Agni
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Iriel

Agni
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le Dim 16 Sep - 0:48

L’état du maître se faisait toujours plus préoccupant chaque jour passant. S’il n’avait rien perdu de sa force de volonté et de sa fantaisiste créativité, la pudeur du Seigneur de la Soie le contraignait de plus en plus à la réclusion. Silencieusement, Hanan Ben Berel laissait le temps écrire l’ultime chapitre de son existence. S’il aurait pu en avoir conscience, il n’était que trop fier, bien trop fier, pour avouer sa faiblesse à ceux qui l’entouraient, de près ou de loin. Ni les autres Princes Marchands, ni les riches commanditaires, ni les artisans de ses propres ateliers n’avaient jamais eu vent de l’infection contractée par le maître. Les petites mains qui tressaient et travaillaient la soie ou le chanvre n’avaient que faire des problèmes du prince. Celui-là ou un autre, qu’est-ce que cela pourrait bien changer à leur existence ? Les bourgeois et les nobles désireux de se vêtir de certains des plus beaux atours de Seele se satisfaisaient très bien de cette situation et de l’envoi d’une belle jeune femme en guise de négociations. Il n’y avait que les membres de la guilde qui s’intéressaient avec plus d’attention à la disparition progressive de leur pair. Car l’effacement du Seigneur de la Soie ne pouvait que les interroger sur la capacité de ce marché à rester profitable et du glissement de pouvoir que la perte de vitesse de leur confrère pouvait avoir sur le propre activité. C’en était, pour certains, l’équilibre toute entier de la guilde qui était menacé. Et qui était cette femme, vulgaire esclave, qui prétendait veiller aux affaires de son maître ? L’un des Princes Marchands aurait bien une réponse à cette interrogation mais là n’était pas la principale source d’inquiétude. Certes, l’idée même qu’une personne dépouillée de toute essence, ayant perdu jusqu’à sa citoyenneté, son humanité, pouvait rebuter certains qui imaginait la catastrophe que pouvait représenter cette émissaire en terme d’image. Mais le problème premier était la puissance que pouvait dégager le Seigneur de la Soie. Où était donc passée l’omnipotence des Princes Marchands si c’était pour déléguer la gestion d’un marché aussi nécessaire que vital à une vagabonde qui a d’orpheline jusqu’à son nom ? Il se murmurait l’éventualité de pousser le vieil homme vers la sortie avant que sa faiblesse ne devienne plus apparente et que son état ne suscite les vocations malvenues de petits propriétaires aux dents acérées. Le marché du textile représentait une source d’investissement non négligeable et il était hors de question de laisser tout un pan de leur puissance ainsi en friche. Il leur faudrait des explications. Ils exigeraient de leur associé une justification à la hauteur de leurs attentes. Cela étant, il était indéniable que, pour l’heure, les affaires de la soie avaient repris au-delà de leurs espérances. Les étales d’Agni s’étaient regarnies de la soie locale et, même au dehors des frontières désertiques de la contrée du feu, il semblait que les commandes allaient bon train. A tel point que l’ouverture d’un atelier avait été annoncée au sein même de la cité d’Ébène. Certes, il n’était pas question du travail de la soie en ces lieux, et cela représentait un investissement moins prestigieux que leurs espérances, mais la crise qu’avait semblé traverser Hanan Ben Berel semblait derrière lui.
Mais de toutes les ressources, de tous les investissements, il n’en est de plus précieux que le travailleur, soumis, obéissant, dévoué et scrupuleux. Car nulle forge, nul verger, nulle étale aussi garnie soit-elle ne peut fonctionner sans la petite main de rigueur.

C’est dans ce contexte ombrageux qu’Iriel fut envoyée à la rencontre du Seigneur des Chevaux. L’esclave fut pourvue de l’habituelle lettre de marque que lui confiait son maître, attestant de sa légitimité à représenter le Seigneur de la Soie ainsi que d’un coffret renfermant une djellaba adressée à son partenaire commercial. Un cadeau comme il est de coutume au sein de la puissante guilde marchande pour appuyer une demande.
Mais plus qu’une simple visite commerciale tenant comme enjeu le sort d’une poignée d’esclaves capables de s’affairer à la maintenance d’une chaîne de tissage, il était primordial de rassurer la guilde des Princes Marchands sur sa capacité à poursuivre la bonne gestion de ses affaires.

Ainsi la caravane s’élança dans la mer de sable en direction du haras de Raasfalim. Un magnifique dromadaire fut apprêté et paré des drapés habituellement réservé à la monture du maître lors de ses voyages de prestige. La selle était rehaussée de coussins tressés de vert et de bleu tandis que de longues franges aux reflets dorés venaient camoufler un harnais pourtant perlé de pierreries somptueuses. La bête blatère une fois l’esclave postée sur sa vigie de chair et d’os. Les jambes pendantes sur le flanc droit de l’animal dans une posture impériale, une main empoignant solidement l’arrière de la selle tandis qu’Iriel donnait de l’autre main un coup sec sur la bride de l’animal qui se redressa. Le présent prévu pour son hôte fermement harnaché, la bête s’élança au milieu des mille-et-une ondées de sable que faisait s’abattre le désert capricieux. A ses côtés, comme toujours, se trouvait Dubio et les quelques hommes qui formaient son escorte.

- Ca va faire plaisir de revoir le père Ben Iphraïm, depuis le temps !

Comme à son habitude, le fidèle chien de garde du Seigneur de la Soie s’enjouait déjà du voyage à venir. Son sourire communicatif dépassait allégrement du turban qui dissimulait la majeure partie de son crâne et dont les deux petits yeux, toujours plus plissés par le sable virevoltant, dépassaient.

- Tu l’apprécies tant que ça ? Lui répondit Iriel, curieuse.

- Bah ! C’est lui qui a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui ! Lui, ou ses dresseurs parce que bon… l’était encore gamin à l’époque, songea Dubio dont la nostalgie n’était nullement dissimulée. C’est vrai qu’en ce temps là, c’était juste un marmot ridicule comme tous les autres… Continua-t-il, plongeant dans une réflexion qui lui était toute particulière.

Iriel ne répondit pas, ne s’engageant plus en avant dans cette discussion qui lui apparaissait déjà comme déplaisante et source de souvenirs peu glorieux de son passé aux haras de Raasfalim.

- Et puis, tu sais, le Pavillon des Chiens, c’est pas si terrible que ça ! Franchement… ceux qui disent le contraire se retrouvent en deux catégories : les mauviettes et ceux qui ne savent pas se battre. Ahah ! J’me demande ce qu’il est advenu de ce con de Reshgrim…

- Silence ! L’interrompit la jeune femme dont les limites venaient tout juste d’être atteintes.

- Faudrait que j’demande au père Ishüen à qui a été vendu Sérieux. Il était sympa, mais pas rigoleur pour un sou, le con ! Poursuivit Dubio qui ne semblait pas avoir pris en compte la remarque d’Iriel et poursuivait son monologue en l’accompagnant de grands gestes pour appuyer ses propos.

La muse donna un petit coup de talon sur les flancs de son dromadaire pour lui faire accélérer l’allure et dépasser le cavalier qui semblait s’emporter dans le flot des souvenirs jaillissant à la surface en un torrent de parole inarrêtable.
La traversée dura trois jours.
Trois jours durant lesquels les voyageurs affrontèrent les affres du désert et son lot de désagréments. Trois jours durant lesquels il fallu soutenir la chaleur harassante d’un soleil de plomb ainsi qu’un fort vent d’est qui chavirait avec lui le sable brûlant qui s’immisçait dans chaque interstice et dans chaque pli de tissu. Ce sable dont les vagues ne cessent pas même une fois la nuit tombée et irrite les yeux à vous faire pleurer. La saison d’Eira est propice aux alizée chahuteuses. Conditions qui avaient largement contribué à saper la volonté d’Hanan à quitter ses terres.
Trois jours. Et trois nuits aussi fraîches que les mers de Ruwa. Trois nuits à la morsure gelée qui surprend les aventuriers les moins expérimentés mais dont les voyageurs avertis se méfient avec autant de craintes que les longues journées accablantes.

Finalement, la petite troupe arriva en vue de l’oasis. Les murs se détachèrent progressivement des dunes de sable qui les camouflaient et leur révélèrent toute leur majesté, fort solitaire, île rescapée perdue au milieu des milliers de grains de sable qui y menaient leurs assauts quotidiens. Le dromadaire berça l’arrivée d’Iriel au milieu de la pierre chargée de souvenirs.
Par là, songeait-elle, se trouve le Pavillon des Lys. Ah ! En voici la toiture…
Une épaisse arche se dressait, barrée d’une poignée d’hommes armés de lance. A l’approche des voyageurs, ceux-ci se mirent au garde-à-vous.

- Qui s’avance au devant du Seigneur des Chevaux ? Demanda l’un d’eux en s’avançant d’un pas.

Trônant en altitude, la jeune esclave considéra l’individu de son regard impérial. Le vent et le sable n’avaient en rien esquinté sa djellaba, toujours intacte et dont le sable ne faisait que miroiter plus encore les reflets d’azur et d’indigo de la soie.

- Annonce à ton maître l’envoyée du Seigneur de la Soie.

Ishüen… Seigneur des Hommes et des Femmes d’Agni et d’ailleurs. Maître de tant de destinées. Cela ferait bientôt huit ans qu’elle ne l’avait revu. L’assurance qu’elle avait porté tout le voyage durant s’étiolait à mesure qu’elle l’imaginait, drapé de ses habituelles couleurs de pourpre et d’or, habillé de mille joyaux. Elle commençait à redouter sa présence et son aura impérieuse et toute puissante, cette auréole majestueuse qui lui semblait ne jamais pouvoir quitter son être. Elle serra la lettre de marque plus fort encore, se rattachant aux bribes de légitimité qu’elle parvenait à se trouver pour soutenir le regard du maître des lieux. Les portes s’ouvrirent et le dromadaire s’avança plus en avant dans le caravansérail.

Spoiler:
En espérant que ce lancement plaise au maître. Et en priant que ce cycle nous accorde la levée de la malédiction.
Let's go !
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Ishüen

Seigneur des Chevaux
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le Ven 21 Sep - 0:01
 
Cycles croisés


Beaucoup de Princes Marchands sont des êtres fantasques, comme le sont souvent les hommes et les femmes de pouvoir. Nombreux ont étés ceux, à mesure que la Guilde gagnait en puissance et en richesse, à manifester ces dernières par des actes étranges, capricieux ou excentriques, défiant complaisamment le monde dans des gestes emprunts de vanité. Ils ne peuvent être salués et honorés comme le sont les souverains et les chefs car ils ne sont, somme toute, que des hommes du peuple, soumis comme eux à la volonté de leurs dirigeants. Alors, puisque dans les faits nul n’ignore leur réelle et considérable influence, ils courbent humblement la tête tout en se parant de tout ce qui est l’apanage des puissants, car si l’or n’est pas le trône, il en est sans conteste la matière. Les Princes Marchands, les maîtres du commerce, ce sang fluctuant qui coule dans les veines d’Agni plus sûrement que l’eau et la maintient en vie, le savent et aiment à le rappeler, chacun à leur façon. Tifana bin Yukraïn, septième Dame des Chevaux, ne se déplaçait jamais sans deux panthères de compagnie, débusquées toutes jeunes dans la lointaine jungle au-delà de Vaata, et les a faites inhumer avec elle dans son tombeau. Tahar ben Gerud, neuvième Seigneur de la Porte a dépensé des fortunes pour équiper sa demeure de tant et tant de fontaines qu’elle était surnommée la petite Saphir par les habitants du bourg. Akunbek ben Mahatbek, cinquième Seigneur des Palmeraies, était célèbre pour ses colères phénoménales et, une année de récolte particulièrement mauvaise, fit fouetter à sang tous les esclaves de sa maison. Pourquoi ? Parce qu’il le pouvait, tout simplement. Et même si tous ses pairs s’accordèrent à dire que cela manquait grossièrement de raffinement, ils ne firent aucun commentaire. Les choses sont différentes aujourd’hui.

Aux yeux d’Ishüen, Hanan ben Berel a toujours été davantage taillé pour la vie d’artiste que pour celle de Prince Marchand et sa plus grande chance dans l'existence est d’être né héritier du seul de la Guilde pouvant se permettre d’allier les deux. Il est normal pour un artiste d’avoir des caprices et des lubies saugrenues pour le commun des mortels. Un simple coup d’œil sur sa belle-sœur Sanila suffit à l’en assurer. Par conséquent, un créateur de mode tel que le Seigneur de la Soie, chargé d’habiller les puissants et de dicter l’air du temps, se doit de planer au-dessus des pensées triviales de la plèbe ou purement lucratives de ses confrères. Cela fait partie intégrante de son rôle et Hanan a toujours réussi sur ce plan là au moins, même pendant ses années de vaches maigres. Pourtant c’est aujourd’hui, alors qu’il commence enfin à relever son commerce, qu’il se permet ce qui ressemblerait presque à un faux pas. Ishüen y songeait en lisant la missive annonçant la visite de sa porte-parole, arrivée quelques jours plus tôt par un coursier. Faire d’une esclave une de ses émissaires officielles, pourquoi pas. Après tout, le fait n’est pas si rare et, un esclave bien dressé étant par bien des aspects plus fiable qu’un serviteur, nombreux sont ceux qui parviennent à atteindre des positions officieuses, parfois officielles, extrêmement élevés malgré leurs rangs. Non, ce n’est pas l’esclave messagère qui pose problème, encore qu’il aurait été dans son droit en prenant cela pour un affront. C’est le fait que l’esclave en question ait tendance à remplacer ses héritiers officiels et à seconder le vieil homme à leur place. Cela, c’est du jamais vu dans l’histoire de la Guilde et nombreux sont les Princes à tiquer sous ce qui semble être l’excentricité de trop.

Malgré tout, le Seigneur des Chevaux fait ouvrir ses portes à l’émissaire lorsqu’elle est annoncée. Il l’attend dans son bureau personnel, dans l’aile ouest de sa demeure. À cet heure de la journée, la lumière filtre par les délicats motifs ajourant les volets de bois, diffractée de façon à perdre de son agressivité. La pièce est décorée avec sobriété et élégante de quelques tapis, de mosaïques discrètes incrustées dans les murs, de lampes à huile pour l’heure éteintes disposées autour du bureau qui trône à une extrémité. Ishüen y est assis, occupé à répondre à une lettre pendant que ses serviteurs conduisent l’envoyée d’Hanan jusqu’à lui à travers les couloirs aux murs blancs après que sa monture ait été laissée au caravansérail. Il aurait pu la recevoir dans les jardins ou dans l’un des salons fastueux de sa demeure, revêtu avec tout son faste. Mais il n’a pas à se soucier d’impressionner une esclave, ni à quitter ses affaires pour elle. Revêtu d’un sarouel blanc, d’une djellaba dorée et brodée d’argent, d’un turban qui ne cache pas entièrement ses cheveux tressés, il signifie clairement que, si officielle que soit la rencontre, sa hiérarchisation ne fait aucun doute. Cependant, même s’il prend son temps pour se faire, son regard n’a rien de méprisant lorsqu’il le pose sur elle après qu’elle soit entrée dans la pièce. Il ne s’y reflète qu’une acuité froide et une certaine forme de curiosité. Un homme solide entre sa suite, précédant les deux gardes qui referment derrière eux la porte de la pièce. Ishüen considère un instant la petite esclave puis s’adresse à elle le premier, comme le veut l’étiquette lorsque l’on a affaire à un inférieur.

« Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel. »

Iriel. C’est bien cela. Il a parcouru ses registres et y a retrouvé son nom quand il a appris qu’elle devait lui rendre visite au nom de son seigneur mais il se souvient d’elle à présent qu’il l’a sous les yeux. Une vaatane aux cheveux sombres et à la peau de lait, délicate comme un lys, docile comme les branches du saule. Alors qu’il détaille la pureté des traits de son visage, ses yeux de pierre précieuse frangés de longs cils ou l’églantine de sa bouche qui luit comme un bijou sur son teint parfait, il déplore sincèrement l’imperfection qui la fit déchoir à l’époque. Elle aurait fait merveille dans plus d’un harem. D’un mouvement souple, il quitte son siège et se dirige de l’autre côté de la pièce, vers une petite table entourée d’une nichée de coussins où il prend place, assis en tailleur, avant d’inviter la jeune femme à s’asseoir. Les gardes viennent se déployer derrière lui, légèrement en retrait. Sur un geste de ses doigts, une esclave jusqu’ici assise à genoux dans l’ombre d’un paravent de bois s’approche en silence, les yeux baissés, pour disposer un plateau de thé sur la table et remplir deux verres du breuvage fumant.

« Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J'espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus... »
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Agni
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Iriel

Agni
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Hier à 0:39
Il est encore plus imposant qu’elle n’osait l’imaginer. De sa présence, le Prince Marchand donne à la petite pièce, faiblement éclairée de quelques faisceaux d'un soleil qui perce vaillamment à l’intérieur du bureau, une aura asphyxiante. Il l’étouffe de tout son être. Elle retrouve ce regard impassible qu’il serait bien vaniteux de songer à lire, ce visage a priori apathique, seulement animé d’une fausse chaleur lorsqu’elle s’avance. Ishüen ben Iphraïm est le Seigneur des Chevaux.
Iriel aurait tourné les talons et dévalé les marches pour rejoindre l’extérieur et l’air aride du désert, qui lui semble à présent bien léger, si ce n’était pour l’imposante masse de Dubio qui la suivait. Elle sentit son buste l’effleurer alors qu’elle s’était arrêtée. L’atmosphère était irrespirable. Elle sentait son front paré de bijoux se perler de sueurs froides, sa respiration s’essouffler contre les alvéoles encrassées de ses poumons. Elle tentait de garder ses mains, moites et étrangement inconfortables, le plus éloigné possible de sa ravissante parure de soie car elles avaient la fâcheuse tendance à s’y perdre et à froisser le délicat tissu.
Elle le regarde suspendre son geste et reposer une plume dans un encrier finement décoré. Plus rien n’existe tout autour d’elle. Les murs aux ouvrages gracieux s’évanouissent ainsi que les élégants tapis disposés sur le sol de la pièce. Elle ne voit que l’homme, assis à son bureau. Il dissipe tout éclat pénétrant sur son domaine, flamboyant des fines broderies d’or et d’argent qui le parent. Même la chaleureuse lumière diffractée sous les pans des volets aux motifs raffinés semble bien peu de chose en comparaison du Seigneur des Chevaux. Elle sent chaque battement de son coeur raisonner sur toute la surface de son corps. Elle entend chaque contraction et décontraction du vaillant ventricule distinctement. Il vient cogner contre ses tympans, enfonçant toujours plus fort les chétifs osselets qui menacent de céder. Plus rien n’a d’importance. Elle le fixe du regard car il n’y a que lui qui peut se targuer d’une remarquable existence.

- Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel.

Comme une claque, la voix du Prince Marchand la tire de sa léthargie. Ses yeux voient de nouveau et les paroles calment les palpitations assourdissantes de sa poitrine. L’oxygène s’écoule de nouveau à travers sa trachée asséchée.
De sa grâce coutumière, le Seigneur des Chevaux traverse la pièce pour s’asseoir sur de confortables coussins bordant une table garnie de mets bientôt rejoints par un ravissant service à thé. L’esclave qui l’y porte reste totalement invisible, jouant des contre-jours et des ombres portées par la fragile luminosité du bureau pour se mouvoir sans même être perçue. Quand serviabilité et soumission se conjuguent, reste la parfaite docilité. Appréciable parce qu’inqualifiable. Précieuse comme un secret murmuré, subtile comme le fumet d’aromates parfumés qui embaume la pièce.
Dans les terres de feu, rien ne saurait être plus appréciable qu’un bon thé. La chaleur revigorante de l’infusion et la délicatesse de ses arômes, tantôt forts et prononcés, tantôt fins et sensuels, qui font chavirer les papilles. Sa luxueuse robe aux reflets d’ambre ou de grenat qui fait étinceler les pupilles. Car le thé est un art qu’il ne suffit pas d’apprendre. Il n’est de bon thé qu’entre les mains du maître qui saura accommoder chaque plante et chaque fragrance à la perfection. Ce mélange périlleux qui transforme l’eau parfumée en nectar. L’harmonie.
Rien ne saurait remplacer le thé dans la chaleur d’Agni.
A part l’esclave. Indispensable rouage d’un mécanisme huilé depuis des lustres. Condition vitale de la fertilité d’Agni. Délicat diamant du désert.

- Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J’espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus…

Iriel s’en va rejoindre le Seigneur des Chevaux sur son trône de coussins. D’un geste tout en autorité, elle fait signe au colosse de l’attendre en cette exacte position tandis qu’elle s’éloigne de son garde du corps. En face du Prince Marchand, les petits boudins de plumes lui semblent bien inconfortables suivant leur disposition. Mais elle se tient à genoux, le séant tout juste soutenu par le carreau de tissu. Et elle ne bronche pas. Elle ne sourcille pas et s’emmure dans sa perfection apparente.

« Si ce n’était pour ce fer que tu m’as posé, Ishüen ben Iphraïm, il y a plus de dix ans de cela, tu n’aurais pas à déplorer l’absence de l’homme malade et fragile sans qui je pourrais exister. Si ce n’était pour cet ignoble bijou doré, je serais alors largement ton égale. »

Mais pour l’heure, le maître est maître. L’esclave reste esclave. Lourdeur d’une chaîne invisible. Fardeau porté par le somptueux bracelet doré qui trône au fort du biceps de la jeune femme. Elle jugule un juron déplacé alors que cette pensée la traverse, lui préférant l’auguste sourire qu’elle dévoile en inclinant poliment la tête à son interlocuteur. Baissant la tête, l’esclave lui répond alors d’une voix claire comme les ondées du Tanwen et aussi distincte que les Dents du Lion découpant l’horizon.

- Le maître est parfaitement conscient de l’estime réciproque que partagent les Seigneurs des Chevaux et de la Soie. Il vous remercie chaudement d’être, depuis tant d’années, le partenaire privilégié qu’était déjà votre regretté prédécesseur en son temps. Il déplore de ne pas pouvoir se déplacer, mais les vents d’est que nous apporte Eira ne sont aucunement propices au voyage d’un homme aussi vénérable qu’Hanan ben Berel. C’est pour des raisons tout aussi évidentes qu’il vous épargne le voyage jusqu’à Ghezzale. Elle marque une pause avant de reprendre. Si vous permettez…

Iriel tire des pans de sa robe la précieuse lettre que lui a confié son maître lors de son départ. Le tissu s’irise de teintes chatoyantes à la faible lueur d'un soleil encore vigoureux au dehors tandis que le parchemin se frotte contre la soie chantante.
Le papier infuse une légitimité nouvelle à la délicate esclave alors qu’elle tend la missive scellée à Ishüen. Sur la cire, un flamand rose se tient, dressé sur une unique patte tandis que l’autre membre relevé tient entre ses serres un plateau d’argent, cerbère volatile des échanges du maître des tisserands. Iriel redresse la tête, portant ses prunelles virides sur celui du maître des lieux, Œils de tigre. Elle soutient son regard avec une impétuosité révélatrice, dégagée de ses peurs et de sa honte. Elle laisse à Ishüen le soin de défaire le seau et, comme une leçon dûment apprise, elle récite le contenu de la lettre. Sa voix ne flanche pas. Son timbre est résolu, appliqué.

- Très cher et très estimé Seigneur des Chevaux, Ishüen ben Iphraïm ben Yassouan,
je te prie tout d’abord d’excuser mon état de santé rétif qui ne me permet pas ce jour de braver l’alizée d’Eira et d’accepter de grâce l’envoyée que je fais porter à ton regard. Je te prie de la traiter avec la cérémonie qui me serait due en temps normal car elle sera en ta demeure mes yeux et mes oreilles, tout comme elle sera ma bouche et mon verbe.
C’est parce que ton dressage m’a donné entière satisfaction, et même au-delà, que j’ai envoyé Iriel m’assurer de la bonne conduite de ma requête.
Comme tu auras pu t’en douter, ma santé se fait vacillante ces derniers temps. Ne prends pas ombrage de mon silence à ce sujet, tu constateras toi aussi, en temps et en heure, l’amertume que provoque la vieillesse. La mort est une fatalité à laquelle je me suis préparé mais il me reste encore affaires en ce bas monde avant d’entreprendre mon ultime transhumance.
Parmi ces affaires, il en est une qui me demande ton attention. J’ai acheté, il y a peu de temps de cela, un grand atelier en plein centre du Quartier Marchand d’Ébène. J’y ferai tresser les modestes étoffes que les humbles Akashans porteront d’ici peu de temps. Mais pour se faire, j’ai besoin de la parfaite main-d’oeuvre de tes haras de Raasfalim. Ainsi, je souhaiterais t’acheter une centaine d’hommes forts et vigoureux, dont une douzaine d’enfants ou de nains et une trentaine de femmes connaissant déjà les rudiments de la couture et du filage. Je ne doute pas de l’entière satisfaction et de l’application que tu mettras en œuvre pour répondre favorablement à ma requête et je te laisse le soin de m’informer de la date à laquelle je pourrais venir quérir ma commande.
Tu trouveras, en guise de bonnes faveurs, un modeste présent, autant pour te remercier de ta sollicitude que pour tes entreprises passées envers ma personne.
Que Liekki te veille toi et les tiens.
Hanan ben Berel, neuvième Seigneur de la Soie.


Dans toute sa volupté recouvrée, Iriel détache son regard du Seigneur des Chevaux et vient attraper celui de Dubio, resté en retrait, qu’elle commande d’un petit signe de tête. Le grand gaillard dépose le petit coffret en bout de table avant de regagner sa place initiale. Pareillement, les perles verdoyantes de la jeune femme retournent leurs lumineux iris sur le maître des lieux.

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