temps.

« Ne tombe pas. Si tu tombes, c’est la fin… »

Mes yeux croisent les siens, fatigués et vides. Je me contente d’acquiescer et continue de marcher à regret. Il y a peu de pauses et pendant ces dernières, un minimum d’eau est donné en plus d’une bouillie infâme qu’ils nomment nourriture. L’eau me permet de nettoyer ma bouche des grains de sable, même si je dois l’avaler, je me vois contrainte de me moucher dans mes vêtements pour faire partir celui que j’ai dans le nez, mais le pire reste mes yeux qui continuent de me brûler. La chaleur et la fatigue de la marche manquent de me faire tomber plusieurs fois, mais les paroles de mon voisin me reviennent à chaque fois et je reprends contenance pour rester debout. Le second jour, alors que l’un des hommes vient me donner à manger, je suis prise d’une vague de colère et je lui mords la main avec force. Il crie, me frappe la tête pour me faire lâcher prise, mais je tiens bon. Ils doivent s’y mettre à deux pour me faire lâcher prise. Je crie et leur crache dessus avant qu’ils ne m’enfoncent un mors dans la bouche. Je me débats mais sans succès encore une fois.

La marche reprend, longue et épuisante. Je me frotte les yeux souvent, je vois trouble. Mes jambes me trainent plus qu’elles ne me portent. Je n’ai même plus assez de larmes pour pleurer. Je dors peu, appelle mes parents, tente de crier que je ne suis pas une esclave, mais mes mots ne font que rebondir sur le métal que j’ai dans la bouche. Ca me tire sur le coin des lèvres, lèvres qui se retrouvent vite craqueler à cause de la chaleur et du fait que je ne peux même pas les humidifier de ma langue.

Lorsque nous arrivons à destination, trois jours après mon départ, je suis à bout de forces. Je me laisse presque trainer, le regard posé sur le sol, jusqu’à ce que l’on doive s’arrêter. Hébétée, je lève la tête pour regarder rapidement autour de moi. Des bâtiments nous entourent, beaucoup de gens circulent, il y a de l’agitation. Un homme s’approche pour observer les gens de la colonne. Il est bien habillé, propre et il a l’air de sentir bon. Avec Joruq, l’homme qui m’a enlevé à ma famille, ils se mettent à regarder mes compagnons d’infortune. Ma vision se trouble encore un peu, je viens me frotter les yeux encore une fois, grimace en sentant les grains de sable qui s’y trouvent encore. Je dois avoir les yeux tout rouges…

Un mouvement face à moi me fait relever les yeux vers les deux hommes qui me regardent. Je n’aime pas leurs yeux, surtout le gros propre. Je lui lance un regard noir et tente de me dérober à sa main lorsqu’il vient relever le coin de ma bouche. La surprise passe sur mon visage quand il claque des doigts et un petit cri m’échappe quand un homme s’approche pour tirer et me retirer mes vêtements. Rouge de honte, je tente de me cacher aux yeux des hommes qui m’entourent, mais on me force à garder les mains éloignées. Je voudrais me débattre, mais je n’en ai même pas la force. A la place, je lance des regards furieux et grogne derrière le mors qu’on a jugé bon de ne pas m’enlever. J’ai envie de leur crier que j’ai déjà un nom mais aucun mot ne parvient à sortir. Je tape du pied de frustration.

Je ne m’appelle pas Sable.
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Ishüen
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 16 Aoû - 12:01
 
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« Cesse ceci. »

Reshgrim claqua de nouveau la langue, de plus en plus agacé par le comportement de la fillette qui se débattait faiblement pendant qu’il faisait écarter ses cuisses pour examiner sa vulve. Les petites lèvres n’étaient pas encore apparentes, cela venait confirmer son estimation au sujet de son âge. Avec de la chance, elle grandirait encore un peu avant que ses règles ne mettent un frein à sa croissance pour faire fleurir ses seins et ses hanches. À bout de patience, il se redressa avec un sifflement exaspéré quand la petite peste parvint à lui donner un coup de pied au tibia à force de gesticuler. Aussitôt, Joruq avança sa grosse main pour saisir sans douceur le harnais du mors derrière sa tête et la secouer deux ou trois fois, la soulevant légèrement du sol. Le Premier Eunuque grimaça en entendant le métal cogner sur les jolies dents blanches en parfait état, malmener la commissure de ses lèvres. Il allait l’abîmer mais il devait bien admettre qu’elle l’avait cherché. Il prit quelques notes sur sa tablette tandis que l’autre la laissait retomber sur ses pieds, lui adressant un regard réprobateur.

« Où donc as-tu trouvé cette petite furie ? »
« Un noble fauché de Qudash n’avait plus que ses rejetons a vendre. »
« Sur toute la colonne, il n’y en a pas le quart qui serait en état de renâcler après trois jours de marche dans le désert et cette enfant à peine sortie de ses langes parvient pourtant à me faire perdre patience... »
« Tu vois qu’elle le mérite, son mors. »


Reshgrim se tourna vers le chasseur, les lèvres pincées, l’irritation et le mépris luisant dans son regard. Joruq cessa de se curer l’oreille pour braquer sur lui des yeux étrécis par l’inimitié qu’il portait au Premier Eunuque.

« Épargne-moi tes sarcasmes. Le Maître doit passer d’une minute à l’autre et son temps, tout comme le mien, est très précieux. Je n’en ai pas à gaspiller pour discipliner une esclave qui doit lui être présentée et... »

Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot de plus. Une soudaine agitation à l’entrée du haras leur fit soudain tourner la tête à tous les deux. Reshgrim poussa un soupir, ne parvenant pas tout à fait à croire qu’il avait aussi peu de chance :

« Oh, par les dents de Liekki... »

Puis il s’empressa de trottiner, suivi à distance respectueuse par Joruq, en direction du Maître.

« Seigneur, pardonnez-nous, nous ne vous attendions pas si tôt. »
« Cela ne fait rien, Reshgrim. J’ai vu que les chasseurs étaient revenus, je voulais simplement jeter un œil au nouvel arrivage avant de partir pour Rubis. Je ne m’attarderai pas. »
« Bien sûr, bien sûr. Vous avez des préoccupations bien plus urgentes en cette saison de joie. Mais j’ai peur qu’ils ne soient pas encore présentables... »
« Cela ne fait rien. »


Reshgrim s’inclina profondément et s’écarta dans le même mouvement alors que le Maître les dépassait, lui et Joruq, pour passer sommairement en revue les esclaves que l’on n’avait pas encore menés vers les baraquements. Le Premier Eunuque, auparavant si guindé et méprisant, semblait s’être liquéfié tant son respect confinait à l’obséquiosité et le chef des chasseurs lui-même inclinait la tête en demeurant silencieux, conscient que son rang ne lui permettait pas de s’adresser directement à l’homme qui venait de les rejoindre. Le changement provoqué par sa simple présence était si perceptible que même les plus abattus des esclaves posaient des yeux inquiets sur sa silhouette, incapables de deviner ce que cela impliquait quant à l’incertitude de leur avenir. Celui que l’on appelait le Maître s’arrêta devant les quelques groupes demeurés dans la cour, examinait les hommes et les femmes, demandait de temps en temps des précisions que Reshgrim s’empressait de lui fournir, hochait la tête et émettait parfois une suggestion aussitôt accueillie comme parole divine. Peut-être le Premier Eunuque tentait-il de masquer sa nervosité à mesure que le Maître s’approchait de la fillette indocile qui lui avait donné un coup de pied. Il ne put s’empêcher de déglutir avec anxiété quand il s’arrêta devant elle et ne reprit pas sa route.

Grand, sa taille semblait plus importante encore par la longue et précieuse tunique pourpre dont il était drapé, brodée d’or et de soie, et par la droiture de son maintien. C’était la stature d’un homme habitué à chevaucher tout comme à rester debout longuement sans s’affaisser d’un pouce. La peau et les cheveux sombres, soigneusement tressés et parfumés à l’égal de la courte barbe qui ornait son menton, il pouvait avoir 25 ans mais, si son visage était avenant et séduisant, ses yeux avaient perdu l’insouciance de la jeunesse alors qu’ils étudiaient attentivement l’enfant.

« D’où vient celle-ci ? »
« C’est la fille d’un noble ruiné de Qudash. »
« Sait-on son âge ? »
« Une dizaine d’années, guère plus. »
« Elle a onze ans, Seigneur. J’ai demandé au père. »


Reshgrim jeta un regard incendiaire à Joruq qui non seulement osait prendre la parole sans y avoir été invité, mais en plus n’avait pas jugé utile de lui communiquer cette information plus tôt. Le chasseur lui répondit par un coup d’oeil qu’il aurait qualifié de mesquin et le Premier Eunuque renifla avec un mépris courroucé avant de modifier ce qu’il avait inscrit sur sa tablette de cire. Le Maître n’avait prêté aucune attention à cet échange muet. Il esquissa un geste de la main qui suffit à mettre tout le monde aux aguets.

« Nettoyez son visage. »

Aussitôt, deux serviteurs s’approchèrent avec un linge et une bassine d’eau pour ôter le sable de sa figure, de ses yeux. Le Maître patienta en silence, détaillant de plus en plus intensément les traits de l’enfant. Un second geste fit cliqueter les bagues qu’il portait.

« Enlevez-lui le mors. »
« Seigneur, elle est rétive... »
« Joruq. »


Le chasseur s’avança aussitôt pour immobiliser la fillette entre ses grosses mains tandis que le serviteur lui retirait son mors. Reshgrim contint une moue ennuyée. Les coins de sa bouche était effectivement abîmés…

« À quoi la destine-tu ? »
« Au service, Seigneur. Elle est trop faible pour travailler aux champs. »
« Mets-la dans le Pavillon des Lys. »


Le Premier Eunuque manqua d’en lâcher sa tablette. Le Pavillon des Lys. L’endroit où l’on formait les esclaves de plaisir les plus recherchés du pays.

« Le Pavillon des… Vous en êtes sûr, Seigneur ? N’est-elle pas un peu... »
« N’as-tu donc pas vu comme elle est belle ? »
« Euh… si, bien sûr, évidemment. Mais son tempérament n’est pas... »
« Rien que le dressage ne puisse arranger. Prends les dispositions nécessaires pour qu’Ismaë puisse la former avant la fin de la saison. »
« Bien, Seigneur. Comme vous voudrez, Seigneur. Vous avez entendu, vous autres ? Emmenez-la. »

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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Lun 10 Sep - 16:04

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Ce n’est qu’un pur esprit de contradiction qui me fait me débattre, car je n’ai plus de force et je sais bien que c’est inutile. Mais je ne veux pas que ce gros moche pense que je me laisse faire par obéissance. Je ne veux pas lui obéir, je ne lui dois rien, je ne suis pas une esclave et il est hors de question de lui rendre les choses faciles. Mère m’a toujours dit qu’il ne fallait pas se laisser faire par les hommes, qu’il fallait leur tenir tête pour leur montrer qu’on a du caractère et qu’on ne se laissera pas marcher sur les pieds. Je compte bien suivre cette règle. C’est un petit sourire satisfait qui apparaît dans mes yeux quand je parviens à lui donner un coup de pied dans le mollet. Bien fait pour toi gros lourdeau ! Mais ma petite victoire est de courte durée car je vois Joruq tendre la main vers moi pour attraper le hanais derrière ma tête afin de me secouer, me soulevant du sol comme si je ne pesais rien. Un long gémissement m’échappe quand le mors frappe contre mes dents et brûle les coins de ma bouche, et je frappe dans le vide avec mes pieds avant d’être reposée sur le sol, légèrement sonnée.

« Un noble fauché de Qudash n’avait plus que ses rejetons à vendre. »

En entendant le nom de la maison, je lève les yeux vers les deux hommes. C’est impossible… Mon père n’a pas pu me vendre de cette façon. Je ne veux pas le croire et pourtant mes yeux s’embuent légèrement. Père n’aurait jamais fait ça, et Mère ne l’aurait jamais laissé faire. C’est impossible… Néanmoins, je suis contente d’entendre que je parviens à énerver le gros. Tant mieux ! Je lui lance un regard noir et porte mes mains devant mon entrejambe pendant qu’ils se remettent à discuter de moi comme si je n’étais pas là. De moi, mais également du « Maître ». Cette fois c’est avec curiosité que je les regarde. C’est qui ça le « Maître » ? Probablement le chef de cet endroit et des deux gros balourds sans cervelle.

De l’agitation plus loin me fait tourner la tête et j’aperçois alors un homme grand, de haute stature comme Père. Il est beau et il a de l’allure, mais la façon dont l’attitude des gens change en sa présence ne m plait pas, notamment le gros qui semblait si sûr de lui quelques instants plus tôt et qui a l’air maintenant d’une mauviette. Le nouveau venu se met à regarder les gens enchainés à côté de moi avec attention. Il s’arrête, pose des questions que je n’entends pas toujours, dit des choses et reprends sa route. Je profite de ce bref moment où on me laisse enfin tranquille pour me frotter un peu les yeux, toujours gênée par le sable, et pour m’accroupir afin de masquer ma nudité à la vue de tous. Mais cette brève accalmie ne dure pas longtemps et on m’ordonne bientôt de me relever. J’obéis par contrainte quand on tire sur mon mors pour m’y forcer et lève les yeux vers l’homme que l’on nomme Maître et qui vient de s’arrêter face à moi.

De près, il est plus grand que ce que je pensais. Je dois presque me tordre le cou pour le regarder. Ses vêtements sont beaux et il sent encore meilleur que le gros type à côté de lui. Sa barbe est bien taillé, il porte des bijoux aux doigts entre autres, et sa façon de m’observer me rend méfiante. Il ordonne alors qu’on me nettoie le visage et deux hommes approchent pour obtempérer dans la seconde. C’est bien la première chose agréable qu’on me fait depuis mon arrivée ici. C’est donc avec plaisir que je leur offre mon visage en sentant le linge humide dessus retirant le sable qui me gêne depuis des jours et me rafraichissant au passage. Je cligne des yeux plusieurs fois en réalisant alors que je n’ai plus mal, du moins c’est beaucoup plus supportable, puis un second ordre me surprend, même si le gros tente d’aller à son encontre. Joruq vient me tenir par les bras et je gémis à cause de la force qu’il y met. Je tente vainement de me débattre avant que je sente une main derrière ma tête, deux secondes avant que le mors dans ma bouche ne glisse en dehors. Un sentiment de bien être me prend à l’instant où je peux enfin fermer la bouche et détendre un peu les muscles de ma mâchoire. La peau me tire aux coins des lèvres et je passe la langue sur ces dernières pour les humidifer. Occupéeà cela, je n’écoute l’échange qui se déroule face à moi que d’une oreille, jusqu’à ce que le gros type soit surpris par les paroles de son Maître, et je lève les yeux vers eux.

Il me faut un petit moment pour réussir à reprendre le contrôle de ma bouche et comprendre que le nouveau venu ordonne qu’on me « dresse ».

« Je suis pas une esclave ! »

Ma voix est un peu rauque à force d’avoir été peu utilisée pendant ces derniers jours et je dois tousser un peu pour réveiller mes cordes vocales. Je tente de me débattre, autant que mes faibles forces me le permettent, entre les bras de Joruq.

« Vous avez pas le droit de faire ça ! Espèce de crotin de cheval ! Queue tordue d’Aodh ! »

Ma mémoire remonte à la surface toutes les insultes que j’ai pu entendre mes frère dire, et je continue ma litanie alors que l’on vient attacher une chaine à mes poignets avant que Joruq ne me lâche. Cette fois je me tourne pour le frapper, mais mes mains attachées m’en empêchent, alors que je lui donne un coup de pied, frappe dans le sable pour en envoyer sur cet homme appelé le Maître. C’est de sa faute si je suis là ! C’est lui le chef ! C’est lui qui leur a dit de m’enlever !

« Je suis pas une esclave ! Je suis fille d’un noble ! Je suis pas une esclave ! Lâchez-moi ! »
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Ishüen
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 14 Sep - 22:59
 
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Reshgrim avait à peine fini de donner son ordre que déjà, la petite esclave recommençait à se débattre. Même si les mains de Joruq resserrèrent leur prise, écrasant douloureusement ses bras frêles, même si les deux autres domestiques se dépêchèrent de fixer une chaîne aux entraves de ses poignets pour l’entraîner vers le Pavillon des Lys, elle trouva la force de refuser son statut d’esclave et de vomir contre eux un torrent d’insultes dignes d’un bataillon de soudards. Les serviteurs qui s’affairaient dans la cour et les autres esclaves restants tournèrent la tête vers l’agitation, intrigués, inquiets. Le Premier Eunuque passa du blanc au vert en entendant ces insanités proférées contre le Maître et laissa échapper un petit cri furieux quand la fillette eut l’outrecuidance d’envoyer un jet de sable sur le bas de la tunique précieuse, les babouches parées de broderies. Joruq, qui regrettait visiblement de l’avoir lâchée trop tôt, la saisit sans douceur par les cheveux pour la soulever du sol, la maintenant à bout de bras pour éviter ses mouvements furieux, et lui asséna une méchante claque sur le visage. Reshgrim se contenta de tempêter, son visage congestionné par l'indignation :

« Silence, petite peste ! Tu n’es plus rien du tout ! Rien qui ne puisse ainsi insulter le Maître ! »
« Le sable la fait taire, Seigneur. Voulez-vous que je m’en charge ? »


Pendant un instant, le jeune homme en habits de soie qui régnait sur ces lieux sembla considérer l’idée. Il regarda longuement l’enfant alors qu’elle couinait de douleur au bout du bras du chasseur. Il n’y avait pas de colère ni même de mépris dans ses yeux, seulement quelque chose de plus menaçant encore. C’était le regard d’un homme qui observait une chose en apparence insignifiante mais dont il sentait bien à quel point elle pourrait devenir nuisible et se demandait quelle est la meilleure manière de la neutraliser. Le silence s’étala quelques secondes, puis… :

« Non. Je ne veux pas risquer d’abîmer ses yeux. Mets-la dans la boîte avant de la confier à Ismaë. Deux jours devraient suffire. »

Puis il se détourna comme si l’incident n’avait jamais eu lieu et poursuivit la visite en compagnie de Reshgrim qui passa au moins cinq minutes à s’excuser pour ce regrettable incident. Joruq, pendant ce temps, bâillonna la fillette, récupéra la chaîne des mains des deux serviteurs et traversa la cour en la traînant derrière lui après l’avoir laissée retomber sur ses pieds. Il la tenait très courte et marchait vite, plus vite que le rythme de l’enfant, de façon à ce qu’elle ne puisse pas prendre assez d’appuis pour lui sauter dessus ou tenter de freiner ou que sait-il encore. Cette garce était véritable scorpion dans la botte. Passant sous une arche sur la gauche, il arriva dans une deuxième cour rectangulaire, deux fois plus grande que la première, garnie d’estrades et d’enclos de bois blanchi par la poussière. Des hommes, des femmes, des enfants y étaient alignés, parqués, enchaînés et résignés sous la chaleur du soleil qui poursuivait son ascension vers le zénith. Les murs intérieurs de cette cour ouvraient sur plusieurs petites salles qui ressemblaient à des box pour les chevaux et où s’entassaient des humains, attendant leur tour sous bonne garde. À l’étage supérieur, une galerie couverte courait tout le long des murs, permettant de faire le tour de la place aux estrades. Aménagée de sièges, de coussins, de tables chargées de rafraîchissements disposées à intervalles réguliers, elle accueillait une foule d’acheteurs richement vêtus, soigneusement éventés par leurs domestiques, qui flânaient en observant les marchandises. Plusieurs balcons permettaient de voir de plus près certains enclos ou estrades et une tribune d’honneur richement décorée prenait place sur l’un des côtés. De temps en temps, l’un d’eux adressait un geste de la main vers le commissaire priseur au centre de la cour, vêtu d’une djellaba criarde et protégé par une ombrelle, qui annonçait les mises à prix, les enchères, présentait les lots d’hommes et de femmes qui changaient de main, de destins pour quelques centaines de pièces d’or de plus, sans même un battement de cils.

Joruq connaissaitt l'endroit et ne fait même plus attention à ce qui s'y déroulait. Il l’entraîna le long des murs sous un cloître abrité par des auvents de tissu blanc pour longer la cour. Quelques serviteurs les croisèrent ou les dépassèrent ainsi que plusieurs esclaves. Chichement vêtus, le cou cerclé de lourds colliers, parfois enchaînés mais toujours le front courbé vers le sol, ils portaient des plateaux, des paquets, des outres d’eaux, des bottes de foin. Ils suivaient les domestiques ou bien avançaient seuls, obéissant à quelque ordre connu d’eux seuls. Pas un ne regarda l’enfant, ou alors d’un regard morne de bête de somme, comme déserté en avance par la vie. Ils traversèrent la place des ventes et passèrent sous un autre passage pour déboucher dans une autre cour, plus petite mais moins non bruyante. Un large corral occupait le centre, des poteaux de bois et des mannequins de paille étaient plantés un peu partout. Tout cet espace était rempli d’hommes de tous âges, grands, petits, imposants ou secs, occupés à se battre furieusement. Par groupes de deux, de trois ou de quatre, armés ou non, tous frappaient, esquivaient, bondissaient et roulaient dans la poussière sous les ordres brefs aboyés par des maîtres d’armes qui supervisaient la meute. C’était le Pavillon des Chiens, celui des guerriers, des gladiateurs et des gardes du corps. Là encore, on ne regardait pas l’enfant. Même si tout le monde avait remarqué l’entrée de Joruq et de sa captive, personne n’avait envie de consacrer son attention, son regard de chien d’attaque à autre chose que son adversaire. Le chasseur avança jusqu’à une caisse de bois posée au milieu de cette cour pleine de bruit et de fureur, l’ouvrit d’une main par le dessus, puis retira la chaîne avec l’aide des deux serviteurs qui l’avaient suivi avant de saisir la gamine et de la balancer sans ménagement dans la boîte. Le couvercle se referma, le claquement sec d’un verrou retentit et il s’éloigna, soulagé. Pas trop tôt, il en avait sa claque.

La petite fille passa la journée au milieu de la cour des Chiens. Des trous percés pour laisser passer l’air lui faisaient parvenir leurs grognements bestiaux, les bruits de coups et de chute. Bientôt, ceux-ci cessèrent leur entraînement et furent rappelés dans les chenils pour manger et boire, mais surtout fuir le soleil qui devenait de plus en plus implacable. Ils reviendraient le soir pour reprendre leurs assauts, guidés par les voix autoritaires des maîtres d’armes, quand la chaleur aurait un peu décrue. L’enfant, elle, fut laissée là où elle était, dans l’étouffante boîte de bois, jusqu’à ce que tombe la nuit. Nul ne répondit à ses appels. Nul ne vint lui porter d’eau ou de nourriture. Et puis…

Il avançait lentement dans la cour déserte, sans un bruit sous les étoiles. La nuit était claire et froide, contraste tranchant après la chaleur d’étuve du jour. Elle laisserait place au jour dans une poignée d’heures à peine, comme il en allait à Agni. Un frisson lui parcourut les épaules mais il ne se pressa pas pour autant vers les chenils. Marcher lui faisait mal. Urû avait été plus brutal que d’habitude, il était sans doute de mauvaise humeur pour une raison ou une autre. Tant pis. Ça restait l’occasion d’avoir un peu de nourriture supplémentaire et un peu d’eau pour la nuit. Il avait l’habitude d’ignorer la douleur de toute façon et la nuit était si belle… Traversant la cour, il rejoignit le Pavillon des Chiens et ses yeux se posèrent sur la boîte. D’elles-mêmes, ses jambes s’arrêtèrent. Il resta un long moment immobile à l’observer, sans mot dire. C’était étrange. Il luttait depuis presque une heure, il se concentrait pour éviter l’assaut imminent de son adversaire, la voix du maître d’armes l’avait rappelé à l’ordre et pourtant il avait trouvé le temps de l’observer, une fraction de seconde pour retenir son petit visage furieux, crasseux, effrayé alors qu’elle trébuchait au bout de sa chaîne. Personne n’était venue la chercher sans doute. Il avait entendu Joruq parler de deux jours. L’espace d’un instant, il se demanda si une enfant si jeune pouvait vraiment survivre deux jours au supplice de la boîte, puis il haussa les épaules. Les maîtres avaient parlé après tout. Leurs décisions étaient irrévocables. Courbant la tête sous cette fatalité qui rythmait sa vie depuis tant d’années, il s’approcha à pas de loup de la caisse de bois, s’accroupit à côté et toqua du doigt contre l’une des planches, doucement. Par l’un des trous percés, il chuchota :

« Ne crie pas. La nuit dans la boîte est froide mais la journée bien trop chaude pour les enfants comme toi. Ils te laisseront sortir si tu es calme. Tiens. »

Il connaissait la boîte. Il y allait lui aussi quand il n’arrivait pas à battre un adversaire. Depuis le temps, il savait que l’un des interstices avait été longuement gratté et agrandi à l’aide d’un caillou et que l’on pouvait y glisser une main. Il y fit passer la sienne après y avoir versé un peu d’eau.

« Bois vite. »
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Dim 23 Sep - 18:03

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J’ignore d’où me vient encore la force de me débattre comme ça. La colère me permet de continuer d’insulter cet homme vêtu d’or et d’ignorer les protestations du gros monsieur quand j’envoie du sable sur les pieds de son Maître. Je m’en fiche de ce dernier, je suis pas une esclave et je veux pas qu’il m’oblige à faire quoique ce soit. Un couinement de douleur m’échappe quand une main vient agripper mes cheveux pour me soulever du sol. Par réflexe, mes mains entravées se lèvent pour aller tenir le bras qui me tient. Je lance un regard noir au propriétaire de ce dernier. Je le hais. Je hais Joruq. Je les hais tous, tous autant qu’ils sont. La gifle que je reçois me fait taire immédiatement alors qu’elle me vrille les tympans avec un son aigu des plus désagréables. Arrêtant de gigoter dans tous les sens, sonnée, je continue de gémir de douleur au bout des bras de Joruq alors que j’entends, de loin, les hommes chercher quoi faire de moi. Difficilement, je lève les yeux vers l’homme qu’ils appellent Maître alors que celui-ci m’observe avec attention. Son regard me fait peur et je sens mon corps frémir sous son air menaçant. Un ordre tombe alors, qui n’a aucun sens pour moi. C’est quoi la boite ? C’est qui Ismaë ? Mais l’homme a déjà tourné les talons et ses instructions sont immédiatement mises en pratique.

Avant même que j’ai le temps de comprendre ce qui se passe, quelque chose est enfoncé dans ma bouche, m’empêchant de hurler à nouveau. Mes pieds retrouvent le sol stable, mais pendant peu de temps. En effet, je me vois bientôt traîner derrière Joruq sans aucune autre forme de procès. Je tente de crier derrière le bâillon, mais ma voix est étouffée et je n’arrive pas à me débattre comme je le souhaite. Il marche trop vite et les fers autour de mes poignets me font mal alors que je tente de tirer dessus. On quitte les lieux pour passer une arche, je crois. De l’autre côté, je ne vois rien, aperçois seulement quelques silhouettes au milieu de la grande cour derrière les tentures qui me cachent la vue, je croise des gens portant des plateaux, les yeux baissés et l’air abattu, mais mon regard revient désespérément se poser sur le dos immense de mon bourreau qui continue de me traîner comme un vulgaire sac. Je suis toujours nue, mais je n’ai même pas le temps de m’en préoccuper que nous arrivons dans une autre cour, plus bruyante, résonnant des bruits de fer qui s’entrechoquent et des corps tombant sur le sol. Alors que Joruq traverse la cour en me tirant derrière lui, j’observe avec inquiétude les hommes qui se battent violemment. Bientôt, nous nous arrêtons au milieu de la cour, devant une boite en bois. Hébétée je regarde cette dernière alors que le couvercle est ouvert et que la chaîne à mes entraves est retirée avant que je ne sois jetée dedans sans aucune douceur.

Un couinement de douleur m’échappe quand j’atterris dedans sur l’épaule. Je n’ai même pas le temps de me redresser que la boite est refermée sur moi avec violence, me plongeant dans une semi obscurité effrayante. D’un geste je retire le bâillon et tente d’ouvrir la boite, en vain. J’ai bien entendu le verrou par-dessus les grognements de douleur des hommes dehors, je sais que c’est inutile, mais je tente d’ouvrir quand même. Je crie, je tape contre les parois, hurle pour qu’on me laisse sortir… Je ne tiens pas plus de cinq minutes, et pourtant ça me paraît être une éternité avant que je ne m’écroule, épuisée, contre l’une des parois de bois. La chaleur devient rapidement étouffante. Recroquevillée dans un coin, je me mets à pleurer, jusqu’à ce que je n’aie même plus de larmes à laisser couler.  De temps en temps, un choc contre la boite me fait sursauter, mais bientôt je ne peux que rester inerte en me demandant si je vais mourir ici.

« Mère… »

J’ai soif… J’ai faim… Ma gorge et mon estomac me le rappellent constamment, tandis que j’essaie d’oublier les crampes qui tort mon ventre. Puis les sons à l’extérieur diminuent, le bruit se fait plus faible alors que les hommes arrêtent de se battre. Je peux les voir par l’un des trous poser leurs armes et s’éloigner. Petit à petit, les températures se font plus intenses. J’ai chaud, la transpiration s’écoule par tous les pores de ma peau, la chaleur m’écrase et j’ai le souffle court, comme si j’avais trop couru. Je me laisse tomber, allongée, sur le sol de la boite, luttant contre le sommeil avec difficulté. Mes yeux se ferment et je crois que je finis par m’endormir malgré la chaleur suffocante du désert. C’est un choc contre la boite qui me réveille et je réalise que les entraînements ont repris dehors. La bouche asséchée, je tente d’humidifier mes lèvres avec ma salive, cherche n’importe quel moyen de m’hydrater, je vais même jusqu’à tenter de lécher mes mains, mais ça ne me fait que tousser à cause des grains de sable qui s'y trouvent.

Les heures passent, mon esprit divague en même temps que la lumière décroît dehors. La chaleur diminue mais le froid de la nuit la remplace et je me mets rapidement à grelotter, les bras enveloppant mes genoux. Si l’absence de vêtements était agréable durant la journée, c’est une torture pendant la nuit. La joue posée sur mes genoux, somnolante, je sursaute quand j’entends un léger bruit contre la caisse. Si j’ai l’impression d’avoir rêvé ce son, la voix qui s’élève de l’autre côté me contredit. C’est un garçon qui parle, je peux vaguement apercevoir sa silhouette masquant les trous du côté où il se trouve. Méfiante, je ne bouge pas, restant prostrée dans mon coin, jusqu’à ce que je voie sa main passer à travers l’un des trous agrandis pour me proposer de l’eau. Je ne réfléchis pas et me jette littéralement dessus, attrapant sa main pour la maintenir pendant que j’aspire la moindre goutte d’eau qui se trouve dans sa paume, léchant même cette dernière comme un chat assoiffé. Le liquide tant rêvé s’écoule dans ma gorge, hydrate ma bouche faisant disparaître cette sensation pâteuse désagréable.

« Encore… »

Ma voix est rauque et basse à cause du manque d’eau. La main disparaît de la boite et revient quelques secondes plus tard, de nouveau remplie. Il me dit quelque chose, mais je n’y fais pas attention, trop absorbée par ce qu’il me donne. Prenant davantage mon temps, je reviens boire avec envie, me retenant presque de pleurer de joie. Quand il n’y a plus rien et que je me sens un peu mieux, je me rapproche de la paroi pour le regarder à travers le trou. Je ne le vois pas bien, mais je distingue sa peau foncée à la lumière de la lune. Son visage se tourne vers moi et je croise brièvement ses grands yeux clairs qui contrastent avec sa peau.

« Merci… »

Je reste silencieuse un instant en observant sa silhouette et lorsqu’il fait mine de s’éloigner…

« Attends ! »

La gorge encore un peu sèche, je reprends mon souffle avant de lui murmurer mon nom d’une voix encore un peu rauque.

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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 28 Sep - 15:18
 
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« Pas trop. Ça aurait l’air suspect demain, sinon. »

Pourtant, il accepta de lui tendre encore une dernière fois le creux de sa main remplie d’eau. Son bras resta ferme alors qu’elle se jetait à nouveau dessus, que ses lèvres aspirait avidement le contenu de sa paume et que sa petite langue chaude et râpeuse en pourchassait la moindre goutte au creux de ses lignes de vie. Dans d’autres circonstances, il aurait pu sourire mais ce n’était pas là une situation qui prêtait à rire quand on avait grandi dans les haras de Raasfalim. Ce n’était pas amusant de voir une petite fille se comporter comme un chat assoiffé, pas plus que de voir des hommes se battre et rouler dans la poussière en grognant comme des chiens. C’était la norme, c’était la vie. Les humains étaient des animaux comme les autres ici, du bétail qui devait obéir docilement en échange d’eau et de nourriture, de leur survie. Ceux qui cessaient d’être utiles mourraient et c’était tout. La fillette ne l’avait sans doute pas encore compris. Il n’y avait qu’à voir comme elle se débattait, comme Joruq avait été obligé de la bâillonner et de la traîner méchamment jusqu’à la boîte pour parvenir à l’y fourrer. La pauvre… Il aurait voulu lui expliquer que cela ne servait à rien, qu’elle avait la chance d’être jolie et en assez bonne santé, que si elle faisait tout ce qu’on lui demandait elle serait certainement bien mieux traitée que lui, mais il manquait de temps. Il ne devait  pas à grand-chose le luxe inestimable de pouvoir sortir de sa niche durant la nuit, uniquement parce qu’il était ici depuis avant même d’avoir l’âge de comprendre le monde et que l’obéissance, les murs crayeux du haras étaient son seul foyer. Traîner trop longtemps sur le chemin du retour après avoir laissé Urû le prendre contre une galette et une coupelle d’eau, c’était risquer cette liberté, ce mot dont il avait oublié jusqu’au sens et qui n’était ici qu’une récompense de sa docilité exemplaire.

Retirant sa main lorsqu’elle eut fini, il se prépara à partir pour rejoindre le chenil quand sa petite voix éraillée le retint. Il aurait pu l’ignorer et s’en aller mais il se retourna pour une raison qui lui échappait, pour voir briller ses yeux dans l’ombre de la boîte. Ses beaux yeux vifs qui éveillèrent un souvenir dans une partie oubliée de sa mémoire, se ravivant en un éclair douloureux. Les cailloux luisants que ramassait Ila dans la rivière, qu'elle entremêlait dans les cheveux et les lanières de cuir pour en faire des colliers… Le garçon se rapprocha de la boîte, y posa la main et murmura tout bas près de l’une des fentes :

« Vipère. »

Avant de se relever et de disparaître en direction des chenils sans se retourner, silencieux comme un fantôme.

L’enfant passa encore toute la journée du lendemain dans la boîte, sous la chaleur de plus en plus accablante, les grognements et les fracas de coups de poings ou d’épée de bois. Le garçon nommé Vipère se trouvait là lui aussi mais il ne prêta pas la moindre attention à la caisse et à son occupante, tous ses sens et ses réflexes mobilisés pour éviter les attaques de ses adversaires avant de riposter, vif et souple comme l’animal dont il portait le nom. Lorsque la chaleur commença à décroître, on vint la chercher. Ce n’était pas Joruq mais un homme immense, le crâne luisant, la peau couleur charbon et les muscles huilés. Sa carrure ne l’aurait pas déparé parmi les combattants qui commençaient à se rassembler à nouveau dans la cour mais il était clair, à la finesse du pagne blanc qui lui ceignait la taille, aux sandales de cuir et aux lourds cercles dorés autour de ses biceps, qu’il ne s’agissait pas d’un chien. Silencieux, le visage inexpressif, il noua une épaisse corde autour des poignets affaiblis de l’enfant, la sortit de la boîte et la tira derrière lui. Le garçon nommé Vipère les regarda quitter la cour des chiens, puis se dépêcha de choisir son arme.

Dans les pas du colosse, la fillette découvrit pour la première fois l’ombre bienfaisante des couloirs du haras. Pendant de longues minutes, elle fut entraînée à l’intérieur des bâtiments labyrinthiques, empruntant coursives, escaliers, cloîtres et passages dérobés sans que cela ne parut avoir de logique. Pourtant, peu à peu, le décor autour d’elle changea. Les murs blanchis à la chaux s’incrustèrent de mosaïques, arborèrent par endroits tableaux et miroirs. Des plantes en pots égayaient les lieux, des voilages délicats et des paravents de bois sculptés masquaient les alcôves et les renfoncements dans les couloirs, le motif du carrelage au sol était aussi beau que coloré et les portes étaient incrustés de ferronneries élégantes. Mais surtout, les quelques personnes que put voir l’enfant n’avaient plus rien de commun avec celles qu’elle avait déjà croisées en ces lieux. Finis les dos voûtés, croulant sous le travail, les membres amaigris, les épaules creusées par les cicatrices du fouet. Ici, les hommes et les femmes étaient tous jeunes, parfumés, coiffés, très peu vêtus et tous incroyablement beaux. Peu importe la couleur de leurs peaux, de leurs cheveux, de leurs yeux, la forme ou les traits de leurs visages, chacun semblait taillé à la perfection par le plus habile des artisans. Tous jetèrent des coups d’œils curieux à la fillette, chuchotèrent parfois entre eux sur son passage mais aucun ne s’adressa à elle ni ne tenta d’arrêter la marche du colosse, devant lequel la plupart baissaient les yeux et s’écartaient.

Il l’emmena dans un bureau frais qui sentait la citronnelle et le jasmin, en partie occupé par une cage remplis d’une multitude de canaris multicolores qui pépiaient joyeusement, et où se trouvait une femme fort occupée à recopier dans un registre relié les inscriptions de plusieurs tablettes d’argile empilées à côté d’elle. Quand ils entrèrent, elle cessa son travail et se leva pour contourner son bureau. Le colosse poussa la petite en avant puis s’inclina vers la femme. Celle-ci approchait la cinquantaine et, si l’âge avait alourdie sa silhouette et ses paupières fardées, elle portait encore les restes de ce qui avait été une très grande beauté. Ses mains couvertes de bijoux cliquetèrent quand elle s’approcha.


« Alors c’est ça qui donne du fil à retordre à Reshgrim ? Voyons un peu ce que nous avons là... »

Elle posa un regard critique sur la silhouette nue de l’enfant, sa peau abîmée et desséchée par deux jours dans la boîte, ses cheveux hirsutes et emmêlés. Pourtant, elle finit par hocher la tête.

« Tu es jolie, pour sûr. Le Maître a l’œil pour ce genre de choses et tu feras un beau bourgeon avec un peu de travail. Mais les filles trop rétives ne plaisent qu’aux pervers qui aiment les dresser tout seul. Tu ferais mieux de vite corriger ton comportement si tu ne veux pas finir au service de l’un d’eux. Arroyo ! »

Une dizaine de secondes après que la matrone eut appelé en frappant dans ses mains, un voile cousu de pierreries s’écarta devant un passage vers une autre pièce invisible jusque là et une jeune fille apparut, qui n’avait de jeune fille que le nom. Fée aurait été plus exact. Elle se glissa dans la pièce avec une grâce telle que ses pieds ne donnaient pas l’impression de toucher le sol. Chaque mouvement de son corps gracile, aux courbes rondes et douces et aux membres fins, créaient l’illusion d’une danse, d’un ruban d’eau blanche serpentant comme un miracle sur la peau dorée du désert. Ses lourds cheveux sombres étaient savamment nattés et parfumés, quelques bijoux de nacre paraît ses bras, ses poignets et ses chevilles mais, hormis un étrange et lourde ceinture de métal ouvragé qui emprisonnait son entrejambe et une rivière de perle retombant sur sa poitrine, elle était nue. Elle pouvait avoir quinze ou seize ans mais la pureté de son visage à la peau sombre et le maquillage autour de ses grands yeux de chat, sur sa bouche pulpeuse comme un fruit, lui en donnait plus, ou moins, brouillait son âge comme seule sait le faire la beauté. La jeune fille prénommée Arroyo vint s’incliner à son tour devant la matrone et celle-ci lui désigna d’un geste l’enfant.

« Tu t’occuperas d’elle. Conduis-la aux dortoirs. »

Pendant ce temps, le colosse avait dénoué la corde autour des poignets de la petite et la jeune fille lui prit délicatement la main (sa peau était aussi douce que celle d’une pêche mure) pour l’emmener avec elle, là où elle était venue. Sitôt hors de vue, elle adressa à l’enfant un sourire d’une douceur confondante.

« N’aie pas peur. Plus personne ne te fera de mal si tu te tiens tranquille. Nous sommes bien traitées ici, tu sais ? »

Elle l’entraîna quelques instants jusqu’à une sorte de salle commune garnie de poufs, de coussins, de tapis épais, de tables couvertes de fruits, de plantes et d’oiseaux, où se trouvaient d’autres jeunes gens oisifs et nus à la beauté confondante. Certains jouaient de la musique, quelques uns dansaient, mais la plupart étaient occupés à boire du thé, à ne rien faire et à discuter. Peu prêtèrent attention à la nouvelle venue et Arroyo l’entraîna  vers une pièce attenante, carrelée de bleue, où se trouvait un baquet d’eau fraîche et une commode couverte de savons, d’huiles, de crèmes et de parfums.

« Il faut commencer par te laver. Tu es sale à faire fuir un djinn ! »

Son rire ressemblait à une cascade au milieu des pierres.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 28 Sep - 23:37

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« Vipère. »

Vipère ? Mais c’est pas un prénom ça, si ? A travers le trou, je le regarde s’éloigner de la boite et disparaître de ma vue dans l’obscurité des bâtiments. Un frisson me parcourt le corps et je retourne me blottir dans un coin en tremblant de froid. La nuit n’est pas reposante. Il fait trop froid pour que je parvienne à m’endormir correctement et la boite n’est clairement pas assez confortable pour trouver une bonne position. C’est seulement quand le jour se lève doucement, juste avant que les lieux s’éveillent, que je parviens à m’endormir un peu. C’est un brusque choc contre ma prison qui me sort du sommeil. Hébétée, il me faut quelques secondes pour me rappeler de l’endroit où je suis et ce qui s’y passe. L’air frais de la nuit a disparu et la chaleur a commencé à prendre sa place sans aucune pitié. La bouche pâteuse, je me redresse pour jeter un œil dehors. Les hommes ont recommencé à se battre comme la veille, je peux les apercevoir se frapper, tomber, grogner… Mais mon regard est attiré par l’un d’eux en particulier. Je n’en suis pas totalement sûre mais je crois que c’est le garçon qui est venu me voir pour me donner de l’eau. Je peux reconnaître sa peau foncée et je grimace quand je le vois tomber, battu par son adversaire, avant de se relever pour reprendre le combat.

Le reste de la journée me laisse amorphe. La chaleur, le manque d’eau et la faim ont raison de moi et je reste allongée sur le sol. Mon doigt dessine distraitement dans la poussière jusqu’à ce que même bouger légèrement la main me soit trop dur. Ma gorge me brûle à cause du manque d’eau et ma peau me tire, déshydratée. Le temps s’étire sans que je n’aie vraiment conscience de lui. Les bruits à l’extérieur cessent et les températures grimpent au plus haut. Mes pensées dérivent doucement vers mes parents et mes frères. Je veux qu’ils viennent me chercher. Je veux rentrer à la maison… Les larmes me montent aux yeux et s’écoulent le long de mes joues avant de tomber sur le sol, évaporées avant même de l’atteindre. Je ne réalise pas tout de suite que le couvercle s’ouvre au-dessus de ma tête. Il faut que la silhouette d’un homme se penche sur moi pour me faire réagir. D’abord apeurée, je me redresse pour me blottir dans un coin, mais il attrape mes bras cerclés de fers pour y nouer une corde avant de me hisser hors de la boite sans aucune difficulté. Debout, je titube le temps de retrouver mon équilibre et que mes yeux s’habituent de nouveau à la lumière. Ces derniers papillonnent un instant et se posent sur le groupe de combattants un peu plus loin avant qu’un coup sec sur la corde ne me fasse réagir.

L’homme est immense et pourrait presque donner l’impression de faire deux fois ma taille. Il ne m’adresse pas un regard et se met à marcher, me forçant à le suivre. Contrairement à la veille, le peu de forces que j’avais a complètement disparu. Je suis fatiguée, j’ai faim, soif, et tiens à peine sur mes jambes. Alors je n’ai pas le courage de me débattre et le suis en silence, vacillant sur mes pieds par moment et trébuchant. Quand je tombe, l’homme s’arrête, attend que je me relève et reprend sa marche. On quitte rapidement la chaleur de l’extérieur pour trouver la fraîcheur des bâtiments, à mon grand soulagement. L’homme marche vite, pour moi, et je n’arrive pas à regarder avec attention autour de moi sans manquer de tomber à chaque fois. Mais bientôt, l’atmosphère change, les lieux se font plus colorés et les couleurs attirent mon regard en plus des gens qui se trouvent là. Ils sont propres, bien habillés – même si légèrement – coiffés et parfois maquillés. Je me sens soudain rougir sous la honte quand on passe brièvement devant un miroir. La fatigue m’a fait oublier que je suis entièrement nue, sale et probablement malodorante. Je baisse les yeux, couverte de honte et continue de marcher, trottinant derrière mon guide.

Finalement, l’homme s’arrête devant un bureau avant de m’y faire rentrer. Une douce odeur me rappelant la maison me prend au nez et ma gorge se serre. Mon attention se dirige immédiatement vers une grande cage remplie de canaris de toutes les couleurs avant qu’un mouvement ne me fasse tourner la tête vers une femme, plus âgée que les autres gens que j’ai pu voir et qui s’approche de moi. Je lève la tête, plonge mon regard dans le sien sans rien dire quand elle prend la parole. Je ne comprends rien à ce qu’elle dit. Qu’est-ce que c’est un bourgeon ? Pourquoi parle-t-elle de pervers ?  Je n’aime pas sa façon de me regarder, elle ressemble trop à celle du gros monsieur d’hier et de celui qu’ils appellent Maître. Je n’aime pas cette femme et mes yeux doivent le lui dire sans problème. Elle termine sa diatribe en frappant dans ses mains et appelant un prénom. Quelques secondes après, une adolescente apparaît dans la pièce, venant de derrière un fin voile. Elle est jolie et presque tout aussi nue que moi. Pendant que j’observe la nouvelle venue, légèrement bouche bée, l’homme détache mes poignets et ce n’est que lorsque le poids des fers disparaît que je le réalise vraiment. Je viens me masser la peau rougie et un peu irritée avant qu’une main douce ne se glisse dans la mienne. Sans trop savoir pourquoi, je la suis sans rien dire. Mes yeux se posent sur le dos de la jeune fille, sur ses cheveux tressés qui tombent entre ses omoplates, sur sa peau brune qui semble briller au simple changement de lumière. Lorsqu’elle se tourne vers moi pour me parler, sa voix s’écoule de sa bouche dans une mélodie envoûtante et je me contente de détourner les yeux en silence. Elle me fait traverser une énième pièce remplie de coussins, de poufs et de tapis, où plusieurs personnes se prélassent, s’occupent et discutent. Je leur lance à peine un regard et nous quittons l’endroit aussi rapidement.

La pièce suivante m’intéresse beaucoup plus vite. Une bassine d’eau attire mon regard et ma soif se rappelle à moi immédiatement. Mon corps réagit tout seul et je me jette dessus pour plonger mes mains dedans et boire.

« Arrête, c’est l’eau pour te laver ! Attends. »

Elle me tire en arrière pour m’en empêcher et je la regarde attraper une cruche pour remplir un verre qu’elle me tend. Assoiffée, je le bois entièrement avant de le lui tendre de nouveau.

« D’accord, mais seulement un. L’eau est précieuse ici. »

Encore une fois, je reste silencieuse et me contente de boire le second verre qu’elle me sert. L’eau s’écoule dans ma gorge, remplit ma bouche et me fait du bien. Je croise le regard de la jeune fille, Arroyo, qui me sourit. Je rougis de honte et elle repose la cruche et le verre sur le petit meuble avant de m’entraîner vers la bassine.

« Viens, je vais faire disparaître cette couche de poussière. »

Après un instant d’hésitation, j’obtempère et m’approche. J’ignore si c’est son sourire réconfortant et doux ou l’idée de me sentir propre, mais je la laisse faire lorsqu’elle trempe un chiffon dans l’eau pour commencer à me nettoyer. Ses gestes sont doux mais efficaces. Il lui faut un moment pour parvenir à faire partir toute la saleté et l’eau de la bassine se retrouve rapidement noire. Alors elle va la changer et revient avec de l’eau propre pour me laver les cheveux avec attention. Le plus dur du travail est de les démêler et je gémis de douleur à chaque nœud retiré. Une fois terminé, elle me vide la bassine sur la tête et je me frotte le visage avec soulagement, me sentant de nouveau moi-même. Un fin sourire apparaît même sur mon visage.

« Tu es bien plus jolie quand tu souris ! »

Ce qui n’a que pour effet de le faire disparaître. Mais Arroyo ne fait pas de commentaire et termine de s’occuper de moi en souriant. De l’huile est passée sur ma peau, notamment au niveau de mes poignets abîmés, puis elle s’éclipse quelques secondes et revient avec des vêtements, ou du moins ce qui y ressemble. Un sarouel au tissu fin presque transparent et un ruban pour entouré ma poitrine. Ça reste léger, mais je me sens tout de suite beaucoup mieux, moins vulnérable.

« Et voilà, tu as plus fière allure Sable. »
« Je ne m’appelle pas Sable. »


Elle incline la tête en me regardant alors que je répète mon prénom, le vrai, celui que mes parents m’ont donné. Encore une fois, elle ne répond rien et nous quittons la pièce pour retourner dans celle d’avant où divers mets ont pris place sur les tables. Tout le monde semble s’être installé autour et se serre avec appétit. Intimidée, je reste en retrait mais Arroyo m’entraîne pour que je mange. Je suis affamée et la simple vue de tous ces plats fait gargouiller mon ventre, mais je n’ose pas me servir. Ma bienfaitrice finit par me tendre un quartier d’orange. Mon regard passe de ce dernier à ses yeux et je finis par le prendre timidement pour le manger. Après ça, on peut difficilement m’arrêter et je mange tout ce que je peux manger avec grand appétit, m’attirant quelques regards courroucés ou amusés auxquels je ne fais pas attention. Le repas terminé, je tombe littéralement de sommeil et Arroyo m’a à peine installée à ses côtés que je m’endors immédiatement.

***

3ème jour de Ruwa de l'an 988

« Sable, attends ! »

Mais je n’écoute pas la voix d’Arroyo. Premièrement parce que je ne m’appelle toujours pas Sable et deuxièmement parce que je ne veux pas attendre. A peine réveillée, après une longue nuit de sommeil qui m’a permis de retrouver le plus gros de mes forces, et nourrie, je me suis mise en quête de trouver un endroit par où quitter ce lieu, n’écoutant pas les demandes de la jeune femme. Bien au contraire. Néanmoins, chaque porte où je me rends est gardée par un homme grand et musclé qui me regarde avec mise en garde. Comprenant rapidement qu’aucune de ces portes n’est libre, je décide de m’y prendre autrement et je fonce dans le tas. J’ai trois grands frères et j’ai appris à les éviter. Le garde tente de m’attraper, je lui jette le contenu d’un flacon de parfum, que j’ai piqué dans la salle d’eau, à la figure et je parviens à l’éviter en me faufilant sous ses jambes grâce à ma petite taille. Néanmoins, il m’attrape par le bras quand je me relève en grognant, furieux. Je lui mords la main, il jure et me lâche enfin avant que je ne parte en courant dans les couloirs du bâtiment pour trouver la sortie…
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Ishüen
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 4 Oct - 22:10
 
L'Art et l'Artisan


« Sable ! Sable, où es-tu ? »

Arroyo trottinait dans les couloirs aussi vite que le lui permettait sa ceinture de chasteté, paniquée. Où pouvait-elle être ? Pas bien loin, assurément. Elle était encore trop faible pour courir longtemps et elle n’arriverait jamais à s’extirper du dédale du pavillon. Mais il était impératif qu’elle la retrouve la première et qu’elle la ramène dans la salle commune avant l’inspection d’Ismaë. Si elles n’étaient pas prêtes toutes les deux à son arrivée, ou si on l’informait de ce qui venait de se passer, les choses iraient très mal. La jeune esclave gémit de désespoir en parcourant alcôves, passages dérobées, volées de marches et couloirs sinueux. Quand on lui avait annoncé qu’elle aurait son propre bourgeon, elle s’était retenue de sauter de joie. Avoir un apprenti, c’est-à-dire être capable de former quelqu’un à l’art du Pavilon du Lys, cela signifiait que l’on devenait une fleur à part entière, que l’on avait réussi la première partie de son instruction. Elle était heureuse en voyant la petite Sable la veille, crasseuse comme un chaton de gouttière mais tellement mignonne. Hélas, avoir un bourgeon signifiait aussi en être responsable et, si le sien s’était enfui, elle en serait coupable aux yeux d’Ismaë.

Arroyo repoussa une tapisserie, déboucha dans un couloir et un petit paquet lancé à pleine vitesse la percuta, manquant de lui faire perdre l’équilibre. Étouffant un cri de surprise, elle rattrapa juste à temps Sable, car c’était bien elle, et poussa une exclamation de soulagement.

« Enfin te voilà ! Mais pourquoi t’es-tu enfuie comme ça ? Dépêche-toi, il faut revenir à la salle commune avant qu’on informe Ismaë de ton escapade. »

Mais l’enfant refusa, se débattit avec des petits cris furieux. Arroyo n’avait pas assez de force pour l’entraîner vers le passage d’où elle venait et elle ne put que supplier, désespérée :

« Arrête, arrête ! Ils vont nous punir s’ils nous trouvent ici ! S’il te plaît, viens... »

Trop tard. Avec horreur, elle vit soudain la haute silhouette de Montagne repousser la même tapisserie qu’elle, sa peau huilée semblant absorber la lumière, et saisir sans pitié le poignet de Sable. Arroyo la relâcha aussitôt, recula d’un pas et baissa la tête, se tordant les mains. La fillette se débattait toujours, essayant même de lui donner des coups, et l’esclave mourrait d’envie de se jeter sur elle et de lui crier de s’arrêter avant qu’on ne les punisse plus sévèrement encore mais elle devait rester muette et docile devant le chef des eunuques du Pavillon. Elle laissa échapper un petit son terrifié quand il les gifla l’une après l’autre mais ne bougea pas avant qu’il ne lui fasse signe pour les conduire vers le bureau d’Ismaë, les larmes aux yeux.

26e jour de Ruwa 988.

« Moi, Ishüen ben Iphraïm ben Yassouan, Seigneur des Chevaux de la Guilde des Princes Marchands, viens à toi, Seylim bin Shil bin Naash, et te prends pour épouse.
Je te promets d’être l’eau dans le désert, l’abri dans la tempête et l’astre dans la nuit.
Je te promets de chérir ton nom et de te faire honneur.
Je te promets de marcher à tes côtés jusqu’à ce que la longue nuit m’emporte.
J’en fais le serment devant les dieux et que les dieux en soient témoins. »


~~~

« As-tu peur ? »
« Non... »
« C’est vrai que tu le caches très bien. Mais ne crains rien. Viens... »


38e jour de Ruwa 988.

La nuit était tombée sur le haras et sa chape glacée plongeait les Pavillons et les baraquements dans le silence. L’air froid mordait sa peau abîmée par la chaleur du jour et la poussière de l’entraînement mais Vipère ne grelottait même pas. Ses pieds ne faisaient aucun bruit alors qu’il traversait les différentes cours dans l’ombre des murs. Il ne devait pas se faire repérer. On le laissait aller presque à sa guise quand venait le soir mais ce qu’il faisait là, ça pouvait lui valoir le fouet et l’isolement pendant des jours. À dire vrai, il ne savait pas pourquoi il agissait ainsi. C’était complètement contre nature pour un esclave aussi soumis que lui. Mais chaque fois qu’il songeait à faire demi-tour, il revoyait les yeux de la petite fille dans la boîte, les pierres de rivières luisantes et la voix d’Ila, et il poursuivait son chemin en ignorant le tambour de son cœur contre ses côtes.

Il avait su qu’elle avait été conduite à l’isolement dans le Pavillon du Lys, deux fois déjà, parce qu’elle était indocile. Il s’était demandé pourquoi elle s’acharnait autant. Elle avait la chance d’être un bourgeon parmi les fleurs, mieux traitée que n’importe quel autre esclave. Elle était nourrie, elle avait de l’eau et tout le confort dont on pouvait rêver sans avoir rien d’autre à faire que de cultiver sa beauté et être assidue dans l’art du plaisir. Rien de commun avec lui qui devait chaque jour lutter âprement pour sa nourriture et qui n’avait su où elle se trouvait qu’en ouvrant la bouche aux ardeurs d’Urû, qui avait décidément un faible pour les adolescents musclés. Non, il ne comprenait pas son acharnement à la révolte. C’était peut-être pour cela qu’elle le fascinait autant, qu’il ne pouvait l’empêcher de graviter à la lisière de son esprit docile.

Sans un bruit, usant de passages qu’il connaissait depuis son enfance passée à explorer le haras, il parvint jusqu’aux cellules d’isolement du Pavillon du Lys. Désormais, s’il se faisait surprendre, c’était la mort. À part le Maître et les fleurs mâles, aucun homme non castré ne pouvait pénétrer dans ce lieu. Être découvert lui vaudrait la correction immédiate de cette entorse à la tradition : on lui trancherait les testicules et on le laisserait se vider de son sang sur le sol. Et Vipère ne ferait bien entendu pas un seul geste pour se débattre. Heureusement, il ne croisa personne et il arriva jusqu’à sa cellule. Il l’entendait pleurer doucement à l’intérieur. Cela lui fit mal au cœur alors qu’il avait appris depuis longtemps à rester insensible aux cris, aux sanglots, aux supplications. S’agenouillant, il souleva lentement la petite trappe métallique qui servait à faire passer les gamelles à travers la lourde porte de bois aussi épaisse que son poignet.

« Ne fais pas de bruit. Si on me trouve ici, on me tue. »

Sa propre voix n’était qu’un murmure. La cellule était aussi étriquée qu’un placard, il ne doutait donc pas qu’elle l’ait vu et entendu. Sans un bruit, il glissa sa main fermée dans la fente et l’ouvrit, paume vers le haut. Une petite figurine de terre et de paille tressée s’y trouvait. Elle avait grossièrement la forme d’un chat, ou peut-être d’un chien, voire même d’un mouton, impossible de trancher.

« C’est pour toi. Je ne sais rien faire d’autre. »

Et il était éminemment stupide de risquer sa vie pour le lui apporter ici mais il en avait eu envie. Il avait désiré lui donner une de ses figurines malhabiles alors qu’il n’avait plus de volonté propre depuis des années. Il attendit qu’elle prenne son cadeau, voulut retirer sa main mais sentit la sienne la saisir en tremblant. Après un instant d’hésitation, il la laissa faire quelques secondes.

« Obéis à ce qu’ils te demandent. Les maîtres récompensent toujours les efforts, tout sera bien plus facile pour toi. »

Ce furent les derniers mots qu’il lui adressa avant de fuir en silence par là où il était arrivé, avalé par l’ombre et l’humidité comme un rêve dans la nuit noire.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Mar 23 Oct - 22:28

L'Art et l'Artisan

Flashback

Feat Ishüen

Mon cœur bat si fort dans ma poitrine que j’ai l’impression d’entendre les battements résonner à mes oreilles. C’est désagréable. Mais j’ai peur. Parce que cela fait plusieurs minutes que je cours dans les couloirs, passent derrière les tapisseries, me retrouvent bloquer dans des impasses, tourne dans d’autres couloirs, mais que je ne parviens jamais à trouver une porte menant dehors. Comment cela est-ce possible ? Je la vois pourtant, cette lumière vive provenant de dehors. Cette lumière qui se reflète sur le sable du désert et qui éblouit les gens. Je la connais bien et je la vois, elle se répercute sur les murs du bâtiment où je me trouve, mais je ne vois aucune porte. Je m’arrête devant une fenêtre pour essayer de voir dehors, mais elle est trop haute pour que je puisse sortir par là, alors je reprends ma course, complètement paniquée. J’aperçois des gens parfois, mais je fais en sorte de tourner avant pour ne pas qu’ils me voient et je change de trajectoire. Jusqu’à ce qu’une silhouette apparaisse devant moi et que je la percute avant d’avoir pu m’arrêter.

Hébétée, je lève les yeux vers Arroyo qui m’explique que l’on doit retourner à la salle commune au plus vite. Non ! Non je ne veux pas. Alors je me débats, tente de récupérer ma main qu’elle tient dans la sienne, j’essaie de la repousser sans écouter ses supplications pour que j’arrête. Je ne veux pas arrêter, je veux sortir d’ici et rentrer chez moi. Je veux retrouver Mère, Père et mes frères. Je ne veux pas rester là, et… Un mouvement nous fait relever la tête à toutes les deux et je blêmis en voyant la haute stature de l’homme qui est venu me chercher la veille dans la boite. Un cri m’échappe quand il attrape mon poignet mais, de ma main libre, je le frappe sur le ventre pour qu’il me lâche. Puis une gifle me cueille en plein vol et me calme instantanément. La joue douloureuse, la main posée dessus, je le laisse me traîner dans les couloirs, les larmes aux yeux.

***

13ème jour de Ruwa 988

Lorsque la porte s’ouvre sur Montagne, l’homme qui obéit à tout ce que dit cette vieille harpie, je frémis et me blottis dans le fond de la cellule, tremblante et me cachant les yeux sous la luminosité soudaine. J’ai froid, j’ai faim et je suis terrifiée à l’idée de ce qu’il pourrait me faire. Ça fait plusieurs jours qu’ils m’ont jetée ici, même si j’ignore le nombre exact. La petite pièce où je suis est plongée dans le noir en continu et la seule lumière que je vois est celle du couloir quand on vient me donner à manger par intermittence. Voyant que je ne semble pas décidée à bouger, il s’avance à l’intérieur et m’attrape par le bras pour me faire sortir sans aucune douceur. Je couine de peur et de douleur tout en me laissant entraîner vers l’extérieur.

Une fois l’escalier gravi, je grimace sous la lumière du soleil et m’en protège de mon bras. Je marche derrière mon geôlier jusqu’à ce que le doux visage d’Arroyo apparaisse devant mes yeux. Je suis contente de la voir, surtout quand Montagne me lâche enfin et qu’elle me récupère contre elle pour m’entraîner dans la salle commune que nous traversons. J’aperçois vaguement les regards et les chuchotements sur notre passage, mais je les ignore. Nous arrivons dans la salle de bain où je me suis rendue la première fois et la jeune femme me regarde d’un air triste et inquiet.

« Tu es encore toute sale… »

Je soutiens son regard pendant un instant avant de le détourner, un peu honteuse dans ma tenue toute pleine de poussière, sans parler de mes cheveux et de ma peau. Après plusieurs jours enfermée dans un endroit aussi petit, la poussière était presque ma seule compagnie. La jeune femme entreprend donc de m’aider à me nettoyer et à me changer pendant que je reste désespérément silencieuse.

« J’espère que tu te tiendras tranquille à l’avenir. »

***

19ème jour de Ruwa 988

Debout dans la salle commune, aux côtés d’Arroyo et de toutes les autres fleurs, j’attends. Mes mains tiennent le tissu de mon pantalon avec fermeté et colère. A l’autre bout de la pièce, la harpie est en train de regarder tout le monde comme des morceaux de viande. Elle me rappelle le gros moche le jour où on est arrivé ici. Un petit coup de la part de ma voisine me rappelle à l’ordre et je fais la moue. Arroyo est gentille, je l’aime bien, mais je déteste tout ce qu’on me demande de faire ici. Depuis que je suis sortie de la pièce noire, j’ai vu des choses qui m’ont dégoûtée. Si les cours de musique ou de danse sont jolis, les autres ne le sont pas du tout. C’est sale et dégoûtant. A chaque fois je détourne les yeux et refuse de regarder quoique ce soit. Je ne décroche pas un mot quand on me parle et continue de faire la tête tout en cherchant un moyen de quitter cet endroit. Sans succès.

Un mouvement me fait tourner la tête et je regarde la harpie s’approcher de nous. Elle s’arrête devant moi et je soutiens son regard, l’air peu aimable. Ça ne semble pas lui plaire.

« Tiens toi plus droite et cesse de me regarder de la sorte. Baisse la tête. »
« Je baisse pas les yeux devant les vieilles harpies moches. »


Des soupirs et exclamations scandalisées s’élèvent autour de moi mais je ne baisse pas les yeux pour autant, jusqu’à ce qu’Arroyo m’attrape par le bras pour me tourner vers elle.

« Sable, tais-toi ! »

Sa voix déraille sous la peur, mais je soutiens son regard à elle aussi. La harpie, quant à elle, reste silencieuse mais continue de me regarder. Je relève les yeux vers elle.

« Peux-tu répéter je te prie ? »
« J’ai dit que je baissais pas les yeux devant les vieilles harpies moches. »


Un simple geste de sa part et Montagne, qui se trouve de l’autre côté de la pièce, enjambe la distance pour venir m’attraper pas le bras. Un frisson de peur me descend le long du dos en le voyant arriver et je fais un mouvement en arrière. Bien inutile évidemment, tandis qu’il me traîne en dehors de la pièce. Le son d’une gifle me fait tourner la tête et j’aperçois Arroyo, la main sur la joue et les larmes aux yeux.

« Je pensais que tu étais prête à éduquer ton propre bourgeon. On dirait que j'ai eu tort. »

Montagne tourne dans le couloir et je les perds de vue. La porte de la pièce noire se referme sur moi encore une fois et je m’accroupis, me recroquevillant sur moi-même, pour pleurer.

***

38ème jour de Ruwa 988

Blottie contre le mur du fond, le regard perdu dans le noir abyssal devant moi, je pleure. Encore une fois, j’ignore depuis combien de temps je suis ici. J’ai voulu me fier aux repas qu’on m’apportait, mais je me suis vite rendue compte qu’il y avait un souci. Par moment, lorsqu’on m’apporte à manger, je suis terriblement affamée, et à d’autres, j’ai déjà le ventre plein. Alors je n’arrive pas à voir le temps qui passe et je me sens totalement perdue. Il m’arrive d’être prise d’un élan de force et de taper contre la porte pour demander à sortir, en vain. Alors je pleure, parce que c’est tout ce que je peux faire dans cet endroit tout petit, sombre et humide.

Le bruit de la trappe qui se soulève me fait sursauter et j’aperçois très légèrement dans l’obscurité quelque chose passer dans le trou. Puis une voix me parvient et mon cœur fait un bond quand je la reconnais. A quatre pattes, je m’avance vers la porte. C’est Vipère qui est là. Le garçon qui est venu me donner de l’eau quand j’étais dans la boite. Pendant les quelques jours où je suis restée sage, j’ai eu d’autres occasions de le voir. Durant le second, j’ai remarqué que certaines fleurs s’agglutinaient sur le balcon en gloussant. Après avoir réussi à me faufiler entre les jambes pour regarder de l’autre côté des barreaux de bois, j’ai pu constater que le dit-balcon donnait sur la cour où les hommes se battent. En son centre, j’ai frémis en voyant la boite où j’ai passé deux jours. A mon tour, je me suis mise à observer les hommes se battre. J’ai mis un petit moment à le repérer parmi tous les autres, surtout que je ne l’avais vu que brièvement à travers le petit trou de la boite, mais je crois qu’il m’a vu aussi. Chaque petit baiser ou petit signe discret qu’il m’a envoyé m’a fait sourire. Alors savoir qu’il est venu jusqu’ici pour me voir me fait plaisir.

En entendant sa phrase, je me demande de quoi il parle, puis je baisse les yeux vers sa main pour y voir une petite forme. Doucement je viens l’attraper et constate la forme d’un petit animal fait de terre et de paille. Mais avant qu’il ne retire sa main, je l’attrape entre les miennes pour la tenir contre moi.

« Merci… »

Et même si les mots qu’il me dit après me font mal, je le suis très reconnaissante d’être là. Je serre une dernière fois sa main avant qu’il ne la récupère et qu’il reparte comme il est venu. Le cœur serré, je m’assois contre le mur en tenant le petit cadeau qu’il m’a apporté. Je ne le vois pas très bien, mais l’avoir contre moi me suffit. Je pleure encore. Même s’il dit que je dois être obéissante, je ne veux pas. Je veux rentrer chez moi.

« Mère… Venez me chercher… »

Le lendemain, c’est Montagne qui vient me faire sortir de nouveau.
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Ishüen
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 9 Nov - 18:56
 
L'Art et l'Artisan


79e jour de Ruwa.

Comme le veut la coutume, les noces durèrent quatre jours et quatre nuits. Et comme le voulurent les invités, elles se prolongèrent encore une semaine. Après quoi, le Seigneur des Chevaux et sa toute nouvelle Dame restèrent encore quelques temps à la cour de Rubis pour rassasier les langues bavardes et recevoir la bénédiction du jeune Souverain Nàr, arrivé au pouvoir en début d’année. Ishüen l’avait déjà vu à l’occasion de son couronnement officiel et croisé de temps à autre pour ses affaires et l’opinion qu’il s’était forgée de lui alors, celle d’un adolescent fougueux et pour l’heure amateur des plaisirs de son âge, s’en était vue confirmée. Ses premières saisons au pouvoir avaient agréablement aiguisé son ambition et il ne doutait pas qu’il saurait faire affaire avec ce souverain. De bons chevaux pour la guerre et des femmes pulpeuses dans son lit, voilà ce qui plaisait à Nàr, ce qui continuerait de lui plaire lorsqu’il se serait assagi avec les années. Lorsque, moins d’une lune après leur nuit de noces, Seylim se découvrit enceinte, le Seigneur des Chevaux prit la décision de rentrer. Il voulait fêter cette heureuse nouvelle dans son fief, auprès de ses gens. Le cortège de ses parents et amis prit donc la route de Raasfalim où ils firent bombance pendant encore une dizaine de jours. Ensuite seulement, quand toute l’agitation fut passée et que le jeune couple se fut installé dans sa nouvelle vie, Ishüen revint en personne dans ses haras. Il n’avait cessé de communiquer fréquemment avec ses intendants pour gérer son commerce à distance mais  il éprouvait tout de même une certaine satisfaction à revenir dans ces lieux qu’il connaissait aussi bien que ses appartements, pour vérifier que tout s’était bien passé dans son royaume. Le Premier Eunuque vint à sa rencontre avec force courbettes et paroles mielleuses :

« Loués soient les dieux pour votre prompt retour, Maître ! Tout le haras se joint à ma voix pour exprimer toute la joie et tous les vœux du monde pour vos heureuses épousailles. Soyez trois fois béni ainsi que... »
« Merci Reshgrim, cela ira. Nous ne nous attarderons pas outre mesure. Mon épouse souhaite visiter les lieux et voir comment l’on y travaille. »

« Oh mais certainement, certainement ! Ma Dame, cet endroit n’est certes pas à la mesure d’une fleur du désert aussi radieuse que vous mais je me fais fort de vous y escorter si vous le permettez et... »
« Fais donc, Reshgrim. »


Ishüen adressa un petit sourire entendu à la jeune femme à ses côtés, lui signifiant en silence que oui, l’eunuque était toujours aussi obséquieux mais que l’on apprenait vite à s’y faire et à couper court à ses litanies. Ils commencèrent à arpenter les premières cours, observant de loin les cages et les baraquements. Deux esclaves les suivaient, le premier portant un large parasol pour les protéger de la clarté encore agressive, l’autre éventant doucement Seylim à l’aide d’une palme. Elle n’en était qu’au début de sa grossesse et ne souffrait pas encore trop lourdement de nausées ou d’étourdissements mais cela n’était pas une raison pour ne pas veiller à son confort. Ishüen se contenta d’écouter parler son Premier Eunuque alors qu’il décrivait les lieux, laissant vagabonder son esprit qui avait déjà hâte de se remettre au travail. Alors qu’ils quittaient le Pavillon des Chiens, la vue d’un géant blond couturé de cicatrices le fit se tourner vers Reshgrim, une question aux lèvres :

« Tu as acheté les prithviens de Kopang comme je te l’ai dit ? »
« Oui, Seigneur. Joruq les amènera ici avant la fin de la saison. J’ose espérer qu’ils ne seront pas trop rétifs... »
« Ils ne le sont jamais après la traversée du désert. J’espère surtout que le soleil ne leur brûlera pas la peau trop en profondeur. Sois particulièrement exigeant sur les femmes lors de la sélection. Les concubines à peau claire sont très à la mode en ce moment à la capitale et le premier laideron blond venu s’arrache à prix d’or. Nous devons pouvoir fournir de la qualité supérieure... »


La conversation se poursuivit quelques minutes alors qu’ils se dirigeaient d’un pas lent vers le Pavillon du Lys. Ce faisant, Ishüen ne remarqua pas que Seylim avait congédié d’un geste de la main les esclaves pour marcher à son rythme à l’ombre de la galerie, s’éloignant d’eux pour promener son regard curieux sur les façades. Il ne s’en rendit compte que lorsque des cris et une cavalcade effrénée lui firent tourner la tête.

« Attention ! Rattrapez-la ! »
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Dim 11 Nov - 17:14

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79ème jour de Ruwa 988

« Un petit singe… jouait dans le sable… Il faisait des bêtises… Mais sa maman le grondait pas… »

Allongée sur le sol froid de la cellule, je chante faiblement. Les mots m’échappent doucement pour former une comptine inconnue et sans vraiment de sens. Mon doigt fait des ronds dans la poussière et mon regard est perdu dans l’obscurité familière qui se trouve devant moi. C’est la quatrième fois qu’ils m’enferment ici et j’ignore toujours depuis combien de temps je suis là. Les repas ne me sont jamais amenés aux mêmes heures, continuent de me perdre dans le temps et embrouille mon esprit. Je dois admettre avoir de plus en plus de mal à garder les idées claires. Je ne sais même plus pourquoi je suis ici. Qu’ai-je encore fait pour mériter de me retrouver de nouveau dans cette cellule froide, humide et sombre ? Mon autre main se serre autour de la petite figurine de paille que m’a offerte Vipère, seule chose tangible qui me permet de garder un minimum de lucidité.

« … Le papa singe était pas content… Alors il dit au petit singe… Qu’il devait rester sage… »

Je suis prise d’une quinte de toux à cause de la poussière que je viens de respirer par inadvertance. Je me redresse pour m’adosser contre le mur et prendre une grande inspiration avant de tousser encore un peu. Une fois passée, je ramène mes genoux contre moi pour les serrer dans mes bras. Je me demande si je vais rester ici encore longtemps. Peut-être qu’ils m’ont oublié et que je vais mourir ici ? Ce serait peut-être mieux… Non, si je meurs, je ne pourrais pas me venger de l’homme qu’ils appellent Maître, celui que j’ai vu quand je suis arrivée. Je sais que c’est de sa faute si je suis là, si je suis loin de ma famille.

« … Sinon le petit singe serait emmené loin… Par le méchant lion jaune… »

Mes yeux se ferment, ma joue est posée sur mon genou. Je me sens un peu fatiguée. Je crois que je m’endors. Lorsque je me réveille, je suis de nouveau allongée sur le sol. Mes yeux papillonnent un instant, comme s’ils essayaient de s’habituer à une lumière inexistante. Je me remets debout, la main posée sur le mur. Je ne lâche jamais ce dernier, c’est un de mes seuls repaires dans cet endroit. Si je le lâche, je me sens perdue dans un vide immense. Pourtant, je sais que la pièce n’est pas grande et qu’un adulte pourrait presque toucher les deux côtés en écartant les bras. Mais ne rien voir fait perdre la notion d’environnement. Mes doigts frôlant le mur, je me mets à marcher un peu pour désengourdir mes jambes. Je fais le tour, me concentre sur tous les petits défauts de la paroi, les petits trous, les saillies rocheuses, le contact du métal des gonds de la porte, la porte elle-même… Je le fais deux fois, ou trois, je ne sais pas trop, avant de me rasseoir sur le sol. Des bruits lointains me parviennent parfois, probablement de la cours où se battent les hommes. Je me demande si Vipère y est aussi. La petite figurine de paille tourne entre mes doigts. Ma main libre vient me gratter la tête. Ça fait longtemps que je me suis pas lavée. Combien de jours ? Je ne sais pas… Maman ne serait pas contente après moi si elle me voyait aussi sale.

Le bruit familier de la lourde porte qui s’ouvre au loin me fait redresser la tête. Mon cœur se met à battre plus vite et je me ratatine contre le mur en entendant les pas s’approcher. Je frémis et un petit cri de surprise m’échappe quand la porte de ma cellule s’ouvre. La lumière de la torche pénètre à l’intérieur et je ferme les yeux sous la douleur soudaine.

« Dehors. »

Doucement, je les rouvre et observe la silhouette encore floue. Ce n’est pas Montagne, il est moins grand et moins costaud. Il me regarde avec un air indifférent mais autoritaire. Hésitante, je finis par déplier mon corps et je me remets debout pour avancer vers lui, glissant la petite figurine de paille dans la ceinture de mon sarouel. Ça y est, je sors… Une fois à l’extérieur de la cellule, l’homme me fait signe de le suivre et j’obéis, encore un peu tremblante. Nous traversons le couloir jusqu’à arriver à l’escalier, là il repose la torche sur son socle et nous montons jusqu’à nous retrouver à l’extérieur. La luminosité du soleil me fait me cacher les yeux de mon bras et grimacer. Tout est flou, je vois des tâches de lumière sans parvenir à adapter ma vision tout de suite. L’homme m’ordonne de me dépêcher et je le suis tant bien que mal, tout en laissant ma vue s’habituer petit à petit à ce qui m’entoure. La vie des haras m’est finalement de plus en plus visible et j’observe distraitement les gens tout en marchant, quand je la vois.

Cette femme aux longs cheveux noirs marchant à l’ombre de la galerie là-bas. Sa robe si belle, si colorée, tombant sur ses hanches jusqu’à ses pieds. Sa peau si délicate, si belle. Et toutes ces parures qui l’annoncent comme étant une dame de la haute noblesse et non pas une simple esclave ou servante des haras. En la voyant, je ressens une telle colère, comme si cette dernière couvait depuis longtemps et n’avait attendu que cet instant pour exploser dans ma poitrine. Sa présence me rappelle celle de l’homme qui était là à mon arrivée, celui qu’ils appellent Maître, celui qui m’a enfermé dans cet endroit. C’est de sa faute si je suis là, de sa faute à lui. A elle. A tous ces gens riches et méchants.

Sans réfléchir, toute la force qu’il me reste est mise à contribution pour courir. Je me mets à courir comme si ma vie en dépendait. Je n’entends pas les cris derrière moi qui m’ordonnent de m’arrêter et je ne vois rien d’autre que cette femme. Elle a à peine le temps d’être surprise en me voyant que je me jette en criant sur elle, lui faisant perdre l’équilibre et tomber sur le sol. Toute la rage que je ressens m’échappe dans des cris inaudibles et des gestes qui se veulent violents. Assise sur elle à califourchon, je l’attaque, la griffe, la frappe, ignorant ses bras qu’elle a levés pour se protéger le visage…
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Dim 18 Nov - 9:49
 
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Pendant un instant, la réalité lui parvint sous forme de fragments, d’éclats lumineux qui se superposèrent pour former un tableau fugace, complet, térébrant de ce qui était en train de se produire. Simultanément, il vit la petite créature sale, maigre et échevelée courir vers eux, tel un djinn en furie. Il vit la fillette farouche arrivée au début de la saison qui jurait comme un soudard et se débattait sur le chemin de la boîte. Il vit les flambeaux ardents qui cuivraient la peau de son épouse le soir de leurs noces. Il vit le nom de Sable mentionné plusieurs fois dans les comptes-rendus de Reshgrim.Il vit le visage déformé de haine de la petite fille alors qu’elle poussait sa femme au sol, qu’elle la griffait en criant de rage. Il vit le geste de Seylim pour protéger son visage, puis son ventre. Ce ventre où elle avait posé sa main il y a quelques semaines pour lui annoncer sa grossesse, les joues rosies. Il vit tout cela et il agit sans réfléchir.

La mèche de cuir de sa badine d’or s’abattit avec un claquement sec sur la pommette de l’esclave. La seconde suivante, l’eunuque du Lys qui l’avait laissée s’échapper l’attrapait, la soulevait et l’éloignait aussi vite que possible de la Dame des Cheveux étendue dans la poussière pâle de la cour. La main tremblante sur le manche doré, Ishüen demeura une paire de seconde interdit en regardant l’enfant qu’il avait frappée, se demandant si elle venait réellement de lui faire avaler la distance qui les séparait pour protéger son épouse. Il se reprit en un battement de cils après cet échange de regards sidérés et s’agenouilla auprès de Seylim pour l’aider à se relever, la blottir contre lui.

« Tu n’es pas blessée ? »

L’inquiétude lui faisait oublier qu’ils n’étaient pas seuls et il entendait à peine les exclamations scandalisées de Reshgrim qui les avait rejoints tandis qu’il caressait son visage, en enlevait les traces de sable, s’assurait qu’elle n’avait rien.

« Par les os de Liekki, oh ma Dame ! Rien ne saurait pardonner cette odieuse attaque ! Par tous les dieux, vous n’avez rien de rave, c’est miraculeux, c’est... »
« Comment une telle chose peut-elle se produire dans mes haras, Reshgrim ? »


Le Premier Eunuque devint gris sous son maquillage et sembla se ratatiner sur lui-même, levant ses doigts boudinés en un geste d’excuses. Le jeune eunuque qui maintenait l’enfant se raidit imperceptiblement lui aussi.

« Vous avez raison Seigneur, c’est un manquement impardonnable et veuillez bien croire que tout sera mis en œuvre pour que jamais ce genre de bavure ne se reproduise à l’avenir mais ce petit scorpion est un véritable fléau. Les cachots n’en viennent jamais à bout et elle perturbe le bon fonctionnement du Pavillon. Croyez-moi lorsque je vous dis que c’est une perte de temps que de vouloir la dresser. Nous devrions la vendre à un bordel ou une mine de sel sans plus tarder... »

La suggestion était en effet plus que tentante après ce qui venait de se produire et le Seigneur des Chevaux l’envisageait sérieusement lorsque la voix de sa femme lui parvint contre lui.

« Mon époux… Faites preuve de clémence, je vous en conjure. Ce n’est qu’une enfant... »

Ishüen posa les yeux sur elle, sur son visage encore pâli par la peur qui l’avait saisie. Une enfant, disait-elle. En d’autres circonstances, il l’aurait contredite en lui rappelant qu’elle était une esclave mais il se rendit compte qu’elle avait raison. Cette fillette, Sable, était encore une enfant. Le dressage n’avait pas encore détruit les bastions de sa volonté. Elle était encore humaine. Sitôt que la lumière se fut faite dans son esprit, il fit taire Reshgrim qui continuait de souhaiter la revendre au plus vite pour s’en débarrasser et s’adressa aux deux esclaves qui accompagnaient sa femme, terrifiés à l’idée que l’agression leur soit également reprochée.

« Ramenez ma Dame dans la demeure sur-le-champ afin qu’elle se repose. Reshgrim, je te convoquerai plus tard avec les derniers rapports détaillés. »

Le Seigneur des Chevaux prit la main de son épouse pour la porter à ses lèvres, promettant de la rejoindre bientôt. Il la regarda s’éloigner, soutenue par l’esclave à l’éventail. Lorsqu’elle fut hors de vue, alors seulement son attention se reporta sur la fillette. Ce n’était plus l’œil froid et pensif de l’homme qui l’envoyait dans le Pavillon du Lys après avoir décelé sa future beauté. Dans ses iris sombres et ses traits verrouillés, on ne pouvait lire qu’une colère glaciale qui augurait le pire. Rangeant sa badine dans sa ceinture, il s’approcha d’elle et lui saisit méchamment le bras. L’eunuque qui la retenait la lâcha aussitôt pour le laisser faire et Ishüen l’entraîna à sa suite en la soulevant à demi du sol pour l’empêcher de marcher. Sa prise avait moins de force brute que celle de Montagne ou même de Joruq mais c’était malgré tout celle d’un homme rompu au maniement des rênes et de l’épée et ne laissait à l’enfant affaiblie aucune possibilité de s’échapper. Il la conduisit ainsi à travers la cour jusqu’à l’écurie où les acheteurs laissaient leurs montures, la jeta contre l’abreuvoir de briques et de terre, lui saisit les cheveux à pleine main et lui plongea la tête dans l’eau tiède, sans pitié. La fillette se débattit aussitôt dans un déluge de bulles et d’éclaboussures. Le Seigneur des Chevaux compta lentement jusqu’à dix, la tira en arrière une seconde avant de la noyer de nouveau, une fois, deux fois, jusqu’à la laisser retomber mollement sur la margelle humide, sans forces. Il se redressa sans se presser pour réajuster ses vêtements. Quelques secondes s’écoulèrent encore avant qu’il ne prenne la parole d’une voix nette et tranchante :

« Lorsque l’on commet une faute, il est juste d’être puni. Les dieux sont bien ironiques de m’envoyer un professeur tel que toi mais je me rends à leur jugement. J’ai été négligent et tu t’en es pris à mon épouse et mon enfant. J’ai commis une erreur et tu m’as puni. Merci pour ton enseignement. Sois sûre à présent que j’en appliquerai les leçons et que je suivrai ton exemple... »

Il claqua des doigts en direction du jeune eunuque qui l’avait suivi et ce dernier s’approcha. Le visage vide de toute expression. Le Seigneur des Chevaux ne lui adressa pas un regard. Toute son attention était fixée sur l’enfant. C’était la première fois qu’une esclave le mettait en colère. Très tôt, dès qu’il avait pris les rênes des haras, il avait appris à se dégager de toutes ses émotions lorsqu’il gérait ses affaires. On ne se mettait pas en colère contre un meuble ou un sac de farine, il n’y avait pas davantage de raisons de le faire contre un esclave. Celle-ci était la première et serait d’ailleurs la seule. Mais en cet instant, dans la pénombre à l’odeur de paille chaude et de crottin, Ishüen s’autorisa cet écart. C’était très certainement stupide mais tant pis. Cette petite avait portée la main sur ce qui lui était cher, il ne ferait pas preuve de clémence. Il la briserait lui-même et il s’en faisait le serment.

« Puisque le Pavillon du Lys n’a pas l’heur de te plaire, tu iras désormais dans celui des Chiens. Peut-être cela t’enseignera-t-il l’humilité nécessaire à la reprise de ton apprentissage. Emmène-la. »

Et ainsi fut fait. Une fois seul, le Seigneur des Chevaux prit de longues minutes pour recouvrer pleinement son empire sur lui-même avant de retourner dans sa demeure prendre des nouvelles de son épouse.

~~~

Tatalia avait l’intérieur des mains couturées de cicatrices. Elle était fille d’une longues lignée d’esclaves ayant vécu sur le domaine et quand elle était petite, elle avait brisé un vase en cristal prithvien dans les cuisines. Écho, l’intendant, son propre père, lui avait frappé les paumes avec une baguettes de jonc. Un coup pour chaque éclat ramassé. Tatalia avait pleuré toute la nuit sur ses mains bandées en se demandant comment son père avait pu lui faire aussi mal mais elle n’avait compris que des années plus tard, lorsqu’elle avait eu sa première fille. Une enfant très douce qui aimait le dessous brûlé du pain sorti du four et qui avait huit ans quand elle avait été vendue à un marchand de poteries. Sa seconde fille avait eu le malheur de naître jolie et elle était morte en couches à treize ans après avoir été violée par les garçons d’écuries. Après cela, Tatalia avait détourné les yeux de ses autres enfants en disant « Que les dieux prennent ce qu’ils veulent. ». Ils prirent, et prirent, et puis il lui donnèrent Vipère pour remplacer son dernier né dont elle ne se rappelait qu’avec peine le visage et elle commit l’erreur de s’attacher à cet enfant alors qu’il n’était pas le sien. Quand on lui amena la fillette habillée avec la soie déchirée du Lys en lui disait qu’elle l’aiderait dans ses tâches, cela faisait cinq ans qu’il était parti dans le Pavillon des Chiens et le cœur de Tatalia était aussi sec que les pierres du désert. Elle détesta cette gamine presque aussi vite qu’elle avait aimé le dernier de ses fils.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 14 Déc - 13:27

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Une douleur aiguë me traverse la joue, si violente que je tombe sur le côté sous la surprise, la main posée à l’endroit de l’impact. Pendant un instant, ma colère s’évanouit au profit du choc tandis que je viens croiser le regard de celui qu’ils appellent Maître. Des bras viennent alors m’attraper pour m’éloigner au plus vite de la femme allongée sur le sol et je me retrouve plaquée contre le torse de l’homme qui est venu me chercher dans ma cellule. Le regard choqué du Maître me fait frémir avant que la colère ne reprenne finalement le pas sur le reste. Je tente de me débattre entre les bras de l’homme. Même si ce n’est pas Montagne, autant essayer d’en bouger une. Il reste impassible. Reshgrim choisit cet instant pour les rejoindre, s’excusant platement et j’aimerai pouvoir le frapper lui aussi. Je les hais. Je les ai tous. Je veux qu’ils meurent, qu’ils disparaissent. Je secoue les pieds pour faire lâcher prise à mon gardien. Il tient mes bras contre mes flancs et je ne touche pas le sol mais je peux encore le frapper, ce que j’essaie de faire, lui arrachant des grognements contrariés.

Je les entends parler de vente, de mine de sel ou de bordel. Je ne sais pas ce que ça veut dire sur le moment et je ne veux pas le savoir. Tout ce que je souhaite c’est qu’on me lâche, qu’on me laisse partir. Je veux les frapper encore, ces gens qui se croient au-dessus de tout le monde. Je lance des regards noirs à cette femme et à cet homme vêtus de broderies et de tissus riches. C’est de leur faute si je suis là. C’est eux les fautifs, seulement eux. La voix de la belle dame se fait alors entendre et je m’arrête un instant pour la regarder prendre ma défense alors que je viens de l’attaquer. Pourquoi fait-elle ça ? Ça a le mérite de me calmer et de stopper mon agitation. J’ai la respiration saccadée à force de trop crier et de me battre et je suis encore fatiguée de mon séjour dans la prison. Le Maître demande à ce que sa femme soit raccompagnée chez elle et cette dernière disparaît avec deux autres hommes. C’est une fois qu’elle est totalement partie que le Maître se tourne vers moi.

Un frisson me parcourt le dos quand je croise ses yeux en colère. Il me fait peur. Est-ce qu’il va me tuer ? Si mon corps tremble de terreur à l’idée de ce qu’il pourrait me faire, je tente tout de même de soutenir son regard, pour lui montrer que je ne me laisserai pas impressionner. Du moins, autant que je le peux alors que je me sens soudain fébrile. Un cri de surprise m’échappe quand il m’attrape le bras sans aucune douceur pour me trainer derrière lui dès que l’autre m’a lâché. J’essaye de me défaire de sa prise mais c’est évidemment vain. Je n’ai quasiment plus de forces, je suis fatiguée et il est bien plus fort que moi. Il me fait traverser plusieurs endroits mais je n’y fais pas attention tandis que la peur s’insinue en moi comme un serpent. Que va-t-il me faire ? Il s’arrête bientôt et me jette sur le sol. Je me cogne violemment contre ce qui semble être un abreuvoir et je laisse un sanglot de douleur m’échapper. Tout se passe alors très vite. J’ai à peine le temps de voir sa main s’approcher de moi pour m’attraper les cheveux, que je me retrouve la tête plongée dans l’eau. Soudain incapable de respirer, je me débats avec une telle violence. Mon corps fatigué retrouve des forces sorties de nulle part tandis que j’essaie de relever la tête, d’aller à l’encontre de cette main qui m’enfonce la tête dans l’eau. L’eau s’infiltre dans ma bouche et dans mes narines, emplit mes poumons et m’empêche de respirer. J’ignore combien de temps passe – trop longtemps – avant que je ne me retrouve à l’air libre pour prendre une grande inspiration et tousser. Mais j’en ai à peine le temps que je me retrouve de nouveau la tête plongée dans l’eau. Je hurle dans cette dernière, du moins c’est ce que je souhaite faire, je me débats. Mes poumons me brûlent, la poitrine me fait mal, je vais mourir… Je retrouve encore une fois l’air libre et encore une fois l’eau. Cette fois je me débats plus faiblement, épuisée avant d’être ressortie de l’abreuvoir et jetée sur le côté.

Je tousse, je crache l’eau que j’ai avalée du mieux que je peux et je tente de respirer. Mais l’air qui entre dans ma gorge me fait aussi mal que l’eau elle-même. Je pleure à cause de la douleur et de la peur avant de m’écrouler sur le dos, épuisée, à bout de souffle. Mes yeux se lèvent vers le Maître que je peine à voir à cause des tâches de lumière qui flottent devant moi. Toutefois, sa voix me parvient avec une netteté effrayante. Si je ne comprends pas tout ce qu’il dit, j’entends très bien le mot « enfant ». Il me faut quelques secondes pour comprendre que la femme que j’ai attaquée est enceinte. Un sentiment de culpabilité s’empare de moi mais il est très vite étouffé par une nouvelle quinte de toux qui me brûle la gorge. Un nouvel ordre est donné et je parviens à le regarder avec surprise en l’entendant mentionner le Pavillon des Chiens. L’autre esclave obéit et vient m’attraper le bras pour me forcer à me lever. Je titube, encore affaiblie, et le suis avec difficulté.

Même dans la chaleur du désert, je parviens à trembler à cause de mes vêtements et mes cheveux mouillés. C’est probablement le choc, j’imagine. J’ai l’impression d’avoir encore de l’eau dans la bouche et je continue de tousser par intermittence quand on arrive dans un endroit que je ne connais pas. Une femme se trouve là, que je n’ai jamais vu, mais le regard qu’elle pose sur moi me fait dire qu’elle ne m’aime pas.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 3 Jan - 9:11
 
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« Tu viens du Pavillon du Lys… Assez jolie pour être une putain, guère utile pour autre chose... »

Tatalia maugréait en permanence pour elle-même, quoiqu’elle fasse. Ses mots étaient rarement audibles car elle ne s’adressait plus à ses semblables. Seule, de temps en temps, une phrase assassine claquait dans l’air, nette et brûlante comme la lanière du fouet sur la peau. C’était les seules choses venant d’elle qui pouvaient atteindre les autres car cela faisait bien longtemps, depuis qu’on lui avait enlevé Vipère, qu’elle ne regardait plus personne dans les yeux. Quand on lui avait amené la gamine trempée, ruisselante d’eau et de soie sale, elle lui avait jeté un long coup d’œil en coin avant de se retourner et d’ajouter des morceaux de mouton dans le bouillon qu’elle mélangeait au-dessus du feu. Elle ne surveillait même pas que l’enfant ne tente pas de s’enfuir, ce n’était pas nécessaire. Si on la lui avait amenée, c’est qu’elle était désobéissante et nul dans cette partie des haras ne se souciait d’une esclave suffisamment stupide pour être rétive. Que les dieux prennent ce qu’ils veulent…

« Je te le dirai une fois, petite putain : personne ne se soucie de toi ici. Si tu n’obéis pas ou si tu travailles mal, tu n’auras pas à manger. Si tu pleurniches, tu auras du bâton jusqu’à ce que tu te taises. Et si jamais ils t’attrapent, personne n’ira à ton secours et tu n’auras plus qu’à prier pour de la chance et une mort rapide. Personne ne te pleurera de toute façon. »

Se saisissant d’un torchon noir de crasse, elle empoigna les rebords brûlants de la marmite, la retira du feu et la souleva pour la poser sur un chariot. Deux autres chaudrons de bouillie l’y attendaient déjà.

« Putain ou chienne, ça ne fait aucune différence. Tu écarteras les cuisses de la même manière... »

Sans douceur, elle chargea la gamine de deux outres d’eau presque aussi lourdes qu’elle.

« Porte ça. Ne les fais pas tomber. »

Tatalia ne prit même pas la peine de la menacer si jamais elle faisait preuve de maladresse, ni même de s’assurer qu’elle la suivait bel et bien. Elle l’avait prévenue une fois. Si elle n’écoutait pas et en payait le prix, c’était son problème. Là où elles allaient, l’esclave usée aurait bien d’autres choses à se soucier que l’enfant qu’on lui avait mise dans les pattes, à commencer par sa propre survie. Une fois le chariot plein à ras bord, elle en prit la poignée et quitta l’atmosphère grasse et enfumée des cuisines pour les couloirs sombres et sordides du Pavillon des Chiens.

Tatalia n’avait jamais mis les pieds au Pavillon du Lys, aussi ne pouvait-elle en rien mesurer l’ampleur du choc qui attendait Sable. NI mosaïques fines, ni carrelages précieux, ni bassins d’eau fraîche, ni plantes, aucune beauté ne s’offrait au regard. Même la lumière qui tombait crûment des quelques ouvertures grillagées percées dans le plafond était cuisante et agressive, là où les volets et les jalousies du Lys la diffractaient agréablement pour qu’elle ne brûle pas les peaux délicates. Ici, pas de pièces, de salons, de chambres ou d’alcôves dérobées formant le subtil labyrinthe dont la fillette ne savait s’extraire. Il n’y avait que des couloirs bas et concentriques où nul ne s’attardait. Tous les esclaves y avançaient rapidement, les yeux baissés, comme pourchassés par les échos bondissant d’une rumeur étrange qui grondait au loin, dans les entrailles de la bâtisse de terre. À mesure que Tatalia y poussait le chariot, elle enflait, se précisait, s’y découpait en cris et en sons que l’on aurait juré animaux. Et quand elles arrivèrent au bout de ce couloir, elle explosa en même temps que la lumière qui tombait à flot du plafond percé au-dessus du creuset de sauvagerie qui béait devant leurs yeux.

Le Pavillon des Chiens n’en était pas un. C’était une fosse creusée dans le sol sur trois ou quatre niveaux, ceinturée de grilles, de barreaux, de piques acérées pour empêcher quiconque de sortir. La seule issue donnait sur la cour d’entraînement où les esclaves se battaient le matin et le soir, juste sous la galerie où se trouvait la femme et l’enfant. Le reste du temps, ils restaient ici à tenter de se survivre les uns aux autres, à se disputer leur nourriture et à défendre leurs territoires, comme les animaux qu’ils devaient en partie devenir. Il y avait des meutes et des solitaires, des alphas et des lieutenants, des rivaux et de la haine, des crocs jaunis brillants dans la pénombre et des grondements bestiaux qui roulaient sous le plafond. Les cris de rage, de douleur, de victoire et de soumission se mêlaient et montaient vers la fillette, accompagnés dans leur assaut par un puissant remugle de sueur, de sang, d’urine et d’excréments qui prenait à la gorge, imprégnait les cheveux, les vêtements et les cauchemars…


Tatalia ne s’arrêta pas. Elle continua son chemin sur la galerie sans se soucier de l’enfant derrière elle, la seule chose qui lui faisait garder un peu de son attention étant l’eau qu’elle portait. Pour le reste, elle pouvait bien crever. On n’avait pas idée de se rebeller ici, surtout quand on était une petite putain parfumée comme elle, qui n’aurait jamais qu’à tortiller de la croupe pour être bien lotie. Elle devrait écarter les jambes pour des hommes vicieux et suants ? Et alors ? C’était le lot de toutes les femmes, qu’elles soient esclaves ou non. Était-ce une chose si terrible en regard de ce que son Vipère vivait chaque jour dans ce trou infâme ? Non, ça n’était rien du tout. Elle n’avait pas le droit de se plaindre d’apprendre à donner du plaisir en échange d’eau claire, de bonne nourriture, de beaux vêtements et d’oisiveté quand son fils, son dernier fils, devait lutter et tuer pour le peu qu’il avait. Ne cessant de grommeler pour elle-même, l’esclave poussa le chariot jusqu’à une cage de bois rudimentaire qui s’avéra être un ascenseur, actionné par des cordes, des poulies et des bras invisibles quelque part. Elle descendit avec l’enfant jusque dans les niveaux inférieurs. À travers l’immense grille de métal qui cerclait la fosse, elles pouvaient distinguer les silhouettes des chiens qui rôdaient, se cherchaient des noises, vivaient leurs vies d’animaux se vautrant dans un corps d’homme. Puis, comme à chaque fois, l’un d’entre eux les aperçut, puis un autre et encore un autre. Une rumeur nouvelle gonfla comme une tumeur dans le Pavillon, se répandant dans tout le gouffre. Plusieurs se jetèrent sur les barreaux en hurlant, y passèrent la main pour tenter en vain d’atteindre l’ascenseur et ses occupantes, écumant de rage et l’œil injecté de sang.

« C’est la nourriture. Elle les rend fous... »

Tatalia n’y faisait pas attention, son regard résolument baissé sur le chariot. Parvenu au troisième niveau, la cage s’arrêta dans un sursaut et l’esclave en sortit pour reprendre son chemin. Il fallait nourrir les chiens en premier. Cela se passait dans le sas, une arène miniature entre la fosse et les couloirs. Le planton déverrouilla la grille pour elles et Tatalia avança encore un peu pour poser le plus large des chaudrons en son centre sous les cris effrayants des chiens qui s’amassaient contre leurs barreaux, tendant leurs mains comme des démons en furie. Sable, elle, dut rester à l’extérieur, croulant sous le poids de ses outres. L’esclave ne perdit pas de temps et se dépêcha de ressortir. Les gardes-chiourmes étaient sadiques à force de rester ici à garder des bêtes. Parfois, ils s’amusaient à refermer la porte avant de déverrouiller la trappe des chiens, ou à faire croire qu’ils pouvaient le faire. Tatalia avait du interrompre son travail pour certains d’entre eux, accepter de se laisser besogner cinq minutes contre un mur, les cuisses ouvertes et le visage vide, pour qu’ils consentent à la libérer de leur piège. Ça ne lui faisait plus grand-chose depuis le temps et c’était peut-être pour cela qu’elle n’était pas la plus à plaindre. Ils préféraient les proies qui se débattent encore. Son œil glissa un moment sur l’enfant affolée qui l’attendait à l’extérieur. Elle par exemple, ça lui pendait au nez. Exceptionnellement, l’esclave décida de rester un peu. Dès qu’elle fut sortie et la grille refermée, alors que les chiens se pressaient en hurlant et en se frappant pour être sûr de passer les premiers, d’avoir de quoi manger, elle ne reprit pas son chariot tout de suite. À la place, elle posa la main sur l’épaule de l’enfant et la tourna vers le sas, la forçant à regarder alors que la trappe de la fosse s’ouvrait.

Aussitôt, les chiens qui trépignaient de l’autre côté se jetèrent dans l’étroit passage, débordant comme une marée de bras, de jambes et de fureur pour se précipiter sur le chaudron. Dans les premiers arrivés se trouvaient Vipère. Tatalia commença à trembler. Le regard verrouillé, l’esprit tendu vers l’objectif, l’adolescent plongea la main dans le chaudron encore fumant, en tira un morceau de viande dégoulinant de jus qu’il garda sous le bras avant de fourrer dans sa bouche une pleine poignée de semoule détrempée, de légumes bouillis, puis de battre en retraite alors que les autres arrivaient. Il recula à l’écart dans un recoin du sas pour dévorer sa viande aussi vite que possible, les yeux fixés sur le tas grouillant d’humains affamés et de menace potentielle qui se disputaient le chaudron à grands renforts de cris bestiaux et de coups violents. Les plus forts mangeaient davantage, les autres se battaient pour les restes. Un chien aux membres longs et aux yeux bien trop clairs finit par apercevoir Vipère et le morceau qu’il tenait encore dans les mains, et se jeta sur lui en hurlant. L’adolescent coinça aussitôt le reste de sa pitance entre ses dents et accueillit son adversaire d’un coup de pied au visage. Un craquement sinistre retentit, recouvert par les sons de la mêlée voisine, et le sang jaillit dans un cri de rage de l’esclave qui se tint la figure quelques secondes avant de revenir à l’assaut. Vipère avait englouti les dernières bouchées de son butin et il repoussa à nouveau son assaillant avant de s’enfuir par la trappe demeurée ouverte pendant que les autres terminaient de manger. Le chaudron malmené finit par se renverser dans le sas et ceux qui n’avaient pas pu se servir s’empressèrent de ramasser ce qu’ils pouvaient dans la poussière, lapant le sol par endroit, tandis que les plus forts reculaient, repus. Tatalia se détourna à cet instant pour reprendre le chariot, ses mains blessées tremblant sur les poignées.

« Tu te croyais à plaindre, petite putain ? Tu crois que ce qu’on te demande au Lys vaut la peine que tu désobéisses ? Et bien tu te trompes. Tu te trompes car tu n’es qu’une idiote et une égoïste. On devrait te mettre là-dedans toi aussi pour que tu comprennes, et en faire sortir mon petit, mon tout petit... »

Les mots qu’elle murmura par la suite, alors qu’elles allaient nourrir et abreuver les chiennes et les chiots dans des enclos à part, ne tournèrent qu’autour de cette idée. L’ingratitude de la gamine et la malchance de son propre enfant...
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 17 Jan - 22:01

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Les deux outres d’eau que la femme m’a mis dans les bras sont lourdes, trop lourdes. J’ai du mal à les tenir contre moi pour ne pas qu’elles tombent et se renversent sur le sol. Si dans un premier temps je me suis dit que ce ne serait pas bien grave, la voix cinglante de la femme me fait dire qu’il ne vaut mieux pas que ça arrive. De plus, je sais que l’eau reste quelque chose de précieux dans le désert et je ne suis pas assez stupide pour en gâcher aussi facilement. Tout en marchant derrière elle, à travers des couloirs lugubres et puants, je ressasse les paroles qu’elle m’a lancé quand on m’a amené face à elle. Les insultes, les mises en gardes qui n’en étaient pas et cette menace de mort au-dessus de la tête que je n’ai pas compris. Qui va me tuer ? Pourquoi ? Quoiqu’il en soit, ces questions quittent vite mon esprit au fur et à mesure que j’avance derrière cette femme désagréable. Ici, les lieux sont épouvantables. Si j’ai pu voir des couloirs éclairés, décorés et agréables, c’est loin d’être le cas ici. Au loin, je peux entendre un grondement sourd qui me fait frémir et resserrer ma prise sur les outres d’eau. J’ignore ce que c’est, mais plus j’avance, plus j’ai envie de partir en sens inverse. Seuls les pas de ma guide m’obligent à la suivre, sans trop savoir pourquoi. Les gens que nous croisons gardent les yeux baissés et, parfois, un rai de lumière me fait voir des choses que je ne préférerai pas voir. Je cours un peu pour rattraper la femme qui, malgré son côté désagréable, me paraît être le seul point d’ancrage auquel me raccrocher.

Puis le grondement se fait plus fort, plus intense, plus effrayant. Je me baisse un peu sur le côté pour regarder au loin, devant moi, et j’aperçois un puits de lumière à la fin du couloir. Celui-ci prend d’ailleurs fin et je me fige en arrivant dans une pièce gigantesque où des grognements, des cris et des hurlements explosent dans mes oreilles. Trop d’informations me viennent en même temps : les barreaux, les cages, les plaintes, les chocs, mais la pire reste cette odeur ignoble qui me prend à la gorge et me donne envie de vomir. J’ai l’impression qu’elle m’imprègne aussi sûrement que l’eau dans laquelle j’ai été plongée tout à l’heure. Je retiens un haut le cœur avant de reprendre ma course derrière la femme aux chaudrons. Mon regard va partout, comme pour vérifier que rien ne va me tomber dessus par inadvertance. J’ai peur. Mon cœur bat la chamade, j’ai les mains moites et les larmes aux yeux.

« Je veux partir… »

Mes mots ne sont qu’un murmure dans le bruit impitoyable du Pavillon des Chiens. Je veux partir d’ici. Je veux sortir. Je veux rentrer chez moi et retrouver les bras de Maman et de Papa. Même ceux de mes frères. Je ne veux pas rester là. Ma prise se resserre encore une fois autour des outres, comme si elles n’étaient que des boucliers contre tout ce à quoi je fais face à cet instant. Je me dépêche de rejoindre ma guide dans une espèce de boite en bois qui se met soudain à bouger pour nous faire descendre. A travers les barreaux, je peux apercevoir l’immense fosse et les nombreuses silhouettes qu’elle abrite. Je me demande s’il est là lui aussi… Puis soudain, les cris et les grognements se font plus forts, plus monstrueux. Un sursaut et un cri m’échappent quand les premiers hommes se jettent sur les barreaux, passant leurs bras à travers pour nous atteindre. Je me ratatine sur place, cherchant un refuse derrière le corps de la femme. Puis la cage s’arrête et nous ressortons pour reprendre notre marche. Si je me demande jusqu’où nous allons aller ainsi, mon regard, lui, reste désespérément posé sur les hommes derrière les grilles. On s’arrête à nouveau devant ce qui semble être une petite cage également. La femme me fait signe de ne pas bouger, déposer un chaudron au milieu et ressort. Quant à moi, je ne fais que regarder ceux qui se pressent sur les barreaux pour tenter d’attraper le chaudron, en vain. Elle ressort et je m’apprête à la suivre en pensant qu’elle va repartir, mais sa main sur mon épaule me force à regarder. Alors je regarde.

Une fois la première grille refermée, la seconde s’ouvre et un déluge de corps humains se jette sur le chaudron. Je frémis, me tends et recule d’un pas. Je me cogne contre la femme mais mon regard reste figé sur ce qu’il se passe face à moi. Pourtant, mes yeux sont attirés vers un seul homme. Un seul adolescent dont le visage ne m’est pas inconnu. Vipère est parmi eux, dans les premiers, plongeant sa main dans le chaudron pour en extraire de quoi manger avant de s’éloigner sur le côté pour se nourrir au plus vite, tel un… chien. Tout ce qu’il se passe sous mes yeux semble alors s’effacer pour ne laisser que lui, affalé dans un coin, observant les alentours avec une méfiance certaine, prêt à en découdre avec qui viendra l’embêter. Ce qui finit d’ailleurs par arriver et un petit cri m’échappe quand je le vois frapper l’autre homme au visage. Des larmes me montent aux yeux et je tente de les détourner pour ne plus rien voir. La femme m’en empêche, jusqu’à ce que Vipère disparaisse par la trappe d’où il était arrivé. Il n’avait rien à voir avec le garçon qui est venu me donner un peu d’eau dans la boite, ou celui qui est venu m’offrir une petite figurine de paille dans la pièce noire. Il n’avait rien de ce garçon gentil m’offrant un baiser et un sourire quand j’étais au balcon avec les autres fleurs, et mon cœur se serre alors que nous repartons enfin.

Les larmes aux yeux et la gorge bloqué, je suis la femme dans les couloirs sans regarder autour de moi, ne voyant que le visage de Vipère. Je n’écoute pas ce qu’elle dit, rien n’a de sens pour le moment. Comment peuvent-ils traiter les gens ainsi ? En faire des animaux ? Je ne comprends pas… Je ne veux pas rester ici. Je veux rentrer et retrouver les bras de Maman et de Papa. Je veux rentrer… et retrouver Arroyo. Cette pensée fait déborder l’eau de mes yeux et je m’empresse d’essuyer mes joues lorsqu’on arrive dans une nouvelle salle, moins bruyante que la précédente, mais tout aussi agitée. Mon regard se pose sur des femmes et des enfants.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 1 Fév - 23:02
 
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« Ne pleure pas. Tu gaspilles de l’eau. »

Le spectacle du repas des chiens semblait avoir fait son effet sur la fillette mais Tatalia ne s’en souciait pas. Elle n’attendait rien d’autre d’elle, elle n’allait pas la féliciter parce qu’elle faisait ce qu’elle était censée faire. Sans cesser de marmonner des paroles inaudibles et amères, elle s’empara du deuxième chaudron pour le déposer dans un autre sas donnant sur une autre cage remplie de femmes et de jeunes enfants. Aucun ne semblait avoir plus de sept ou huit ans mais il était difficiles de le dire car la plupart étaient maigres et sales, tout comme leurs mères. Ils regardaient Tatalia et son assistante de leurs immenses yeux, effrayants et avides. Quand la grille du sas s’ouvrit en grinçant, ils se précipitèrent autour du chaudron mais attendirent que les femmes les rejoignent. La nourriture ne manquait pas pour eux, ils n’avaient pas besoin de lutter pour manger et la scène n’avait pas la sauvagerie de celle à laquelle elles venaient d’assister.

« On les nourrit après. Les femmes et les petits passent toujours après les hommes, même quand ce sont des bêtes. Souviens-t-en, petite putain. Ça sera ta place dans le monde. »

Des phrases humiliantes, cyniques et rabaissantes de ce genre, Tatalia ne cessa d’en dire à l’enfant. Les journées au Pavillon des Chiens étaient toutes les mêmes : elles se levaient avant l’aube, préparaient la nourriture, l’apportaient dans les différentes fosses, revenaient en cuisine pour nettoyer, puisaient de l’eau, cousaient les pagnes de cuir ou de tissu qui servaient à habiller sommairement les habitants du pavillon, puis cuisinaient à nouveau et ce jusqu’au soir. L’esclave n’était pas tendre avec son assistante. Ses maladresses lui valaient une claque, sa lenteur des réprimandes et, si elle avait le malheur de poser une question, elle était assurée de se faire traiter d’idiote. D’idiote, de fainéante, de catin, de putain… L’amertume de Tatalia envers elle semblait ne pas avoir de fin, ni de pitié. Sable fut privée plusieurs fois de repas pour avoir eu le malheur de la regarder de travers, sans voir ses corvées s’alléger ensuite. Bientôt, ses cheveux perdirent leur brillant, sa peau devint sèche, ses mains s’abîmèrent dans le travail quotidien. Tatalia ne savait pas quand on viendrait la chercher pour la ramener au Lys et n’avait aucune raison de la ménager, du moins jusqu’à un certain soir…

L’esclave ramenait des chutes de tissu pour la couture du soir quand elle vit l’enfant, accroupie sur sa paillasse à regarder un petit objet informe à la lumière du feu qui achevait de mourir dans la cheminée. Elle n’y avait même pas remis de bûche pour les éclairer dans leur travail et les réchauffer durant la nuit, stupide fille… Fâchée, elle s’approcha et lui saisit la main pour lui retirer ce qu’elle tenait.

« Qu’est-ce que c’est que ce jouet ? Tu n’es pas ici pour t’amus-... »

Elle s’interrompit, se figea en voyant la petite figurine de paille et de terre qu’elle venait de saisir. Sa vue eu un effet surprenant. Tatalia écarquilla les yeux, pâlit, relâcha aussitôt l’enfant et, pour la première fois depuis qu’elle travaillait avec elle, la regarda en face pour lui demander d’une voix blanche :

« Qui t’a donné ça ? C’est Vipère ? C’est mon petit ? Est-ce que tu lui en a fait une en retour ? »

Les réponses de la fillette remplirent ses yeux de larmes. Tatalia couvrit sa bouche de ses mains et passa un long moment à murmurer une prière à voix basse, touchant plusieurs petites amulettes qu’elle portait autour du coup. Quand elle se fut remis de son trouble, elle s’approcha de Sable pour lui expliquer avec émotion :

« C’est le dieu chien Veshar, le protecteur du foyer ! C’est moi qui lui ai appris à le faire ! Ce n’est pas une poupée, c’est un talisman ! Vipère t’a donné une partie de son âme pour te protéger du malheur ! Si tu ne fais pas de même en retour, il sera la proie des mauvais esprits, oh mon petit, mon bébé... »

Sans s’en rendre compte, elle posa ses mains en coupe par-dessus celle de l’enfant comme pour protéger la petite sculpture malhabile, réceptacle de l’âme de son tout dernier fils. Malgré tout, elle se reprit rapidement et saisit Sable par le poignet, sans rudesse cette fois.

« Viens vite, je vais te montrer comment faire. Nous irons lui donner ensuite. »

Depuis le nombre d’années où elle vivait dans le Pavillon des Chiens, Tatalia en connaissait chaque recoin, chaque passage, et savait qu’il y avait un endroit dérobé aux yeux des gardes le long des grilles hérissées de piques de la fosse principale. Un endroit où elle pouvait toucher son fils, prendre ses mains dans les siennes et lui donner de quoi manger en secret. Elle n’avait jamais emmené la fillette avec elle quand elle lui rendait visite mais elle devrait le faire ce soir. Il en allait du salut de son garçon.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Mar 12 Mar - 1:21

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Flashback

Feat Ishüen

Sans trop savoir pourquoi, j’obéis et je ne pleure pas, retenant difficilement les larmes qui me sont montées aux yeux. A la place, j’observe la femme attraper le second chaudron pour le poser dans un autre sas. Les enfants, faibles et malingres se précipitent dessus mais attendent que leurs mères – du moins j’imagine qu’elles le sont – ne les rejoignent. Comparée à la scène que je viens de voir dans l’autre cage, celle-ci paraît douce et calme. J’observe les enfants, pas beaucoup plus jeunes que moi et je réalise que je suis loin d’être la plus mal lotie ici. Arroyo avait raison, mais ce n’est pas pourtant que j’ai envie de me satisfaire de ça et de l’accepter. Je veux rentrer chez moi et retrouver mes parents et mes frères.  Ma place n’est pas ici, c’est la seule certitude que je veux accepter.

Pourtant les jours passent sans que personne ne viennent me chercher dans cet endroit infâme. S’ils se ressemblent tous sur beaucoup de points, les choses sont pourtant différentes d’un jour à l’autre. En effet, si j’ai le malheur de regarder la femme de travers,  je suis privée de repas et je dois me contenter d’écouter les grognements de mon ventre en la regardant manger face à moi. Si je fais tomber quelque chose par maladresse, je me reçois des gifles. Si je suis trop lente, je me fais disputée et si j’ose poser la moindre question, je me fais insulter. Au bout de plusieurs jours, j’arrête d’essayer de parler, je me mets à obéir et à faire ce qu’elle me demande dans le silence le plus total. Si je suis punie, je ne proteste plus et je laisse les jours assécher ma peau et mes cheveux.


4ème jour de Liekki 989

Tatalia n’est pas encore revenue et je profite d’être seule pour observer la petite figurine de paille que Vipère m’a offerte, à la lumière du feu. Accroupie, un bras en travers des genoux et le menton posé dessus, je la fais doucement tourner entre mes doigts. Elle n’est pas spécialement jolie, mais je l’aime beaucoup. Elle me rappelle ce garçon qui me l’a donnée et elle m’aide à rester forte, sans trop savoir pour quelle raison. Trop absorbée par sa contemplation, je n’entends pas la femme revenir et je sursaute en entendant sa voix claquer dans l’air. Avant même d’avoir eu le temps de cacher ma poupée dans les plis de mes vêtements, elle franchit la distance qui nous sépare pour me l’arracher des mains. Paniquée, je me mets à la supplier.

« Non ! Pitié, rendez-la-moi ! Je m’amusais pas, je- »

Toutefois je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’elle me relâche et je glisse sur le sol, la poupée dans les mains. Rassurée de l’avoir de nouveau, je ne fais pas tout de suite attention à ce qu’il se passe, mais je réalise bien vite qu’elle fait une chose assez incroyable : elle me regarde. Depuis mon arrivée ici, Tatalia ne m’a jamais regardé dans les yeux, m’ignorant le plus possible, ne faisant pas attention à moi. Alors autant dire que je suis suffisamment surprise par ce geste pour arrêter de parler, jusqu’à entendre ses questions. Je blêmis un peu, par peur de me faire encore corrigée.

« Je… Oui… Oui c’est Vipère… Je ne lui en ai pas fait. Je sais pas faire ça, je… »

Mais Tatalia ne m’écoute déjà plus et je vois, avec une certaine surprise, ses yeux se mettre à briller à la lueur des flammes, avant qu’elle ne se mette à marmonner des mots que je ne comprends pas en touchant des bijoux qu’elle porte autour du coup. Un peu inquiète, je reste prostrée sur le sol en silence en réalisant que cette femme connait Vipère. Est-ce que c’est sa maman ? Elle n’a jamais fait preuve d’une quelconque attention envers qui que ce soit, donc je suis assez étonnée. Finalement, elle revient vers moi  pour m’expliquer la signification de cette petite poupée que je garde avec moi depuis mon arrivée en ces lieux. Quand j’en comprends la signification, je sens mon cœur se gonfler d’émotions et mes yeux se reposent sur le talisman. Un fin sourire fleurit sur mes lèvres et je la serre contre moi. Puis les doigts de Tatalia se referment autour de mon bras, sans violence et m’aide à me relever.

« D’accord… »

J’ai la gorge un peu nouée en apprenant que nous allons aller voir Vipère. Même si je l’aperçois tous les jours lorsque nous apportons à manger aux hommes, il ne ressemble en rien au garçon qui m’a donné de l’eau à mon arrivée et je suis contente d’avoir l’opportunité de pouvoir le voir ailleurs. Je hoche donc la tête et suis la femme pour fabriquer mon propre talisman à offrir.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Mar 26 Mar - 16:57
 
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Tatalia se souvenait de la première personne à qui elle avait offert un talisman de Veshar, quand elle avait tout juste quinze ans. Un garçon qui travaillait dans les écuries, beau et souriant malgré l’odeur de crottin qui lui collait à la peau. Ses yeux couleur de bronze étaient doux lorsqu’ils se posaient sur elle, leur éclat avait apaisé la douleur de son sexe qui l’avait pénétrée pour la première fois en la déchirant et elle l’avait aimé assez pour lui offrir sans réfléchir la figurine qui liait son âme à la sienne. Il était mort avant d’avoir le temps de lui en faire une en retour. On l’avait surpris de voler une paire d’éperons tout dorés et on lui avait coupé la main pour ce crime. L’infection l’avait emporté en une semaine et, trois saisons plus tard, Tatalia mettait au monde sa fille aînée, celle qui souriait doucement en mangeant le dessous brûlé du pain et qu’on avait vendue à six ans à un marchand de poteries. Et si sa vie après cela avait été continuellement placée sous le signe de la perte et des morts, si on l’avait mutilée de tous ses enfants un par un, c’était certainement à cause de cette faute originelle. Elle avait confié son âme à un voleur et un infirme qui ne l’avait jamais payée en retour et Veshar demeure fidèle à son maître même quand celui-ci est mauvais. La vieille esclave ne pouvait s’empêcher de songer à cela alors qu’elle montrait à la fillette comment façonner le talisman avec de la terre, de la paille et quelques uns de ses longs cheveux bouclés. Elle ne pouvait s’empêcher de se dire que l’enfant était indocile, égoïste et trop fière, qu’elle ne ferait pas une bonne épouse et finirait de toute façon dans le lit parfumé d’un homme riche, gras et libidineux. Mais c’était elle que son Vipère avait choisie et Tatalia avait appris de longue date à courber l’échine devant la fatalité.

Une fois que la figurine fut terminée et sommairement séchée à la chaleur du brasero, l’esclave prit la main de l’enfant et la conduisit dans le labyrinthe du Pavillon jusqu’à arriver au point de rendez-vous, la faiblesse dans la grille où l’attendait son enfant. Maculé de poussière, la tête posée sur ses genoux repliés, Vipère semblait dormir mais il ouvrit aussitôt les yeux en les entendant arriver, le regard aussi vif et perçant que s’il avait toujours été éveillé. Un sourire étira ses lèvres sèches lorsqu’il vit sa mère et il passa ses mains à travers les barreaux pour accepter avec gratitude la gourde d’eau, la viande séchée, les caresses affectueuses qu’elle lui donnait en frissonnant, sans cesser de murmurer les paroles tendres qu’elle réservait à son dernier fils. Puis, à regrets, Tatalia céda sa place à la petite fille et la laissa échanger avec son garçon des murmures dont elle n’avait pas le droit de saisir la teneur. Ça n’appartenait qu’à eux. Elle les laissa tranquilles quelques minutes, puis s’approcha pour tapoter l’épaule de l’enfant. Il était temps de retourner aux cuisines. Vipère lâcha la petite main qu’il tenait, cessa de lui caresser les cheveux, et les regarda partir en silence. Alors qu’elles progressaient dans les couloirs, Tatalia attrapa une mèche de la petite pour l’observer d’un œil critique. Ça n’allait pas. Elle les lui brosserait avant de se coucher. Mais auparavant, elles devaient regagner leurs quartiers et elle vit la silhouette du garde appuyé contre le mur de terre au moment même où il amorçait le mouvement pour s’en détacher. Elle cacha aussitôt l’enfant derrière elle.

« Tatalia ! Tu es loin de tes casseroles… »
« J’y retourne, Maruk. Tu veux bien me laisser passer ? »
« Tout de suite ? C’est dommage, je m’ennuyais jusqu’à ce que tu arrives… »


Maruk s’approcha d’elle, avec son sale sourire découvrant ses dents jaunies. Même les hommes qui n’étaient pas des chiens finissaient par devenir des bêtes dans ce Pavillon. Pire : ils devenaient mauvais. Tatalia tenta de dissimuler un peu mieux la fillette mais le garde l’avait déjà vue. Il pencha la tête avec un rictus de carnassier.

« Pourquoi tu ne me laisserais pas m’amuser avec cette jolie chienne ? Elle est bien plus appétissante que toi... »

Maruk tendit la main pour attraper l’enfant et, sans réfléchir, Tatalia recula pour la garder hors de portée, sa main serrée sur la sienne. Le garde perdit son sourire et lui adressa un coup d’oeil hargneux, ses crocs jaunes encore visibles sous sa lèvre retroussée. Sa silhouette trapue se fit soudain menaçante.

« Tu devrais être plus gentille avec moi, Tatalia. À moins que tu ne veuilles qu’on sache que tu viens voir ton chiot après le couvre-feu ? File-moi cette petite garce maintenant et je ferai peut-être attention à ce qu’elle soit encore capable de marcher demain. »
« Je suis toujours gentille avec toi, Maruk. Mais tu devrais choisir une autre qu’elle. C’est une épouse de Veshar. »


Maruk stoppa aussitôt son avancée, recula d’un pas avec un frisson. Avant qu’il ne puisse reprendre contenance, il jeta un regard anxieux à l’enfant. Tatalia sut aussitôt qu’elle était hors de danger. Elle fit un pas prudent sur le côté.

« Tu veux bien nous laisser passer ? »
« C’est bon, qu’elle dégage la petite chienne. Je les aime avec du poil au con, de toute façon… »


Retenant un soupir de soulagement, l’esclave fit passer la fillette devant elle pour la pousser dans le couloir, bien décidée à ne pas traîner plus longtemps ici. La main de Maruk la retint sans douceur par le bras au moment où elle le dépassait. Tatalia se raidit, tourna la tête et revit le sourire de hyène.

« Si tu me montrais à quel point tu es gentille avant de retourner dans ta cuisine ? »

Sa main s’infiltrait déjà sous sa robe élimée, tâtant avec une brusque avidité son corps fatigué, alourdi et amaigri en même temps par des années de travail et d’enfants qu’on lui avait arrachés. Tatalia rendit presque aussitôt les armes, fataliste. C’était le lot de toutes les femmes. Plus elle résisterait, plus ça serait long et pénible. Elle lâcha la main de l’enfant et lui fit signe de continuer sans elle.

« File. Allez, dépêche-toi. »

La fillette hésita un instant, puis obéit. Tatalia put se concentrer fixement sur un point du mur de terre pendant que Maruk la besognait par derrière en grognant.

« Viens par ici, petite. Ravive un peu le feu et prépare de quoi te laver. »

Ce fut ainsi que la vieille esclave tira l’enfant de sa couche. Marcher lui faisait un peu mal mais elle avait déjà connu bien pire. Heureusement pour elle, Maruk tenait rarement plus de deux minutes. Grommelant comme à son habitude des mots indistincts, elle alla fouiller dans le vieux coffre élimé qui contenait les maigres affaires qu’elle avait amassé au fil des ans. Elle en tira un vieux chiffon plié en quatre, vérifia que ce qu’il contenait s’y trouvait toujours, puis rejoignit la fillette près du brasero. Elle la mit debout, retroussa sa tunique sur ses hanches et lui ordonna de retenir le tissu.

« Écarte les jambes et ne bouge pas. »

Avec la bassine d’eau et la lavette, elle nettoya soigneusement l’entrejambe de l’enfant puis elle ouvrit son carré de tissu. Un lien de cuir tressé y dormait, enroulé sur lui-même comme un petit serpent sombre. Quand Tatalia le déplia, la lueur du feu fit briller le croc de chacal attaché à l’une des extrémités.

« C’était à ma troisième fille. Son homme a été vendu et il n’a jamais pu revenir. Elle n’en a plus besoin aujourd’hui… »

Non, elle n’en avait plus besoin. Encore une que les dieux lui avaient pris, partie au loin pour quelques pièces sans aucun espoir de retour. Tatalia lava longuement le croc dans la bassine avec le morceau de savon noir qu’elles utilisaient pour la lessive, puis elle noua le lien de cuir en haut de la cuisse de la fillette.

« Elle était jolie. On lui tournait autour après le départ de son homme mais elle ne voulait plus être prise par un autre, alors elle est devenue épouse du dieu chien. Quorin a essayé de la forcer un jour. Ne bouge pas… »

Avec précaution, elle plaça le croc à l’entrée du vagin de l’enfant, veillant à ne pas lui faire mal ou à aller trop profond.

« Il a saigné pendant une semaine chaque fois qu’il allait pisser. Et plus personne n’a jamais essayé de toucher mon bébé. Là, c’est fini. »

Se redressant avec un soupir, elle regarda de nouveau la petite dans les yeux. Même à la lueur du feu, ses prunelles fatiguées, tristes et amères semblaient incapables de refléter la moindre lumière.

« Garde-le tout le temps. Veshar peut veiller sur toi uniquement si tu es prudente et si tu t’es retrouvée ici, c’est que tu n’es pas prudente. Tu as compris ? »
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 18 Avr - 11:09

L'Art et l'Artisan

Flashback

Feat Ishüen

C’est la première fois depuis que je suis arrivée à Raasfalim que j’écoute quelqu’un avec autant d’attention, me concentrant sur les gestes à faire pour fabriquer la petite poupée de Veshar que m’a demandé de faire Tatalia. De la terre, de la paille et quelques-uns de mes propres cheveux, rien de plus, rien de moins. Le résultat n’est pas parfait, mais j’en suis plutôt fière étant donné que je l’ai fait moi-même sous la supervision de la femme face à moi. Femme qui est devenue étrangement plus douce avec moi depuis qu’elle a découvert la poupée que m’a offert Vipère. Une fois la mienne terminée, je la suis donc dans les couloirs du Pavillon des Chiens, restant près d’elle jusqu’à arriver à destination. Là, Tatalia se faufile dans un passage dérobé et arrive près de la grille. Dans un premier temps je ne vois rien, l’entends murmurer quelques mots. Il est là, pas loin… Inconsciemment, mon cœur se met à battre plus vite, impatient de le voir. Puis elle s’écarte pour me laisser la place.

Timidement, je m’avance à mon tour, m’approche de la grille et vois enfin Vipère de l’autre côté. Je ne l’ai pas vu d’aussi près depuis ce premier jour dans la boîte, lorsqu’il m’a apportée de l’eau. La poussière du Pavillon éclaircit sa peau et il semble également fatigué. Je lui souris.

« B-Bonjour… »

Un sourire me répond et il passe ses mains à travers la grille pour venir attraper les miennes. Je rougis mais je lui rends ce petit geste affectueux.

« Bonjour, Sable. Je suis heureux de te voir. Tu n’es pas blessée ? »

Blessée… Je repense à tout ce qui m’est arrivée depuis que je suis arrivée à Raasfalim et au Pavillon des Chiens. La noyade que m’a fait subir Ishüen et tout le reste. Je secoue doucement la tête.

« Non, ça va. Je suis contente de te voir aussi. »
« C'est bien. Continue de faire attention. C'est dangereux ici, même si tu n'es pas dans la fosse. Si tu obéis bien, ils te ramèneront au Pavillon du Lys. »


Une petite grimace apparait brièvement sur mes traits. Il a sûrement raison mais obéir me fait tout aussi peur que cet endroit. Je libère l’une de mes mains pour venir sortir la petite poupée de Veshar de ma tunique, puis je la lui tends.

« Tiens, j’ai fait ça avec Tatalia. C’est pour toi. »

Il est surpris mais prend le petit talisman pour le regarder avant de sourire.

« Merci, Sable. J'en prendrai soin. Mais tu sais ce que ça signifie ? »
« Tatalia m’a expliqué… Je voulais te remercier. »
« Tu n'as pas besoin. Je ne voulais pas qu'il t'arrive malheur, c'est tout. Et tu es douée pour t'attirer des ennuis. »


Ses doigts viennent s’emmêler dans mes cheveux avant de les caresser et je me sens rougir. J’ignore pourquoi il est gentil comme ça avec moi, mais je suis contente de pouvoir le voir et lui parler. Ça me fait du bien.

« Je t'ai vu l'autre jour, au moment du repas. Tu as eu peur ? »

Mon sourire fond un instant alors que je me souviens de ce repas. Un peu honteuse, je me contente de hocher la tête en guise de réponse. La main de Vipère continue de me caresser les cheveux.

« Même si tu as peur de moi, je te promets que je ne te ferai jamais de mal. D'accord ? »
« Oui… Je sais… »


Un petit coup sur mon épaule me sort de ce moment de tranquillité. Il faut partir. Déçue, je regarde Vipère un instant. Hésitante, je finis par lui faire signe de s’approcher un peu et viens déposer un baiser sur sa joue, légèrement au coin de ses lèvres. Je lui souris avant de me détacher de lui et de m’éloigner. Je lui jette un dernier coup d’œil alors que nous nous éloignons dans le couloir. Si ces quelques minutes à ses côtés m’ont détendue, je suis triste de le laisser là-bas, dans cette cage avec tous ces hommes effrayants. Un léger chatouillis sur ma tête me fait tourner les yeux vers Tatalia lorsqu’elle touche mes cheveux, quelques secondes avant de me faire passer dans son dos lorsqu’une silhouette apparaît à l’angle du couloir. Effrayée par cet homme, mes doigts s’accrochent à la tunique de la femme et je jette un œil inquiet au garde. Leur échange verbal me fait frissonner et j’ai peur de comprendre ce qu’il se passe. Mais elle me défend, me protège et l’homme semble se résigner en apprenant que je suis une… épouse de Veshar ? Je ne comprends pas très bien mais je ne dis rien. L’homme nous laisse finalement passer mais Tatalia est retenue en arrière. Je m’arrête et me tourne vers elle tandis qu’elle me dit de partir. J’hésite, mon regard passant de l’un à l’autre, mais je finis par obéir et pars en courant dans le couloir jusqu’aux cuisines, là où nous dormons.

J’ignore depuis combien de temps je me suis glissée sous la couverture, en guise de protection, lorsque Tatalia revient enfin, me sortant de ma cachette. Silencieuse, je me relève pour aller raviver le feu et aller chercher une bassine d’eau. Intriguée, je la regarde revenir vers moi et rougis de honte lorsqu’elle remonte la tunique sur mes hanches. Je fais mine de vouloir la redescendre, mais elle me donne une petite tape sur la main et j’obéis, écartant les jambes, gênée. La femme prend la lavette et commence alors à me nettoyer. Je frissonne sous la fraicheur de l’eau. Une fois terminée, elle sort un morceau de tissu qu’elle déplie pour mettre au jour un objet étrange. La lumière des flammes se reflète un instant sur ce qui semble être un croc. Je grimace sous la gêne et une petite douleur lorsqu’elle vient placer l’objet entre mes jambes tout en me racontant l’histoire de sa fille. Je me crispe un peu mais comprends alors bien vite l’utilité de cet objet et le fait que Tatalia tente de me protéger. Une fois le tout installé, elle relève les yeux vers moi pour me mettre en garde et je hoche doucement la tête en murmurant un merci avant de laisser retomber ma tunique mes hanches.

Quelques minutes passent avant que j’ose poser la question qui m’intrigue.

« Ça veut dire quoi être une épouse de Veshar ? »
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Ishüen
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Ven 26 Avr - 11:13
 
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Avec un grognement satisfait, Tatalia détourna les yeux sitôt que la fillette acquiesça, puis entreprit de replier le tissu, d’essorer la lavette et de ranger la bassine. Il était temps de dormir, une autre longue journée les attendait demain. Elle répondit sans la regarder à la question de l’enfant :

« Ça veut dire que tu es l’épouse d’un homme absent et que Veshar te garde jusqu’à son retour. Si un autre essaie de te prendre ou de te faire du mal, le dieu chien le punira. »

Le vieux coffre de bois grinça quand elle le referma après y avoir remisé tous ses souvenirs. Une vie entière tenait là-dedans, si on pouvait appeler cela une vie. Un amoncellement sans fin de jours de souffrances, de pertes et de travaux harassants fondus si intimement les uns dans les autres qu’ils ne formaient plus qu’un cercle uniforme et terne, sans cesse renouvelé comme la course du soleil. Tatalia se détourna du meuble, le regard bas, pour revenir vers le foyer dont les braises rouges peinaient à éclairer la pièce. Se rasseyant dans le cercle de lueur orangée qui vivotait près de l’âtre, elle appela l’enfant auprès d’elle pour lui brosser les cheveux avec le peigne de bois qu’elle avait récupéré au passage.

« Veshar est un dieu fidèle même dans le malheur. Vipère et toi êtes liés devant lui, même si tu n’es pas réellement son épouse et ne pourras jamais l’être. J’aurais aimé qu’il choisisse mieux mais les choses sont ainsi... »

Ses cheveux étaient sales et rêches. Tatalia résolut de prendre un moment pour les lui laver demain. La décrasser toute entière ne lui ferait pas de mal, d’ailleurs. Elle prendrait un peu d’huile de coco dans les réserves aussi pour restaurer le brillant et la souplesse de ses boucles. Bien sûr, elle savait qu’il était vain, voire dangereux, de s’échiner à la rendre jolie. La beauté était un cadeau empoisonné, surtout lorsque l’on était femme et esclave dans un endroit comme le Pavillon des Chiens. Les portes qu’elle pouvait ouvrir finissaient invariablement par se refermer quand le temps faisait son office. Mais Tatalia était dévouée au-delà de la raison et il lui déplaisait que la fille choisie par son Vipère ait des airs de souillon. Dire qu’elle aurait pu être en ce moment même dans le Pavillon des Lys, propre nourrie et parfumée. La plus belle des fleurs en boutons qui s’y trouvaient, liée à son fils sous l'oeil du dieu chien… L’esclave tira sur un nœud plus coriace, jouant avec les dents du peigne pour le défaire.

« Mon fils a pris des risques pour que tu sois en sûreté. Il t’a confié son âme. Tâche de t’en montrer digne, petite… »

Même si ce conseil aurait presque pu revêtir des airs de menace, l’attitude de Tatalia ne changea pas moins du tout au tout après cette nuit. La fillette n’était grondée que lorsqu’elle le méritait, ne recevait plus ni insultes ni coups et il arrivait souvent à la vieille esclave de lui donner un peu de sa part de nourriture pour qu’elle ne s’affaiblisse pas. Le soir, elle terminait la soirée en lui brossant les cheveux et en lui racontant des histoires, toutes sortes d’histoires. Les nombreuses légendes de Veshar, les services qu’il rendit à son maître le dieu Liekki, et d’autres pour lui enseigner la prudence...

Au commencement, Liekki prit Tanwen pour épouse. De son limon, il modela toutes les créatures pour peupler la vallée fertile et le désert brûlant. Chacune eut droit à un don pour survivre dans les sables arides. Au chacal, il offrit les crocs. Au faucon, il offrit les serres. Au serpent, il offrit le venin. À la mygale, il offrit toile et patience. Au scorpion, il offrit épée et armure. En voyant cela, la souris des sables alla trouver Liekki, inquiète pour son sort et celui de ses enfants.
Tu nous as condamnés à une vie de peur ! l’accusa-t-elle.
Ne veux-tu pas connaître le don que je t’offre ? répondit le dieu.
À quoi bon ? Tu n’as plus ni crocs, ni griffes, ni venin !
C’est vrai. À la place, je te fais don du reste : qu’il te pousse de puissantes pattes pour bondir sur la dune plus vite que l’éclair. Qu’il te pousse une longue queue pour garder ton équilibre dans le sable. Qu’il te pousse de grandes oreilles pour entendre au loin le danger.
Le désert tout entier sera ton ennemi, souris aux mille prédateurs. Et lorsqu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper. Bondit, écoute, creuse, petite souris toujours en alerte. Sois rusée et pleine d’adresse et les tiens ne seront jamais détruits.

Tatalia espérait vivement que l’enfant apprenne la sagesse, pour son bien et pour celui de son fils. Elle priait pour cela en la dérobant aux yeux des gardes, en lui apprenant les raccourcis et les cachettes, en lui ordonnant de rester sage lorsque parfois les contremaîtres des haras venaient voir comment se passaient les choses dans le Pavillon des Chiens. Mais Veshar est un dieu fidèle, même dans le malheur, et elle sentait au plus profond d’elle-même que ce dernier finirait par frapper malgré toutes ses suppliques et ses talismans. Elle n’en eut la confirmation que trop tard, en voyant le regard mauvais de Maruk alors qu’elles apportaient le repas des chiens. Alors que les deux esclaves se hâtaient de revenir vers la grille, le garde fut plus rapide qu’elle. Il saisit la fillette par le bras, la rejeta sur le sol du sas et poussa Tatalia à l’extérieur avant d’enfermer l’enfant. Là où les chiens devaient bientôt se ruer pour s’arracher la nourriture.

« Qu’est-ce que tu fais, Maruk ?! »

Tatalia se jeta sur lui sitôt qu’elle eut repris son équilibre et réalisé ce qu’il se passait. Son visage ridé était pâle de terreur. Le garde lui accorda à peine un regard avant de toiser avec méchanceté la petite fille de l’autre côté de la grille.

« Je m’amuse. Je suis curieux de voir si Veshar protège vraiment toutes ses épouses ou s’il fait une exception pour les autres chiens. »
« Ne fais pas ça ! S’il te plaît, ouvre-lui ! Laisse-la sortir ! »
« Pourquoi ? J’ai déjà parié deux pièces avec Quorin. Tu as plus à me proposer ? »


Tatalia recula, épouvantée, puis se rua sur la porte de la grille pour tenter de l’ouvrir. Maruk éclata d’un gros rire gras en la voyant faire. De toute la force de ses bras amaigris, l’esclave tenta d’ouvrir en sachant que tous ses efforts étaient vains. Son coeur tambourinait dans sa poitrine mais le son en était couvert par les hurlements des chiens qui allaient bientôt se déverser dans le sas comme une marée de violence. Et l’enfant, l’épouse de son Vipère était là, à leur merci… Elle tenta de lui prendre les mains, blessant sa peau sur le métal rouillé.

« Oh, petite, Sable… ne les laisse pas t’attraper, ils te tueront… Maruk, je t’en supplie, ne la laisse pas là-dedans ! »

Mais déjà, l’autre grille s’ouvrait avec un grincement affreux. Tatalia se mit à trembler de tous ses membres en voyant les mains tendus, les gueules écumantes, les yeux enragés. Non, cela ne pouvait pas être, elle ne pouvait pas voir cette enfant dépositaire de l’âme de son dernier fils violée et mise en pièces par ces monstres.

« Veshar, aie pitié… »

Et comme en réponse, le regard aussi vif et perçant qu’un aboiement, Vipère jaillit de la foule informe. De toute sa force, il se rua sur le chaudron de fer et le renversa sur le côté, répandant son flot brûlant sur la terre battue, faisant hurler ceux qui se trouvaient trop près. Plusieurs chiens se jetèrent au sol pour récupérer ce qui pouvait l’être. Lui bondit auprès de Sable, lui saisit la main et l’entraîna à toute vitesse vers la grille ouverte, vers la Fosse des Chiens...
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HRP:
La comptine est reprise de l'intro de la série Watership Down, quatre épisodes d'une heure sur Netflix. Allez-y, c'est de la bonne L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen 2528907821
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Sam 18 Mai - 12:07

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Flashback

Feat Ishüen

Dans les jours qui suivent, les paroles de Tatalia prenne racine en moi. Je suis devenue l’épouse de Veshar à travers Vipère. Ou inversement, je n’ai pas tout compris. Néanmoins, je sais que rien ne peut m’arriver grâce à lui et je me surprends parfois à sourire en regardant la petite poupée faite de paille et de terre qui ne me quitte jamais. Ce soir-là, après que Tatalia m’ait coiffée les cheveux tout en me racontant des histoires, je me suis couchée en regardant les détails de la poupée faite par Vipère et j’ai souri. Après cette soirée où j’ai appris la signification de ce talisman, l’attitude de la vieille esclave a changé envers moi, à ma grande surprise, mais je n’ai rien dit et ai profité de toutes les petites attentions qu’elle pouvait avoir. Elle ne me frappe plus, ne m’insulte plus et se contente de me gronder seulement si je fais des bêtises, ce qui s’avère être de plus en plus rare. Le fait qu’elle soit devenue plus gentille envers moi m’incite à être plus obéissante. J’apprends les raccourcis et les cachettes pour échapper à la présence des gardes, à rester calme lorsque les hommes plus haut placés viennent jeter un œil dans les haras. Naïvement, je me fais à cette petite routine, restant dans l’ombre et la protection de Tatalia, jusqu’au jour où tout dérape.


13ème jour de Liekki 989

Comme tous les jours, nous amenons le grand chaudron de nourriture pour les hommes de la fosse. Mon cœur bat la chamade, comme à chaque fois que je sais avoir une chance d’apercevoir Vipère. Mais mon inattention me coûte beaucoup ce jour-là. Avant même que j’ai pu quitter le sas avec Tatalia, la grosse main de Maruk, le garde, s’abat sur mon bras, m’arrachant un glapissement de douleur, avant de me jeter sur le sol. Un cri m’échappe et je regarde, sans comprendre, la grille se refermer sur moi. Mon regard se pose rapidement sur la grille de l’autre côté, là où les chiens se rassemblent déjà depuis plusieurs minutes. Je me lève d’un bond pour me jeter vers celle qui vient de se fermer.

« Tatalia ! »

Celle-ci, après un échange avec le garde, revient vers moi. La terreur que je vois sur son visage n’aide en rien à me calmer. Je suis déjà en train de pleurer, effrayée, alors les grognements des hommes derrière moi me tétanisent.

« Tatalia ! Je veux sortir ! Aide-moi s’il te plait ! »

Mais ma voix est couverte par les hurlements et par la femme qui tente vainement d’ouvrir la grille. Quand la main de cette dernière se referme sur les miennes, me suppliant de faire attention, je sens mon cœur battre plus fort sous la panique. Lorsque j’entends la grille s’ouvrir de l’autre côté, je ne peux que me ratatiner dans mon coin, comme pour tenter de me fondre dans le métal rouillé pour me faire oublier. Certains sont déjà en train de me regarder avec une lueur que jamais je n’ai pu voir dans le regard d’une personne. Ça me rappelle ce jour où Tatalia m’a fait passer par un chemin différent pour échapper à un garde. Ce jour où j’ai vu un homme prendre une femme avec violence. Les cris de cette dernière résonnent dans ma tête et je blêmis.

Vipère apparaît alors avec une telle vivacité que j’en suis surprise. Le chaudron est renversé sur le sol, sa main se referme sur la mienne et il m’entraîne à sa suite à l’intérieur de la fosse. Je ne réfléchis pas, ne réagis pas et me contente de le suivre, incapable de faire quoique ce soit d’autre. Je jette un œil derrière moi sur les chiens qui se ruent encore sur la nourriture renversée sur le sol avant de reposer les yeux sur le dos musclé de Vipère qui continue de courir. Il me fait passer par un labyrinthe de chemins tous ressemblants avant de s’arrêter dans une petite alcôve. Là, il me fait signe de m’asseoir et de ne pas faire de bruit avant de faire mine de vouloir partir. Je rattrape sa main, effrayée.

« Vipère… »

Ses doigts se posent sur ma bouche et il plonge son regard dans le mien.

« Ne bouge pas, ne parle pas, ne fais aucun bruit. Tu m’entends ? » Il attend que je hoche la tête. « Je reviens. »

Et il me relâche pour disparaître plus loin, au bout du couloir. Quant à moi, j’enveloppe mes genoux de mes bras et obéis, me faisant la plus invisible possible.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Sam 1 Juin - 19:22
 
L'Art et l'Artisan


Il l’avait vue. C’était un rituel à présent. Chaque fois que l’heure du repas approchait, il se glissait près des grilles et, par les multiples ouvertures du labyrinthe de boue séchée dans lequel il vivait et trompait la mort, il tentait d’apercevoir sa petite silhouette portant les lourdes outres d’eau dans le sillage de sa mère. Il observait sa démarche et sa peau, les cernes sous ses yeux, et il se rassurait de la voir en vie, en aussi bonne santé que possible dans cet endroit. C’est pourquoi il repéra aussitôt le regard mauvais de Maruk, que son sang se chargea de peur avant de bondir dans ses veines quand il le vit la repousser dans le sas et fermer la porte. Il devait être le premier à passer, coûte que coûte. Sans quoi, Sable mourrait sous ses yeux, déchirée par les autres. Il ignora la douleur des coups, la pression des chiens dans son dos, les hurlements qui vrillaient ses tympans. Il ignora tout ce qui n’était pas le grincement de la grille ou les yeux effrayés de Sable… et jaillit comme une flèche dès qu’il sentit la grille pivoter sous son poids.

Le métal brûlant du chaudron lui mordit la peau mais il n’y fit pas attention. Dès que le récipient répandit son flot de viande et de graisse sur le sol, ébouillantant les chiens trop pressés qui arrivaient derrière lui, il bondit vers la petite fille, lui saisit la main et l’entraîna vers la porte du sas. Ça n’était pas une bonne idée et il le savait, mais c’était la seule option possible. Il ne pourrait pas la défendre autrement. Quelques uns tentèrent de lui barrer le passage mais Vipère savait frappait vite, fort et au bon endroit. Même avec une enfant qui le ralentissait, il pouvait se frayer un chemin jusque dans le labyrinthe de la fosse et c’est ce qu’il fit. Courant sans relâche, tournant à gauche et à droite, il se faufila avec elle dans les trous, les chemins, les corniches inextricables qui formaient la structure de boue séchée sans aucune logique apparente, formant de multiples cachettes et presque autant de territoires. Vipère choisit un renfoncement étroit, caché sous un bourrelet de pierre, où elle pourrait passer complètement inaperçue pour peu qu’elle cesse d’exister. Cette nécessité était visible dans son regard tandis qu’il lui donnait ses consignes.

« Ne bouge pas, ne parle pas, ne fais aucun bruit. Tu m’entends ? Je reviens. »

Il avait affirmé cela comme si dix minutes suffiraient à son retour. Mais en réalité, il s’écoula de longues heures avant que quoi que ce soit ne vienne assurer à Sable qu’elle n’avait pas disparu complètement du monde. De longues heures que seuls les hurlements de bêtes et les vibrations des impacts dans la structure vinrent rythmer. Par chance, la course du soleil s’effectuait tout en la gardant dans l’ombre et, même si la chaleur et la soif accablait la fillette, ce n’était pas pire que ce qu’elle avait pu connaître dans la boîte. Lorsque des pas s’approchèrent enfin de sa cachette, la nuit commençait à tomber. Lorsque Vipère s’agenouilla près d’elle, seuls ses yeux verts étaient encore visibles sous le sang et la poussière, les blessures dont il était couvert. Ses doigts étaient serrés convulsivement sur un gourdin, un vulgaire morceau de bois déchiqueté dont les échardes étaient rougies, brunies par de nombreux combats. La poitrine soulevée par son souffle haletant, il tendit une main tremblante vers son visage avant de se rétracter en la voyant poisseuse et écarlate.

« Tu n’es pas blessée ? »

Non, elle ne l’était pas. Personne ne l’avait trouvée. Il y avait veillé en entraînant tous les chiens vindicatifs dans les dédales pour les semer ou les affronter, mais il n’avait pu s’empêcher de craindre que l’un d’entre eux ne la découvre et ne la tue longuement, douloureusement, comme ils savaient tous le faire. Dès lors, le soulagement s’abattit sur ses épaules aussi lourdement qu’une chape de plomb et un vertige passa devant ses yeux. S’appuyant contre la paroi brune, il attendit quelques secondes qu’il fut passé, puis prit une profonde inspiration et saisit la main de l’enfant.

« Viens. »

Il leur fallut longtemps pour se faufiler jusqu’à la grille. De nombreuses fois, Vipère repoussa brutalement Sable dans un renfoncement, plaquant son corps sanglant et crasseux contre elle tandis qu’un chien passait au-dessus, en-dessous ou à côté d’eux dans le labyrinthe. Chaque fois, il réprimait une grimace de douleur, en particulier lorsqu’elle pressait contre son côté gauche couvert d’ecchymoses, mais il ne laissa jamais échapper un seul son, la fixant de son regard vert pour qu’elle en fasse autant. Si on les trouvait maintenant, c’était la mort assurée. Le jeune esclave savait que jamais il ne pourrait se battre comme il l’avait fait toute cette journée, il n’aurait pas une chance. Pourtant, il savait qu’il le ferait sans hésiter pour sauver l’enfant qui le suivait, s’accrochant à lui comme si elle risquait de disparaître en le lâchant. Au fil des pas, la sensation de sa main dans la sienne acquérait une densité particulière, estompant le temps et la douleur, le faisant basculer dans un état second où le monde se condensait au champ de ses perceptions immédiates. Le prochain abri à atteindre, le prochain couloir à traverser, la prochaine corniche à descendre, et la chaleur palpitante de sa paume qui embrassait la sienne. Il lui semblait presque percevoir les battements de son cœur à travers leurs peaux et Vipère se sentait pénétré de ces instants si fragiles, si périlleux, si précieux. C’était comme protéger un trésor qui n’aurait appartenu qu’à lui, une enfant magnifique qui l’avait choisie dans ce monde de mort. Lorsqu’ils atteignirent la grille du sas, qu’il vit la silhouette massive, le ventre pansu et la trogne de dogue d’Urû qui les attendait derrière, Vipère était aussi serein et froid qu’une épée fraîchement forgée. Peu importait ce qu’il l’attendait après cela. Sable était sauvée de la fosse.

La grille s’ouvrit et les deux jeunes gens entrèrent dans le sas. Derrière la seconde porte, celle-là même qui s’était refermée sans pitié sur la fillette, Tatalia attendait également, les mains serrées sur sa vieille tunique. Quand elle les vit, elle les porta à sa bouche et un son s’échappant de ses lèvres, un sanglot de peine et de soulagement alors qu’elle voyait les deux enfants vivants.

« Oh, petite… Mon bébé… »
« Cesse de geindre, maudite femelle, ou je les y refourgue tous les deux. »


Tatalia sursauta, se tut immédiatement en baissant les yeux et recula d’un pas quand Urû s’approcha de sa démarche claudicante pour ouvrir la grille. L’esclave était méconnaissable. L’un de ses yeux étaient fermés par les bleues qui gonflaient sa pommette, elle ne cessait de passer sa langue sur sa lèvre fendue et la station debout lui était manifestement très douloureuse. Malgré tout, elle ouvrit les bras à Sable pour l’accueillir contre elle dès qu’elle fut libre.

« C’est fini, c’est fini… Tu n’as rien... »


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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen Jeu 6 Juin - 8:30

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Feat Ishüen

Mes mains plaquées sur mes oreilles ne parviennent pas à étouffer les bruits plus ou moins lointains qui me proviennent. Des cris de douleur et de rage, de combats et de chocs emplissent les lieux. J’obéis à Vipère et tente de disparaître dans la paroi de ma cachette, me faisant la plus petite possible, frémissant lorsque j’entends des bruits se rapprocher et soupirant de soulagement quand ils s’éloignent tout aussi vite. Il y a le son des pas sur le sol, les murs qui tremblent contre mon corps, la chaleur qui assèche ma gorge et mon ventre qui se met à crier sa faim. Ces deux derniers sont les seules preuves du temps qui passe, avec la course du soleil, sans que je ne vois revenir Vipère à mes côtés. Il a dit « je reviens » alors je sais qu’il le fera. Il ne m’a jamais menti ou fait de mal, je sais qu’il reviendra à mes côtés. Je sais qu’il reviendra… Les sons s’éloignent vers la surface et je devine que l’entraînement du soir doit avoir lieu. J’en profite pour fermer les yeux et somnoler un peu, sursautant au moindre bruit ou vibration. Mes muscles me font mal à force d’être recroquevillée ainsi, mais à aucun moment je ne prends le risque de sortir de ma cachette, par peur de voir un chien arriver immédiatement. Alors j’obéis, je ne bouge pas, ne parle pas et ne fais aucun bruit. J’ai l’impression d’être revenue à ce premier jour, enfermée dans la boîte au milieu de la cour, bien que dans cette dernière, me mouvoir restait plus aisé. La chaleur commence doucement à diminuer quand des bruits de pas se rapprochent dangereusement de moi. Je me tends, rouvrant les yeux, sur la défensive, prête à hurler si la situation l‘exige. Et c’est ce que je m’apprête à faire en voyant l’adolescent apparaître devant moi. Un mouvement de recul me prend en premier avant que je ne reconnaisse ces yeux verts si familiers. Vipère…

Sa peau noire est presque méconnaissable sous la couche de poussière et de sang qui le recouvre. Mon coeur loupe un battement alors que la peur qu’il soit blessé m’étreint. Mon regard se promène sur son corps et j’aperçois des blessures ici et là. Ma gorge se serre mais je suis incapable de bouger en voyant l’état dans lequel il est après m’avoir protégée. Lorsqu’il me demande si je suis blessée, je me contente de secouer la tête de droite à gauche, ma voix étant incapable de sortir. J’ai tout de même un mouvement inquiet vers lui lorsque je le vois tituber pendant quelques secondes. Ca semble lui passer car il finit par prendre ma main pour m’inciter à le suivre. Après plusieurs heures, je sors enfin de mon trou et mon corps me fait mal à force d’avoir été recroquevillée aussi longtemps sur moi-même. Néanmoins, je ne dis rien et me contente de marcher derrière Vipère dans le dédale de couloirs, ma main enveloppée par par la sienne, poisseuse de sang. Mon coeur s’emballe plusieurs fois lorsqu’il s’arrête brusquement pour me plaquer contre une paroi à l’approche d’un autre chien. Je tremble contre lui, m’accroche à sa main comme s’il était mon seul ancrage dans ce danger et je me sens parfois rougir malgré tout lorsqu’il se retrouve trop proche de moi, que ma main se pose sur son torse et que je sens les battements de son coeur faire écho aux miens. Je n’avais pas le souvenir d’avoir parcouru tant de distance. Néanmoins, l’ombre de la grille du sas finit par apparaître devant mes yeux et un éclair de soulagement me parcourt le corps en apercevant Tatalia de l’autre côté. Mes doigts se referment plus forts sur ceux de Vipère alors que la grille du sas se referme derrière nous. Je regarde cette dernière s’abaisser, nous protégeant de la fosse et des horreurs qui s’y trouvent. Puis la voix de Tatalia me ramène à elle et je lève la tête vers elle. Son oeil est gonflé et sa lèvre saigne, mais elle semble contente de me voir. Je lève les yeux vers Vipère qui reste stoïque, alors je les baisse de nouveau, avec l’impression d’avoir fait une bêtise.

Lorsque la grille s’ouvre, me laissant le passage, je cours dans les bras de Tatalia pour y fondre en larmes. Toute la peur accumulée durant la journée finit par sortir sous forme de gros sanglots que j’enfouis dans les plis de sa robe, alors que ses bras se referment sur moi, me donnant l’impression d’être enfin en sécurité. J’y murmure son prénom entre deux inspirations sèches à cause du manque d’eau et m’accroche à elle avec autant de force que je l’ai fait avec Vipère. Puis, la vieille esclave, me tenant toujours contre elle, se détourne pour m’emmener. A ses paroles, je tourne la tête une dernière fois vers la fosse, où j’aperçois Vipère qui me sourit, toujours aux côtés du garde. Je le lui rends avant qu’il ne disparaisse de ma vue. Tatalia me ramène aux cuisines et je réalise bien vite qu’elle semble avoir du mal à marcher car elle s’appuie sur moi. J’ai compris qu’elle s’était battue elle aussi en voyant son visage, donc j’en conclus qu’elle doit également avoir mal aux pieds ou aux jambes. D’un geste, j’essuie mes joues recouvertes de larmes pour rester forte. A peine Tatalia s’est-elle assise près du feu que je m’empresse d’obéir à sa demande en allant faire chauffer de l’eau et en lui ramenant les linges demandés. Puis je m’assois à ses côtés, attrapant le tissu de sa robe entre mes doigts, refusant de m’éloigner davantage d’elle après la journée qui vient de passer.

Avec des gestes précautionneux, la vieille femme commence à me nettoyer le visage en prononcer des paroles de réconfort et je l’écoute avec attention, me laissant bercer par sa voix. Je réalise que j’ai eu peur de ne plus la revoir et sa présence me fait du bien. Lorsqu’elle m’annonce que je n’irai plus nourrir les chiens, je suis surprise et un peu triste de ne plus avoir la chance de voir Vipère, mais je hoche doucement la tête.

« D’accord… »

20ème jour de Liekki 989

Les chiens sont à l’entraînement du matin et je suis dans les cuisines avec Tatalia, occupée à recoudre un linge avec concentration, lorsqu’une silhouette familière apparaît à l’entrée de la pièce. Un long frisson de terreur me parcourt le dos et je m’empresse d’aller me cacher derrière les jupes de la vieille esclave qui est devenue bien davantage à mes yeux, durant ces derniers jours. Mon regard se lève vers le visage dur de Montagne avant que Tatalia ne se baisse vers moi pour me convaincre de le suivre. Les larmes me montent aux yeux alors que la simple idée de m’éloigner d’elle me fait mal au coeur. Pourtant, je finis par obéir et par suivre Montagne qui m’emmène hors du Pavillon des Chiens.
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Re: L'Art et l'Artisan • Ft. Ishüen
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