Agni
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Sable

Agni
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le Mar 24 Juil - 14:40

L'Art et l'Artisan

Flashback

Feat Ishüen


Lorsque j’ai grandi et que j’ai été en âge de comprendre les choses qui m’entouraient, ma mère a commencé à me raconter sa vie et les événements par lesquels elle est passée pour arriver là où elle en est aujourd’hui. Quand elle était enfant, elle vivait dans une petite oasis à l’ouest d’Agni. Elle me racontait les jeux qu’elle faisait avec ses frères ou les autres enfants qui vivaient là. Je pense pouvoir dire sans me tromper qu’elle a eu une enfance heureuse, jusqu’à ce fameux jour…

87ème jour d’Eira de l’an 988

« Imed, sais-tu où se trouve ta sœur ? »

Je pouffe de rire derrière le meuble où je me trouve cachée. Cela doit faire un bon quart d’heure que ma mère me cherche partout dans la maison et que je parviens à lui échapper avec facilité. Après tout, la demeure où j’ai grandi n’a plus de secret pour moi.

« Elle est derrière le bureau, là. »
« Imed ! T’es nul ! »
« Sors d’ici tout de suite ! »


Ma mère me tire par le bras pour me sortir de ma cachette, visiblement furieuse, et je lance un regard noir à mon grand frère qui me regarde en souriant, amusé. A contrecœur, je suis ma mère jusqu’à un petit salon à l’entrée de la maison où mon père nous attend, debout face à la fenêtre. Il tourne à peine les yeux vers nous quand nous entrons. Ma mère me fait assoir sur les coussins et me fait signe de me taire avant d’avancer vers son mari. Contrariée, je croise les bras en faisant la moue. Néanmoins, un regard vers mes parents me rend soudain mal à l’aise. Ils se sont mis à chuchoter entre eux, me lançant des coups d’œil par intermittence, jusqu’à ce qu’un mauvais pressentiment ne me prenne.

« Mère ? »
« Oui ? »
« Qu’attendons-nous ? »


Elle ne me répond pas et je me renfrogne alors qu’elle détourne son attention de moi, comme si elle n’osait pas me regarder dans les yeux. Un silence s’installe dans la pièce et plus personne ne parle, jusqu’à ce que mon père ne se redresse enfin. D’un signe de tête, il me fait signe de le suivre et nous sortons tous les trois dans la cour. Dehors, il fait particulièrement chaud, le soleil est au zénith et  tape fort. Je lève la main pour me protéger des rayons. Ma mère s’est enroulé le visage dans un foulard assorti à sa robe bleue mais ne m’en a pas proposé, contrairement à d’habitude. Je ne dis rien et m’arrête près de mon père, quelques mètres plus loin. Je m’apprête à lui demander ce que nous faisons là quand j’aperçois des hommes arriver en dromadaire, levant un nuage de sable autour d’eux. Par instinct, j’attrape la tunique de mon père pour me cacher derrière lui.

Ils sont deux. Deux hommes grands au visage dur. Ils descendent de leurs montures avant de s’approcher de nous.

« Taesch ben Chafik ? »
« C’est moi. »
« Nous sommes pressés. C’est elle ? »
« Oui. »


L’homme a baissé les yeux vers moi et je sens mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Mes doigts s’agrippent au vêtement de mon père, mais celui-ci me force à lâcher prise pour me faire faire deux pas devant lui. Je tourne la tête vers ma mère qui garde les yeux fixés devant elle. L’inconnu m’observe d’une façon qui ne me plait pas vraiment. Il finit toutefois par sortir une bourse de sous sa tunique pour la tendre à mon père. Ce dernier la récupère et en vérifie le contenu.

« 200 pièces d’or ? »
« C’est ce qui était convenu. »


Mon père hoche la tête et fait disparaître la bourse. Ses yeux que je connais si bien viennent se poser brièvement sur moi avant qu’il ne fasse un signe de tête aux hommes. Je ne parviens pas à comprendre ce qui se passe et, alors que je fais mine de revenir vers ma mère, une poigne de fer se referme sur mon bras. Hébétée, je lève les yeux et tente de récupérer mon bras, mais il ne me lâche pas. Cependant, la panique se fait réellement sentir quand je croise le regard de mon père qui ne fait pas un geste pour me défendre et quand je vois ma mère fuir mon propre regard. Les informations des dernières minutes finissent par trouver un sens dans mon esprit et je comprends ce qu’il vient de se passer. Mon père vient de me vendre.

Je hurle.
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Ishüen

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le Ven 3 Aoû - 0:23
 
L'Art et l'Artisan


« Ferme-la donc, maudite garce. »

Rien à faire. La gamine refusait de se taire. Voilà pourtant cinq bonnes minutes qu’ils avaient perdu de vue la maison de ce noble en faillite, tellement désargenté qu’il en vendait son rejeton. Bah, Joruq ne pouvait pas lui donner tort. À ses yeux, c’était la seule chose qu’on pouvait en faire quand on avait le malheur d’engrosser une catin et qu’on était assez stupide pour rester, voire pour se la marier. Rien que des emmerdes, le mariage. Rien que des harpies et des morveux ingrats qui aspiraient tout le pognon durement gagné des honnêtes hommes. À ce compte-là, ouais, c’était une bonne idée de les vendre quand on n’avait plus un rond, ils nous devaient bien ça. Et puis cette petite garce-là était jeune, jolie et en bonne santé. Joruq connaissait un bon nombre de bordels qui paieraient facilement une centaine de pièces d’or pour cette pouliche alors le Maître, il en ferait des merveilles. Le chasseur l’avait déjà vu à l’œuvre. Pour sûr, il la parfumerait, la maquillerait et lui polirait sa petite croupe jusqu’à ce que tous les mâles à la ronde aient envie d’en tâter, quant bien même elle n’avait presque pas de seins et encore moins de poils au con. Pas le goût de Joruq mais il faisait confiance au Maître pour la rendre appétissante même pour ceux qui n’aimaient pas les chattes de fillettes. Si seulement la petite garce voulais bien se taire…

Ils quittèrent la ville et arrivèrent en vue de la colonne d’esclaves qu’ils avait laissée sous la garde des autres chasseurs sans qu’elle n’ait cessé de brailler ou de se tordre comme un ver au bout des liens qui entravaient ses poignets. Alors qu’il maugréait dans sa barbe, Joruq vit soudain Zonta perdre patience et se retourner pour frapper la gosse au visage avec le manche de son fouet. Il se porta aussitôt à son niveau pour l’engueuler vertement :

« Tiens ton bras, maudit bâtard ! Tu te crois toujours chez les voleurs de chèvres ? Si tu abîmes la marchandise, tu la rejoins dans la colonne. »

Zonta cligna ses petits yeux chafouins et se ramassa légèrement suis lui-même en le regardant par en dessous, comme s’il s’apprêtait à le poignarder par surprise dans une bagarre de taverne. Joruq soutint son regard mauvais sans broncher, nullement impressionné.

« Qu’est-ce que ça peut bien faire ? C’est rien qu’une mioche et une esclave. »
« Une mioche qui vaut bien plus que toi et tes chicots pourris. Alors garde tes sales pattes à leur place. »


Zonta mâchonna sa langue comme s’il cherchait à rétorquer, mais se borna à désigner la gamine d’un coup de menton agressif :

« Moi j’voudrais pas d’une esclave qui sait pas fermer sa gueule. »
« Ça en revanche, c’est bien vrai. Attends. »


Joruq prit la longe des mains de son acolyte, descendit de sa monture, referma son énorme paluche sur l’épaisse chevelure sombre, souleva du sol la petite garce sans plus d’efforts que pour porter un chiot et posa un genou à terre pour lui enfoncer le visage dans le sable brûlant de la dune. Elle se débattit, cria, mais le bras du chasseur resta aussi inamovible que le tronc d’un palmier. Il attendit, impassible, jusqu’à ce qu’elle commence à faiblir avant de la relever sans douceur pour la remettre sur ses jambes. Aspirant l’air à grandes goulées, elle toussait, pleurait, crachait sans que cela ne suffise à retirer le sable engouffré dans ses yeux, son nez, sa bouche, ses oreilles, recouvrant son visage comme le masque d’un djinn. Joruq attendit à peine de voir si elle tenait debout puis la poussa rudement en avant, rendant la longe à Zonta. Ce dernier ricanait en regardant la petite garce, appréciant visiblement l’idée de son supérieur. Le chasseur cracha par terre en reprenant la marche vers la colonne. Il n’aimait pas ce bâtard. Jamais il ne ferait un bon rabatteur. On ne pouvait pas faire un bon rabatteur quand on prenait autant plaisir à voir souffrir les marchandises qu'à une pute des bas-fonds de Rubis. Ça et les gars trop sensibles, ça tuait le métier. Il fallait être professionnel pour convoyer des esclaves et Zonta était une petite merde qui ne songeait qu’aux catins, à l’argent facile et à sa vilaine gueule de rat qui ne valait pas la corde pour le pendre, certainement pas au travail bien fait. Il le mentionnerait dans son prochain rapport dès qu’ils arriveraient à Raasfalim. Pareille racaille ne méritait pas de travailler pour le Maître.

Ils dénouèrent les cordes pour lester son cou et ses poignets de fer épais, lourds, dans lesquels passaient les longues chaînes reliant tous les esclaves. Un mouvement trop brusque ou une tentative de résister ne faisait qu’user la peau tendre du cou et des poignets sous la morsure du métal, déjà bien cruelle sans que vienne s’y ajouter le baiser du fouet. La colonne se remit en route une fois tous les verrous fermés, se traînant dans le désert comme un serpent à l’agonie. Les plus anciens du groupe disciplinaient les autres d’une voix lasse, déjà presque un murmure, les conjurant de garder leurs forces pour la marche. Car il était clair que le véritable ennemi n’était pas les chasseurs qui les encadraient sur leurs montures, mais la marche interminable dans le désert aride. Les assauts du soleil, le sable qui desséchait la gorge, l’eau toujours inaccessible, toujours insuffisante, et les longues heures qui reliaient tout cela. Il leur fallut trois jours supplémentaires pour atteindre Raasfalim. Les fers vides dans la colonne attestait de ceux qui avaient succombé à la chaleur, à la soif et à l’épuisement lorsqu’ils arrivèrent en vue des palmes de l’oasis et de la silhouette imposante du haras ceinturé de murs aveugles...

Ses yeux noircis de khôl plissé par un regard critique, Reshgrim regarda la colonne pénétrer dans la première cour du haras, fronçant discrètement les narines en voyant tituber les corps épuisés, hirsutes, blanchis par le sable et dodelinant leurs têtes hagardes aux lèvres craquelées, à la langue desséchée. Il toisa Joruq quand celui-ci le rejoignit, l’air non moins mécontent de le voir qu’il l’était lui-même.

« Tu me les amènes en mauvais état. »
« Parce que tu serais resplendissant après dix jours de marche dans le désert sans tes bains parfumés et ton maquillage, l’eunuque ? »


Reshgrim ne répondit que par un claquement de langue méprisant avant de se détourner de lui pour aller observer de plus près le nouvel arrivage. Il ne portait pas le chasseur dans son cœur. C’était un homme rustre, irrespectueux, borné et sans ambition, en plus de n’avoir aucun savoir vivre. La seule de ses qualités qui trouvait grâce à ses yeux était son entendement pour dénicher de bonnes prises et les négocier habilement. Pour cela au moins, on pouvait se fier à lui et le Premier Eunuque pouvait voir sous la crasse et la fatigue que la plupart de ceux qui avaient survécu au voyage feraient de bons esclaves. Claquant des doigts, il ameuta autour de lui les domestiques du haras et, prenant chaque fois quelques notes rapides de son calame, il répartit sommairement les nouveaux arrivants en plusieurs groupes. Les hommes et les femmes. Les jeunes et les adultes. Les beaux et les autres. Il affinerait la sélection plus tard, quand on les aurait débarrassé de toute la poussière du voyage. À chacun, il attribuait un sobriquet ou parfois même un numéro qui lui tiendrait lieu de prénom et le notait scrupuleusement. D’ordinaire, il ne nommait pas si vite les nouveaux esclaves et attendait au moins d’avoir pu les examiner plus en détail mais le Maître devait bientôt passer et son temps était précieux, tout comme le sien. Parmi les spécimens que son œil affûté observait, une fillette retint un peu plus longtemps que les autres son attention. Un sourcil relevé, il se tourna vers Joruq qui l’avait suivi. Il lui désigna son visage et l’appareil qui l’entravait.

« Tu lui as mis le mors ? »
« Elle mordait. »


Reshgrim se retourna vers l’enfant, sceptique. Allons bon. Il n’aimait pas cet engin. Ça leur abîmait les coins de la bouche. Retroussant sa lèvre du pouce, il jaugea avec satisfaction les dents blanches et bien alignées. Une fille de noble, ou au moins riche. Pas très vaillante mais en bonne santé. Bien, très bien. Claquant de nouveau du doigt, un de ses assistants la déshabilla pour qu’il puisse examiner ses seins en boutons, ses hanches encore juvéniles ou son sexe à peine ombré de toison. Une dizaine d'années, sans doute pas encore de règles mais à vérifier. Elle était trop malingre pour travailler dans les champs où les carrières mais ferait une bonne servante, ou alors une prostituée eut égard aux traits réguliers qu'il distinguait sous la couche sèche et craquelée qui masquant son visage.

« Il lui faut un nom. »
« Bouffeuse de sable. »


L’eunuque jeta un regard méprisant au chasseur qui lui rendit la politesse, puis il se détourna avec affectation pour inscrire un unique mot sur sa tablette d'argile.

« Sable fera très bien l’affaire. »
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le Ven 10 Aoû - 15:07

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Feat Ishüen

Mes mains sont attachées l’une à l’autre à l’aide d’une corde. Néanmoins, je ne leur facilite pas la tâche et continue de me débattre en hurlant, en appelant mon père, ma mère, même mes frères, n’importe qui en capacité de venir me sortir de là. Je ne veux pas partir, je ne veux pas être vendue. C’est impossible, ils n’ont pas pu faire ça, il doit y avoir une erreur. Tandis que leurs dromadaires se relèvent pour partir, je continue de crier en tirant sur la corde. Cette dernière frotte et brûle la peau de mes poignets, mais ça ne m’arrête pas. Visiblement, ça ne semble pas plaire à l’homme qui tient le bout de la corde qui me traine derrière lui car avant que je n’aie pu comprendre ce qu’il se passe, je reçois un violent coup au visage qui manque de me faire tomber en arrière. Choquée, je porte mes mains à ma joue alors que les larmes me montent aux yeux, menaçant de couler à tout moment. Mais je ne veux pas qu’ils me voient pleurer.

« Je-Je suis pas une esclave ! »

Le second homme s’est approché pour lui reprocher de m’avoir frappé, mais ce n’est pas vraiment pour me rassurer. Je n’aime pas qu’ils m’appellent esclave. Je n’en suis pas une. Les esclaves c’est ceux qui travaillaient dans la cuisine à la maison ou qui servaient le repas avant que Père ne les vendent ailleurs. Moi, ce n’est pas ce que je suis. En colère, je me remets à tirer sur la corde pour tenter de me détacher, mais cette dernière est bien serrée. Un choc en avant me fait lever les yeux quand l’autre homme récupère la longe en descendant de sa monture. Paniquée, il s’approche de moi. Un cri m’échappe quand il plonge sa main dans mes cheveux pour tirer dessus.

« Lach- »

Les mots meurent dans ma gorge tandis que mon visage se retrouve enfoncé dans le sable. Je hurle et me débats alors que je ne peux plus respirer. Le sable s’infiltre dans ma gorge, mes yeux, mon nez et mes oreilles. Je tente de tousser, de cracher, mais l’air me manque et plus je tente de respirer, plus le sable rentre. Mes forces me quittent rapidement et je manque de tourner dans l’œil quand l’homme tire sur mes cheveux pour remettre debout. J’inspire une grande goulée d’air avant de me mettre à tousser violemment, à pleurer et à cracher. Mais le sable est pernicieux, il se faufile partout, reste accroché et me brûle les yeux. Sonnée et à bout de forces, je me laisse trainer en pleurant. Nous rejoignons une longue colonne de personnes reliées entre elles par des lourdes chaînes. Les cordes me sont enlevées et remplacées par des menottes et un lourd collier de métal m’est mis avant que je ne rejoigne le reste de la colonne. Je tente de me débattre et de crier, mais ils sont deux et beaucoup plus forts que moi.

Les premières heures, je continue de crier et de me débattre, mais la chaleur d’Agni finit par avoir raison de moi et je garde mon souffle pour marcher au lieu de me fatiguer pour rien. C’est au bout d’une journée que je manque de tomber, trébuchant dans le sable, avant que le jeune homme attaché derrière moi ne me rattrape à temps.

« Ne tombe pas. Si tu tombes, c’est la fin… »

Mes yeux croisent les siens, fatigués et vides. Je me contente d’acquiescer et continue de marcher à regret. Il y a peu de pauses et pendant ces dernières, un minimum d’eau est donné en plus d’une bouillie infâme qu’ils nomment nourriture. L’eau me permet de nettoyer ma bouche des grains de sable, même si je dois l’avaler, je me vois contrainte de me moucher dans mes vêtements pour faire partir celui que j’ai dans le nez, mais le pire reste mes yeux qui continuent de me brûler. La chaleur et la fatigue de la marche manquent de me faire tomber plusieurs fois, mais les paroles de mon voisin me reviennent à chaque fois et je reprends contenance pour rester debout. Le second jour, alors que l’un des hommes vient me donner à manger, je suis prise d’une vague de colère et je lui mords la main avec force. Il crie, me frappe la tête pour me faire lâcher prise, mais je tiens bon. Ils doivent s’y mettre à deux pour me faire lâcher prise. Je crie et leur crache dessus avant qu’ils ne m’enfoncent un mors dans la bouche. Je me débats mais sans succès encore une fois.

La marche reprend, longue et épuisante. Je me frotte les yeux souvent, je vois trouble. Mes jambes me trainent plus qu’elles ne me portent. Je n’ai même plus assez de larmes pour pleurer. Je dors peu, appelle mes parents, tente de crier que je ne suis pas une esclave, mais mes mots ne font que rebondir sur le métal que j’ai dans la bouche. Ca me tire sur le coin des lèvres, lèvres qui se retrouvent vite craqueler à cause de la chaleur et du fait que je ne peux même pas les humidifier de ma langue.

Lorsque nous arrivons à destination, trois jours après mon départ, je suis à bout de forces. Je me laisse presque trainer, le regard posé sur le sol, jusqu’à ce que l’on doive s’arrêter. Hébétée, je lève la tête pour regarder rapidement autour de moi. Des bâtiments nous entourent, beaucoup de gens circulent, il y a de l’agitation. Un homme s’approche pour observer les gens de la colonne. Il est bien habillé, propre et il a l’air de sentir bon. Avec Joruq, l’homme qui m’a enlevé à ma famille, ils se mettent à regarder mes compagnons d’infortune. Ma vision se trouble encore un peu, je viens me frotter les yeux encore une fois, grimace en sentant les grains de sable qui s’y trouvent encore. Je dois avoir les yeux tout rouges…

Un mouvement face à moi me fait relever les yeux vers les deux hommes qui me regardent. Je n’aime pas leurs yeux, surtout le gros propre. Je lui lance un regard noir et tente de me dérober à sa main lorsqu’il vient relever le coin de ma bouche. La surprise passe sur mon visage quand il claque des doigts et un petit cri m’échappe quand un homme s’approche pour tirer et me retirer mes vêtements. Rouge de honte, je tente de me cacher aux yeux des hommes qui m’entourent, mais on me force à garder les mains éloignées. Je voudrais me débattre, mais je n’en ai même pas la force. A la place, je lance des regards furieux et grogne derrière le mors qu’on a jugé bon de ne pas m’enlever. J’ai envie de leur crier que j’ai déjà un nom mais aucun mot ne parvient à sortir. Je tape du pied de frustration.

Je ne m’appelle pas Sable.
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le Jeu 16 Aoû - 12:01
 
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« Cesse ceci. »

Reshgrim claqua de nouveau la langue, de plus en plus agacé par le comportement de la fillette qui se débattait faiblement pendant qu’il faisait écarter ses cuisses pour examiner sa vulve. Les petites lèvres n’étaient pas encore apparentes, cela venait confirmer son estimation au sujet de son âge. Avec de la chance, elle grandirait encore un peu avant que ses règles ne mettent un frein à sa croissance pour faire fleurir ses seins et ses hanches. À bout de patience, il se redressa avec un sifflement exaspéré quand la petite peste parvint à lui donner un coup de pied au tibia à force de gesticuler. Aussitôt, Joruq avança sa grosse main pour saisir sans douceur le harnais du mors derrière sa tête et la secouer deux ou trois fois, la soulevant légèrement du sol. Le Premier Eunuque grimaça en entendant le métal cogner sur les jolies dents blanches en parfait état, malmener la commissure de ses lèvres. Il allait l’abîmer mais il devait bien admettre qu’elle l’avait cherché. Il prit quelques notes sur sa tablette tandis que l’autre la laissait retomber sur ses pieds, lui adressant un regard réprobateur.

« Où donc as-tu trouvé cette petite furie ? »
« Un noble fauché de Qudash n’avait plus que ses rejetons a vendre. »
« Sur toute la colonne, il n’y en a pas le quart qui serait en état de renâcler après trois jours de marche dans le désert et cette enfant à peine sortie de ses langes parvient pourtant à me faire perdre patience... »
« Tu vois qu’elle le mérite, son mors. »


Reshgrim se tourna vers le chasseur, les lèvres pincées, l’irritation et le mépris luisant dans son regard. Joruq cessa de se curer l’oreille pour braquer sur lui des yeux étrécis par l’inimitié qu’il portait au Premier Eunuque.

« Épargne-moi tes sarcasmes. Le Maître doit passer d’une minute à l’autre et son temps, tout comme le mien, est très précieux. Je n’en ai pas à gaspiller pour discipliner une esclave qui doit lui être présentée et... »

Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot de plus. Une soudaine agitation à l’entrée du haras leur fit soudain tourner la tête à tous les deux. Reshgrim poussa un soupir, ne parvenant pas tout à fait à croire qu’il avait aussi peu de chance :

« Oh, par les dents de Liekki... »

Puis il s’empressa de trottiner, suivi à distance respectueuse par Joruq, en direction du Maître.

« Seigneur, pardonnez-nous, nous ne vous attendions pas si tôt. »
« Cela ne fait rien, Reshgrim. J’ai vu que les chasseurs étaient revenus, je voulais simplement jeter un œil au nouvel arrivage avant de partir pour Rubis. Je ne m’attarderai pas. »
« Bien sûr, bien sûr. Vous avez des préoccupations bien plus urgentes en cette saison de joie. Mais j’ai peur qu’ils ne soient pas encore présentables... »
« Cela ne fait rien. »


Reshgrim s’inclina profondément et s’écarta dans le même mouvement alors que le Maître les dépassait, lui et Joruq, pour passer sommairement en revue les esclaves que l’on n’avait pas encore menés vers les baraquements. Le Premier Eunuque, auparavant si guindé et méprisant, semblait s’être liquéfié tant son respect confinait à l’obséquiosité et le chef des chasseurs lui-même inclinait la tête en demeurant silencieux, conscient que son rang ne lui permettait pas de s’adresser directement à l’homme qui venait de les rejoindre. Le changement provoqué par sa simple présence était si perceptible que même les plus abattus des esclaves posaient des yeux inquiets sur sa silhouette, incapables de deviner ce que cela impliquait quant à l’incertitude de leur avenir. Celui que l’on appelait le Maître s’arrêta devant les quelques groupes demeurés dans la cour, examinait les hommes et les femmes, demandait de temps en temps des précisions que Reshgrim s’empressait de lui fournir, hochait la tête et émettait parfois une suggestion aussitôt accueillie comme parole divine. Peut-être le Premier Eunuque tentait-il de masquer sa nervosité à mesure que le Maître s’approchait de la fillette indocile qui lui avait donné un coup de pied. Il ne put s’empêcher de déglutir avec anxiété quand il s’arrêta devant elle et ne reprit pas sa route.

Grand, sa taille semblait plus importante encore par la longue et précieuse tunique pourpre dont il était drapé, brodée d’or et de soie, et par la droiture de son maintien. C’était la stature d’un homme habitué à chevaucher tout comme à rester debout longuement sans s’affaisser d’un pouce. La peau et les cheveux sombres, soigneusement tressés et parfumés à l’égal de la courte barbe qui ornait son menton, il pouvait avoir 25 ans mais, si son visage était avenant et séduisant, ses yeux avaient perdu l’insouciance de la jeunesse alors qu’ils étudiaient attentivement l’enfant.

« D’où vient celle-ci ? »
« C’est la fille d’un noble ruiné de Qudash. »
« Sait-on son âge ? »
« Une dizaine d’années, guère plus. »
« Elle a onze ans, Seigneur. J’ai demandé au père. »


Reshgrim jeta un regard incendiaire à Joruq qui non seulement osait prendre la parole sans y avoir été invité, mais en plus n’avait pas jugé utile de lui communiquer cette information plus tôt. Le chasseur lui répondit par un coup d’oeil qu’il aurait qualifié de mesquin et le Premier Eunuque renifla avec un mépris courroucé avant de modifier ce qu’il avait inscrit sur sa tablette de cire. Le Maître n’avait prêté aucune attention à cet échange muet. Il esquissa un geste de la main qui suffit à mettre tout le monde aux aguets.

« Nettoyez son visage. »

Aussitôt, deux serviteurs s’approchèrent avec un linge et une bassine d’eau pour ôter le sable de sa figure, de ses yeux. Le Maître patienta en silence, détaillant de plus en plus intensément les traits de l’enfant. Un second geste fit cliqueter les bagues qu’il portait.

« Enlevez-lui le mors. »
« Seigneur, elle est rétive... »
« Joruq. »


Le chasseur s’avança aussitôt pour immobiliser la fillette entre ses grosses mains tandis que le serviteur lui retirait son mors. Reshgrim contint une moue ennuyée. Les coins de sa bouche était effectivement abîmés…

« À quoi la destine-tu ? »
« Au service, Seigneur. Elle est trop faible pour travailler aux champs. »
« Mets-la dans le Pavillon des Lys. »


Le Premier Eunuque manqua d’en lâcher sa tablette. Le Pavillon des Lys. L’endroit où l’on formait les esclaves de plaisir les plus recherchés du pays.

« Le Pavillon des… Vous en êtes sûr, Seigneur ? N’est-elle pas un peu... »
« N’as-tu donc pas vu comme elle est belle ? »
« Euh… si, bien sûr, évidemment. Mais son tempérament n’est pas... »
« Rien que le dressage ne puisse arranger. Prends les dispositions nécessaires pour qu’Ismaë puisse la former avant la fin de la saison. »
« Bien, Seigneur. Comme vous voudrez, Seigneur. Vous avez entendu, vous autres ? Emmenez-la. »

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le Lun 10 Sep - 16:04

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Ce n’est qu’un pur esprit de contradiction qui me fait me débattre, car je n’ai plus de force et je sais bien que c’est inutile. Mais je ne veux pas que ce gros moche pense que je me laisse faire par obéissance. Je ne veux pas lui obéir, je ne lui dois rien, je ne suis pas une esclave et il est hors de question de lui rendre les choses faciles. Mère m’a toujours dit qu’il ne fallait pas se laisser faire par les hommes, qu’il fallait leur tenir tête pour leur montrer qu’on a du caractère et qu’on ne se laissera pas marcher sur les pieds. Je compte bien suivre cette règle. C’est un petit sourire satisfait qui apparaît dans mes yeux quand je parviens à lui donner un coup de pied dans le mollet. Bien fait pour toi gros lourdeau ! Mais ma petite victoire est de courte durée car je vois Joruq tendre la main vers moi pour attraper le hanais derrière ma tête afin de me secouer, me soulevant du sol comme si je ne pesais rien. Un long gémissement m’échappe quand le mors frappe contre mes dents et brûle les coins de ma bouche, et je frappe dans le vide avec mes pieds avant d’être reposée sur le sol, légèrement sonnée.

« Un noble fauché de Qudash n’avait plus que ses rejetons à vendre. »

En entendant le nom de la maison, je lève les yeux vers les deux hommes. C’est impossible… Mon père n’a pas pu me vendre de cette façon. Je ne veux pas le croire et pourtant mes yeux s’embuent légèrement. Père n’aurait jamais fait ça, et Mère ne l’aurait jamais laissé faire. C’est impossible… Néanmoins, je suis contente d’entendre que je parviens à énerver le gros. Tant mieux ! Je lui lance un regard noir et porte mes mains devant mon entrejambe pendant qu’ils se remettent à discuter de moi comme si je n’étais pas là. De moi, mais également du « Maître ». Cette fois c’est avec curiosité que je les regarde. C’est qui ça le « Maître » ? Probablement le chef de cet endroit et des deux gros balourds sans cervelle.

De l’agitation plus loin me fait tourner la tête et j’aperçois alors un homme grand, de haute stature comme Père. Il est beau et il a de l’allure, mais la façon dont l’attitude des gens change en sa présence ne m plait pas, notamment le gros qui semblait si sûr de lui quelques instants plus tôt et qui a l’air maintenant d’une mauviette. Le nouveau venu se met à regarder les gens enchainés à côté de moi avec attention. Il s’arrête, pose des questions que je n’entends pas toujours, dit des choses et reprends sa route. Je profite de ce bref moment où on me laisse enfin tranquille pour me frotter un peu les yeux, toujours gênée par le sable, et pour m’accroupir afin de masquer ma nudité à la vue de tous. Mais cette brève accalmie ne dure pas longtemps et on m’ordonne bientôt de me relever. J’obéis par contrainte quand on tire sur mon mors pour m’y forcer et lève les yeux vers l’homme que l’on nomme Maître et qui vient de s’arrêter face à moi.

De près, il est plus grand que ce que je pensais. Je dois presque me tordre le cou pour le regarder. Ses vêtements sont beaux et il sent encore meilleur que le gros type à côté de lui. Sa barbe est bien taillé, il porte des bijoux aux doigts entre autres, et sa façon de m’observer me rend méfiante. Il ordonne alors qu’on me nettoie le visage et deux hommes approchent pour obtempérer dans la seconde. C’est bien la première chose agréable qu’on me fait depuis mon arrivée ici. C’est donc avec plaisir que je leur offre mon visage en sentant le linge humide dessus retirant le sable qui me gêne depuis des jours et me rafraichissant au passage. Je cligne des yeux plusieurs fois en réalisant alors que je n’ai plus mal, du moins c’est beaucoup plus supportable, puis un second ordre me surprend, même si le gros tente d’aller à son encontre. Joruq vient me tenir par les bras et je gémis à cause de la force qu’il y met. Je tente vainement de me débattre avant que je sente une main derrière ma tête, deux secondes avant que le mors dans ma bouche ne glisse en dehors. Un sentiment de bien être me prend à l’instant où je peux enfin fermer la bouche et détendre un peu les muscles de ma mâchoire. La peau me tire aux coins des lèvres et je passe la langue sur ces dernières pour les humidifer. Occupéeà cela, je n’écoute l’échange qui se déroule face à moi que d’une oreille, jusqu’à ce que le gros type soit surpris par les paroles de son Maître, et je lève les yeux vers eux.

Il me faut un petit moment pour réussir à reprendre le contrôle de ma bouche et comprendre que le nouveau venu ordonne qu’on me « dresse ».

« Je suis pas une esclave ! »

Ma voix est un peu rauque à force d’avoir été peu utilisée pendant ces derniers jours et je dois tousser un peu pour réveiller mes cordes vocales. Je tente de me débattre, autant que mes faibles forces me le permettent, entre les bras de Joruq.

« Vous avez pas le droit de faire ça ! Espèce de crotin de cheval ! Queue tordue d’Aodh ! »

Ma mémoire remonte à la surface toutes les insultes que j’ai pu entendre mes frère dire, et je continue ma litanie alors que l’on vient attacher une chaine à mes poignets avant que Joruq ne me lâche. Cette fois je me tourne pour le frapper, mais mes mains attachées m’en empêchent, alors que je lui donne un coup de pied, frappe dans le sable pour en envoyer sur cet homme appelé le Maître. C’est de sa faute si je suis là ! C’est lui le chef ! C’est lui qui leur a dit de m’enlever !

« Je suis pas une esclave ! Je suis fille d’un noble ! Je suis pas une esclave ! Lâchez-moi ! »
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le Ven 14 Sep - 22:59
 
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Reshgrim avait à peine fini de donner son ordre que déjà, la petite esclave recommençait à se débattre. Même si les mains de Joruq resserrèrent leur prise, écrasant douloureusement ses bras frêles, même si les deux autres domestiques se dépêchèrent de fixer une chaîne aux entraves de ses poignets pour l’entraîner vers le Pavillon des Lys, elle trouva la force de refuser son statut d’esclave et de vomir contre eux un torrent d’insultes dignes d’un bataillon de soudards. Les serviteurs qui s’affairaient dans la cour et les autres esclaves restants tournèrent la tête vers l’agitation, intrigués, inquiets. Le Premier Eunuque passa du blanc au vert en entendant ces insanités proférées contre le Maître et laissa échapper un petit cri furieux quand la fillette eut l’outrecuidance d’envoyer un jet de sable sur le bas de la tunique précieuse, les babouches parées de broderies. Joruq, qui regrettait visiblement de l’avoir lâchée trop tôt, la saisit sans douceur par les cheveux pour la soulever du sol, la maintenant à bout de bras pour éviter ses mouvements furieux, et lui asséna une méchante claque sur le visage. Reshgrim se contenta de tempêter, son visage congestionné par l'indignation :

« Silence, petite peste ! Tu n’es plus rien du tout ! Rien qui ne puisse ainsi insulter le Maître ! »
« Le sable la fait taire, Seigneur. Voulez-vous que je m’en charge ? »


Pendant un instant, le jeune homme en habits de soie qui régnait sur ces lieux sembla considérer l’idée. Il regarda longuement l’enfant alors qu’elle couinait de douleur au bout du bras du chasseur. Il n’y avait pas de colère ni même de mépris dans ses yeux, seulement quelque chose de plus menaçant encore. C’était le regard d’un homme qui observait une chose en apparence insignifiante mais dont il sentait bien à quel point elle pourrait devenir nuisible et se demandait quelle est la meilleure manière de la neutraliser. Le silence s’étala quelques secondes, puis… :

« Non. Je ne veux pas risquer d’abîmer ses yeux. Mets-la dans la boîte avant de la confier à Ismaë. Deux jours devraient suffire. »

Puis il se détourna comme si l’incident n’avait jamais eu lieu et poursuivit la visite en compagnie de Reshgrim qui passa au moins cinq minutes à s’excuser pour ce regrettable incident. Joruq, pendant ce temps, bâillonna la fillette, récupéra la chaîne des mains des deux serviteurs et traversa la cour en la traînant derrière lui après l’avoir laissée retomber sur ses pieds. Il la tenait très courte et marchait vite, plus vite que le rythme de l’enfant, de façon à ce qu’elle ne puisse pas prendre assez d’appuis pour lui sauter dessus ou tenter de freiner ou que sait-il encore. Cette garce était véritable scorpion dans la botte. Passant sous une arche sur la gauche, il arriva dans une deuxième cour rectangulaire, deux fois plus grande que la première, garnie d’estrades et d’enclos de bois blanchi par la poussière. Des hommes, des femmes, des enfants y étaient alignés, parqués, enchaînés et résignés sous la chaleur du soleil qui poursuivait son ascension vers le zénith. Les murs intérieurs de cette cour ouvraient sur plusieurs petites salles qui ressemblaient à des box pour les chevaux et où s’entassaient des humains, attendant leur tour sous bonne garde. À l’étage supérieur, une galerie couverte courait tout le long des murs, permettant de faire le tour de la place aux estrades. Aménagée de sièges, de coussins, de tables chargées de rafraîchissements disposées à intervalles réguliers, elle accueillait une foule d’acheteurs richement vêtus, soigneusement éventés par leurs domestiques, qui flânaient en observant les marchandises. Plusieurs balcons permettaient de voir de plus près certains enclos ou estrades et une tribune d’honneur richement décorée prenait place sur l’un des côtés. De temps en temps, l’un d’eux adressait un geste de la main vers le commissaire priseur au centre de la cour, vêtu d’une djellaba criarde et protégé par une ombrelle, qui annonçait les mises à prix, les enchères, présentait les lots d’hommes et de femmes qui changaient de main, de destins pour quelques centaines de pièces d’or de plus, sans même un battement de cils.

Joruq connaissaitt l'endroit et ne fait même plus attention à ce qui s'y déroulait. Il l’entraîna le long des murs sous un cloître abrité par des auvents de tissu blanc pour longer la cour. Quelques serviteurs les croisèrent ou les dépassèrent ainsi que plusieurs esclaves. Chichement vêtus, le cou cerclé de lourds colliers, parfois enchaînés mais toujours le front courbé vers le sol, ils portaient des plateaux, des paquets, des outres d’eaux, des bottes de foin. Ils suivaient les domestiques ou bien avançaient seuls, obéissant à quelque ordre connu d’eux seuls. Pas un ne regarda l’enfant, ou alors d’un regard morne de bête de somme, comme déserté en avance par la vie. Ils traversèrent la place des ventes et passèrent sous un autre passage pour déboucher dans une autre cour, plus petite mais moins non bruyante. Un large corral occupait le centre, des poteaux de bois et des mannequins de paille étaient plantés un peu partout. Tout cet espace était rempli d’hommes de tous âges, grands, petits, imposants ou secs, occupés à se battre furieusement. Par groupes de deux, de trois ou de quatre, armés ou non, tous frappaient, esquivaient, bondissaient et roulaient dans la poussière sous les ordres brefs aboyés par des maîtres d’armes qui supervisaient la meute. C’était le Pavillon des Chiens, celui des guerriers, des gladiateurs et des gardes du corps. Là encore, on ne regardait pas l’enfant. Même si tout le monde avait remarqué l’entrée de Joruq et de sa captive, personne n’avait envie de consacrer son attention, son regard de chien d’attaque à autre chose que son adversaire. Le chasseur avança jusqu’à une caisse de bois posée au milieu de cette cour pleine de bruit et de fureur, l’ouvrit d’une main par le dessus, puis retira la chaîne avec l’aide des deux serviteurs qui l’avaient suivi avant de saisir la gamine et de la balancer sans ménagement dans la boîte. Le couvercle se referma, le claquement sec d’un verrou retentit et il s’éloigna, soulagé. Pas trop tôt, il en avait sa claque.

La petite fille passa la journée au milieu de la cour des Chiens. Des trous percés pour laisser passer l’air lui faisaient parvenir leurs grognements bestiaux, les bruits de coups et de chute. Bientôt, ceux-ci cessèrent leur entraînement et furent rappelés dans les chenils pour manger et boire, mais surtout fuir le soleil qui devenait de plus en plus implacable. Ils reviendraient le soir pour reprendre leurs assauts, guidés par les voix autoritaires des maîtres d’armes, quand la chaleur aurait un peu décrue. L’enfant, elle, fut laissée là où elle était, dans l’étouffante boîte de bois, jusqu’à ce que tombe la nuit. Nul ne répondit à ses appels. Nul ne vint lui porter d’eau ou de nourriture. Et puis…

Il avançait lentement dans la cour déserte, sans un bruit sous les étoiles. La nuit était claire et froide, contraste tranchant après la chaleur d’étuve du jour. Elle laisserait place au jour dans une poignée d’heures à peine, comme il en allait à Agni. Un frisson lui parcourut les épaules mais il ne se pressa pas pour autant vers les chenils. Marcher lui faisait mal. Urû avait été plus brutal que d’habitude, il était sans doute de mauvaise humeur pour une raison ou une autre. Tant pis. Ça restait l’occasion d’avoir un peu de nourriture supplémentaire et un peu d’eau pour la nuit. Il avait l’habitude d’ignorer la douleur de toute façon et la nuit était si belle… Traversant la cour, il rejoignit le Pavillon des Chiens et ses yeux se posèrent sur la boîte. D’elles-mêmes, ses jambes s’arrêtèrent. Il resta un long moment immobile à l’observer, sans mot dire. C’était étrange. Il luttait depuis presque une heure, il se concentrait pour éviter l’assaut imminent de son adversaire, la voix du maître d’armes l’avait rappelé à l’ordre et pourtant il avait trouvé le temps de l’observer, une fraction de seconde pour retenir son petit visage furieux, crasseux, effrayé alors qu’elle trébuchait au bout de sa chaîne. Personne n’était venue la chercher sans doute. Il avait entendu Joruq parler de deux jours. L’espace d’un instant, il se demanda si une enfant si jeune pouvait vraiment survivre deux jours au supplice de la boîte, puis il haussa les épaules. Les maîtres avaient parlé après tout. Leurs décisions étaient irrévocables. Courbant la tête sous cette fatalité qui rythmait sa vie depuis tant d’années, il s’approcha à pas de loup de la caisse de bois, s’accroupit à côté et toqua du doigt contre l’une des planches, doucement. Par l’un des trous percés, il chuchota :

« Ne crie pas. La nuit dans la boîte est froide mais la journée bien trop chaude pour les enfants comme toi. Ils te laisseront sortir si tu es calme. Tiens. »

Il connaissait la boîte. Il y allait lui aussi quand il n’arrivait pas à battre un adversaire. Depuis le temps, il savait que l’un des interstices avait été longuement gratté et agrandi à l’aide d’un caillou et que l’on pouvait y glisser une main. Il y fit passer la sienne après y avoir versé un peu d’eau.

« Bois vite. »
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Agni
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le Dim 23 Sep - 18:03

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J’ignore d’où me vient encore la force de me débattre comme ça. La colère me permet de continuer d’insulter cet homme vêtu d’or et d’ignorer les protestations du gros monsieur quand j’envoie du sable sur les pieds de son Maître. Je m’en fiche de ce dernier, je suis pas une esclave et je veux pas qu’il m’oblige à faire quoique ce soit. Un couinement de douleur m’échappe quand une main vient agripper mes cheveux pour me soulever du sol. Par réflexe, mes mains entravées se lèvent pour aller tenir le bras qui me tient. Je lance un regard noir au propriétaire de ce dernier. Je le hais. Je hais Joruq. Je les hais tous, tous autant qu’ils sont. La gifle que je reçois me fait taire immédiatement alors qu’elle me vrille les tympans avec un son aigu des plus désagréables. Arrêtant de gigoter dans tous les sens, sonnée, je continue de gémir de douleur au bout des bras de Joruq alors que j’entends, de loin, les hommes chercher quoi faire de moi. Difficilement, je lève les yeux vers l’homme qu’ils appellent Maître alors que celui-ci m’observe avec attention. Son regard me fait peur et je sens mon corps frémir sous son air menaçant. Un ordre tombe alors, qui n’a aucun sens pour moi. C’est quoi la boite ? C’est qui Ismaë ? Mais l’homme a déjà tourné les talons et ses instructions sont immédiatement mises en pratique.

Avant même que j’ai le temps de comprendre ce qui se passe, quelque chose est enfoncé dans ma bouche, m’empêchant de hurler à nouveau. Mes pieds retrouvent le sol stable, mais pendant peu de temps. En effet, je me vois bientôt traîner derrière Joruq sans aucune autre forme de procès. Je tente de crier derrière le bâillon, mais ma voix est étouffée et je n’arrive pas à me débattre comme je le souhaite. Il marche trop vite et les fers autour de mes poignets me font mal alors que je tente de tirer dessus. On quitte les lieux pour passer une arche, je crois. De l’autre côté, je ne vois rien, aperçois seulement quelques silhouettes au milieu de la grande cour derrière les tentures qui me cachent la vue, je croise des gens portant des plateaux, les yeux baissés et l’air abattu, mais mon regard revient désespérément se poser sur le dos immense de mon bourreau qui continue de me traîner comme un vulgaire sac. Je suis toujours nue, mais je n’ai même pas le temps de m’en préoccuper que nous arrivons dans une autre cour, plus bruyante, résonnant des bruits de fer qui s’entrechoquent et des corps tombant sur le sol. Alors que Joruq traverse la cour en me tirant derrière lui, j’observe avec inquiétude les hommes qui se battent violemment. Bientôt, nous nous arrêtons au milieu de la cour, devant une boite en bois. Hébétée je regarde cette dernière alors que le couvercle est ouvert et que la chaîne à mes entraves est retirée avant que je ne sois jetée dedans sans aucune douceur.

Un couinement de douleur m’échappe quand j’atterris dedans sur l’épaule. Je n’ai même pas le temps de me redresser que la boite est refermée sur moi avec violence, me plongeant dans une semi obscurité effrayante. D’un geste je retire le bâillon et tente d’ouvrir la boite, en vain. J’ai bien entendu le verrou par-dessus les grognements de douleur des hommes dehors, je sais que c’est inutile, mais je tente d’ouvrir quand même. Je crie, je tape contre les parois, hurle pour qu’on me laisse sortir… Je ne tiens pas plus de cinq minutes, et pourtant ça me paraît être une éternité avant que je ne m’écroule, épuisée, contre l’une des parois de bois. La chaleur devient rapidement étouffante. Recroquevillée dans un coin, je me mets à pleurer, jusqu’à ce que je n’aie même plus de larmes à laisser couler.  De temps en temps, un choc contre la boite me fait sursauter, mais bientôt je ne peux que rester inerte en me demandant si je vais mourir ici.

« Mère… »

J’ai soif… J’ai faim… Ma gorge et mon estomac me le rappellent constamment, tandis que j’essaie d’oublier les crampes qui tort mon ventre. Puis les sons à l’extérieur diminuent, le bruit se fait plus faible alors que les hommes arrêtent de se battre. Je peux les voir par l’un des trous poser leurs armes et s’éloigner. Petit à petit, les températures se font plus intenses. J’ai chaud, la transpiration s’écoule par tous les pores de ma peau, la chaleur m’écrase et j’ai le souffle court, comme si j’avais trop couru. Je me laisse tomber, allongée, sur le sol de la boite, luttant contre le sommeil avec difficulté. Mes yeux se ferment et je crois que je finis par m’endormir malgré la chaleur suffocante du désert. C’est un choc contre la boite qui me réveille et je réalise que les entraînements ont repris dehors. La bouche asséchée, je tente d’humidifier mes lèvres avec ma salive, cherche n’importe quel moyen de m’hydrater, je vais même jusqu’à tenter de lécher mes mains, mais ça ne me fait que tousser à cause des grains de sable qui s'y trouvent.

Les heures passent, mon esprit divague en même temps que la lumière décroît dehors. La chaleur diminue mais le froid de la nuit la remplace et je me mets rapidement à grelotter, les bras enveloppant mes genoux. Si l’absence de vêtements était agréable durant la journée, c’est une torture pendant la nuit. La joue posée sur mes genoux, somnolante, je sursaute quand j’entends un léger bruit contre la caisse. Si j’ai l’impression d’avoir rêvé ce son, la voix qui s’élève de l’autre côté me contredit. C’est un garçon qui parle, je peux vaguement apercevoir sa silhouette masquant les trous du côté où il se trouve. Méfiante, je ne bouge pas, restant prostrée dans mon coin, jusqu’à ce que je voie sa main passer à travers l’un des trous agrandis pour me proposer de l’eau. Je ne réfléchis pas et me jette littéralement dessus, attrapant sa main pour la maintenir pendant que j’aspire la moindre goutte d’eau qui se trouve dans sa paume, léchant même cette dernière comme un chat assoiffé. Le liquide tant rêvé s’écoule dans ma gorge, hydrate ma bouche faisant disparaître cette sensation pâteuse désagréable.

« Encore… »

Ma voix est rauque et basse à cause du manque d’eau. La main disparaît de la boite et revient quelques secondes plus tard, de nouveau remplie. Il me dit quelque chose, mais je n’y fais pas attention, trop absorbée par ce qu’il me donne. Prenant davantage mon temps, je reviens boire avec envie, me retenant presque de pleurer de joie. Quand il n’y a plus rien et que je me sens un peu mieux, je me rapproche de la paroi pour le regarder à travers le trou. Je ne le vois pas bien, mais je distingue sa peau foncée à la lumière de la lune. Son visage se tourne vers moi et je croise brièvement ses grands yeux clairs qui contrastent avec sa peau.

« Merci… »

Je reste silencieuse un instant en observant sa silhouette et lorsqu’il fait mine de s’éloigner…

« Attends ! »

La gorge encore un peu sèche, je reprends mon souffle avant de lui murmurer mon nom d’une voix encore un peu rauque.

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le Ven 28 Sep - 15:18
 
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« Pas trop. Ça aurait l’air suspect demain, sinon. »

Pourtant, il accepta de lui tendre encore une dernière fois le creux de sa main remplie d’eau. Son bras resta ferme alors qu’elle se jetait à nouveau dessus, que ses lèvres aspirait avidement le contenu de sa paume et que sa petite langue chaude et râpeuse en pourchassait la moindre goutte au creux de ses lignes de vie. Dans d’autres circonstances, il aurait pu sourire mais ce n’était pas là une situation qui prêtait à rire quand on avait grandi dans les haras de Raasfalim. Ce n’était pas amusant de voir une petite fille se comporter comme un chat assoiffé, pas plus que de voir des hommes se battre et rouler dans la poussière en grognant comme des chiens. C’était la norme, c’était la vie. Les humains étaient des animaux comme les autres ici, du bétail qui devait obéir docilement en échange d’eau et de nourriture, de leur survie. Ceux qui cessaient d’être utiles mourraient et c’était tout. La fillette ne l’avait sans doute pas encore compris. Il n’y avait qu’à voir comme elle se débattait, comme Joruq avait été obligé de la bâillonner et de la traîner méchamment jusqu’à la boîte pour parvenir à l’y fourrer. La pauvre… Il aurait voulu lui expliquer que cela ne servait à rien, qu’elle avait la chance d’être jolie et en assez bonne santé, que si elle faisait tout ce qu’on lui demandait elle serait certainement bien mieux traitée que lui, mais il manquait de temps. Il ne devait  pas à grand-chose le luxe inestimable de pouvoir sortir de sa niche durant la nuit, uniquement parce qu’il était ici depuis avant même d’avoir l’âge de comprendre le monde et que l’obéissance, les murs crayeux du haras étaient son seul foyer. Traîner trop longtemps sur le chemin du retour après avoir laissé Urû le prendre contre une galette et une coupelle d’eau, c’était risquer cette liberté, ce mot dont il avait oublié jusqu’au sens et qui n’était ici qu’une récompense de sa docilité exemplaire.

Retirant sa main lorsqu’elle eut fini, il se prépara à partir pour rejoindre le chenil quand sa petite voix éraillée le retint. Il aurait pu l’ignorer et s’en aller mais il se retourna pour une raison qui lui échappait, pour voir briller ses yeux dans l’ombre de la boîte. Ses beaux yeux vifs qui éveillèrent un souvenir dans une partie oubliée de sa mémoire, se ravivant en un éclair douloureux. Les cailloux luisants que ramassait Ila dans la rivière, qu'elle entremêlait dans les cheveux et les lanières de cuir pour en faire des colliers… Le garçon se rapprocha de la boîte, y posa la main et murmura tout bas près de l’une des fentes :

« Vipère. »

Avant de se relever et de disparaître en direction des chenils sans se retourner, silencieux comme un fantôme.

L’enfant passa encore toute la journée du lendemain dans la boîte, sous la chaleur de plus en plus accablante, les grognements et les fracas de coups de poings ou d’épée de bois. Le garçon nommé Vipère se trouvait là lui aussi mais il ne prêta pas la moindre attention à la caisse et à son occupante, tous ses sens et ses réflexes mobilisés pour éviter les attaques de ses adversaires avant de riposter, vif et souple comme l’animal dont il portait le nom. Lorsque la chaleur commença à décroître, on vint la chercher. Ce n’était pas Joruq mais un homme immense, le crâne luisant, la peau couleur charbon et les muscles huilés. Sa carrure ne l’aurait pas déparé parmi les combattants qui commençaient à se rassembler à nouveau dans la cour mais il était clair, à la finesse du pagne blanc qui lui ceignait la taille, aux sandales de cuir et aux lourds cercles dorés autour de ses biceps, qu’il ne s’agissait pas d’un chien. Silencieux, le visage inexpressif, il noua une épaisse corde autour des poignets affaiblis de l’enfant, la sortit de la boîte et la tira derrière lui. Le garçon nommé Vipère les regarda quitter la cour des chiens, puis se dépêcha de choisir son arme.

Dans les pas du colosse, la fillette découvrit pour la première fois l’ombre bienfaisante des couloirs du haras. Pendant de longues minutes, elle fut entraînée à l’intérieur des bâtiments labyrinthiques, empruntant coursives, escaliers, cloîtres et passages dérobés sans que cela ne parut avoir de logique. Pourtant, peu à peu, le décor autour d’elle changea. Les murs blanchis à la chaux s’incrustèrent de mosaïques, arborèrent par endroits tableaux et miroirs. Des plantes en pots égayaient les lieux, des voilages délicats et des paravents de bois sculptés masquaient les alcôves et les renfoncements dans les couloirs, le motif du carrelage au sol était aussi beau que coloré et les portes étaient incrustés de ferronneries élégantes. Mais surtout, les quelques personnes que put voir l’enfant n’avaient plus rien de commun avec celles qu’elle avait déjà croisées en ces lieux. Finis les dos voûtés, croulant sous le travail, les membres amaigris, les épaules creusées par les cicatrices du fouet. Ici, les hommes et les femmes étaient tous jeunes, parfumés, coiffés, très peu vêtus et tous incroyablement beaux. Peu importe la couleur de leurs peaux, de leurs cheveux, de leurs yeux, la forme ou les traits de leurs visages, chacun semblait taillé à la perfection par le plus habile des artisans. Tous jetèrent des coups d’œils curieux à la fillette, chuchotèrent parfois entre eux sur son passage mais aucun ne s’adressa à elle ni ne tenta d’arrêter la marche du colosse, devant lequel la plupart baissaient les yeux et s’écartaient.

Il l’emmena dans un bureau frais qui sentait la citronnelle et le jasmin, en partie occupé par une cage remplis d’une multitude de canaris multicolores qui pépiaient joyeusement, et où se trouvait une femme fort occupée à recopier dans un registre relié les inscriptions de plusieurs tablettes d’argile empilées à côté d’elle. Quand ils entrèrent, elle cessa son travail et se leva pour contourner son bureau. Le colosse poussa la petite en avant puis s’inclina vers la femme. Celle-ci approchait la cinquantaine et, si l’âge avait alourdie sa silhouette et ses paupières fardées, elle portait encore les restes de ce qui avait été une très grande beauté. Ses mains couvertes de bijoux cliquetèrent quand elle s’approcha.


« Alors c’est ça qui donne du fil à retordre à Reshgrim ? Voyons un peu ce que nous avons là... »

Elle posa un regard critique sur la silhouette nue de l’enfant, sa peau abîmée et desséchée par deux jours dans la boîte, ses cheveux hirsutes et emmêlés. Pourtant, elle finit par hocher la tête.

« Tu es jolie, pour sûr. Le Maître a l’œil pour ce genre de choses et tu feras un beau bourgeon avec un peu de travail. Mais les filles trop rétives ne plaisent qu’aux pervers qui aiment les dresser tout seul. Tu ferais mieux de vite corriger ton comportement si tu ne veux pas finir au service de l’un d’eux. Arroyo ! »

Une dizaine de secondes après que la matrone eut appelé en frappant dans ses mains, un voile cousu de pierreries s’écarta devant un passage vers une autre pièce invisible jusque là et une jeune fille apparut, qui n’avait de jeune fille que le nom. Fée aurait été plus exact. Elle se glissa dans la pièce avec une grâce telle que ses pieds ne donnaient pas l’impression de toucher le sol. Chaque mouvement de son corps gracile, aux courbes rondes et douces et aux membres fins, créaient l’illusion d’une danse, d’un ruban d’eau blanche serpentant comme un miracle sur la peau dorée du désert. Ses lourds cheveux sombres étaient savamment nattés et parfumés, quelques bijoux de nacre paraît ses bras, ses poignets et ses chevilles mais, hormis un étrange et lourde ceinture de métal ouvragé qui emprisonnait son entrejambe et une rivière de perle retombant sur sa poitrine, elle était nue. Elle pouvait avoir quinze ou seize ans mais la pureté de son visage à la peau sombre et le maquillage autour de ses grands yeux de chat, sur sa bouche pulpeuse comme un fruit, lui en donnait plus, ou moins, brouillait son âge comme seule sait le faire la beauté. La jeune fille prénommée Arroyo vint s’incliner à son tour devant la matrone et celle-ci lui désigna d’un geste l’enfant.

« Tu t’occuperas d’elle. Conduis-la aux dortoirs. »

Pendant ce temps, le colosse avait dénoué la corde autour des poignets de la petite et la jeune fille lui prit délicatement la main (sa peau était aussi douce que celle d’une pêche mure) pour l’emmener avec elle, là où elle était venue. Sitôt hors de vue, elle adressa à l’enfant un sourire d’une douceur confondante.

« N’aie pas peur. Plus personne ne te fera de mal si tu te tiens tranquille. Nous sommes bien traitées ici, tu sais ? »

Elle l’entraîna quelques instants jusqu’à une sorte de salle commune garnie de poufs, de coussins, de tapis épais, de tables couvertes de fruits, de plantes et d’oiseaux, où se trouvaient d’autres jeunes gens oisifs et nus à la beauté confondante. Certains jouaient de la musique, quelques uns dansaient, mais la plupart étaient occupés à boire du thé, à ne rien faire et à discuter. Peu prêtèrent attention à la nouvelle venue et Arroyo l’entraîna  vers une pièce attenante, carrelée de bleue, où se trouvait un baquet d’eau fraîche et une commode couverte de savons, d’huiles, de crèmes et de parfums.

« Il faut commencer par te laver. Tu es sale à faire fuir un djinn ! »

Son rire ressemblait à une cascade au milieu des pierres.
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« Vipère. »

Vipère ? Mais c’est pas un prénom ça, si ? A travers le trou, je le regarde s’éloigner de la boite et disparaître de ma vue dans l’obscurité des bâtiments. Un frisson me parcourt le corps et je retourne me blottir dans un coin en tremblant de froid. La nuit n’est pas reposante. Il fait trop froid pour que je parvienne à m’endormir correctement et la boite n’est clairement pas assez confortable pour trouver une bonne position. C’est seulement quand le jour se lève doucement, juste avant que les lieux s’éveillent, que je parviens à m’endormir un peu. C’est un brusque choc contre ma prison qui me sort du sommeil. Hébétée, il me faut quelques secondes pour me rappeler de l’endroit où je suis et ce qui s’y passe. L’air frais de la nuit a disparu et la chaleur a commencé à prendre sa place sans aucune pitié. La bouche pâteuse, je me redresse pour jeter un œil dehors. Les hommes ont recommencé à se battre comme la veille, je peux les apercevoir se frapper, tomber, grogner… Mais mon regard est attiré par l’un d’eux en particulier. Je n’en suis pas totalement sûre mais je crois que c’est le garçon qui est venu me voir pour me donner de l’eau. Je peux reconnaître sa peau foncée et je grimace quand je le vois tomber, battu par son adversaire, avant de se relever pour reprendre le combat.

Le reste de la journée me laisse amorphe. La chaleur, le manque d’eau et la faim ont raison de moi et je reste allongée sur le sol. Mon doigt dessine distraitement dans la poussière jusqu’à ce que même bouger légèrement la main me soit trop dur. Ma gorge me brûle à cause du manque d’eau et ma peau me tire, déshydratée. Le temps s’étire sans que je n’aie vraiment conscience de lui. Les bruits à l’extérieur cessent et les températures grimpent au plus haut. Mes pensées dérivent doucement vers mes parents et mes frères. Je veux qu’ils viennent me chercher. Je veux rentrer à la maison… Les larmes me montent aux yeux et s’écoulent le long de mes joues avant de tomber sur le sol, évaporées avant même de l’atteindre. Je ne réalise pas tout de suite que le couvercle s’ouvre au-dessus de ma tête. Il faut que la silhouette d’un homme se penche sur moi pour me faire réagir. D’abord apeurée, je me redresse pour me blottir dans un coin, mais il attrape mes bras cerclés de fers pour y nouer une corde avant de me hisser hors de la boite sans aucune difficulté. Debout, je titube le temps de retrouver mon équilibre et que mes yeux s’habituent de nouveau à la lumière. Ces derniers papillonnent un instant et se posent sur le groupe de combattants un peu plus loin avant qu’un coup sec sur la corde ne me fasse réagir.

L’homme est immense et pourrait presque donner l’impression de faire deux fois ma taille. Il ne m’adresse pas un regard et se met à marcher, me forçant à le suivre. Contrairement à la veille, le peu de forces que j’avais a complètement disparu. Je suis fatiguée, j’ai faim, soif, et tiens à peine sur mes jambes. Alors je n’ai pas le courage de me débattre et le suis en silence, vacillant sur mes pieds par moment et trébuchant. Quand je tombe, l’homme s’arrête, attend que je me relève et reprend sa marche. On quitte rapidement la chaleur de l’extérieur pour trouver la fraîcheur des bâtiments, à mon grand soulagement. L’homme marche vite, pour moi, et je n’arrive pas à regarder avec attention autour de moi sans manquer de tomber à chaque fois. Mais bientôt, l’atmosphère change, les lieux se font plus colorés et les couleurs attirent mon regard en plus des gens qui se trouvent là. Ils sont propres, bien habillés – même si légèrement – coiffés et parfois maquillés. Je me sens soudain rougir sous la honte quand on passe brièvement devant un miroir. La fatigue m’a fait oublier que je suis entièrement nue, sale et probablement malodorante. Je baisse les yeux, couverte de honte et continue de marcher, trottinant derrière mon guide.

Finalement, l’homme s’arrête devant un bureau avant de m’y faire rentrer. Une douce odeur me rappelant la maison me prend au nez et ma gorge se serre. Mon attention se dirige immédiatement vers une grande cage remplie de canaris de toutes les couleurs avant qu’un mouvement ne me fasse tourner la tête vers une femme, plus âgée que les autres gens que j’ai pu voir et qui s’approche de moi. Je lève la tête, plonge mon regard dans le sien sans rien dire quand elle prend la parole. Je ne comprends rien à ce qu’elle dit. Qu’est-ce que c’est un bourgeon ? Pourquoi parle-t-elle de pervers ?  Je n’aime pas sa façon de me regarder, elle ressemble trop à celle du gros monsieur d’hier et de celui qu’ils appellent Maître. Je n’aime pas cette femme et mes yeux doivent le lui dire sans problème. Elle termine sa diatribe en frappant dans ses mains et appelant un prénom. Quelques secondes après, une adolescente apparaît dans la pièce, venant de derrière un fin voile. Elle est jolie et presque tout aussi nue que moi. Pendant que j’observe la nouvelle venue, légèrement bouche bée, l’homme détache mes poignets et ce n’est que lorsque le poids des fers disparaît que je le réalise vraiment. Je viens me masser la peau rougie et un peu irritée avant qu’une main douce ne se glisse dans la mienne. Sans trop savoir pourquoi, je la suis sans rien dire. Mes yeux se posent sur le dos de la jeune fille, sur ses cheveux tressés qui tombent entre ses omoplates, sur sa peau brune qui semble briller au simple changement de lumière. Lorsqu’elle se tourne vers moi pour me parler, sa voix s’écoule de sa bouche dans une mélodie envoûtante et je me contente de détourner les yeux en silence. Elle me fait traverser une énième pièce remplie de coussins, de poufs et de tapis, où plusieurs personnes se prélassent, s’occupent et discutent. Je leur lance à peine un regard et nous quittons l’endroit aussi rapidement.

La pièce suivante m’intéresse beaucoup plus vite. Une bassine d’eau attire mon regard et ma soif se rappelle à moi immédiatement. Mon corps réagit tout seul et je me jette dessus pour plonger mes mains dedans et boire.

« Arrête, c’est l’eau pour te laver ! Attends. »

Elle me tire en arrière pour m’en empêcher et je la regarde attraper une cruche pour remplir un verre qu’elle me tend. Assoiffée, je le bois entièrement avant de le lui tendre de nouveau.

« D’accord, mais seulement un. L’eau est précieuse ici. »

Encore une fois, je reste silencieuse et me contente de boire le second verre qu’elle me sert. L’eau s’écoule dans ma gorge, remplit ma bouche et me fait du bien. Je croise le regard de la jeune fille, Arroyo, qui me sourit. Je rougis de honte et elle repose la cruche et le verre sur le petit meuble avant de m’entraîner vers la bassine.

« Viens, je vais faire disparaître cette couche de poussière. »

Après un instant d’hésitation, j’obtempère et m’approche. J’ignore si c’est son sourire réconfortant et doux ou l’idée de me sentir propre, mais je la laisse faire lorsqu’elle trempe un chiffon dans l’eau pour commencer à me nettoyer. Ses gestes sont doux mais efficaces. Il lui faut un moment pour parvenir à faire partir toute la saleté et l’eau de la bassine se retrouve rapidement noire. Alors elle va la changer et revient avec de l’eau propre pour me laver les cheveux avec attention. Le plus dur du travail est de les démêler et je gémis de douleur à chaque nœud retiré. Une fois terminé, elle me vide la bassine sur la tête et je me frotte le visage avec soulagement, me sentant de nouveau moi-même. Un fin sourire apparaît même sur mon visage.

« Tu es bien plus jolie quand tu souris ! »

Ce qui n’a que pour effet de le faire disparaître. Mais Arroyo ne fait pas de commentaire et termine de s’occuper de moi en souriant. De l’huile est passée sur ma peau, notamment au niveau de mes poignets abîmés, puis elle s’éclipse quelques secondes et revient avec des vêtements, ou du moins ce qui y ressemble. Un sarouel au tissu fin presque transparent et un ruban pour entouré ma poitrine. Ça reste léger, mais je me sens tout de suite beaucoup mieux, moins vulnérable.

« Et voilà, tu as plus fière allure Sable. »
« Je ne m’appelle pas Sable. »


Elle incline la tête en me regardant alors que je répète mon prénom, le vrai, celui que mes parents m’ont donné. Encore une fois, elle ne répond rien et nous quittons la pièce pour retourner dans celle d’avant où divers mets ont pris place sur les tables. Tout le monde semble s’être installé autour et se serre avec appétit. Intimidée, je reste en retrait mais Arroyo m’entraîne pour que je mange. Je suis affamée et la simple vue de tous ces plats fait gargouiller mon ventre, mais je n’ose pas me servir. Ma bienfaitrice finit par me tendre un quartier d’orange. Mon regard passe de ce dernier à ses yeux et je finis par le prendre timidement pour le manger. Après ça, on peut difficilement m’arrêter et je mange tout ce que je peux manger avec grand appétit, m’attirant quelques regards courroucés ou amusés auxquels je ne fais pas attention. Le repas terminé, je tombe littéralement de sommeil et Arroyo m’a à peine installée à ses côtés que je m’endors immédiatement.

***

3ème jour de Ruwa de l'an 988

« Sable, attends ! »

Mais je n’écoute pas la voix d’Arroyo. Premièrement parce que je ne m’appelle toujours pas Sable et deuxièmement parce que je ne veux pas attendre. A peine réveillée, après une longue nuit de sommeil qui m’a permis de retrouver le plus gros de mes forces, et nourrie, je me suis mise en quête de trouver un endroit par où quitter ce lieu, n’écoutant pas les demandes de la jeune femme. Bien au contraire. Néanmoins, chaque porte où je me rends est gardée par un homme grand et musclé qui me regarde avec mise en garde. Comprenant rapidement qu’aucune de ces portes n’est libre, je décide de m’y prendre autrement et je fonce dans le tas. J’ai trois grands frères et j’ai appris à les éviter. Le garde tente de m’attraper, je lui jette le contenu d’un flacon de parfum, que j’ai piqué dans la salle d’eau, à la figure et je parviens à l’éviter en me faufilant sous ses jambes grâce à ma petite taille. Néanmoins, il m’attrape par le bras quand je me relève en grognant, furieux. Je lui mords la main, il jure et me lâche enfin avant que je ne parte en courant dans les couloirs du bâtiment pour trouver la sortie…
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Ishüen

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le Jeu 4 Oct - 22:10
 
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« Sable ! Sable, où es-tu ? »

Arroyo trottinait dans les couloirs aussi vite que le lui permettait sa ceinture de chasteté, paniquée. Où pouvait-elle être ? Pas bien loin, assurément. Elle était encore trop faible pour courir longtemps et elle n’arriverait jamais à s’extirper du dédale du pavillon. Mais il était impératif qu’elle la retrouve la première et qu’elle la ramène dans la salle commune avant l’inspection d’Ismaë. Si elles n’étaient pas prêtes toutes les deux à son arrivée, ou si on l’informait de ce qui venait de se passer, les choses iraient très mal. La jeune esclave gémit de désespoir en parcourant alcôves, passages dérobées, volées de marches et couloirs sinueux. Quand on lui avait annoncé qu’elle aurait son propre bourgeon, elle s’était retenue de sauter de joie. Avoir un apprenti, c’est-à-dire être capable de former quelqu’un à l’art du Pavilon du Lys, cela signifiait que l’on devenait une fleur à part entière, que l’on avait réussi la première partie de son instruction. Elle était heureuse en voyant la petite Sable la veille, crasseuse comme un chaton de gouttière mais tellement mignonne. Hélas, avoir un bourgeon signifiait aussi en être responsable et, si le sien s’était enfui, elle en serait coupable aux yeux d’Ismaë.

Arroyo repoussa une tapisserie, déboucha dans un couloir et un petit paquet lancé à pleine vitesse la percuta, manquant de lui faire perdre l’équilibre. Étouffant un cri de surprise, elle rattrapa juste à temps Sable, car c’était bien elle, et poussa une exclamation de soulagement.

« Enfin te voilà ! Mais pourquoi t’es-tu enfuie comme ça ? Dépêche-toi, il faut revenir à la salle commune avant qu’on informe Ismaë de ton escapade. »

Mais l’enfant refusa, se débattit avec des petits cris furieux. Arroyo n’avait pas assez de force pour l’entraîner vers le passage d’où elle venait et elle ne put que supplier, désespérée :

« Arrête, arrête ! Ils vont nous punir s’ils nous trouvent ici ! S’il te plaît, viens... »

Trop tard. Avec horreur, elle vit soudain la haute silhouette de Montagne repousser la même tapisserie qu’elle, sa peau huilée semblant absorber la lumière, et saisir sans pitié le poignet de Sable. Arroyo la relâcha aussitôt, recula d’un pas et baissa la tête, se tordant les mains. La fillette se débattait toujours, essayant même de lui donner des coups, et l’esclave mourrait d’envie de se jeter sur elle et de lui crier de s’arrêter avant qu’on ne les punisse plus sévèrement encore mais elle devait rester muette et docile devant le chef des eunuques du Pavillon. Elle laissa échapper un petit son terrifié quand il les gifla l’une après l’autre mais ne bougea pas avant qu’il ne lui fasse signe pour les conduire vers le bureau d’Ismaë, les larmes aux yeux.

26e jour de Ruwa 988.

« Moi, Ishüen ben Iphraïm ben Yassouan, Seigneur des Chevaux de la Guilde des Princes Marchands, viens à toi, Seylim bin Shil bin Naash, et te prends pour épouse.
Je te promets d’être l’eau dans le désert, l’abri dans la tempête et l’astre dans la nuit.
Je te promets de chérir ton nom et de te faire honneur.
Je te promets de marcher à tes côtés jusqu’à ce que la longue nuit m’emporte.
J’en fais le serment devant les dieux et que les dieux en soient témoins. »


~~~

« As-tu peur ? »
« Non... »
« C’est vrai que tu le caches très bien. Mais ne crains rien. Viens... »


38e jour de Ruwa 988.

La nuit était tombée sur le haras et sa chape glacée plongeait les Pavillons et les baraquements dans le silence. L’air froid mordait sa peau abîmée par la chaleur du jour et la poussière de l’entraînement mais Vipère ne grelottait même pas. Ses pieds ne faisaient aucun bruit alors qu’il traversait les différentes cours dans l’ombre des murs. Il ne devait pas se faire repérer. On le laissait aller presque à sa guise quand venait le soir mais ce qu’il faisait là, ça pouvait lui valoir le fouet et l’isolement pendant des jours. À dire vrai, il ne savait pas pourquoi il agissait ainsi. C’était complètement contre nature pour un esclave aussi soumis que lui. Mais chaque fois qu’il songeait à faire demi-tour, il revoyait les yeux de la petite fille dans la boîte, les pierres de rivières luisantes et la voix d’Ila, et il poursuivait son chemin en ignorant le tambour de son cœur contre ses côtes.

Il avait su qu’elle avait été conduite à l’isolement dans le Pavillon du Lys, deux fois déjà, parce qu’elle était indocile. Il s’était demandé pourquoi elle s’acharnait autant. Elle avait la chance d’être un bourgeon parmi les fleurs, mieux traitée que n’importe quel autre esclave. Elle était nourrie, elle avait de l’eau et tout le confort dont on pouvait rêver sans avoir rien d’autre à faire que de cultiver sa beauté et être assidue dans l’art du plaisir. Rien de commun avec lui qui devait chaque jour lutter âprement pour sa nourriture et qui n’avait su où elle se trouvait qu’en ouvrant la bouche aux ardeurs d’Urû, qui avait décidément un faible pour les adolescents musclés. Non, il ne comprenait pas son acharnement à la révolte. C’était peut-être pour cela qu’elle le fascinait autant, qu’il ne pouvait l’empêcher de graviter à la lisière de son esprit docile.

Sans un bruit, usant de passages qu’il connaissait depuis son enfance passée à explorer le haras, il parvint jusqu’aux cellules d’isolement du Pavillon du Lys. Désormais, s’il se faisait surprendre, c’était la mort. À part le Maître et les fleurs mâles, aucun homme non castré ne pouvait pénétrer dans ce lieu. Être découvert lui vaudrait la correction immédiate de cette entorse à la tradition : on lui trancherait les testicules et on le laisserait se vider de son sang sur le sol. Et Vipère ne ferait bien entendu pas un seul geste pour se débattre. Heureusement, il ne croisa personne et il arriva jusqu’à sa cellule. Il l’entendait pleurer doucement à l’intérieur. Cela lui fit mal au cœur alors qu’il avait appris depuis longtemps à rester insensible aux cris, aux sanglots, aux supplications. S’agenouillant, il souleva lentement la petite trappe métallique qui servait à faire passer les gamelles à travers la lourde porte de bois aussi épaisse que son poignet.

« Ne fais pas de bruit. Si on me trouve ici, on me tue. »

Sa propre voix n’était qu’un murmure. La cellule était aussi étriquée qu’un placard, il ne doutait donc pas qu’elle l’ait vu et entendu. Sans un bruit, il glissa sa main fermée dans la fente et l’ouvrit, paume vers le haut. Une petite figurine de terre et de paille tressée s’y trouvait. Elle avait grossièrement la forme d’un chat, ou peut-être d’un chien, voire même d’un mouton, impossible de trancher.

« C’est pour toi. Je ne sais rien faire d’autre. »

Et il était éminemment stupide de risquer sa vie pour le lui apporter ici mais il en avait eu envie. Il avait désiré lui donner une de ses figurines malhabiles alors qu’il n’avait plus de volonté propre depuis des années. Il attendit qu’elle prenne son cadeau, voulut retirer sa main mais sentit la sienne la saisir en tremblant. Après un instant d’hésitation, il la laissa faire quelques secondes.

« Obéis à ce qu’ils te demandent. Les maîtres récompensent toujours les efforts, tout sera bien plus facile pour toi. »

Ce furent les derniers mots qu’il lui adressa avant de fuir en silence par là où il était arrivé, avalé par l’ombre et l’humidité comme un rêve dans la nuit noire.
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