Agni
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Iriel

Agni
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le Dim 16 Sep - 0:48
L’état du maître se faisait toujours plus préoccupant chaque jour passant. S’il n’avait rien perdu de sa force de volonté et de sa fantaisiste créativité, la pudeur du Seigneur de la Soie le contraignait de plus en plus à la réclusion. Silencieusement, Hanan ben Berel laissait le temps écrire l’ultime chapitre de son existence. S’il aurait pu en avoir conscience, il n’était que trop fier, bien trop fier, pour avouer sa faiblesse à ceux qui l’entouraient, de près ou de loin. Ni les autres Princes Marchands, ni les riches commanditaires, ni les artisans de ses propres ateliers n’avaient jamais eu vent de l’infection contractée par le maître. Les petites mains qui tressaient et travaillaient la soie ou le chanvre n’avaient que faire des problèmes du prince. Celui-là ou un autre, qu’est-ce que cela pourrait bien changer à leur existence ? Les bourgeois et les nobles désireux de se vêtir de certains des plus beaux atours de Seele se satisfaisaient très bien de cette situation et de l’envoi d’une belle jeune femme en guise de négociations. Il n’y avait que les membres de la guilde qui s’intéressaient avec plus d’attention à la disparition progressive de leur pair. Car l’effacement du Seigneur de la Soie ne pouvait que les interroger sur la capacité de ce marché à rester profitable et du glissement de pouvoir que la perte de vitesse de leur confrère pouvait avoir sur leur propre activité. C’en était, pour certains, l’équilibre toute entier de la guilde qui était menacé. Et qui était cette femme, vulgaire esclave, qui prétendait veiller aux affaires de son maître ? L’un des Princes Marchands aurait bien une réponse à cette interrogation mais là n’était pas la principale source d’inquiétude. Certes, l’idée même qu’une personne dépouillée de toute essence, ayant perdu jusqu’à sa citoyenneté, son humanité, pouvait rebuter certains qui imaginaient la catastrophe que pouvait représenter cette émissaire en terme d’image. Mais le problème premier était la puissance que pouvait dégager le Seigneur de la Soie. Où était donc passée l’omnipotence des Princes Marchands si c’était pour déléguer la gestion d’un marché aussi nécessaire que vital à une vagabonde qui a d’orpheline jusqu’à son nom ? Il se murmurait l’éventualité de pousser le vieil homme vers la sortie avant que sa faiblesse ne devienne plus apparente et que son état ne suscite les vocations malvenues de petits propriétaires aux dents acérées. Le marché du textile représentait une source d’investissement non négligeable et il était hors de question de laisser tout un pan de leur puissance ainsi en friche. Il leur faudrait des explications. Ils exigeraient de leur associé une justification à la hauteur de leurs attentes. Cela étant, il était indéniable que, pour l’heure, les affaires de la soie avaient repris au-delà de leurs espérances. Les étales d’Agni s’étaient regarnies de la soie locale et, même au dehors des frontières désertiques de la contrée du feu, il semblait que les commandes allaient bon train. A tel point que l’ouverture d’un atelier avait été annoncée au sein même de la cité d’Ébène. Certes, il n’était pas question du travail de la soie en ces lieux, et cela représentait un investissement moins prestigieux que leurs espérances, mais la crise qu’avait semblé traverser Hanan ben Berel semblait derrière lui.
Mais de toutes les ressources, de tous les investissements, il n’en est de plus précieux que le travailleur, soumis, obéissant, dévoué et scrupuleux. Car nulle forge, nul verger, nulle étale aussi garnie soit-elle ne peut fonctionner sans la petite main de rigueur.

C’est dans ce contexte ombrageux qu’Iriel fut envoyée à la rencontre du Seigneur des Chevaux. L’esclave fut pourvue de l’habituelle lettre de marque que lui confiait son maître, attestant de sa légitimité à représenter le Seigneur de la Soie ainsi que d’un coffret renfermant une djellaba adressée à son partenaire commercial. Un cadeau comme il est de coutume au sein de la puissante guilde marchande pour appuyer une demande.
Mais plus qu’une simple visite commerciale tenant comme enjeu le sort d’une poignée d’esclaves capables de s’affairer à la maintenance d’une chaîne de tissage, il était primordial de rassurer la guilde des Princes Marchands sur sa capacité à poursuivre la bonne gestion de ses affaires.

Ainsi la caravane s’élança dans la mer de sable en direction du haras de Raasfalim. Un magnifique dromadaire fut apprêté et paré des drapés habituellement réservé à la monture du maître lors de ses voyages de prestige. La selle était rehaussée de coussins tressés de vert et de bleu tandis que de longues franges aux reflets dorés venaient camoufler un harnais pourtant perlé de pierreries somptueuses. La bête blatère une fois l’esclave postée sur sa vigie de chair et d’os. Les jambes pendantes sur le flanc droit de l’animal dans une posture impériale, une main empoignant solidement l’arrière de la selle tandis qu’Iriel donnait de l’autre main un coup sec sur la bride de l’animal qui se redressa. Le présent prévu pour son hôte fermement harnaché, la bête s’élança au milieu des mille-et-une ondées de sable que faisait s’abattre le désert capricieux. A ses côtés, comme toujours, se trouvait Dubio et les quelques hommes qui formaient son escorte.

- Ca va faire plaisir de revoir le père ben Iphraïm, depuis le temps !

Comme à son habitude, le fidèle chien de garde du Seigneur de la Soie s’enjouait déjà du voyage à venir. Son sourire communicatif dépassait allégrement du turban qui dissimulait la majeure partie de son visage et dont les deux petits yeux, toujours plus plissés par le sable virevoltant, dépassaient.

- Tu l’apprécies tant que ça ? Lui répondit Iriel, curieuse.

- Bah ! C’est lui qui a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui ! Lui, ou ses dresseurs parce que bon… l’était encore gamin à l’époque, songea Dubio dont la nostalgie n’était nullement dissimulée. C’est vrai qu’en ce temps là, c’était juste un marmot ridicule comme tous les autres… Continua-t-il, plongeant dans une réflexion qui lui était toute particulière.

Iriel ne répondit pas, ne s’engageant plus en avant dans cette discussion qui lui apparaissait déjà comme déplaisante et source de souvenirs peu glorieux de son passé aux haras de Raasfalim.

- Et puis, tu sais, le Pavillon des Chiens, c’est pas si terrible que ça ! Franchement… ceux qui disent le contraire se retrouvent en deux catégories : les mauviettes et ceux qui ne savent pas se battre. Ahah ! J’me demande ce qu’il est advenu de ce con de Reshgrim…

- Silence ! L’interrompit la jeune femme dont les limites venaient tout juste d’être atteintes.

- Faudrait que j’demande au père Ishüen à qui a été vendu Sérieux. Il était sympa, mais pas rigoleur pour un sou, le con ! Poursuivit Dubio qui ne semblait pas avoir pris en compte la remarque d’Iriel et poursuivait son monologue en l’accompagnant de grands gestes pour appuyer ses propos.

La muse donna un petit coup de talon sur les flancs de son dromadaire pour lui faire accélérer l’allure et dépasser le cavalier qui semblait s’emporter dans le flot des souvenirs jaillissant à la surface en un torrent de paroles inarrêtable.
La traversée dura trois jours.
Trois jours durant lesquels les voyageurs affrontèrent les affres du désert et son lot de désagréments. Trois jours durant lesquels il fallu soutenir la chaleur harassante d’un soleil de plomb ainsi qu’un fort vent d’est qui chavirait avec lui le sable brûlant qui s’immisçait dans chaque interstice et dans chaque pli de tissu. Ce sable dont les vagues ne cessent pas même une fois la nuit tombée et irrite les yeux à vous faire pleurer. La saison d’Eira est propice aux alizée chahuteuses. Conditions qui avaient largement contribué à saper la volonté d’Hanan à quitter ses terres.
Trois jours. Et trois nuits aussi fraîches que les mers de Ruwa. Trois nuits à la morsure gelée qui surprend les aventuriers les moins expérimentés mais dont les voyageurs avertis se méfient avec autant de craintes que les longues journées accablantes.

Finalement, la petite troupe arriva en vue de l’oasis. Les murs se détachèrent progressivement des dunes de sable qui les camouflaient et leur révélèrent toute leur majesté, fort solitaire, île rescapée perdue au milieu des milliers de grains de sable qui y menaient leurs assauts quotidiens. Le dromadaire berça l’arrivée d’Iriel au milieu de la pierre chargée de souvenirs.
Par là, songeait-elle, se trouve le Pavillon des Lys. Ah ! En voici la toiture…
Une épaisse arche se dressait, barrée d’une poignée d’hommes armés de lance. A l’approche des voyageurs, ceux-ci se mirent au garde-à-vous.

- Qui s’avance au devant du Seigneur des Chevaux ? Demanda l’un d’eux en s’avançant d’un pas.

Trônant en altitude, la jeune esclave considéra l’individu de son regard impérial. Le vent et le sable n’avaient en rien esquinté sa djellaba, toujours intacte et dont le sable ne faisait que miroiter plus encore les reflets d’azur et d’indigo de la soie.

- Annonce à ton maître l’envoyée du Seigneur de la Soie.

Ishüen… Seigneur des Hommes et des Femmes d’Agni et d’ailleurs. Maître de tant de destinées. Cela ferait bientôt huit ans qu’elle ne l’avait revu. L’assurance qu’elle avait porté tout le voyage durant s’étiolait à mesure qu’elle l’imaginait, drapé de ses habituelles couleurs de pourpre et d’or, habillé de mille joyaux. Elle commençait à redouter sa présence et son aura impérieuse et toute puissante, cette auréole majestueuse qui lui semblait ne jamais pouvoir quitter son être. Elle serra la lettre de marque plus fort encore, se rattachant aux bribes de légitimité qu’elle parvenait à se trouver pour soutenir le regard du maître des lieux. Les portes s’ouvrirent et le dromadaire s’avança plus en avant dans le caravansérail.
Spoiler:
En espérant que ce lancement plaise au maître. Et en priant que ce cycle nous accorde la levée de la malédiction.
Let's go !
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Ishüen

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le Ven 21 Sep - 0:01
 
Cycles croisés


Beaucoup de Princes Marchands sont des êtres fantasques, comme le sont souvent les hommes et les femmes de pouvoir. Nombreux ont étés ceux, à mesure que la Guilde gagnait en puissance et en richesse, à manifester ces dernières par des actes étranges, capricieux ou excentriques, défiant complaisamment le monde dans des gestes emprunts de vanité. Ils ne peuvent être salués et honorés comme le sont les souverains et les chefs car ils ne sont, somme toute, que des hommes du peuple, soumis comme eux à la volonté de leurs dirigeants. Alors, puisque dans les faits nul n’ignore leur réelle et considérable influence, ils courbent humblement la tête tout en se parant de tout ce qui est l’apanage des puissants, car si l’or n’est pas le trône, il en est sans conteste la matière. Les Princes Marchands, les maîtres du commerce, ce sang fluctuant qui coule dans les veines d’Agni plus sûrement que l’eau et la maintient en vie, le savent et aiment à le rappeler, chacun à leur façon. Tifana bin Yukraïn, septième Dame des Chevaux, ne se déplaçait jamais sans deux panthères de compagnie, débusquées toutes jeunes dans la lointaine jungle au-delà de Vaata, et les a faites inhumer avec elle dans son tombeau. Tahar ben Gerud, neuvième Seigneur de la Porte a dépensé des fortunes pour équiper sa demeure de tant et tant de fontaines qu’elle était surnommée la petite Saphir par les habitants du bourg. Akunbek ben Mahatbek, cinquième Seigneur des Palmeraies, était célèbre pour ses colères phénoménales et, une année de récolte particulièrement mauvaise, fit fouetter à sang tous les esclaves de sa maison. Pourquoi ? Parce qu’il le pouvait, tout simplement. Et même si tous ses pairs s’accordèrent à dire que cela manquait grossièrement de raffinement, ils ne firent aucun commentaire. Les choses sont différentes aujourd’hui.

Aux yeux d’Ishüen, Hanan ben Berel a toujours été davantage taillé pour la vie d’artiste que pour celle de Prince Marchand et sa plus grande chance dans l'existence est d’être né héritier du seul de la Guilde pouvant se permettre d’allier les deux. Il est normal pour un artiste d’avoir des caprices et des lubies saugrenues pour le commun des mortels. Un simple coup d’œil sur sa belle-sœur Sanila suffit à l’en assurer. Par conséquent, un créateur de mode tel que le Seigneur de la Soie, chargé d’habiller les puissants et de dicter l’air du temps, se doit de planer au-dessus des pensées triviales de la plèbe ou purement lucratives de ses confrères. Cela fait partie intégrante de son rôle et Hanan a toujours réussi sur ce plan là au moins, même pendant ses années de vaches maigres. Pourtant c’est aujourd’hui, alors qu’il commence enfin à relever son commerce, qu’il se permet ce qui ressemblerait presque à un faux pas. Ishüen y songeait en lisant la missive annonçant la visite de sa porte-parole, arrivée quelques jours plus tôt par un coursier. Faire d’une esclave une de ses émissaires officielles, pourquoi pas. Après tout, le fait n’est pas si rare et, un esclave bien dressé étant par bien des aspects plus fiable qu’un serviteur, nombreux sont ceux qui parviennent à atteindre des positions officieuses, parfois officielles, extrêmement élevés malgré leurs rangs. Non, ce n’est pas l’esclave messagère qui pose problème, encore qu’il aurait été dans son droit en prenant cela pour un affront. C’est le fait que l’esclave en question ait tendance à remplacer ses héritiers officiels et à seconder le vieil homme à leur place. Cela, c’est du jamais vu dans l’histoire de la Guilde et nombreux sont les Princes à tiquer sous ce qui semble être l’excentricité de trop.

Malgré tout, le Seigneur des Chevaux fait ouvrir ses portes à l’émissaire lorsqu’elle est annoncée. Il l’attend dans son bureau personnel, dans l’aile ouest de sa demeure. À cet heure de la journée, la lumière filtre par les délicats motifs ajourant les volets de bois, diffractée de façon à perdre de son agressivité. La pièce est décorée avec sobriété et élégante de quelques tapis, de mosaïques discrètes incrustées dans les murs, de lampes à huile pour l’heure éteintes disposées autour du bureau qui trône à une extrémité. Ishüen y est assis, occupé à répondre à une lettre pendant que ses serviteurs conduisent l’envoyée d’Hanan jusqu’à lui à travers les couloirs aux murs blancs après que sa monture ait été laissée au caravansérail. Il aurait pu la recevoir dans les jardins ou dans l’un des salons fastueux de sa demeure, revêtu avec tout son faste. Mais il n’a pas à se soucier d’impressionner une esclave, ni à quitter ses affaires pour elle. Revêtu d’un sarouel blanc, d’une djellaba dorée et brodée d’argent, d’un turban qui ne cache pas entièrement ses cheveux tressés, il signifie clairement que, si officielle que soit la rencontre, sa hiérarchisation ne fait aucun doute. Cependant, même s’il prend son temps pour se faire, son regard n’a rien de méprisant lorsqu’il le pose sur elle après qu’elle soit entrée dans la pièce. Il ne s’y reflète qu’une acuité froide et une certaine forme de curiosité. Un homme solide entre sa suite, précédant les deux gardes qui referment derrière eux la porte de la pièce. Ishüen considère un instant la petite esclave puis s’adresse à elle le premier, comme le veut l’étiquette lorsque l’on a affaire à un inférieur.

« Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel. »

Iriel. C’est bien cela. Il a parcouru ses registres et y a retrouvé son nom quand il a appris qu’elle devait lui rendre visite au nom de son seigneur mais il se souvient d’elle à présent qu’il l’a sous les yeux. Une vaatane aux cheveux sombres et à la peau de lait, délicate comme un lys, docile comme les branches du saule. Alors qu’il détaille la pureté des traits de son visage, ses yeux de pierre précieuse frangés de longs cils ou l’églantine de sa bouche qui luit comme un bijou sur son teint parfait, il déplore sincèrement l’imperfection qui la fit déchoir à l’époque. Elle aurait fait merveille dans plus d’un harem. D’un mouvement souple, il quitte son siège et se dirige de l’autre côté de la pièce, vers une petite table entourée d’une nichée de coussins où il prend place, assis en tailleur, avant d’inviter la jeune femme à s’asseoir. Les gardes viennent se déployer derrière lui, légèrement en retrait. Sur un geste de ses doigts, une esclave jusqu’ici assise à genoux dans l’ombre d’un paravent de bois s’approche en silence, les yeux baissés, pour disposer un plateau de thé sur la table et remplir deux verres du breuvage fumant.

« Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J'espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus... »
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Agni
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Iriel

Agni
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le Sam 22 Sep - 0:39
Il est encore plus imposant qu’elle n’osait l’imaginer. De sa présence, le Prince Marchand donne à la petite pièce, faiblement éclairée de quelques faisceaux d'un soleil qui perce vaillamment à l’intérieur du bureau, une aura asphyxiante. Il l’étouffe de tout son être. Elle retrouve ce regard impassible qu’il serait bien vaniteux de songer à lire, ce visage a priori apathique, seulement animé d’une fausse chaleur lorsqu’elle s’avance. Ishüen ben Iphraïm est le Seigneur des Chevaux.
Iriel aurait tourné les talons et dévalé les marches pour rejoindre l’extérieur et l’air aride du désert, qui lui semble à présent bien léger, si ce n’était pour l’imposante masse de Dubio qui la suivait. Elle sentit son buste l’effleurer alors qu’elle s’était arrêtée. L’atmosphère était irrespirable. Elle sentait son front paré de bijoux se perler de sueurs froides, sa respiration s’essouffler contre les alvéoles encrassées de ses poumons. Elle tentait de garder ses mains, moites et étrangement inconfortables, le plus éloigné possible de sa ravissante parure de soie car elles avaient la fâcheuse tendance à s’y perdre et à froisser le délicat tissu.
Elle le regarde suspendre son geste et reposer une plume dans un encrier finement décoré. Plus rien n’existe tout autour d’elle. Les murs aux ouvrages gracieux s’évanouissent ainsi que les élégants tapis disposés sur le sol de la pièce. Elle ne voit que l’homme, assis à son bureau. Il dissipe tout éclat pénétrant sur son domaine, flamboyant des fines broderies d’or et d’argent qui le parent. Même la chaleureuse lumière diffractée sous les pans des volets aux motifs raffinés semble bien peu de chose en comparaison du Seigneur des Chevaux. Elle sent chaque battement de son coeur raisonner sur toute la surface de son corps. Elle entend chaque contraction et décontraction du vaillant ventricule distinctement. Il vient cogner contre ses tympans, enfonçant toujours plus fort les chétifs osselets qui menacent de céder. Plus rien n’a d’importance. Elle le fixe du regard car il n’y a que lui qui peut se targuer d’une remarquable existence.

- Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel.

Comme une claque, la voix du Prince Marchand la tire de sa léthargie. Ses yeux voient de nouveau et les paroles calment les palpitations assourdissantes de sa poitrine. L’oxygène s’écoule de nouveau à travers sa trachée asséchée.
De sa grâce coutumière, le Seigneur des Chevaux traverse la pièce pour s’asseoir sur de confortables coussins bordant une table garnie de mets bientôt rejoints par un ravissant service à thé. L’esclave qui l’y porte reste totalement invisible, jouant des contre-jours et des ombres portées par la fragile luminosité du bureau pour se mouvoir sans même être perçue. Quand serviabilité et soumission se conjuguent, reste la parfaite docilité. Appréciable parce qu’inqualifiable. Précieuse comme un secret murmuré, subtile comme le fumet d’aromates parfumés qui embaume la pièce.
Dans les terres de feu, rien ne saurait être plus appréciable qu’un bon thé. La chaleur revigorante de l’infusion et la délicatesse de ses arômes, tantôt forts et prononcés, tantôt fins et sensuels, qui font chavirer les papilles. Sa luxueuse robe aux reflets d’ambre ou de grenat qui fait étinceler les pupilles. Car le thé est un art qu’il ne suffit pas d’apprendre. Il n’est de bon thé qu’entre les mains du maître qui saura accommoder chaque plante et chaque fragrance à la perfection. Ce mélange périlleux qui transforme l’eau parfumée en nectar. L’harmonie.
Rien ne saurait remplacer le thé dans la chaleur d’Agni.
A part l’esclave. Indispensable rouage d’un mécanisme huilé depuis des lustres. Condition vitale de la fertilité d’Agni. Délicat diamant du désert.

- Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J’espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus…

Iriel s’en va rejoindre le Seigneur des Chevaux sur son trône de coussins. D’un geste tout en autorité, elle fait signe au colosse de l’attendre en cette exacte position tandis qu’elle s’éloigne de son garde du corps. En face du Prince Marchand, les petits boudins de plumes lui semblent bien inconfortables suivant leur disposition. Mais elle se tient à genoux, le séant tout juste soutenu par le carreau de tissu. Et elle ne bronche pas. Elle ne sourcille pas et s’emmure dans sa perfection apparente.

« Si ce n’était pour ce fer que tu m’as posé, Ishüen ben Iphraïm, il y a plus de dix ans de cela, tu n’aurais pas à déplorer l’absence de l’homme malade et fragile sans qui je pourrais exister. Si ce n’était pour cet ignoble bijou doré, je serais alors largement ton égale. »

Mais pour l’heure, le maître est maître. L’esclave reste esclave. Lourdeur d’une chaîne invisible. Fardeau porté par le somptueux bracelet doré qui trône au fort du biceps de la jeune femme. Elle jugule un juron déplacé alors que cette pensée la traverse, lui préférant l’auguste sourire qu’elle dévoile en inclinant poliment la tête à son interlocuteur. Baissant la tête, l’esclave lui répond alors d’une voix claire comme les ondées du Tanwen et aussi distincte que les Dents du Lion découpant l’horizon.

- Le maître est parfaitement conscient de l’estime réciproque que partagent les Seigneurs des Chevaux et de la Soie. Il vous remercie chaudement d’être, depuis tant d’années, le partenaire privilégié qu’était déjà votre regretté prédécesseur en son temps. Il déplore de ne pas pouvoir se déplacer, mais les vents d’est que nous apporte Eira ne sont aucunement propices au voyage d’un homme aussi vénérable qu’Hanan ben Berel. C’est pour des raisons tout aussi évidentes qu’il vous épargne le voyage jusqu’à Ghezzale. Elle marque une pause avant de reprendre. Si vous permettez…

Iriel tire des pans de sa robe la précieuse lettre que lui a confié son maître lors de son départ. Le tissu s’irise de teintes chatoyantes à la faible lueur d'un soleil encore vigoureux au dehors tandis que le parchemin se frotte contre la soie chantante.
Le papier infuse une légitimité nouvelle à la délicate esclave alors qu’elle tend la missive scellée à Ishüen. Sur la cire, un flamand rose se tient, dressé sur une unique patte tandis que l’autre membre relevé tient entre ses serres un plateau d’argent, cerbère volatile des échanges du maître des tisserands. Iriel redresse la tête, portant ses prunelles virides sur celui du maître des lieux, Œils de tigre. Elle soutient son regard avec une impétuosité révélatrice, dégagée de ses peurs et de sa honte. Elle laisse à Ishüen le soin de défaire le seau et, comme une leçon dûment apprise, récite le contenu de la lettre. Sa voix ne flanche pas. Son timbre est résolu, appliqué.

- Très cher et très estimé Seigneur des Chevaux, Ishüen ben Iphraïm ben Yassouan,
je te prie tout d’abord d’excuser mon état de santé rétif qui ne me permet pas ce jour de braver l’alizée d’Eira et d’accepter de grâce l’envoyée que je fais porter à ton regard. Je te prie de la traiter avec la cérémonie qui me serait due en temps normal car elle sera en ta demeure mes yeux et mes oreilles, tout comme elle sera ma bouche et mon verbe.
C’est parce que ton dressage m’a donné entière satisfaction, et même au-delà, que j’ai envoyé Iriel m’assurer de la bonne conduite de ma requête.
Comme tu auras pu t’en douter, ma santé se fait vacillante ces derniers temps. Ne prends pas ombrage de mon silence à ce sujet, tu constateras toi aussi, en temps et en heure, l’amertume que provoque la vieillesse. La mort est une fatalité à laquelle je me suis préparé mais il me reste encore affaires en ce bas monde avant d’entreprendre mon ultime transhumance.
Parmi ces affaires, il en est une qui me demande ton attention. J’ai acheté, il y a peu de temps de cela, un grand atelier en plein centre du Quartier Marchand d’Ébène. J’y ferai tresser les modestes étoffes que les humbles Akashans porteront d’ici peu de temps. Mais pour se faire, j’ai besoin de la parfaite main-d’oeuvre de tes haras de Raasfalim. Ainsi, je souhaiterais t’acheter une centaine d’hommes forts et vigoureux, dont une douzaine d’enfants ou de nains et une trentaine de femmes connaissant déjà les rudiments de la couture et du filage. Je ne doute pas de l’entière satisfaction et de l’application que tu mettras en œuvre pour répondre favorablement à ma requête et je te laisse le soin de m’informer de la date à laquelle je pourrais venir quérir ma commande.
Tu trouveras, en guise de bonnes faveurs, un modeste présent, autant pour te remercier de ta sollicitude que pour tes entreprises passées envers ma personne.
Que Liekki te veille toi et les tiens.
Hanan ben Berel, neuvième Seigneur de la Soie.


Dans toute sa volupté recouvrée, Iriel détache son regard du Seigneur des Chevaux et vient attraper celui de Dubio, resté en retrait, qu’elle commande d’un petit signe de tête. Le grand gaillard dépose le petit coffret en bout de table avant de regagner sa place initiale. Pareillement, les perles verdoyantes de la jeune femme retournent leurs lumineux iris sur le maître des lieux.
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Ishüen

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le Ven 28 Sep - 11:33
 
Cycles croisés


Cardamome, cannelle, badiane, gingembre, muscade. Depuis les verres délicatement peints d’or et d’écarlate, les arômes du thé déploient leurs parfums avec langueur et majesté, les volutes de vapeur  s’enroulant doucement sur eux-mêmes à l’égal des voiles de danseuses invisibles. Le Seigneur des Chevaux saisit le récipient brûlant du bout des doigts et porte la première gorgée, les premières gouttes, infimes, à ses lèvres. Le liquide n’a pas le temps d’attiser ses papilles en si petite quantité et se contente de prodiguer toutes les subtilités de sa saveur, déclinant longuement ses milles et une facettes le long de sa langue. Ishüen ferme un instant les yeux pour en apprécier le raffinement. Bien le préparer demande du savoir-faire, de l’expérience, du doigté et un minimum de talent inné. Mais lorsque c’est le cas, c’est la boisson des poètes et des rois. L’Art dans sa forme la plus pure, c’est à dire un geste du commun porté à sa plus pure expression, dénué de fin extérieure à lui-même. Un éclat de perfection éphémère dans le monde, tout comme la docilité incomparable de l’esclave qui le sert. Une perfection dont il aperçoit le reflet dans l’attitude d’Iriel face à lui, merveilleusement imité. Imité, là est le maître mot.

Le papier ciré est encore doux, encore gorgé de la chaleur du corps de la jeune femme lorsqu’elle lui tend la lettre après l’avoir extrait des plis de sa robe. Il plie légèrement sous ses doigts avec indolence, comme un corps encore alangui par les vapeurs du hammam. Ishüen examine un instant le sceau de son confrère avant de le briser pour ouvrir la missive et reconnaître l’écriture élégante, pressée, un peu tremblante du vieil homme. Il n’en lit que distraitement le contenu car de toute façon, l’esclave lui en fait la récitation. Son regard vient croiser le sien, acéré. Elle était donc là au moment de la rédaction et on lui a ordonné de l’apprendre par cœur. C’est un témoignage flagrant de la confiance qu’Hanan accorde à cette jeune femme et ne rend que d’autant plus dérangeant la place qu’elle a prise à ses côtés. Pour une affaire de cette importance, n’importe quel autre Prince Marchand aurait envoyé son successeur officiel, en guise de présentation et de baptême du feu. En son temps, sa sœur aînée Baymat était déjà une négociatrice et une messagère régulière de leur père et chacun l’avait actée de fait comme la future Dame des Chevaux. Mais Hanan a préféré cette esclave à son héritier, et il lui demande de l'accueillir comme il le ferait de son maître. Par-delà la légère brûlure de l'affront qu'il ressent à cette idée, Ishüen se convainc aussitôt intimement qu’il a eu tort à bien des égards. Il faudrait être fou pour faire confiance ainsi à une esclave qui soutient de la sorte un regard.

Le Seigneur des Cheveux reçoit le coffret de bois ouvragé déposé par le garde du corps de la messagère, l’ouvre et prend le temps d’apprécier comme il se doit la somptueuse djellaba aux couleurs de sa maison, brodée de fils d’or et de pierreries dont les reflets scintillent dans leur écrin. Ses yeux sont toujours aussi perçants quand il les pose sur la jeune femme en inclina lentement la tête.

« Le présent du Seigneur de la Soie n’a d’égal que son infinie générosité. Tu diras à ton maître que cette parure de roi me ravit le cœur et que je l’en remercie avec chaleur. Cependant, même si ses largesses me touchent, je suis bien surpris de ce qu’il me demande. »

D’un geste soigné, il referme le coffret et adresse un signe de la main à l’esclave derrière le paravent. Cette dernière déplie aussitôt en silences ses membres graciles et parfumées, s’avance pour prendre la boîte et s’éclipser de la pièce, amenant le vêtements dans les appartements de son maître. Sans accorder d’attention à son départ, Ishüen prend une nouvelle gorgée de thé, plus longue. Les épices lui envahissent la bouche et font courir un frisson sensuel sur ses papilles mais sa voix n’en est pas moins maîtrisée, moins précise dans son énonciation alors qu’il met galamment en place les termes de son refus :

« Hanan ben Berel était un ami de mon père, que les dieux l’accueillent en leur demeure pour les siècles des siècles, et rien ne saurait me combler davantage que d’accéder à sa requête. Mais malgré les tourments de l’âge qui le maintiennent reclus à Ghezzale, il n’est pas sans savoir qu’Akasha a changé de dirigeant et que le commerce tout comme la possession d’esclaves y sont désormais passibles de prison et de mort. J’ai du renoncer là-bas à toute cette partie de mes affaires. »

Cette déconvenue n’est pas inconnue du reste de la Guilde. Même si le Seigneur des Chevaux a vite su s’en relever, préférant de loin miser sur un renfort de ses autres marchandises plutôt que de risquer sanctions et frictions politiques pour conserver un mince privilège, c’est le genre de porte qui se ferme en faisant du bruit. Interdire l’esclavage était un signal fort , violent, d’Akasha envers son partenaire de toujours. Le signe que désormais, rien ne serait plus comme avant. Les récents événements n’ont fait que le confirmer d’inquiétante façon.

« Depuis la dernière fête du Lac, Nàr et Ren sont à couteaux tirés. L’incendie n’attend qu’une étincelle pour embraser nos contrées et mon épouse a fort à faire pour préserver la paix. Je suis même étonné qu’Hanan ait pu acquérir un atelier de taille aussi conséquente en plein centre d’Ébène mais même si je me réjouis sincèrement de sa bonne fortune, le Seigneur de la Soie doit comprendre qu’il me demande l’impossible. Je ne peux accepter son offre sans compromettre gravement les relations entre nos deux contrées et je ne souhaite pas prendre ce risque. »
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Agni
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Iriel

Agni
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le Lun 1 Oct - 23:28
- Le présent du Seigneur de la Soie n’a d’égal que son infinie générosité. Tu diras à ton maître que cette parure de roi me ravit le cœur et que je l’en remercie avec chaleur. Cependant, même si ses largesses me touchent, je suis bien surpris de ce qu’il me demande.

La jeune esclave incline la tête. Peu importent l’excentricité et le délicat affront des mots du Seigneur de la Soie envers son confrère, Iriel reste parfaitement consciente de l’écart hiérarchique qui la sépare bien plus de son hôte que ne le fait déjà la petite table de bois. Elle reste ainsi, le regard baissé sur la somptueuse tasse qu’elle n’a pas encore daigné porter à ses lèvres. Seules ses paupières, battant sur ses précieuses prunelles, et le gonflement régulier mais tout juste perceptible de sa poitrine animent la perfection interdite de la jeune femme.

- Hanan ben Berel était un ami de mon père, que les dieux l’accueillent en leur demeure pour les siècles des siècles, et rien ne saurait me combler davantage que d’accéder à sa requête. Mais malgré les tourments de l’âge qui le maintiennent reclus à Ghezzale, il n’est pas sans savoir qu’Akasha a changé de dirigeant et que le commerce tout comme la possession d’esclaves y sont désormais passibles de prison et de mort. J’ai du renoncer là-bas à toute cette partie de mes affaires.

Un court silence s’installe dans le bureau du Seigneur des Chevaux. Toujours en retrait, posté au seuil de la pièce, Dubio étouffe un toussotement, n’osant comme seul geste un discret mouvement de ses iris passant tour à tour du maître à l’esclave.
Face à elle, les volutes de senteurs s’échappant du breuvage servi suspendent jusqu’à leur délicat ballet. Fragile fumet que l’on chasse d’un revers de main se tient immobile sous le regard d’Ishüen ben Iphraïm.

- Depuis la dernière fête du Lac, Nàr et Ren sont à couteaux tirés. L’incendie n’attend qu’une étincelle pour embraser nos contrées et mon épouse a fort à faire pour préserver la paix. Je suis même étonné qu’Hanan ait pu acquérir un atelier de taille aussi conséquente en plein centre d’Ébène mais même si je me réjouis sincèrement de sa bonne fortune, le Seigneur de la Soie doit comprendre qu’il me demande l’impossible. Je ne peux accepter son offre sans compromettre gravement les relations entre nos deux contrées et je ne souhaite pas prendre ce risque.

Le refus est l’apanage des maîtres. Il n’est pas de parole plus prestigieuse que le refus.
Il marque la frontière infranchissable entre ceux qui peuvent et ceux qui souhaitent. Il démontre de la puissance de celui qui le manie à travers l’application de sa seule volonté. Il refuse parce qu’il en a le droit, la position et la volonté. Il refuse de se soumettre parce qu’il le peut. Il marque la fin parce qu’il est de l’usage du maître de décider du terme de toute chose sous son impérial regard.
Le refus est l’une des nombreuses notions qui sont purgées de l’esclave. Car avec lui, c’est tout un pan de valeurs qui disparaissent, ultime pouvoir de l’individu que l’on lui retire lorsqu’il n’est plus.
Et s’il est une chose qu’Hanan ben Berel exècre c’est bien le refus. Le refus, c’est aussi et surtout le pouvoir de retirer l’objet que l’on désire. Et cela, le Seigneur de la Soie ne peut le concevoir. Iriel en était tout particulièrement avisée. Jamais son maître ne pourrait tolérer que son entreprise, débutée il y a déjà deux années de cela, alors que Seren était encore le cul vissé sur le trône d’Akasha, ne soit remise en question. Il avait, en ces temps, fait joué toutes les relations et les bonnes faveurs qu’il pouvait impliquer, pour obtenir la construction de cet atelier. Maintenant qu’il pouvait accueillir les petites mains qui lui étaient destinées, il était impensable de se voir refuser la mise sur pied d’une affaire aussi lucrative que celle-ci.

Toujours murée dans un silence respectueux, Iriel prend le temps de mûrir la réponse qu’elle se doit de formuler en faveur de son maître. Redressant lentement la tête, elle porte la tasse ouvragée jusqu’à ses lèvres pour profiter à son tour des saveurs exquises du thé, ultimes instants parachevant sa réflexion. Le liquide doré s’écoule contre sa langue sèche. Il revigore et éclaircit autant la voix que l’esprit.

- Soyez assuré que le Seigneur de la Soie est parfaitement aux faits des nouvelles législations qui règnent en Akasha depuis l’arrivée du Souverain du Vide. Elle reprend une gorgée comme pour étayer son argumentaire. Aussi, Iriel se permet d’appuyer la demande de son maître : parce qu’Hanan ben Berel ne souhaite pas d’incident diplomatique avec Akasha, parfaitement conscient de la perte que représenterait un conflit entre les contrées du vide et du feu ; parce que le Maître n’a jamais insinué qu’il ferait travailler des esclaves dans les ateliers d’Ébène ; parce que le Maître est parfaitement conscient que la notion de reclassement ne vous est pas étrangère. A ces mots, une lueur de malice attise les flammes verdoyantes des iris de l’esclave alors que son regard se porte sur l’hôte des lieux.

« Et parce qu’aujourd’hui, je veux te voir porter le genou à terre à mon injonction. Parce que mon cycle ne saurait souffrir de plus d’affront, c’est à ton tour de sentir la souillure du pouvoir tacher tes parures d’or et d’argent. De sentir la soie se dérober sous le joug ma volonté. »

- Et parce que le Maître porte sur Raasfalim la plus haute des estimes ; Iriel vous demande de reconsidérer les termes de votre réponse, estimé Seigneur des Chevaux.

La voix de la jeune femme est précieuse, cristalline et semble résonner en un imperceptible écho. Toute en rondeur et en chaleur, muée d’une fragile mélodie, elle berce le bureau silencieux. L’esclave parée d’indigo sait qu’elle ne peut s’autoriser le moindre écart, ne serait-ce que la moindre imperfection face à celui qui dresse les hommes et les femmes pour en faire de parfaits servants, dociles et disciplinés. Car la moindre faute signifierait bien plus que le simple échec. Pleinement consciente de la hiérarchisation qui lui est imposée. Mais elle est tout aussi consciente des caprices du pouvoir et de la force que lui transmet l’Aube. Plus que tout, elle sait qu’au dessus des hommes, au dessus même du Seigneur des Chevaux, se dresse, impérieuse, la Gardienne des Cycles : Seiferi.

- Iriel serait ravie de pouvoir s’assurer de l’entière confiance d’Ishüen ben Iphraïm dans l’entreprise de son maître et répondra avec diligence aux doutes du Seigneur des Chevaux.

L’esclave du Seigneur de la Soie porte sur Ishüen un regard emprunt d’une douce détermination. Un battement de cils, elle opine du chef pour lui signifier le terme de sa parole avant d’incliner poliment la tête, prostrée dans une soumission de rigueur.
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Ishüen

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le Sam 6 Oct - 18:55
 
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Semblables à des morceaux de verre, les yeux d’Ishüen se posent l’espace d’un instant sur le garde du corps à proximité de la porte lorsque celui-ci émet un son. Bref et étouffé, certes, mais déjà bien trop audible pour quelqu’un de son rang. Il ignore s’il s’agit d’un esclave ou d’un mercenaire aussi s’épargne-t-il la peine de le rappeler à l’ordre. Cela l’agace néanmoins, lui qui a l’habitude de ne voir évoluer autour de lui que des virtuoses de la docilité qui savent disparaître aux yeux de l’existence lorsque l’on n’a pas besoin d’eux et réapparaître avec grâce avant même que l’on en formule le désir. Cela peut ne pas sembler grand-chose et pourtant ce minuscule détail ne le prédispose pas à la réponse qu’il entend. Le Seigneur des Chevaux cille, reporte avec plus d’acuité encore son regard sur la jeune femme agenouillée face à lui. Cette femme qui utilise toute la soumission de rigueur d’une esclave pour faire trembler ses chaînes. Cette femme qui s’obstine à soutenir son regard. Le silence  ouvre entre eux ses portes durant de longues secondes alors qu’il pèse les mots qu’il vient d’entendre, ceux qu’il s’apprête à répondre, ce que tous impliquent.

« Dois-je comprendre que ton maître compte affranchir ses esclaves avant de les envoyer dans son atelier akashan ? »

En effet, c’est désormais la seule solution possible si Hanan tient absolument à inonder le marché d’Ébène de ses tissus de qualité supérieure. Ce n’est plus une excentricité de Prince Marchand à ce tarif. C’est de l’inconscience pure et simple. Si l’affranchissement n’est pas un tabou en Agni, ça ne tient qu’à peu de choses. Déchoir un homme au rang d’objet, c’est dans l’ordre du monde et il en va ainsi depuis des siècles dans le désert où la main d’œuvre est rare et la vie difficile, où certains doivent fatalement courber la tête face aux autres si tous veulent survivre. Lui redonner son humanité, cela n’est pas naturel. Peu se le permettent et ces esclaves affranchis ne sont en général considérés qu’avec méfiance, discriminés et mis à l’écart, comme des créatures étranges à jamais piégées dans un inquiétant entre deux entre liberté et servitude. Beaucoup disent qu’il s’agit d’un affront vis-à-vis des dieux. La vérité c’est que cet acte dérange car il remet en question les bases de la sociétés. Si un esclave peut redevenir un homme, qu’est-ce qui empêche un maître de déchoir au rang d’esclave ?

Au-delà de cette superstition qui effraie les âmes les plus faibles, Ishüen est Seigneur des Chevaux depuis plus de vingt ans. Il a vu passer plus d’esclaves en ses murs que dans ceux du Palais de Rubis et il devine plus finement que quiconque à quel point cette idée qui semble être un si habile pied de nez au nouveau souverain d’Akasha pourrait se révéler à double tranchant. Même avec tout l’art et les longues années de formation au sein des haras, sur dix esclaves dociles, un porte toujours les ferments de la rébellion. Il n’est possible de les étouffer qu'en le maintenant dans un milieu où tout lui rappelle à chaque seconde qu’il est poussière sous le pied des vrais hommes. Sur les cent que lui demande Hanan, combien mettront longtemps à se rendre compte qu’ils ne sont peut-être pas ce qu’on leur a répété dans un lieu tel qu’Ebène où chacun naît libre, où ils apprendront bien vite qu’ils le sont aussi ? Combien de temps alors avant que leurs regards ne se portent vers leur contrée d’origine ? Sur dix esclaves rebelles, un a l’étoffe d’un chef. Cela n’est qu’un détail, une hypothèse, un grain de sable dans l’océan des possibles qui n’a que peu de chances de trouver un jour terre d’asile. Mais Ishüen n’est ni superstitieux, ni aveugle, ni stupide. Il sait que du pinacle à l’abîme, la chute peut survenir d’un rien, de ce que l’on imagine même pas, de ce que l’on fait l’erreur de considérer comme acquis ou certain. Et s’il était à la place du Seigneur de la Soie, il ne s’abuserait certainement pas à considérer comme inébranlable la loyauté de cette jeune fille qui, il en est sûre, est bien plus vive que ce qu’elle laisse paraître. Mais Hanan doit être bien trop occupé à se réjouir qu’elle puisse l’assister dans ses fonctions au lieu de soupçonner la possibilité, infime mais existante, que le serpent puisse dormir en son sein. Un sur dix. Une, peut-être...

« C’est ce qu’il compte faire de toi aussi ? »
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Agni
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Iriel

Agni
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le Ven 12 Oct - 22:44
L’agitation était plus que palpable dans l’oasis de Ghezzale. De nombreuses caravanes étaient arrivées le matin même, déversant leurs lots de personnages notoires se pressant comme les abeilles autour de la ruche qui se gorge progressivement de miel. Toutes les ouvrières, insignifiantes dans leur individualité, ne donnent sens à leur existence que parce qu’elles participent toutes à la volonté de la reine, terrée au fin fond des alvéoles dorées. Les chameaux et les voitures tournent dans un ballet millimétré, parfaitement régulier et maîtrisé. Rien ne peut altérer l’orchestration minutieusement réglée de l’effervescence mercantile qui pulse dans le désert d’Agni. Car elle est le sang. Elle est la condition sinequanone à la vie dans la contrée du feu et chacune de ses étincelles, chaque âme qui y subsiste, est pleinement consciente de la partition qui s’y joue quotidiennement et à laquelle il faut être au diapason. Ou disparaître.
Il n’est pas de tolérance possible quand les éléments sont aussi capricieux. Il n’est pas de permission à l’erreur ou à la fausse note dans la symphonie des hommes du désert. Car ceux qui la perturbent menacent pareillement tout un équilibre, fragile mais vital. Chaque grain de sable qui viendrait à enrayer l’engrenage doit être écarté.
Tous ceux qui se pressent à Ghezzale le savent parfaitement, mieux encore que la plupart de leurs concitoyens. Les chanceux qui se retrouvent à traiter avec les Princes Marchands connaissent ces rouages et c’est bien par cette connaissance qu’ils se retrouvent aujourd’hui face au Seigneur de la Soie.

Assis à son bureau, Hanan ben Berel voit défiler les notables. Ils forment des tables rondes, frottant frénétique la mine de leurs styles sur sur le papier reflétant l’émulation des esprits brillants qui s’entendent et s’accordent dans un capharnaüm dévotieux.

- Faites rappeler de Rubis, Savilli et Djifra. Accordez leur la promotion qui s’imposent, qu’ils soient prêts à embarquer pour Akasha.

À l’injonction du Seigneur de la Soie, tous les grattes-papiers griffonnent avec une ardeur orchestrale. Ils battent de leurs styles la mesure des ordres qui fusent.

- Avec ces deux-là en supplément, nous devrions avoir le compte des contremaîtres pour l’atelier. Les mots d’Hanan ben Berel sonnent comme une affirmation et, pourtant, l’un des notables prend le temps de relever son nez de ses notes pour acquiescer.

- Les quartiers dédiés au tissage et les entrepôts ont été achevés la semaine dernière. L’inspecteur a jugé l’installation aux normes, Seigneur ben Berel.

- Bien. Le Prince Marchand opine du chef. Il considère deux hommes en bout de table. Le cadre légal est-il établi, messieurs ?

- Oui, répond instamment l’un d’eux avant que l’autre ne renchérisse.

- Les contrats de travail ont été édités pour les autorités locales. Il y est fait état, comme à votre demande, des conditions évoquant la retraite sur salaire du logement et des frais alimentaires.

- Le recrutement de vendeurs locaux pour tenir les étales attenantes sont aussi achevé, poursuit un troisième sans même détacher son regard du papier étincelant sur lequel il note pressement et sans discontinuer.

Les termes de l’entreprise du Seigneur de la Soie continuèrent à être discutés toute la journée durant. Du transport des esclaves à l’acheminent des ressources, tout devait être parfait. Le moindre mouvement de chaque être vivant au sein des nouveaux ateliers de la cité d’Ébène était prévu, décortiqué et réfléchi pour qu’aucun de ses pensionnaires ne puisse être confronté à l’envers du décor qui leur était minutieusement planté. Les porions qui devraient faire respecter la volonté du maître avaient été triés sur le volet parmi les employé du Seigneur de la Soie. Ils s’assureraient que le changement de juridiction ne puisse être perçu par les petites mains qui y travailleraient et que l’acclimatation se fasse le plus naturellement du monde.

***

La maîtrise absolue n’existe pas, car la maîtrise va de pair avec la sujétion. Celui qui est maître d’une chose l’est par la grâce de celui qui l’a perdu, par son incompétence, son inhabileté ou sa maladresse. Il en va ainsi qu’il n’est nulle ombre sans lumière, nul chaos sans ordre. La dualité est un principe fondamental dans la nature des choses. C’est ainsi que Seiferi l’a voulu.

***

De longs silences s’instaurent progressivement. Lorsqu’ils se faisaient, l’on aurait pu entendre des mouches voler. Si seulement les diptères avaient reçu l’autorisation de pénétrer à l’intérieur du bureau, car en réalité, le silence était parfait. Respecté religieusement par chacun de ses occupants comme s'il en était allé d'une question de vie ou de mort.
L’atmosphère se fait plus lourde à mesure que l’hôte des haras de Raasfalim considère les paroles de son interlocutrice. La réflexion du Seigneur des Chevaux se fait plus pesante, plus perçante, toujours plus acérée tandis qu’il foudroie Dubio du regard.

- Dois-je comprendre que ton maître compte affranchir ses esclaves avant de les envoyer dans son atelier akashan ?

Les petites billes d’Ishüen reflètent une attention renouvelée envers le jeune esclave qui lui fait face. Murée dans son mutisme, Iriel laisse planer un nouveau silence, subtilement ordonné par l’intonation du maître des lieux. Elle garde la tête baissée mais le dos droit, toujours. Parée autant des dignes atours qu’elle se doit d’arborer que de la soumission qui lui est de rigueur.

- C’est ce qu’il compte faire de toi aussi ?

Elle les sent. Les prunelles glaciales du maître se posent sur tout son être pour l’embrasser et l’embraser dans un regard emprunt d’une méfiance encore imperceptible. À l’assurance laisse place l’embarras. L’embarras d’une parole qui n’a rien d’anodine et qui laisse amplement transparaître les soupçons du Seigneur des Chevaux. D’un regard, il intime toute sa majesté. Elle la ressent, affaissant ses épaules par le poids de sa condition.
Iriel relève la tête. Elle lutte vaillamment contre sa nuque ankylosée pour redresser son regard. Un frisson lui traverse l’échine alors qu’elle croise le fer de l’iris scrutateur que le Prince Marchand lui adresse. Il est tout puissant.
Elle n’est que poussière. Imperceptible, négligeable petite chose qui n’a d’importance que parce que les maître ont bien daigné lui en donner. Et pourtant, elle sent tout l’intérêt qui lui est réservé dans ce regard.

- Non.

Elle n’est que poussière et, pourtant, la voix carbone de la jeune esclave résonne de toute l’autorité qui lui incombe alors qu’elle défend l’entreprise de son maître. Elle n’est que poussière et, pourtant, elle s’octroie le luxe d’user de la négation, de s’adjuger le pouvoir
C’est aussi ce qui fait que le maître est maître. Parce que sa volonté est incontestable. Mais que se passe-t-il alors lorsque le maître est contesté, lorsque sa toute-puissance est remise en question ?

- Le Maître ne projette aucunement d’affranchir quelqu’esclave que ce soit.

Non. Hanan ben Berel n’avait aucunement l’intention d’affranchir qui que ce soit. Ni elle, ni ses autres esclaves. Malgré son excentricité et son originalité parmi les Princes Marchands, le Seigneur de la Soie n’en reste pas moins un agnien profondément attaché aux traditions de sa contrée.
Non, il est hors de question d’affranchir les esclaves qui seraient destinés aux ateliers d’Ébène. Il est important que chacun de ces esclaves soient pleinement convaincus de leur servilité et de l’immuabilité de leur condition. Car c’est ainsi que sont les choses. Chaque abeille, chaque insignifiante ouvrière doit être résolue et déterminée, totalement dévouée à sa tache. Chacune doit entretenir le miel qui assure la pérennité et la prospérité de sa ruche, parce que c’est ainsi que le monde tourne et tourne encore.

- Iriel, peut-elle poser une question au Seigneur des Chevaux ? L’esclave baisse de nouveau la tête. Ce n’est pas quelque chose que l’on demande au maître.

- Peut-elle savoir ce qui fait qu’Ishüen ben Iphraïm sait qu’il est le maître des haras de Raasfalim ? Quels éléments lui portent, chaque jour la conviction qu’il est libre et tout puissant sur ses terres ?
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Ishüen

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le Dim 28 Oct - 21:58
 
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Le prédateur ne fait nul bruit dans le désert, pas plus que la proie. Qu’il soit serpent ondulant sur la dune ou mygale tapie dans son antre soyeuse, pas un son ne doit briser le calme brûlant. Le moins de vibrations possible pour ne pas signaler sa présence. La mort est un art silencieux, un art de l’immobile dont les artistes doivent bouger tout en faisant croire que la représentation n’a pas encore commencé. La réussite ou l’échec, la survie ou le trépas ne tiennent qu’à la qualité de cette étape, à la maîtrise de chacun des danseurs. C’est pourquoi ils s’observent, pourquoi l’un doit se mouvoir sans être vu et l’autre regarder comme s’il voyait. C’est un peu ce qui se joue dans le cabinet de travail du Seigneur des Chevaux. Ishüen reste immobile sur son siège, les jambes croisées en tailleur, les doigts réchauffés par son verre de thé, l’image même de l’indolence alors que toute son attention, tous ses sens sont concentrés sur la jeune esclave face à lui. Il la regarde si intensément après lui avoir posé sa question piège qu’elle semble prise dans les mailles d’un piège tendu à l’extrême. Le plus infime mouvement, le moindre frémissement en ferait chanter les mailles avant même d’être esquissé. Ainsi, le Seigneur des Chevaux ne perd rien du léger ploiement de ses épaules, du tremblement dans son regard alors qu’elle infirme à voix basse sa supposition. Dans une attitude parfaitement étudiée, il lève légèrement le sourcil. Tiens donc. Et bien voilà qui règle la question. Ce ne seront pas ses esclaves qui feront tourner l’atelier akashan du Seigneur de la Soie. Cependant, tandis qu’il entérine cette décision dans son esprit, voilà que sa proie, imprudemment, bondit.

Le silence se fige à nouveau dans la pièce, l’espace d’une seconde. Puis, contre toute attente, un son doux et chantant, semblable à un rire, roule derrière les lèvres closes du Prince de Raasfalim.
La réponse pourrait être longue et complexe car Ishüen n’est pas un fat ou un arrogant qui s’imagine qu’il est le maître parce que cela lui est dû ou qu’il est le mieux placé pour cela. Baymat aurait du être Dame des Chevaux. Lorsqu’il l’est devenu à sa place, nombre de ceux qui sont ses pairs aujourd’hui ont tenté d’évincer d’une façon ou d’une autre l’adolescent effrayé, incapable de prendre une décision seule, qu’il était alors. Non, son rang ne lui était pas dû. La badine d’or n’est arrivée entre ses mains que par un coup de dés des dieux et n’y est restée que parce qu’il a choisi de garder ce fait à l’esprit. Il est le maître à Raasfalim parce qu’il a tout fait pour, qu’il a doté sa volonté de tous les instruments nécessaires. Il règne ici parce qu’il bâtit chaque jour son pouvoir. Mais il ne dira rien de cela à cette esclave impertinente. Au-dessus du sourire qui demeure encore sur ses lèvres, les yeux d’Ishüen se posent comme des serres sur la peau blanche de la jeune femme, s’y plantent lentement.

« Ton service auprès d’Hanan t’a rendue bien audacieuse. Tu mériterais presque que je te réponde. »

Un changement d’attitude imperceptible, un grain de sable chutant le long de la dune, un glissement souple et dangereux. Le prédateur déploie le jeu de ses muscles et le Seigneur des Chevaux se redresse légèrement, d’une infime façon qui suffit à magnifier son port de tête.

« Iriel. »

La voix est posée, nette, pourrait presque sembler douce à une oreille ignorante. Mais Iriel a été formée dans les haras de Raasfalim. Elle est à même d’entendre le fil de l’épée qui court sous le voile de soie, celui auquel elle a été conditionnée à se plier. C’est la voix du maître qui ordonne, du maître qui sera obéi. Elle vient claquer sur sa peau comme un fouet de velours, celui réclame la soumission de ses inflexions caressantes.

« Baisse les yeux. »

Plus encore que ce que tu fais déjà.
L’ordre est sans appel. Ishüen attend qu’il soit exécuté comme il se doit par cette esclave qui s’obstine bien trop à tenter de lui rendre son regard avant de se laisser aller à nouveau. En un battement de cils, il est redevenu le commerçant qui traite de ses affaires.

« Voilà ma réponse à ta question. Et en ce qui concerne la demande de notre très estimé Seigneur de la Soie, même si je suis soulagé d’apprendre qu’il ne comptait pas commettre l’imprudence d’affranchir des esclaves avant de les envoyer en Akasha, ma réponse reste la même. Je ne peux m’engager à lui fournir ce qu’il demande. Cependant, je serais peiné de lui imposer un tel refus sans solution annexe et la Guilde a besoin que le commerce d’Hanan ben Berel soit bien portant. Qu’il m’accorde une demi-saison et je serai en mesure d’exaucer son désir. Mais je discuterai de cela avec lui par une lettre que je te remettrai. »

Un instant de silence et une nouvelle gorgée de thé plus tard, il ajoute presque courtoisement :

« As-tu d’autres requêtes à transmettre ? »
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Agni
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Iriel

Agni
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le Lun 12 Nov - 0:17
Il reste immobile, imperturbable. La majesté de son collier n’a d’égal que la dangerosité de son regard perçant. Aussitôt posé sur la frêle proie qui ferait son prochain repas, le carnassier se tapie dans l’ombre du contre-jour et s’assure de ne pas être trahi par les vents, parfois capricieux, qui soufflent dans le désert.
Dissimulé dans le chétif parterre herbacé qui pointe vaillamment entre les grains de sable brûlant du désert, il guette. Ses yeux passent de la proie à chaque élément de son environnement, sur le qui-vive, prêt à bondir et pourtant armé d’une patience infinie. Les muscles de ses pattes se tordent et se tendent tandis que l’animal se terre plus encore dans le mince fourré qui le dissimule encore. D’un bond, il doit s’assurer que son assaut soit létal. Il n’a pas le droit à l’erreur. S’il échoue, il devra repartir en quête d’une nouvelle proie, si rare, si précieuse pour lui et pour sa progéniture qui attend avec impatience son retour. Peut-être devra-t-il se résoudre alors à croquer l’un de ses jeunes.
Pour ne pas en arriver, le prédateur met toutes les chances de son bord. Les oreilles dressées, il scrute la moindre vibration de l’air. Ses petits yeux jaunes scrutent l’étendue désertique, d’un bout à l’autre du panorama qui s’étale devant lui. Lorsqu’il s’élancera, sa course devra être parfaite, sa prise impitoyable.
Alors il s’élance. Il ne suffit d’un rien pour que la balance penche en faveur de l’un ou de l’autre des combattants du désert. Dans ce jeu vitale, les équilibres n’en restent pas moins fragiles et soumis à des lois qu’ils ne peuvent universellement contrôler.
Ses pattes martèlent le sol dans un piétinement imperceptible. Le sable en tremble à peine à chacune de ses foulées. Il suffirait d’un rien pour que la balance penche.
Il n’a suffit de rien. Le facteur négligeable qui scella la chasse était imperceptible, même pour l’expérimenté prédateur. Il a suffit d’une mouche. Une mouche, insecte parmi les insecte. Ridicule petit diptère suceur de sang. La bête s’est agitée, sans raison. Ce faisant, la proie jusqu’ici insouciante a relevé la tête pour percevoir, à temps, la course d’élan du monstre carnassier qui lui fondait dessus. Un instant plus tard, la délicate créature est réfugiée à l’abri des crocs du chasseur déserticole. Ainsi s’abat l’impitoyable loi qui régit et régira à jamais les êtres du désert et d’ailleurs. Car plus souvent qu’il ne parvient à attraper sa proie, le chasseur rendre bredouille, le gueule tout juste asséchée par la traque, les yeux perdus dans le vague, à la recherche d’un repas qui se refuse à lui, encore.
Alors, celle qui s’en trouve bienheureuse est la mouche. Imperceptible parce que personne n’a songé à lui prêter la moindre attention. C’est la mouche, grassouillette et vrombissante qui n’aura que l’embarras du choix lorsqu’il sera question de l’animal dont elle ira sucer le sang.

Dans le bureau du Seigneur des Chevaux, l’on entendrait une mouche voler. On l’entendrait si seulement le turbulent diptère avait eu l’audace de rompre le silence imposé par le maître des lieux. Pourtant lui vient un vrombissement aux oreille, un bourdonnement encensé, irréel qui se mut lentement en une plainte stridente.

En face, l’esclave drapée d’azur patientait. Ishüen n’avait toujours pas esquissé le moindre signe de fatigue et elle devrait se résigner à rentrer bredouille, avec comme seule garantie, la promesse de lendemains plus fructueux. Elle saurait se retirer lorsque la retraite sonnerait. Et justement, les trompettes et les clairons s’apprêtaient à souffler.
Elle ne soutint pas le regard du maître qui lui intimait la soumission. Son échec devait retentir avec la même force et la même violence contre ses tympans rendus douloureux par l’entrevue de l’échec. Son regard se déporta lentement. Il dériva au loin, s’abaissant toujours plus bas, jusqu’à ce que les muscles de sa nuque la brûlent, jusqu’à ce qu’elle sente pleinement la tension de chacun des ligaments qui maintenaient sa tête accrochée au reste de son corps vouté.

- Voilà ma réponse à ta question. Et en ce qui concerne la demande de notre très estimé Seigneur de la Soie, même si je suis soulagé d’apprendre qu’il ne comptait pas commettre l’imprudence d’affranchir des esclaves avant de les envoyer en Akasha, ma réponse reste la même. Je ne peux m’engager à lui fournir ce qu’il demande. Cependant, je serais peiné de lui imposer un tel refus sans solution annexe et la Guilde a besoin que le commerce d’Hanan ben Berel soit bien portant. Qu’il m’accorde une demi-saison et je serai en mesure d’exaucer son désir. Mais je discuterai de cela avec lui par une lettre que je te remettrai.

De nouveau le silence pesant. L’écrasante étreinte du regard froid du maître de Raasfalim. Les secondes qui s’égrainent encore.

- As-tu d’autres requêtes à transmettre ?

Iriel plisse plus intensément ses paupière, les trapèzes brûlent. Ils menacent de rompre à tout instant mais elle reste parfaitement immobile. Elle inspire, silencieusement, une bouffée d’air qui ne satisfait ni ses poumons comprimés, ni sa gorge serrée, ni même sa bouche pâteuse. Alors les cycles se croisent.

- Il n’est pas d’autre requête que le Seigneur de la Soie souhaite faire parvenir à Ishüen ben Iphraïm.

Les cycles se croisent.
Cardamome, cannelle, badiane, gingembre, muscade. Les arômes du thé embaumaient la pièce depuis que la précieuse boisson avait été servie. Subtiles, exotiques, tout juste perceptibles, le peyotl et le pavot avaient rejoint les rangs des voluptueux danseurs.

Plus aucun son ne perce. Puis, Iriel perçoit les respirations bruyantes du maître. Alors elle sait. Elle sent les poils qui se dressent et se hérissent, le fourmillement dans le bout des doigts. Elle sent l’agréable chaleur qui se déverse au plus profond de son être. Puis, les fourmillements deviennent douloureux, la chaleur étouffante. L’air est saturé de braises rougeoyantes. Le regard se trouble, les sens s’estompent. Il ne reste plus que l’intenable battement du cœur. Il frappe contre les côtes soudain terriblement fragiles. Vaillant, il frappe à s’en rompre les ventricules. La résonance monte, monte jusqu’à ses tempes et cogne contre son crâne douloureux. Le burin semble ne jamais s’arrêter. Pourtant le calme se fait soudain.

L’esclave tressaille alors que le silence se fait. La peur la prend à la gorge et la submerge mais elle est incapable de se mouvoir. Ça ne devait pas se passer de la sorte. Alors Iriel comprend le soudain malaise de son maître, elle comprend ses réticences à l’accompagner malgré l’importance de la requête. Elle se croyait fine mouche et, pourtant, elle vient de s’empêtrer corps et âme dans la soie collante d’une toile qui ne lui était pas même destinée. Elle ne se risque pas à lancer le moindre regard vers Dubio qui attend toujours, à quelques pas de là. Et elle sent la pièce retenir son souffle alors que maître reste silencieux. Son vaillant ventricule aurait pris la poudre d’escampette bien avant elle si ce n’était pour la prison osseuse qui le maintenait prisonnier.

Ainsi s’écrivent les cycles croisés. Quelque chose se brise.
Ainsi s’écrivent les cycles croisés. Plus rien ne sera jamais plus comme avant.

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