Agni
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Sable

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le Mar 24 Juil - 14:40

L'Art et l'Artisan

Flashback

Feat Ishüen


Lorsque j’ai grandi et que j’ai été en âge de comprendre les choses qui m’entouraient, ma mère a commencé à me raconter sa vie et les événements par lesquels elle est passée pour arriver là où elle en est aujourd’hui. Quand elle était enfant, elle vivait dans une petite oasis à l’ouest d’Agni. Elle me racontait les jeux qu’elle faisait avec ses frères ou les autres enfants qui vivaient là. Je pense pouvoir dire sans me tromper qu’elle a eu une enfance heureuse, jusqu’à ce fameux jour…

89ème jour d’Eira de l’an 988

« Imed, sais-tu où se trouve ta sœur ? »

Je pouffe de rire derrière le meuble où je me trouve cachée. Cela doit faire un bon quart d’heure que ma mère me cherche partout dans la maison et que je parviens à lui échapper avec facilité. Après tout, la demeure où j’ai grandi n’a plus de secret pour moi.

« Elle est derrière le bureau, là. »
« Imed ! T’es nul ! »
« Sors d’ici tout de suite ! »


Ma mère me tire par le bras pour me sortir de ma cachette, visiblement furieuse, et je lance un regard noir à mon grand frère qui me regarde en souriant, amusé. A contrecœur, je suis ma mère jusqu’à un petit salon à l’entrée de la maison où mon père nous attend, debout face à la fenêtre. Il tourne à peine les yeux vers nous quand nous entrons. Ma mère me fait assoir sur les coussins et me fait signe de me taire avant d’avancer vers son mari. Contrariée, je croise les bras en faisant la moue. Néanmoins, un regard vers mes parents me rend soudain mal à l’aise. Ils se sont mis à chuchoter entre eux, me lançant des coups d’œil par intermittence, jusqu’à ce qu’un mauvais pressentiment ne me prenne.

« Mère ? »
« Oui ? »
« Qu’attendons-nous ? »


Elle ne me répond pas et je me renfrogne alors qu’elle détourne son attention de moi, comme si elle n’osait pas me regarder dans les yeux. Un silence s’installe dans la pièce et plus personne ne parle, jusqu’à ce que mon père ne se redresse enfin. D’un signe de tête, il me fait signe de le suivre et nous sortons tous les trois dans la cour. Dehors, il fait particulièrement chaud, le soleil est au zénith et  tape fort. Je lève la main pour me protéger des rayons. Ma mère s’est enroulé le visage dans un foulard assorti à sa robe bleue mais ne m’en a pas proposé, contrairement à d’habitude. Je ne dis rien et m’arrête près de mon père, quelques mètres plus loin. Je m’apprête à lui demander ce que nous faisons là quand j’aperçois des hommes arriver en dromadaire, levant un nuage de sable autour d’eux. Par instinct, j’attrape la tunique de mon père pour me cacher derrière lui.

Ils sont deux. Deux hommes grands au visage dur. Ils descendent de leurs montures avant de s’approcher de nous.

« Taesch ben Chafik ? »
« C’est moi. »
« Nous sommes pressés. C’est elle ? »
« Oui. »


L’homme a baissé les yeux vers moi et je sens mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Mes doigts s’agrippent au vêtement de mon père, mais celui-ci me force à lâcher prise pour me faire faire deux pas devant lui. Je tourne la tête vers ma mère qui garde les yeux fixés devant elle. L’inconnu m’observe d’une façon qui ne me plait pas vraiment. Il finit toutefois par sortir une bourse de sous sa tunique pour la tendre à mon père. Ce dernier la récupère et en vérifie le contenu.

« 200 pièces d’or ? »
« C’est ce qui était convenu. »


Mon père hoche la tête et fait disparaître la bourse. Ses yeux que je connais si bien viennent se poser brièvement sur moi avant qu’il ne fasse un signe de tête aux hommes. Je ne parviens pas à comprendre ce qui se passe et, alors que je fais mine de revenir vers ma mère, une poigne de fer se referme sur mon bras. Hébétée, je lève les yeux et tente de récupérer mon bras, mais il ne me lâche pas. Cependant, la panique se fait réellement sentir quand je croise le regard de mon père qui ne fait pas un geste pour me défendre et quand je vois ma mère fuir mon propre regard. Les informations des dernières minutes finissent par trouver un sens dans mon esprit et je comprends ce qu’il vient de se passer. Mon père vient de me vendre.

Je hurle.
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Ishüen

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le Ven 3 Aoû - 0:23
 
L'Art et l'Artisan


« Ferme-la donc, maudite garce. »

Rien à faire. La gamine refusait de se taire. Voilà pourtant cinq bonnes minutes qu’ils avaient perdu de vue la maison de ce noble en faillite, tellement désargenté qu’il en vendait son rejeton. Bah, Joruq ne pouvait pas lui donner tort. À ses yeux, c’était la seule chose qu’on pouvait en faire quand on avait le malheur d’engrosser une catin et qu’on était assez stupide pour rester, voire pour se la marier. Rien que des emmerdes, le mariage. Rien que des harpies et des morveux ingrats qui aspiraient tout le pognon durement gagné des honnêtes hommes. À ce compte-là, ouais, c’était une bonne idée de les vendre quand on n’avait plus un rond, ils nous devaient bien ça. Et puis cette petite garce-là était jeune, jolie et en bonne santé. Joruq connaissait un bon nombre de bordels qui paieraient facilement une centaine de pièces d’or pour cette pouliche alors le Maître, il en ferait des merveilles. Le chasseur l’avait déjà vu à l’œuvre. Pour sûr, il la parfumerait, la maquillerait et lui polirait sa petite croupe jusqu’à ce que tous les mâles à la ronde aient envie d’en tâter, quant bien même elle n’avait presque pas de seins et encore moins de poils au con. Pas le goût de Joruq mais il faisait confiance au Maître pour la rendre appétissante même pour ceux qui n’aimaient pas les chattes de fillettes. Si seulement la petite garce voulais bien se taire…

Ils quittèrent la ville et arrivèrent en vue de la colonne d’esclaves qu’ils avait laissée sous la garde des autres chasseurs sans qu’elle n’ait cessé de brailler ou de se tordre comme un ver au bout des liens qui entravaient ses poignets. Alors qu’il maugréait dans sa barbe, Joruq vit soudain Zonta perdre patience et se retourner pour frapper la gosse au visage avec le manche de son fouet. Il se porta aussitôt à son niveau pour l’engueuler vertement :

« Tiens ton bras, maudit bâtard ! Tu te crois toujours chez les voleurs de chèvres ? Si tu abîmes la marchandise, tu la rejoins dans la colonne. »

Zonta cligna ses petits yeux chafouins et se ramassa légèrement suis lui-même en le regardant par en dessous, comme s’il s’apprêtait à le poignarder par surprise dans une bagarre de taverne. Joruq soutint son regard mauvais sans broncher, nullement impressionné.

« Qu’est-ce que ça peut bien faire ? C’est rien qu’une mioche et une esclave. »
« Une mioche qui vaut bien plus que toi et tes chicots pourris. Alors garde tes sales pattes à leur place. »


Zonta mâchonna sa langue comme s’il cherchait à rétorquer, mais se borna à désigner la gamine d’un coup de menton agressif :

« Moi j’voudrais pas d’une esclave qui sait pas fermer sa gueule. »
« Ça en revanche, c’est bien vrai. Attends. »


Joruq prit la longe des mains de son acolyte, descendit de sa monture, referma son énorme paluche sur l’épaisse chevelure sombre, souleva du sol la petite garce sans plus d’efforts que pour porter un chiot et posa un genou à terre pour lui enfoncer le visage dans le sable brûlant de la dune. Elle se débattit, cria, mais le bras du chasseur resta aussi inamovible que le tronc d’un palmier. Il attendit, impassible, jusqu’à ce qu’elle commence à faiblir avant de la relever sans douceur pour la remettre sur ses jambes. Aspirant l’air à grandes goulées, elle toussait, pleurait, crachait sans que cela ne suffise à retirer le sable engouffré dans ses yeux, son nez, sa bouche, ses oreilles, recouvrant son visage comme le masque d’un djinn. Joruq attendit à peine de voir si elle tenait debout puis la poussa rudement en avant, rendant la longe à Zonta. Ce dernier ricanait en regardant la petite garce, appréciant visiblement l’idée de son supérieur. Le chasseur cracha par terre en reprenant la marche vers la colonne. Il n’aimait pas ce bâtard. Jamais il ne ferait un bon rabatteur. On ne pouvait pas faire un bon rabatteur quand on prenait autant plaisir à voir souffrir les marchandises qu'à une pute des bas-fonds de Rubis. Ça et les gars trop sensibles, ça tuait le métier. Il fallait être professionnel pour convoyer des esclaves et Zonta était une petite merde qui ne songeait qu’aux catins, à l’argent facile et à sa vilaine gueule de rat qui ne valait pas la corde pour le pendre, certainement pas au travail bien fait. Il le mentionnerait dans son prochain rapport dès qu’ils arriveraient à Raasfalim. Pareille racaille ne méritait pas de travailler pour le Maître.

Ils dénouèrent les cordes pour lester son cou et ses poignets de fer épais, lourds, dans lesquels passaient les longues chaînes reliant tous les esclaves. Un mouvement trop brusque ou une tentative de résister ne faisait qu’user la peau tendre du cou et des poignets sous la morsure du métal, déjà bien cruelle sans que vienne s’y ajouter le baiser du fouet. La colonne se remit en route une fois tous les verrous fermés, se traînant dans le désert comme un serpent à l’agonie. Les plus anciens du groupe disciplinaient les autres d’une voix lasse, déjà presque un murmure, les conjurant de garder leurs forces pour la marche. Car il était clair que le véritable ennemi n’était pas les chasseurs qui les encadraient sur leurs montures, mais la marche interminable dans le désert aride. Les assauts du soleil, le sable qui desséchait la gorge, l’eau toujours inaccessible, toujours insuffisante, et les longues heures qui reliaient tout cela. Il leur fallut trois jours supplémentaires pour atteindre Raasfalim. Les fers vides dans la colonne attestait de ceux qui avaient succombé à la chaleur, à la soif et à l’épuisement lorsqu’ils arrivèrent en vue des palmes de l’oasis et de la silhouette imposante du haras ceinturé de murs aveugles...

Ses yeux noircis de khôl plissé par un regard critique, Reshgrim regarda la colonne pénétrer dans la première cour du haras, fronçant discrètement les narines en voyant tituber les corps épuisés, hirsutes, blanchis par le sable et dodelinant leurs têtes hagardes aux lèvres craquelées, à la langue desséchée. Il toisa Joruq quand celui-ci le rejoignit, l’air non moins mécontent de le voir qu’il l’était lui-même.

« Tu me les amènes en mauvais état. »
« Parce que tu serais resplendissant après dix jours de marche dans le désert sans tes bains parfumés et ton maquillage, l’eunuque ? »


Reshgrim ne répondit que par un claquement de langue méprisant avant de se détourner de lui pour aller observer de plus près le nouvel arrivage. Il ne portait pas le chasseur dans son cœur. C’était un homme rustre, irrespectueux, borné et sans ambition, en plus de n’avoir aucun savoir vivre. La seule de ses qualités qui trouvait grâce à ses yeux était son entendement pour dénicher de bonnes prises et les négocier habilement. Pour cela au moins, on pouvait se fier à lui et le Premier Eunuque pouvait voir sous la crasse et la fatigue que la plupart de ceux qui avaient survécu au voyage feraient de bons esclaves. Claquant des doigts, il ameuta autour de lui les domestiques du haras et, prenant chaque fois quelques notes rapides de son calame, il répartit sommairement les nouveaux arrivants en plusieurs groupes. Les hommes et les femmes. Les jeunes et les adultes. Les beaux et les autres. Il affinerait la sélection plus tard, quand on les aurait débarrassé de toute la poussière du voyage. À chacun, il attribuait un sobriquet ou parfois même un numéro qui lui tiendrait lieu de prénom et le notait scrupuleusement. D’ordinaire, il ne nommait pas si vite les nouveaux esclaves et attendait au moins d’avoir pu les examiner plus en détail mais le Maître devait bientôt passer et son temps était précieux, tout comme le sien. Parmi les spécimens que son œil affûté observait, une fillette retint un peu plus longtemps que les autres son attention. Un sourcil relevé, il se tourna vers Joruq qui l’avait suivi. Il lui désigna son visage et l’appareil qui l’entravait.

« Tu lui as mis le mors ? »
« Elle mordait. »


Reshgrim se retourna vers l’enfant, sceptique. Allons bon. Il n’aimait pas cet engin. Ça leur abîmait les coins de la bouche. Retroussant sa lèvre du pouce, il jaugea avec satisfaction les dents blanches et bien alignées. Une fille de noble, ou au moins riche. Pas très vaillante mais en bonne santé. Bien, très bien. Claquant de nouveau du doigt, un de ses assistants la déshabilla pour qu’il puisse examiner ses seins en boutons, ses hanches encore juvéniles ou son sexe à peine ombré de toison. Une dizaine d'années, sans doute pas encore de règles mais à vérifier. Elle était trop malingre pour travailler dans les champs où les carrières mais ferait une bonne servante, ou alors une prostituée eut égard aux traits réguliers qu'il distinguait sous la couche sèche et craquelée qui masquant son visage.

« Il lui faut un nom. »
« Bouffeuse de sable. »


L’eunuque jeta un regard méprisant au chasseur qui lui rendit la politesse, puis il se détourna avec affectation pour inscrire un unique mot sur sa tablette d'argile.

« Sable fera très bien l’affaire. »
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le Ven 10 Aoû - 15:07

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Feat Ishüen

Mes mains sont attachées l’une à l’autre à l’aide d’une corde. Néanmoins, je ne leur facilite pas la tâche et continue de me débattre en hurlant, en appelant mon père, ma mère, même mes frères, n’importe qui en capacité de venir me sortir de là. Je ne veux pas partir, je ne veux pas être vendue. C’est impossible, ils n’ont pas pu faire ça, il doit y avoir une erreur. Tandis que leurs dromadaires se relèvent pour partir, je continue de crier en tirant sur la corde. Cette dernière frotte et brûle la peau de mes poignets, mais ça ne m’arrête pas. Visiblement, ça ne semble pas plaire à l’homme qui tient le bout de la corde qui me traine derrière lui car avant que je n’aie pu comprendre ce qu’il se passe, je reçois un violent coup au visage qui manque de me faire tomber en arrière. Choquée, je porte mes mains à ma joue alors que les larmes me montent aux yeux, menaçant de couler à tout moment. Mais je ne veux pas qu’ils me voient pleurer.

« Je-Je suis pas une esclave ! »

Le second homme s’est approché pour lui reprocher de m’avoir frappé, mais ce n’est pas vraiment pour me rassurer. Je n’aime pas qu’ils m’appellent esclave. Je n’en suis pas une. Les esclaves c’est ceux qui travaillaient dans la cuisine à la maison ou qui servaient le repas avant que Père ne les vendent ailleurs. Moi, ce n’est pas ce que je suis. En colère, je me remets à tirer sur la corde pour tenter de me détacher, mais cette dernière est bien serrée. Un choc en avant me fait lever les yeux quand l’autre homme récupère la longe en descendant de sa monture. Paniquée, il s’approche de moi. Un cri m’échappe quand il plonge sa main dans mes cheveux pour tirer dessus.

« Lach- »

Les mots meurent dans ma gorge tandis que mon visage se retrouve enfoncé dans le sable. Je hurle et me débats alors que je ne peux plus respirer. Le sable s’infiltre dans ma gorge, mes yeux, mon nez et mes oreilles. Je tente de tousser, de cracher, mais l’air me manque et plus je tente de respirer, plus le sable rentre. Mes forces me quittent rapidement et je manque de tourner dans l’œil quand l’homme tire sur mes cheveux pour remettre debout. J’inspire une grande goulée d’air avant de me mettre à tousser violemment, à pleurer et à cracher. Mais le sable est pernicieux, il se faufile partout, reste accroché et me brûle les yeux. Sonnée et à bout de forces, je me laisse trainer en pleurant. Nous rejoignons une longue colonne de personnes reliées entre elles par des lourdes chaînes. Les cordes me sont enlevées et remplacées par des menottes et un lourd collier de métal m’est mis avant que je ne rejoigne le reste de la colonne. Je tente de me débattre et de crier, mais ils sont deux et beaucoup plus forts que moi.

Les premières heures, je continue de crier et de me débattre, mais la chaleur d’Agni finit par avoir raison de moi et je garde mon souffle pour marcher au lieu de me fatiguer pour rien. C’est au bout d’une journée que je manque de tomber, trébuchant dans le sable, avant que le jeune homme attaché derrière moi ne me rattrape à temps.

« Ne tombe pas. Si tu tombes, c’est la fin… »

Mes yeux croisent les siens, fatigués et vides. Je me contente d’acquiescer et continue de marcher à regret. Il y a peu de pauses et pendant ces dernières, un minimum d’eau est donné en plus d’une bouillie infâme qu’ils nomment nourriture. L’eau me permet de nettoyer ma bouche des grains de sable, même si je dois l’avaler, je me vois contrainte de me moucher dans mes vêtements pour faire partir celui que j’ai dans le nez, mais le pire reste mes yeux qui continuent de me brûler. La chaleur et la fatigue de la marche manquent de me faire tomber plusieurs fois, mais les paroles de mon voisin me reviennent à chaque fois et je reprends contenance pour rester debout. Le second jour, alors que l’un des hommes vient me donner à manger, je suis prise d’une vague de colère et je lui mords la main avec force. Il crie, me frappe la tête pour me faire lâcher prise, mais je tiens bon. Ils doivent s’y mettre à deux pour me faire lâcher prise. Je crie et leur crache dessus avant qu’ils ne m’enfoncent un mors dans la bouche. Je me débats mais sans succès encore une fois.

La marche reprend, longue et épuisante. Je me frotte les yeux souvent, je vois trouble. Mes jambes me trainent plus qu’elles ne me portent. Je n’ai même plus assez de larmes pour pleurer. Je dors peu, appelle mes parents, tente de crier que je ne suis pas une esclave, mais mes mots ne font que rebondir sur le métal que j’ai dans la bouche. Ca me tire sur le coin des lèvres, lèvres qui se retrouvent vite craqueler à cause de la chaleur et du fait que je ne peux même pas les humidifier de ma langue.

Lorsque nous arrivons à destination, trois jours après mon départ, je suis à bout de forces. Je me laisse presque trainer, le regard posé sur le sol, jusqu’à ce que l’on doive s’arrêter. Hébétée, je lève la tête pour regarder rapidement autour de moi. Des bâtiments nous entourent, beaucoup de gens circulent, il y a de l’agitation. Un homme s’approche pour observer les gens de la colonne. Il est bien habillé, propre et il a l’air de sentir bon. Avec Joruq, l’homme qui m’a enlevé à ma famille, ils se mettent à regarder mes compagnons d’infortune. Ma vision se trouble encore un peu, je viens me frotter les yeux encore une fois, grimace en sentant les grains de sable qui s’y trouvent encore. Je dois avoir les yeux tout rouges…

Un mouvement face à moi me fait relever les yeux vers les deux hommes qui me regardent. Je n’aime pas leurs yeux, surtout le gros propre. Je lui lance un regard noir et tente de me dérober à sa main lorsqu’il vient relever le coin de ma bouche. La surprise passe sur mon visage quand il claque des doigts et un petit cri m’échappe quand un homme s’approche pour tirer et me retirer mes vêtements. Rouge de honte, je tente de me cacher aux yeux des hommes qui m’entourent, mais on me force à garder les mains éloignées. Je voudrais me débattre, mais je n’en ai même pas la force. A la place, je lance des regards furieux et grogne derrière le mors qu’on a jugé bon de ne pas m’enlever. J’ai envie de leur crier que j’ai déjà un nom mais aucun mot ne parvient à sortir. Je tape du pied de frustration.

Je ne m’appelle pas Sable.
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Ishüen

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Hier à 12:01
 
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« Cesse ceci. »

Reshgrim claqua de nouveau la langue, de plus en plus agacé par le comportement de la fillette qui se débattait faiblement pendant qu’il faisait écarter ses cuisses pour examiner sa vulve. Les petites lèvres n’étaient pas encore apparentes, cela venait confirmer son estimation au sujet de son âge. Avec de la chance, elle grandirait encore un peu avant que ses règles ne mettent un frein à sa croissance pour faire fleurir ses seins et ses hanches. À bout de patience, il se redressa avec un sifflement exaspéré quand la petite peste parvint à lui donner un coup de pied au tibia à force de gesticuler. Aussitôt, Joruq avança sa grosse main pour saisir sans douceur le harnais du mors derrière sa tête et la secouer deux ou trois fois, la soulevant légèrement du sol. Le Premier Eunuque grimaça en entendant le métal cogner sur les jolies dents blanches en parfait état, malmener la commissure de ses lèvres. Il allait l’abîmer mais il devait bien admettre qu’elle l’avait cherché. Il prit quelques notes sur sa tablette tandis que l’autre la laissait retomber sur ses pieds, lui adressant un regard réprobateur.

« Où donc as-tu trouvé cette petite furie ? »
« Un noble fauché de Qudash n’avait plus que ses rejetons a vendre. »
« Sur toute la colonne, il n’y en a pas le quart qui serait en état de renâcler après trois jours de marche dans le désert et cette enfant à peine sortie de ses langes parvient pourtant à me faire perdre patience... »
« Tu vois qu’elle le mérite, son mors. »


Reshgrim se tourna vers le chasseur, les lèvres pincées, l’irritation et le mépris luisant dans son regard. Joruq cessa de se curer l’oreille pour braquer sur lui des yeux étrécis par l’inimitié qu’il portait au Premier Eunuque.

« Épargne-moi tes sarcasmes. Le Maître doit passer d’une minute à l’autre et son temps, tout comme le mien, est très précieux. Je n’en ai pas à gaspiller pour discipliner une esclave qui doit lui être présentée et... »

Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot de plus. Une soudaine agitation à l’entrée du haras leur fit soudain tourner la tête à tous les deux. Reshgrim poussa un soupir, ne parvenant pas tout à fait à croire qu’il avait aussi peu de chance :

« Oh, par les dents de Liekki... »

Puis il s’empressa de trottiner, suivi à distance respectueuse par Joruq, en direction du Maître.

« Seigneur, pardonnez-nous, nous ne vous attendions pas si tôt. »
« Cela ne fait rien, Reshgrim. J’ai vu que les chasseurs étaient revenus, je voulais simplement jeter un œil au nouvel arrivage avant de partir pour Rubis. Je ne m’attarderai pas. »
« Bien sûr, bien sûr. Vous avez des préoccupations bien plus urgentes en cette saison de joie. Mais j’ai peur qu’ils ne soient pas encore présentables... »
« Cela ne fait rien. »


Reshgrim s’inclina profondément et s’écarta dans le même mouvement alors que le Maître les dépassait, lui et Joruq, pour passer sommairement en revue les esclaves que l’on n’avait pas encore menés vers les baraquements. Le Premier Eunuque, auparavant si guindé et méprisant, semblait s’être liquéfié tant son respect confinait à l’obséquiosité et le chef des chasseurs lui-même inclinait la tête en demeurant silencieux, conscient que son rang ne lui permettait pas de s’adresser directement à l’homme qui venait de les rejoindre. Le changement provoqué par sa simple présence était si perceptible que même les plus abattus des esclaves posaient des yeux inquiets sur sa silhouette, incapables de deviner ce que cela impliquait quant à l’incertitude de leur avenir. Celui que l’on appelait le Maître s’arrêta devant les quelques groupes demeurés dans la cour, examinait les hommes et les femmes, demandait de temps en temps des précisions que Reshgrim s’empressait de lui fournir, hochait la tête et émettait parfois une suggestion aussitôt accueillie comme parole divine. Peut-être le Premier Eunuque tentait-il de masquer sa nervosité à mesure que le Maître s’approchait de la fillette indocile qui lui avait donné un coup de pied. Il ne put s’empêcher de déglutir avec anxiété quand il s’arrêta devant elle et ne reprit pas sa route.

Grand, sa taille semblait plus importante encore par la longue et précieuse tunique pourpre dont il était drapé, brodée d’or et de soie, et par la droiture de son maintien. C’était la stature d’un homme habitué à chevaucher tout comme à rester debout longuement sans s’affaisser d’un pouce. La peau et les cheveux sombres, soigneusement tressés et parfumés à l’égal de la courte barbe qui ornait son menton, il pouvait avoir 25 ans mais, si son visage était avenant et séduisant, ses yeux avaient perdu l’insouciance de la jeunesse alors qu’ils étudiaient attentivement l’enfant.

« D’où vient celle-ci ? »
« C’est la fille d’un noble ruiné de Qudash. »
« Sait-on son âge ? »
« Une dizaine d’années, guère plus. »
« Elle a onze ans, Seigneur. J’ai demandé au père. »


Reshgrim jeta un regard incendiaire à Joruq qui non seulement osait prendre la parole sans y avoir été invité, mais en plus n’avait pas jugé utile de lui communiquer cette information plus tôt. Le chasseur lui répondit par un coup d’oeil qu’il aurait qualifié de mesquin et le Premier Eunuque renifla avec un mépris courroucé avant de modifier ce qu’il avait inscrit sur sa tablette de cire. Le Maître n’avait prêté aucune attention à cet échange muet. Il esquissa un geste de la main qui suffit à mettre tout le monde aux aguets.

« Nettoyez son visage. »

Aussitôt, deux serviteurs s’approchèrent avec un linge et une bassine d’eau pour ôter le sable de sa figure, de ses yeux. Le Maître patienta en silence, détaillant de plus en plus intensément les traits de l’enfant. Un second geste fit cliqueter les bagues qu’il portait.

« Enlevez-lui le mors. »
« Seigneur, elle est rétive... »
« Joruq. »


Le chasseur s’avança aussitôt pour immobiliser la fillette entre ses grosses mains tandis que le serviteur lui retirait son mors. Reshgrim contint une moue ennuyée. Les coins de sa bouche était effectivement abîmés…

« À quoi la destine-tu ? »
« Au service, Seigneur. Elle est trop faible pour travailler aux champs. »
« Mets-la dans le Pavillon des Lys. »


Le Premier Eunuque manqua d’en lâcher sa tablette. Le Pavillon des Lys. L’endroit où l’on formait les esclaves de plaisir les plus recherchés du pays.

« Le Pavillon des… Vous en êtes sûr, Seigneur ? N’est-elle pas un peu... »
« N’as-tu donc pas vu comme elle est belle ? »
« Euh… si, bien sûr, évidemment. Mais son tempérament n’est pas... »
« Rien que le dressage ne puisse arranger. Prends les dispositions nécessaires pour qu’Ismaë puisse la former avant la fin de la saison. »
« Bien, Seigneur. Comme vous voudrez, Seigneur. Vous avez entendu, vous autres ? Emmenez-la. »

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