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Iriel
Agni
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Cycles croisés [Terminé] Dim 16 Sep - 0:48
L’état du maître se faisait toujours plus préoccupant chaque jour passant. S’il n’avait rien perdu de sa force de volonté et de sa fantaisiste créativité, la pudeur du Seigneur de la Soie le contraignait de plus en plus à la réclusion. Silencieusement, Hanan ben Berel laissait le temps écrire l’ultime chapitre de son existence. S’il aurait pu en avoir conscience, il n’était que trop fier, bien trop fier, pour avouer sa faiblesse à ceux qui l’entouraient, de près ou de loin. Ni les autres Princes Marchands, ni les riches commanditaires, ni les artisans de ses propres ateliers n’avaient jamais eu vent de l’infection contractée par le maître. Les petites mains qui tressaient et travaillaient la soie ou le chanvre n’avaient que faire des problèmes du prince. Celui-là ou un autre, qu’est-ce que cela pourrait bien changer à leur existence ? Les bourgeois et les nobles désireux de se vêtir de certains des plus beaux atours de Seele se satisfaisaient très bien de cette situation et de l’envoi d’une belle jeune femme en guise de négociations. Il n’y avait que les membres de la guilde qui s’intéressaient avec plus d’attention à la disparition progressive de leur pair. Car l’effacement du Seigneur de la Soie ne pouvait que les interroger sur la capacité de ce marché à rester profitable et du glissement de pouvoir que la perte de vitesse de leur confrère pouvait avoir sur leur propre activité. C’en était, pour certains, l’équilibre toute entier de la guilde qui était menacé. Et qui était cette femme, vulgaire esclave, qui prétendait veiller aux affaires de son maître ? L’un des Princes Marchands aurait bien une réponse à cette interrogation mais là n’était pas la principale source d’inquiétude. Certes, l’idée même qu’une personne dépouillée de toute essence, ayant perdu jusqu’à sa citoyenneté, son humanité, pouvait rebuter certains qui imaginaient la catastrophe que pouvait représenter cette émissaire en terme d’image. Mais le problème premier était la puissance que pouvait dégager le Seigneur de la Soie. Où était donc passée l’omnipotence des Princes Marchands si c’était pour déléguer la gestion d’un marché aussi nécessaire que vital à une vagabonde qui a d’orpheline jusqu’à son nom ? Il se murmurait l’éventualité de pousser le vieil homme vers la sortie avant que sa faiblesse ne devienne plus apparente et que son état ne suscite les vocations malvenues de petits propriétaires aux dents acérées. Le marché du textile représentait une source d’investissement non négligeable et il était hors de question de laisser tout un pan de leur puissance ainsi en friche. Il leur faudrait des explications. Ils exigeraient de leur associé une justification à la hauteur de leurs attentes. Cela étant, il était indéniable que, pour l’heure, les affaires de la soie avaient repris au-delà de leurs espérances. Les étales d’Agni s’étaient regarnies de la soie locale et, même au dehors des frontières désertiques de la contrée du feu, il semblait que les commandes allaient bon train. A tel point que l’ouverture d’un atelier avait été annoncée au sein même de la cité d’Ébène. Certes, il n’était pas question du travail de la soie en ces lieux, et cela représentait un investissement moins prestigieux que leurs espérances, mais la crise qu’avait semblé traverser Hanan ben Berel semblait derrière lui.
Mais de toutes les ressources, de tous les investissements, il n’en est de plus précieux que le travailleur, soumis, obéissant, dévoué et scrupuleux. Car nulle forge, nul verger, nulle étale aussi garnie soit-elle ne peut fonctionner sans la petite main de rigueur.

C’est dans ce contexte ombrageux qu’Iriel fut envoyée à la rencontre du Seigneur des Chevaux. L’esclave fut pourvue de l’habituelle lettre de marque que lui confiait son maître, attestant de sa légitimité à représenter le Seigneur de la Soie ainsi que d’un coffret renfermant une djellaba adressée à son partenaire commercial. Un cadeau comme il est de coutume au sein de la puissante guilde marchande pour appuyer une demande.
Mais plus qu’une simple visite commerciale tenant comme enjeu le sort d’une poignée d’esclaves capables de s’affairer à la maintenance d’une chaîne de tissage, il était primordial de rassurer la guilde des Princes Marchands sur sa capacité à poursuivre la bonne gestion de ses affaires.

Ainsi la caravane s’élança dans la mer de sable en direction du haras de Raasfalim. Un magnifique dromadaire fut apprêté et paré des drapés habituellement réservé à la monture du maître lors de ses voyages de prestige. La selle était rehaussée de coussins tressés de vert et de bleu tandis que de longues franges aux reflets dorés venaient camoufler un harnais pourtant perlé de pierreries somptueuses. La bête blatère une fois l’esclave postée sur sa vigie de chair et d’os. Les jambes pendantes sur le flanc droit de l’animal dans une posture impériale, une main empoignant solidement l’arrière de la selle tandis qu’Iriel donnait de l’autre main un coup sec sur la bride de l’animal qui se redressa. Le présent prévu pour son hôte fermement harnaché, la bête s’élança au milieu des mille-et-une ondées de sable que faisait s’abattre le désert capricieux. A ses côtés, comme toujours, se trouvait Dubio et les quelques hommes qui formaient son escorte.

- Ca va faire plaisir de revoir le père ben Iphraïm, depuis le temps !

Comme à son habitude, le fidèle chien de garde du Seigneur de la Soie s’enjouait déjà du voyage à venir. Son sourire communicatif dépassait allégrement du turban qui dissimulait la majeure partie de son visage et dont les deux petits yeux, toujours plus plissés par le sable virevoltant, dépassaient.

- Tu l’apprécies tant que ça ? Lui répondit Iriel, curieuse.

- Bah ! C’est lui qui a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui ! Lui, ou ses dresseurs parce que bon… l’était encore gamin à l’époque, songea Dubio dont la nostalgie n’était nullement dissimulée. C’est vrai qu’en ce temps là, c’était juste un marmot ridicule comme tous les autres… Continua-t-il, plongeant dans une réflexion qui lui était toute particulière.

Iriel ne répondit pas, ne s’engageant plus en avant dans cette discussion qui lui apparaissait déjà comme déplaisante et source de souvenirs peu glorieux de son passé aux haras de Raasfalim.

- Et puis, tu sais, le Pavillon des Chiens, c’est pas si terrible que ça ! Franchement… ceux qui disent le contraire se retrouvent en deux catégories : les mauviettes et ceux qui ne savent pas se battre. Ahah ! J’me demande ce qu’il est advenu de ce con de Reshgrim…

- Silence ! L’interrompit la jeune femme dont les limites venaient tout juste d’être atteintes.

- Faudrait que j’demande au père Ishüen à qui a été vendu Sérieux. Il était sympa, mais pas rigoleur pour un sou, le con ! Poursuivit Dubio qui ne semblait pas avoir pris en compte la remarque d’Iriel et poursuivait son monologue en l’accompagnant de grands gestes pour appuyer ses propos.

La muse donna un petit coup de talon sur les flancs de son dromadaire pour lui faire accélérer l’allure et dépasser le cavalier qui semblait s’emporter dans le flot des souvenirs jaillissant à la surface en un torrent de paroles inarrêtable.
La traversée dura trois jours.
Trois jours durant lesquels les voyageurs affrontèrent les affres du désert et son lot de désagréments. Trois jours durant lesquels il fallu soutenir la chaleur harassante d’un soleil de plomb ainsi qu’un fort vent d’est qui chavirait avec lui le sable brûlant qui s’immisçait dans chaque interstice et dans chaque pli de tissu. Ce sable dont les vagues ne cessent pas même une fois la nuit tombée et irrite les yeux à vous faire pleurer. La saison d’Eira est propice aux alizée chahuteuses. Conditions qui avaient largement contribué à saper la volonté d’Hanan à quitter ses terres.
Trois jours. Et trois nuits aussi fraîches que les mers de Ruwa. Trois nuits à la morsure gelée qui surprend les aventuriers les moins expérimentés mais dont les voyageurs avertis se méfient avec autant de craintes que les longues journées accablantes.

Finalement, la petite troupe arriva en vue de l’oasis. Les murs se détachèrent progressivement des dunes de sable qui les camouflaient et leur révélèrent toute leur majesté, fort solitaire, île rescapée perdue au milieu des milliers de grains de sable qui y menaient leurs assauts quotidiens. Le dromadaire berça l’arrivée d’Iriel au milieu de la pierre chargée de souvenirs.
Par là, songeait-elle, se trouve le Pavillon des Lys. Ah ! En voici la toiture…
Une épaisse arche se dressait, barrée d’une poignée d’hommes armés de lance. A l’approche des voyageurs, ceux-ci se mirent au garde-à-vous.

- Qui s’avance au devant du Seigneur des Chevaux ? Demanda l’un d’eux en s’avançant d’un pas.

Trônant en altitude, la jeune esclave considéra l’individu de son regard impérial. Le vent et le sable n’avaient en rien esquinté sa djellaba, toujours intacte et dont le sable ne faisait que miroiter plus encore les reflets d’azur et d’indigo de la soie.

- Annonce à ton maître l’envoyée du Seigneur de la Soie.

Ishüen… Seigneur des Hommes et des Femmes d’Agni et d’ailleurs. Maître de tant de destinées. Cela ferait bientôt huit ans qu’elle ne l’avait revu. L’assurance qu’elle avait porté tout le voyage durant s’étiolait à mesure qu’elle l’imaginait, drapé de ses habituelles couleurs de pourpre et d’or, habillé de mille joyaux. Elle commençait à redouter sa présence et son aura impérieuse et toute puissante, cette auréole majestueuse qui lui semblait ne jamais pouvoir quitter son être. Elle serra la lettre de marque plus fort encore, se rattachant aux bribes de légitimité qu’elle parvenait à se trouver pour soutenir le regard du maître des lieux. Les portes s’ouvrirent et le dromadaire s’avança plus en avant dans le caravansérail.
Spoiler:
En espérant que ce lancement plaise au maître. Et en priant que ce cycle nous accorde la levée de la malédiction.
Let's go ! Cycles croisés [Terminé] 2066688234
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Ishüen
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Re: Cycles croisés [Terminé] Ven 21 Sep - 0:01
 
Cycles croisés


Beaucoup de Princes Marchands sont des êtres fantasques, comme le sont souvent les hommes et les femmes de pouvoir. Nombreux ont étés ceux, à mesure que la Guilde gagnait en puissance et en richesse, à manifester ces dernières par des actes étranges, capricieux ou excentriques, défiant complaisamment le monde dans des gestes emprunts de vanité. Ils ne peuvent être salués et honorés comme le sont les souverains et les chefs car ils ne sont, somme toute, que des hommes du peuple, soumis comme eux à la volonté de leurs dirigeants. Alors, puisque dans les faits nul n’ignore leur réelle et considérable influence, ils courbent humblement la tête tout en se parant de tout ce qui est l’apanage des puissants, car si l’or n’est pas le trône, il en est sans conteste la matière. Les Princes Marchands, les maîtres du commerce, ce sang fluctuant qui coule dans les veines d’Agni plus sûrement que l’eau et la maintient en vie, le savent et aiment à le rappeler, chacun à leur façon. Tifana bin Yukraïn, septième Dame des Chevaux, ne se déplaçait jamais sans deux panthères de compagnie, débusquées toutes jeunes dans la lointaine jungle au-delà de Vaata, et les a faites inhumer avec elle dans son tombeau. Tahar ben Gerud, neuvième Seigneur de la Porte a dépensé des fortunes pour équiper sa demeure de tant et tant de fontaines qu’elle était surnommée la petite Saphir par les habitants du bourg. Akunbek ben Mahatbek, cinquième Seigneur des Palmeraies, était célèbre pour ses colères phénoménales et, une année de récolte particulièrement mauvaise, fit fouetter à sang tous les esclaves de sa maison. Pourquoi ? Parce qu’il le pouvait, tout simplement. Et même si tous ses pairs s’accordèrent à dire que cela manquait grossièrement de raffinement, ils ne firent aucun commentaire. Les choses sont différentes aujourd’hui.

Aux yeux d’Ishüen, Hanan ben Berel a toujours été davantage taillé pour la vie d’artiste que pour celle de Prince Marchand et sa plus grande chance dans l'existence est d’être né héritier du seul de la Guilde pouvant se permettre d’allier les deux. Il est normal pour un artiste d’avoir des caprices et des lubies saugrenues pour le commun des mortels. Un simple coup d’œil sur sa belle-sœur Sanila suffit à l’en assurer. Par conséquent, un créateur de mode tel que le Seigneur de la Soie, chargé d’habiller les puissants et de dicter l’air du temps, se doit de planer au-dessus des pensées triviales de la plèbe ou purement lucratives de ses confrères. Cela fait partie intégrante de son rôle et Hanan a toujours réussi sur ce plan là au moins, même pendant ses années de vaches maigres. Pourtant c’est aujourd’hui, alors qu’il commence enfin à relever son commerce, qu’il se permet ce qui ressemblerait presque à un faux pas. Ishüen y songeait en lisant la missive annonçant la visite de sa porte-parole, arrivée quelques jours plus tôt par un coursier. Faire d’une esclave une de ses émissaires officielles, pourquoi pas. Après tout, le fait n’est pas si rare et, un esclave bien dressé étant par bien des aspects plus fiable qu’un serviteur, nombreux sont ceux qui parviennent à atteindre des positions officieuses, parfois officielles, extrêmement élevés malgré leurs rangs. Non, ce n’est pas l’esclave messagère qui pose problème, encore qu’il aurait été dans son droit en prenant cela pour un affront. C’est le fait que l’esclave en question ait tendance à remplacer ses héritiers officiels et à seconder le vieil homme à leur place. Cela, c’est du jamais vu dans l’histoire de la Guilde et nombreux sont les Princes à tiquer sous ce qui semble être l’excentricité de trop.

Malgré tout, le Seigneur des Chevaux fait ouvrir ses portes à l’émissaire lorsqu’elle est annoncée. Il l’attend dans son bureau personnel, dans l’aile ouest de sa demeure. À cet heure de la journée, la lumière filtre par les délicats motifs ajourant les volets de bois, diffractée de façon à perdre de son agressivité. La pièce est décorée avec sobriété et élégante de quelques tapis, de mosaïques discrètes incrustées dans les murs, de lampes à huile pour l’heure éteintes disposées autour du bureau qui trône à une extrémité. Ishüen y est assis, occupé à répondre à une lettre pendant que ses serviteurs conduisent l’envoyée d’Hanan jusqu’à lui à travers les couloirs aux murs blancs après que sa monture ait été laissée au caravansérail. Il aurait pu la recevoir dans les jardins ou dans l’un des salons fastueux de sa demeure, revêtu avec tout son faste. Mais il n’a pas à se soucier d’impressionner une esclave, ni à quitter ses affaires pour elle. Revêtu d’un sarouel blanc, d’une djellaba dorée et brodée d’argent, d’un turban qui ne cache pas entièrement ses cheveux tressés, il signifie clairement que, si officielle que soit la rencontre, sa hiérarchisation ne fait aucun doute. Cependant, même s’il prend son temps pour se faire, son regard n’a rien de méprisant lorsqu’il le pose sur elle après qu’elle soit entrée dans la pièce. Il ne s’y reflète qu’une acuité froide et une certaine forme de curiosité. Un homme solide entre sa suite, précédant les deux gardes qui referment derrière eux la porte de la pièce. Ishüen considère un instant la petite esclave puis s’adresse à elle le premier, comme le veut l’étiquette lorsque l’on a affaire à un inférieur.

« Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel. »

Iriel. C’est bien cela. Il a parcouru ses registres et y a retrouvé son nom quand il a appris qu’elle devait lui rendre visite au nom de son seigneur mais il se souvient d’elle à présent qu’il l’a sous les yeux. Une vaatane aux cheveux sombres et à la peau de lait, délicate comme un lys, docile comme les branches du saule. Alors qu’il détaille la pureté des traits de son visage, ses yeux de pierre précieuse frangés de longs cils ou l’églantine de sa bouche qui luit comme un bijou sur son teint parfait, il déplore sincèrement l’imperfection qui la fit déchoir à l’époque. Elle aurait fait merveille dans plus d’un harem. D’un mouvement souple, il quitte son siège et se dirige de l’autre côté de la pièce, vers une petite table entourée d’une nichée de coussins où il prend place, assis en tailleur, avant d’inviter la jeune femme à s’asseoir. Les gardes viennent se déployer derrière lui, légèrement en retrait. Sur un geste de ses doigts, une esclave jusqu’ici assise à genoux dans l’ombre d’un paravent de bois s’approche en silence, les yeux baissés, pour disposer un plateau de thé sur la table et remplir deux verres du breuvage fumant.

« Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J'espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus... »
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Re: Cycles croisés [Terminé] Sam 22 Sep - 0:39
Il est encore plus imposant qu’elle n’osait l’imaginer. De sa présence, le Prince Marchand donne à la petite pièce, faiblement éclairée de quelques faisceaux d'un soleil qui perce vaillamment à l’intérieur du bureau, une aura asphyxiante. Il l’étouffe de tout son être. Elle retrouve ce regard impassible qu’il serait bien vaniteux de songer à lire, ce visage a priori apathique, seulement animé d’une fausse chaleur lorsqu’elle s’avance. Ishüen ben Iphraïm est le Seigneur des Chevaux.
Iriel aurait tourné les talons et dévalé les marches pour rejoindre l’extérieur et l’air aride du désert, qui lui semble à présent bien léger, si ce n’était pour l’imposante masse de Dubio qui la suivait. Elle sentit son buste l’effleurer alors qu’elle s’était arrêtée. L’atmosphère était irrespirable. Elle sentait son front paré de bijoux se perler de sueurs froides, sa respiration s’essouffler contre les alvéoles encrassées de ses poumons. Elle tentait de garder ses mains, moites et étrangement inconfortables, le plus éloigné possible de sa ravissante parure de soie car elles avaient la fâcheuse tendance à s’y perdre et à froisser le délicat tissu.
Elle le regarde suspendre son geste et reposer une plume dans un encrier finement décoré. Plus rien n’existe tout autour d’elle. Les murs aux ouvrages gracieux s’évanouissent ainsi que les élégants tapis disposés sur le sol de la pièce. Elle ne voit que l’homme, assis à son bureau. Il dissipe tout éclat pénétrant sur son domaine, flamboyant des fines broderies d’or et d’argent qui le parent. Même la chaleureuse lumière diffractée sous les pans des volets aux motifs raffinés semble bien peu de chose en comparaison du Seigneur des Chevaux. Elle sent chaque battement de son coeur raisonner sur toute la surface de son corps. Elle entend chaque contraction et décontraction du vaillant ventricule distinctement. Il vient cogner contre ses tympans, enfonçant toujours plus fort les chétifs osselets qui menacent de céder. Plus rien n’a d’importance. Elle le fixe du regard car il n’y a que lui qui peut se targuer d’une remarquable existence.

- Sois la bienvenue. La route a du être longue dans le désert. Je me réjouis que tu sois arrivée saine et sauve pour porter la parole de ton maître, notre estimé Hanan ben Berel.

Comme une claque, la voix du Prince Marchand la tire de sa léthargie. Ses yeux voient de nouveau et les paroles calment les palpitations assourdissantes de sa poitrine. L’oxygène s’écoule de nouveau à travers sa trachée asséchée.
De sa grâce coutumière, le Seigneur des Chevaux traverse la pièce pour s’asseoir sur de confortables coussins bordant une table garnie de mets bientôt rejoints par un ravissant service à thé. L’esclave qui l’y porte reste totalement invisible, jouant des contre-jours et des ombres portées par la fragile luminosité du bureau pour se mouvoir sans même être perçue. Quand serviabilité et soumission se conjuguent, reste la parfaite docilité. Appréciable parce qu’inqualifiable. Précieuse comme un secret murmuré, subtile comme le fumet d’aromates parfumés qui embaume la pièce.
Dans les terres de feu, rien ne saurait être plus appréciable qu’un bon thé. La chaleur revigorante de l’infusion et la délicatesse de ses arômes, tantôt forts et prononcés, tantôt fins et sensuels, qui font chavirer les papilles. Sa luxueuse robe aux reflets d’ambre ou de grenat qui fait étinceler les pupilles. Car le thé est un art qu’il ne suffit pas d’apprendre. Il n’est de bon thé qu’entre les mains du maître qui saura accommoder chaque plante et chaque fragrance à la perfection. Ce mélange périlleux qui transforme l’eau parfumée en nectar. L’harmonie.
Rien ne saurait remplacer le thé dans la chaleur d’Agni.
A part l’esclave. Indispensable rouage d’un mécanisme huilé depuis des lustres. Condition vitale de la fertilité d’Agni. Délicat diamant du désert.

- Sa missive m’a surpris. Même s’il est vrai qu’il a vu passer nombre d’années, il sait l’estime que je lui porte et nos précédents négoces nous ont toujours été des plus profitables. Je l’aurais accueilli ou me serais déplacé avec grand joie dans sa demeure pour parler d’une affaire de cette importance. Aussi ne puis-je m’empêcher de concevoir quelques inquiétudes en le voyant dépêcher une esclave auprès de moi. J’espère que la santé du Seigneur de la Soie et celle de ses enfants sont aussi florissants que la dernière fois que je les ai vus…

Iriel s’en va rejoindre le Seigneur des Chevaux sur son trône de coussins. D’un geste tout en autorité, elle fait signe au colosse de l’attendre en cette exacte position tandis qu’elle s’éloigne de son garde du corps. En face du Prince Marchand, les petits boudins de plumes lui semblent bien inconfortables suivant leur disposition. Mais elle se tient à genoux, le séant tout juste soutenu par le carreau de tissu. Et elle ne bronche pas. Elle ne sourcille pas et s’emmure dans sa perfection apparente.

« Si ce n’était pour ce fer que tu m’as posé, Ishüen ben Iphraïm, il y a plus de dix ans de cela, tu n’aurais pas à déplorer l’absence de l’homme malade et fragile sans qui je pourrais exister. Si ce n’était pour cet ignoble bijou doré, je serais alors largement ton égale. »

Mais pour l’heure, le maître est maître. L’esclave reste esclave. Lourdeur d’une chaîne invisible. Fardeau porté par le somptueux bracelet doré qui trône au fort du biceps de la jeune femme. Elle jugule un juron déplacé alors que cette pensée la traverse, lui préférant l’auguste sourire qu’elle dévoile en inclinant poliment la tête à son interlocuteur. Baissant la tête, l’esclave lui répond alors d’une voix claire comme les ondées du Tanwen et aussi distincte que les Dents du Lion découpant l’horizon.

- Le maître est parfaitement conscient de l’estime réciproque que partagent les Seigneurs des Chevaux et de la Soie. Il vous remercie chaudement d’être, depuis tant d’années, le partenaire privilégié qu’était déjà votre regretté prédécesseur en son temps. Il déplore de ne pas pouvoir se déplacer, mais les vents d’est que nous apporte Eira ne sont aucunement propices au voyage d’un homme aussi vénérable qu’Hanan ben Berel. C’est pour des raisons tout aussi évidentes qu’il vous épargne le voyage jusqu’à Ghezzale. Elle marque une pause avant de reprendre. Si vous permettez…

Iriel tire des pans de sa robe la précieuse lettre que lui a confié son maître lors de son départ. Le tissu s’irise de teintes chatoyantes à la faible lueur d'un soleil encore vigoureux au dehors tandis que le parchemin se frotte contre la soie chantante.
Le papier infuse une légitimité nouvelle à la délicate esclave alors qu’elle tend la missive scellée à Ishüen. Sur la cire, un flamand rose se tient, dressé sur une unique patte tandis que l’autre membre relevé tient entre ses serres un plateau d’argent, cerbère volatile des échanges du maître des tisserands. Iriel redresse la tête, portant ses prunelles virides sur celui du maître des lieux, Œils de tigre. Elle soutient son regard avec une impétuosité révélatrice, dégagée de ses peurs et de sa honte. Elle laisse à Ishüen le soin de défaire le seau et, comme une leçon dûment apprise, récite le contenu de la lettre. Sa voix ne flanche pas. Son timbre est résolu, appliqué.

- Très cher et très estimé Seigneur des Chevaux, Ishüen ben Iphraïm ben Yassouan,
je te prie tout d’abord d’excuser mon état de santé rétif qui ne me permet pas ce jour de braver l’alizée d’Eira et d’accepter de grâce l’envoyée que je fais porter à ton regard. Je te prie de la traiter avec la cérémonie qui me serait due en temps normal car elle sera en ta demeure mes yeux et mes oreilles, tout comme elle sera ma bouche et mon verbe.
C’est parce que ton dressage m’a donné entière satisfaction, et même au-delà, que j’ai envoyé Iriel m’assurer de la bonne conduite de ma requête.
Comme tu auras pu t’en douter, ma santé se fait vacillante ces derniers temps. Ne prends pas ombrage de mon silence à ce sujet, tu constateras toi aussi, en temps et en heure, l’amertume que provoque la vieillesse. La mort est une fatalité à laquelle je me suis préparé mais il me reste encore affaires en ce bas monde avant d’entreprendre mon ultime transhumance.
Parmi ces affaires, il en est une qui me demande ton attention. J’ai acheté, il y a peu de temps de cela, un grand atelier en plein centre du Quartier Marchand d’Ébène. J’y ferai tresser les modestes étoffes que les humbles Akashans porteront d’ici peu de temps. Mais pour se faire, j’ai besoin de la parfaite main-d’oeuvre de tes haras de Raasfalim. Ainsi, je souhaiterais t’acheter une centaine d’hommes forts et vigoureux, dont une douzaine d’enfants ou de nains et une trentaine de femmes connaissant déjà les rudiments de la couture et du filage. Je ne doute pas de l’entière satisfaction et de l’application que tu mettras en œuvre pour répondre favorablement à ma requête et je te laisse le soin de m’informer de la date à laquelle je pourrais venir quérir ma commande.
Tu trouveras, en guise de bonnes faveurs, un modeste présent, autant pour te remercier de ta sollicitude que pour tes entreprises passées envers ma personne.
Que Liekki te veille toi et les tiens.
Hanan ben Berel, neuvième Seigneur de la Soie.


Dans toute sa volupté recouvrée, Iriel détache son regard du Seigneur des Chevaux et vient attraper celui de Dubio, resté en retrait, qu’elle commande d’un petit signe de tête. Le grand gaillard dépose le petit coffret en bout de table avant de regagner sa place initiale. Pareillement, les perles verdoyantes de la jeune femme retournent leurs lumineux iris sur le maître des lieux.
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Ishüen
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Re: Cycles croisés [Terminé] Ven 28 Sep - 11:33
 
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Cardamome, cannelle, badiane, gingembre, muscade. Depuis les verres délicatement peints d’or et d’écarlate, les arômes du thé déploient leurs parfums avec langueur et majesté, les volutes de vapeur  s’enroulant doucement sur eux-mêmes à l’égal des voiles de danseuses invisibles. Le Seigneur des Chevaux saisit le récipient brûlant du bout des doigts et porte la première gorgée, les premières gouttes, infimes, à ses lèvres. Le liquide n’a pas le temps d’attiser ses papilles en si petite quantité et se contente de prodiguer toutes les subtilités de sa saveur, déclinant longuement ses milles et une facettes le long de sa langue. Ishüen ferme un instant les yeux pour en apprécier le raffinement. Bien le préparer demande du savoir-faire, de l’expérience, du doigté et un minimum de talent inné. Mais lorsque c’est le cas, c’est la boisson des poètes et des rois. L’Art dans sa forme la plus pure, c’est à dire un geste du commun porté à sa plus pure expression, dénué de fin extérieure à lui-même. Un éclat de perfection éphémère dans le monde, tout comme la docilité incomparable de l’esclave qui le sert. Une perfection dont il aperçoit le reflet dans l’attitude d’Iriel face à lui, merveilleusement imité. Imité, là est le maître mot.

Le papier ciré est encore doux, encore gorgé de la chaleur du corps de la jeune femme lorsqu’elle lui tend la lettre après l’avoir extrait des plis de sa robe. Il plie légèrement sous ses doigts avec indolence, comme un corps encore alangui par les vapeurs du hammam. Ishüen examine un instant le sceau de son confrère avant de le briser pour ouvrir la missive et reconnaître l’écriture élégante, pressée, un peu tremblante du vieil homme. Il n’en lit que distraitement le contenu car de toute façon, l’esclave lui en fait la récitation. Son regard vient croiser le sien, acéré. Elle était donc là au moment de la rédaction et on lui a ordonné de l’apprendre par cœur. C’est un témoignage flagrant de la confiance qu’Hanan accorde à cette jeune femme et ne rend que d’autant plus dérangeant la place qu’elle a prise à ses côtés. Pour une affaire de cette importance, n’importe quel autre Prince Marchand aurait envoyé son successeur officiel, en guise de présentation et de baptême du feu. En son temps, sa sœur aînée Baymat était déjà une négociatrice et une messagère régulière de leur père et chacun l’avait actée de fait comme la future Dame des Chevaux. Mais Hanan a préféré cette esclave à son héritier, et il lui demande de l'accueillir comme il le ferait de son maître. Par-delà la légère brûlure de l'affront qu'il ressent à cette idée, Ishüen se convainc aussitôt intimement qu’il a eu tort à bien des égards. Il faudrait être fou pour faire confiance ainsi à une esclave qui soutient de la sorte un regard.

Le Seigneur des Cheveux reçoit le coffret de bois ouvragé déposé par le garde du corps de la messagère, l’ouvre et prend le temps d’apprécier comme il se doit la somptueuse djellaba aux couleurs de sa maison, brodée de fils d’or et de pierreries dont les reflets scintillent dans leur écrin. Ses yeux sont toujours aussi perçants quand il les pose sur la jeune femme en inclina lentement la tête.

« Le présent du Seigneur de la Soie n’a d’égal que son infinie générosité. Tu diras à ton maître que cette parure de roi me ravit le cœur et que je l’en remercie avec chaleur. Cependant, même si ses largesses me touchent, je suis bien surpris de ce qu’il me demande. »

D’un geste soigné, il referme le coffret et adresse un signe de la main à l’esclave derrière le paravent. Cette dernière déplie aussitôt en silences ses membres graciles et parfumées, s’avance pour prendre la boîte et s’éclipser de la pièce, amenant le vêtements dans les appartements de son maître. Sans accorder d’attention à son départ, Ishüen prend une nouvelle gorgée de thé, plus longue. Les épices lui envahissent la bouche et font courir un frisson sensuel sur ses papilles mais sa voix n’en est pas moins maîtrisée, moins précise dans son énonciation alors qu’il met galamment en place les termes de son refus :

« Hanan ben Berel était un ami de mon père, que les dieux l’accueillent en leur demeure pour les siècles des siècles, et rien ne saurait me combler davantage que d’accéder à sa requête. Mais malgré les tourments de l’âge qui le maintiennent reclus à Ghezzale, il n’est pas sans savoir qu’Akasha a changé de dirigeant et que le commerce tout comme la possession d’esclaves y sont désormais passibles de prison et de mort. J’ai du renoncer là-bas à toute cette partie de mes affaires. »

Cette déconvenue n’est pas inconnue du reste de la Guilde. Même si le Seigneur des Chevaux a vite su s’en relever, préférant de loin miser sur un renfort de ses autres marchandises plutôt que de risquer sanctions et frictions politiques pour conserver un mince privilège, c’est le genre de porte qui se ferme en faisant du bruit. Interdire l’esclavage était un signal fort , violent, d’Akasha envers son partenaire de toujours. Le signe que désormais, rien ne serait plus comme avant. Les récents événements n’ont fait que le confirmer d’inquiétante façon.

« Depuis la dernière fête du Lac, Nàr et Ren sont à couteaux tirés. L’incendie n’attend qu’une étincelle pour embraser nos contrées et mon épouse a fort à faire pour préserver la paix. Je suis même étonné qu’Hanan ait pu acquérir un atelier de taille aussi conséquente en plein centre d’Ébène mais même si je me réjouis sincèrement de sa bonne fortune, le Seigneur de la Soie doit comprendre qu’il me demande l’impossible. Je ne peux accepter son offre sans compromettre gravement les relations entre nos deux contrées et je ne souhaite pas prendre ce risque. »
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Iriel
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Re: Cycles croisés [Terminé] Lun 1 Oct - 23:28
- Le présent du Seigneur de la Soie n’a d’égal que son infinie générosité. Tu diras à ton maître que cette parure de roi me ravit le cœur et que je l’en remercie avec chaleur. Cependant, même si ses largesses me touchent, je suis bien surpris de ce qu’il me demande.

La jeune esclave incline la tête. Peu importent l’excentricité et le délicat affront des mots du Seigneur de la Soie envers son confrère, Iriel reste parfaitement consciente de l’écart hiérarchique qui la sépare bien plus de son hôte que ne le fait déjà la petite table de bois. Elle reste ainsi, le regard baissé sur la somptueuse tasse qu’elle n’a pas encore daigné porter à ses lèvres. Seules ses paupières, battant sur ses précieuses prunelles, et le gonflement régulier mais tout juste perceptible de sa poitrine animent la perfection interdite de la jeune femme.

- Hanan ben Berel était un ami de mon père, que les dieux l’accueillent en leur demeure pour les siècles des siècles, et rien ne saurait me combler davantage que d’accéder à sa requête. Mais malgré les tourments de l’âge qui le maintiennent reclus à Ghezzale, il n’est pas sans savoir qu’Akasha a changé de dirigeant et que le commerce tout comme la possession d’esclaves y sont désormais passibles de prison et de mort. J’ai du renoncer là-bas à toute cette partie de mes affaires.

Un court silence s’installe dans le bureau du Seigneur des Chevaux. Toujours en retrait, posté au seuil de la pièce, Dubio étouffe un toussotement, n’osant comme seul geste un discret mouvement de ses iris passant tour à tour du maître à l’esclave.
Face à elle, les volutes de senteurs s’échappant du breuvage servi suspendent jusqu’à leur délicat ballet. Fragile fumet que l’on chasse d’un revers de main se tient immobile sous le regard d’Ishüen ben Iphraïm.

- Depuis la dernière fête du Lac, Nàr et Ren sont à couteaux tirés. L’incendie n’attend qu’une étincelle pour embraser nos contrées et mon épouse a fort à faire pour préserver la paix. Je suis même étonné qu’Hanan ait pu acquérir un atelier de taille aussi conséquente en plein centre d’Ébène mais même si je me réjouis sincèrement de sa bonne fortune, le Seigneur de la Soie doit comprendre qu’il me demande l’impossible. Je ne peux accepter son offre sans compromettre gravement les relations entre nos deux contrées et je ne souhaite pas prendre ce risque.

Le refus est l’apanage des maîtres. Il n’est pas de parole plus prestigieuse que le refus.
Il marque la frontière infranchissable entre ceux qui peuvent et ceux qui souhaitent. Il démontre de la puissance de celui qui le manie à travers l’application de sa seule volonté. Il refuse parce qu’il en a le droit, la position et la volonté. Il refuse de se soumettre parce qu’il le peut. Il marque la fin parce qu’il est de l’usage du maître de décider du terme de toute chose sous son impérial regard.
Le refus est l’une des nombreuses notions qui sont purgées de l’esclave. Car avec lui, c’est tout un pan de valeurs qui disparaissent, ultime pouvoir de l’individu que l’on lui retire lorsqu’il n’est plus.
Et s’il est une chose qu’Hanan ben Berel exècre c’est bien le refus. Le refus, c’est aussi et surtout le pouvoir de retirer l’objet que l’on désire. Et cela, le Seigneur de la Soie ne peut le concevoir. Iriel en était tout particulièrement avisée. Jamais son maître ne pourrait tolérer que son entreprise, débutée il y a déjà deux années de cela, alors que Seren était encore le cul vissé sur le trône d’Akasha, ne soit remise en question. Il avait, en ces temps, fait joué toutes les relations et les bonnes faveurs qu’il pouvait impliquer, pour obtenir la construction de cet atelier. Maintenant qu’il pouvait accueillir les petites mains qui lui étaient destinées, il était impensable de se voir refuser la mise sur pied d’une affaire aussi lucrative que celle-ci.

Toujours murée dans un silence respectueux, Iriel prend le temps de mûrir la réponse qu’elle se doit de formuler en faveur de son maître. Redressant lentement la tête, elle porte la tasse ouvragée jusqu’à ses lèvres pour profiter à son tour des saveurs exquises du thé, ultimes instants parachevant sa réflexion. Le liquide doré s’écoule contre sa langue sèche. Il revigore et éclaircit autant la voix que l’esprit.

- Soyez assuré que le Seigneur de la Soie est parfaitement aux faits des nouvelles législations qui règnent en Akasha depuis l’arrivée du Souverain du Vide. Elle reprend une gorgée comme pour étayer son argumentaire. Aussi, Iriel se permet d’appuyer la demande de son maître : parce qu’Hanan ben Berel ne souhaite pas d’incident diplomatique avec Akasha, parfaitement conscient de la perte que représenterait un conflit entre les contrées du vide et du feu ; parce que le Maître n’a jamais insinué qu’il ferait travailler des esclaves dans les ateliers d’Ébène ; parce que le Maître est parfaitement conscient que la notion de reclassement ne vous est pas étrangère. A ces mots, une lueur de malice attise les flammes verdoyantes des iris de l’esclave alors que son regard se porte sur l’hôte des lieux.

« Et parce qu’aujourd’hui, je veux te voir porter le genou à terre à mon injonction. Parce que mon cycle ne saurait souffrir de plus d’affront, c’est à ton tour de sentir la souillure du pouvoir tacher tes parures d’or et d’argent. De sentir la soie se dérober sous le joug ma volonté. »

- Et parce que le Maître porte sur Raasfalim la plus haute des estimes ; Iriel vous demande de reconsidérer les termes de votre réponse, estimé Seigneur des Chevaux.

La voix de la jeune femme est précieuse, cristalline et semble résonner en un imperceptible écho. Toute en rondeur et en chaleur, muée d’une fragile mélodie, elle berce le bureau silencieux. L’esclave parée d’indigo sait qu’elle ne peut s’autoriser le moindre écart, ne serait-ce que la moindre imperfection face à celui qui dresse les hommes et les femmes pour en faire de parfaits servants, dociles et disciplinés. Car la moindre faute signifierait bien plus que le simple échec. Pleinement consciente de la hiérarchisation qui lui est imposée. Mais elle est tout aussi consciente des caprices du pouvoir et de la force que lui transmet l’Aube. Plus que tout, elle sait qu’au dessus des hommes, au dessus même du Seigneur des Chevaux, se dresse, impérieuse, la Gardienne des Cycles : Seiferi.

- Iriel serait ravie de pouvoir s’assurer de l’entière confiance d’Ishüen ben Iphraïm dans l’entreprise de son maître et répondra avec diligence aux doutes du Seigneur des Chevaux.

L’esclave du Seigneur de la Soie porte sur Ishüen un regard emprunt d’une douce détermination. Un battement de cils, elle opine du chef pour lui signifier le terme de sa parole avant d’incliner poliment la tête, prostrée dans une soumission de rigueur.
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Re: Cycles croisés [Terminé] Sam 6 Oct - 18:55
 
Cycles croisés


Semblables à des morceaux de verre, les yeux d’Ishüen se posent l’espace d’un instant sur le garde du corps à proximité de la porte lorsque celui-ci émet un son. Bref et étouffé, certes, mais déjà bien trop audible pour quelqu’un de son rang. Il ignore s’il s’agit d’un esclave ou d’un mercenaire aussi s’épargne-t-il la peine de le rappeler à l’ordre. Cela l’agace néanmoins, lui qui a l’habitude de ne voir évoluer autour de lui que des virtuoses de la docilité qui savent disparaître aux yeux de l’existence lorsque l’on n’a pas besoin d’eux et réapparaître avec grâce avant même que l’on en formule le désir. Cela peut ne pas sembler grand-chose et pourtant ce minuscule détail ne le prédispose pas à la réponse qu’il entend. Le Seigneur des Chevaux cille, reporte avec plus d’acuité encore son regard sur la jeune femme agenouillée face à lui. Cette femme qui utilise toute la soumission de rigueur d’une esclave pour faire trembler ses chaînes. Cette femme qui s’obstine à soutenir son regard. Le silence  ouvre entre eux ses portes durant de longues secondes alors qu’il pèse les mots qu’il vient d’entendre, ceux qu’il s’apprête à répondre, ce que tous impliquent.

« Dois-je comprendre que ton maître compte affranchir ses esclaves avant de les envoyer dans son atelier akashan ? »

En effet, c’est désormais la seule solution possible si Hanan tient absolument à inonder le marché d’Ébène de ses tissus de qualité supérieure. Ce n’est plus une excentricité de Prince Marchand à ce tarif. C’est de l’inconscience pure et simple. Si l’affranchissement n’est pas un tabou en Agni, ça ne tient qu’à peu de choses. Déchoir un homme au rang d’objet, c’est dans l’ordre du monde et il en va ainsi depuis des siècles dans le désert où la main d’œuvre est rare et la vie difficile, où certains doivent fatalement courber la tête face aux autres si tous veulent survivre. Lui redonner son humanité, cela n’est pas naturel. Peu se le permettent et ces esclaves affranchis ne sont en général considérés qu’avec méfiance, discriminés et mis à l’écart, comme des créatures étranges à jamais piégées dans un inquiétant entre deux entre liberté et servitude. Beaucoup disent qu’il s’agit d’un affront vis-à-vis des dieux. La vérité c’est que cet acte dérange car il remet en question les bases de la sociétés. Si un esclave peut redevenir un homme, qu’est-ce qui empêche un maître de déchoir au rang d’esclave ?

Au-delà de cette superstition qui effraie les âmes les plus faibles, Ishüen est Seigneur des Chevaux depuis plus de vingt ans. Il a vu passer plus d’esclaves en ses murs que dans ceux du Palais de Rubis et il devine plus finement que quiconque à quel point cette idée qui semble être un si habile pied de nez au nouveau souverain d’Akasha pourrait se révéler à double tranchant. Même avec tout l’art et les longues années de formation au sein des haras, sur dix esclaves dociles, un porte toujours les ferments de la rébellion. Il n’est possible de les étouffer qu'en le maintenant dans un milieu où tout lui rappelle à chaque seconde qu’il est poussière sous le pied des vrais hommes. Sur les cent que lui demande Hanan, combien mettront longtemps à se rendre compte qu’ils ne sont peut-être pas ce qu’on leur a répété dans un lieu tel qu’Ebène où chacun naît libre, où ils apprendront bien vite qu’ils le sont aussi ? Combien de temps alors avant que leurs regards ne se portent vers leur contrée d’origine ? Sur dix esclaves rebelles, un a l’étoffe d’un chef. Cela n’est qu’un détail, une hypothèse, un grain de sable dans l’océan des possibles qui n’a que peu de chances de trouver un jour terre d’asile. Mais Ishüen n’est ni superstitieux, ni aveugle, ni stupide. Il sait que du pinacle à l’abîme, la chute peut survenir d’un rien, de ce que l’on imagine même pas, de ce que l’on fait l’erreur de considérer comme acquis ou certain. Et s’il était à la place du Seigneur de la Soie, il ne s’abuserait certainement pas à considérer comme inébranlable la loyauté de cette jeune fille qui, il en est sûre, est bien plus vive que ce qu’elle laisse paraître. Mais Hanan doit être bien trop occupé à se réjouir qu’elle puisse l’assister dans ses fonctions au lieu de soupçonner la possibilité, infime mais existante, que le serpent puisse dormir en son sein. Un sur dix. Une, peut-être...

« C’est ce qu’il compte faire de toi aussi ? »
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Re: Cycles croisés [Terminé] Ven 12 Oct - 22:44
L’agitation était plus que palpable dans l’oasis de Ghezzale. De nombreuses caravanes étaient arrivées le matin même, déversant leurs lots de personnages notoires se pressant comme les abeilles autour de la ruche qui se gorge progressivement de miel. Toutes les ouvrières, insignifiantes dans leur individualité, ne donnent sens à leur existence que parce qu’elles participent toutes à la volonté de la reine, terrée au fin fond des alvéoles dorées. Les chameaux et les voitures tournent dans un ballet millimétré, parfaitement régulier et maîtrisé. Rien ne peut altérer l’orchestration minutieusement réglée de l’effervescence mercantile qui pulse dans le désert d’Agni. Car elle est le sang. Elle est la condition sinequanone à la vie dans la contrée du feu et chacune de ses étincelles, chaque âme qui y subsiste, est pleinement consciente de la partition qui s’y joue quotidiennement et à laquelle il faut être au diapason. Ou disparaître.
Il n’est pas de tolérance possible quand les éléments sont aussi capricieux. Il n’est pas de permission à l’erreur ou à la fausse note dans la symphonie des hommes du désert. Car ceux qui la perturbent menacent pareillement tout un équilibre, fragile mais vital. Chaque grain de sable qui viendrait à enrayer l’engrenage doit être écarté.
Tous ceux qui se pressent à Ghezzale le savent parfaitement, mieux encore que la plupart de leurs concitoyens. Les chanceux qui se retrouvent à traiter avec les Princes Marchands connaissent ces rouages et c’est bien par cette connaissance qu’ils se retrouvent aujourd’hui face au Seigneur de la Soie.

Assis à son bureau, Hanan ben Berel voit défiler les notables. Ils forment des tables rondes, frottant frénétique la mine de leurs styles sur sur le papier reflétant l’émulation des esprits brillants qui s’entendent et s’accordent dans un capharnaüm dévotieux.

- Faites rappeler de Rubis, Savilli et Djifra. Accordez leur la promotion qui s’imposent, qu’ils soient prêts à embarquer pour Akasha.

À l’injonction du Seigneur de la Soie, tous les grattes-papiers griffonnent avec une ardeur orchestrale. Ils battent de leurs styles la mesure des ordres qui fusent.

- Avec ces deux-là en supplément, nous devrions avoir le compte des contremaîtres pour l’atelier. Les mots d’Hanan ben Berel sonnent comme une affirmation et, pourtant, l’un des notables prend le temps de relever son nez de ses notes pour acquiescer.

- Les quartiers dédiés au tissage et les entrepôts ont été achevés la semaine dernière. L’inspecteur a jugé l’installation aux normes, Seigneur ben Berel.

- Bien. Le Prince Marchand opine du chef. Il considère deux hommes en bout de table. Le cadre légal est-il établi, messieurs ?

- Oui, répond instamment l’un d’eux avant que l’autre ne renchérisse.

- Les contrats de travail ont été édités pour les autorités locales. Il y est fait état, comme à votre demande, des conditions évoquant la retraite sur salaire du logement et des frais alimentaires.

- Le recrutement de vendeurs locaux pour tenir les étales attenantes sont aussi achevé, poursuit un troisième sans même détacher son regard du papier étincelant sur lequel il note pressement et sans discontinuer.

Les termes de l’entreprise du Seigneur de la Soie continuèrent à être discutés toute la journée durant. Du transport des esclaves à l’acheminent des ressources, tout devait être parfait. Le moindre mouvement de chaque être vivant au sein des nouveaux ateliers de la cité d’Ébène était prévu, décortiqué et réfléchi pour qu’aucun de ses pensionnaires ne puisse être confronté à l’envers du décor qui leur était minutieusement planté. Les porions qui devraient faire respecter la volonté du maître avaient été triés sur le volet parmi les employé du Seigneur de la Soie. Ils s’assureraient que le changement de juridiction ne puisse être perçu par les petites mains qui y travailleraient et que l’acclimatation se fasse le plus naturellement du monde.

***

La maîtrise absolue n’existe pas, car la maîtrise va de pair avec la sujétion. Celui qui est maître d’une chose l’est par la grâce de celui qui l’a perdu, par son incompétence, son inhabileté ou sa maladresse. Il en va ainsi qu’il n’est nulle ombre sans lumière, nul chaos sans ordre. La dualité est un principe fondamental dans la nature des choses. C’est ainsi que Seiferi l’a voulu.

***

De longs silences s’instaurent progressivement. Lorsqu’ils se faisaient, l’on aurait pu entendre des mouches voler. Si seulement les diptères avaient reçu l’autorisation de pénétrer à l’intérieur du bureau, car en réalité, le silence était parfait. Respecté religieusement par chacun de ses occupants comme s'il en était allé d'une question de vie ou de mort.
L’atmosphère se fait plus lourde à mesure que l’hôte des haras de Raasfalim considère les paroles de son interlocutrice. La réflexion du Seigneur des Chevaux se fait plus pesante, plus perçante, toujours plus acérée tandis qu’il foudroie Dubio du regard.

- Dois-je comprendre que ton maître compte affranchir ses esclaves avant de les envoyer dans son atelier akashan ?

Les petites billes d’Ishüen reflètent une attention renouvelée envers le jeune esclave qui lui fait face. Murée dans son mutisme, Iriel laisse planer un nouveau silence, subtilement ordonné par l’intonation du maître des lieux. Elle garde la tête baissée mais le dos droit, toujours. Parée autant des dignes atours qu’elle se doit d’arborer que de la soumission qui lui est de rigueur.

- C’est ce qu’il compte faire de toi aussi ?

Elle les sent. Les prunelles glaciales du maître se posent sur tout son être pour l’embrasser et l’embraser dans un regard emprunt d’une méfiance encore imperceptible. À l’assurance laisse place l’embarras. L’embarras d’une parole qui n’a rien d’anodine et qui laisse amplement transparaître les soupçons du Seigneur des Chevaux. D’un regard, il intime toute sa majesté. Elle la ressent, affaissant ses épaules par le poids de sa condition.
Iriel relève la tête. Elle lutte vaillamment contre sa nuque ankylosée pour redresser son regard. Un frisson lui traverse l’échine alors qu’elle croise le fer de l’iris scrutateur que le Prince Marchand lui adresse. Il est tout puissant.
Elle n’est que poussière. Imperceptible, négligeable petite chose qui n’a d’importance que parce que les maître ont bien daigné lui en donner. Et pourtant, elle sent tout l’intérêt qui lui est réservé dans ce regard.

- Non.

Elle n’est que poussière et, pourtant, la voix carbone de la jeune esclave résonne de toute l’autorité qui lui incombe alors qu’elle défend l’entreprise de son maître. Elle n’est que poussière et, pourtant, elle s’octroie le luxe d’user de la négation, de s’adjuger le pouvoir
C’est aussi ce qui fait que le maître est maître. Parce que sa volonté est incontestable. Mais que se passe-t-il alors lorsque le maître est contesté, lorsque sa toute-puissance est remise en question ?

- Le Maître ne projette aucunement d’affranchir quelqu’esclave que ce soit.

Non. Hanan ben Berel n’avait aucunement l’intention d’affranchir qui que ce soit. Ni elle, ni ses autres esclaves. Malgré son excentricité et son originalité parmi les Princes Marchands, le Seigneur de la Soie n’en reste pas moins un agnien profondément attaché aux traditions de sa contrée.
Non, il est hors de question d’affranchir les esclaves qui seraient destinés aux ateliers d’Ébène. Il est important que chacun de ces esclaves soient pleinement convaincus de leur servilité et de l’immuabilité de leur condition. Car c’est ainsi que sont les choses. Chaque abeille, chaque insignifiante ouvrière doit être résolue et déterminée, totalement dévouée à sa tache. Chacune doit entretenir le miel qui assure la pérennité et la prospérité de sa ruche, parce que c’est ainsi que le monde tourne et tourne encore.

- Iriel, peut-elle poser une question au Seigneur des Chevaux ? L’esclave baisse de nouveau la tête. Ce n’est pas quelque chose que l’on demande au maître.

- Peut-elle savoir ce qui fait qu’Ishüen ben Iphraïm sait qu’il est le maître des haras de Raasfalim ? Quels éléments lui portent, chaque jour la conviction qu’il est libre et tout puissant sur ses terres ?
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Ishüen
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Re: Cycles croisés [Terminé] Dim 28 Oct - 21:58
 
Cycles croisés


Le prédateur ne fait nul bruit dans le désert, pas plus que la proie. Qu’il soit serpent ondulant sur la dune ou mygale tapie dans son antre soyeuse, pas un son ne doit briser le calme brûlant. Le moins de vibrations possible pour ne pas signaler sa présence. La mort est un art silencieux, un art de l’immobile dont les artistes doivent bouger tout en faisant croire que la représentation n’a pas encore commencé. La réussite ou l’échec, la survie ou le trépas ne tiennent qu’à la qualité de cette étape, à la maîtrise de chacun des danseurs. C’est pourquoi ils s’observent, pourquoi l’un doit se mouvoir sans être vu et l’autre regarder comme s’il voyait. C’est un peu ce qui se joue dans le cabinet de travail du Seigneur des Chevaux. Ishüen reste immobile sur son siège, les jambes croisées en tailleur, les doigts réchauffés par son verre de thé, l’image même de l’indolence alors que toute son attention, tous ses sens sont concentrés sur la jeune esclave face à lui. Il la regarde si intensément après lui avoir posé sa question piège qu’elle semble prise dans les mailles d’un piège tendu à l’extrême. Le plus infime mouvement, le moindre frémissement en ferait chanter les mailles avant même d’être esquissé. Ainsi, le Seigneur des Chevaux ne perd rien du léger ploiement de ses épaules, du tremblement dans son regard alors qu’elle infirme à voix basse sa supposition. Dans une attitude parfaitement étudiée, il lève légèrement le sourcil. Tiens donc. Et bien voilà qui règle la question. Ce ne seront pas ses esclaves qui feront tourner l’atelier akashan du Seigneur de la Soie. Cependant, tandis qu’il entérine cette décision dans son esprit, voilà que sa proie, imprudemment, bondit.

Le silence se fige à nouveau dans la pièce, l’espace d’une seconde. Puis, contre toute attente, un son doux et chantant, semblable à un rire, roule derrière les lèvres closes du Prince de Raasfalim.
La réponse pourrait être longue et complexe car Ishüen n’est pas un fat ou un arrogant qui s’imagine qu’il est le maître parce que cela lui est dû ou qu’il est le mieux placé pour cela. Baymat aurait du être Dame des Chevaux. Lorsqu’il l’est devenu à sa place, nombre de ceux qui sont ses pairs aujourd’hui ont tenté d’évincer d’une façon ou d’une autre l’adolescent effrayé, incapable de prendre une décision seule, qu’il était alors. Non, son rang ne lui était pas dû. La badine d’or n’est arrivée entre ses mains que par un coup de dés des dieux et n’y est restée que parce qu’il a choisi de garder ce fait à l’esprit. Il est le maître à Raasfalim parce qu’il a tout fait pour, qu’il a doté sa volonté de tous les instruments nécessaires. Il règne ici parce qu’il bâtit chaque jour son pouvoir. Mais il ne dira rien de cela à cette esclave impertinente. Au-dessus du sourire qui demeure encore sur ses lèvres, les yeux d’Ishüen se posent comme des serres sur la peau blanche de la jeune femme, s’y plantent lentement.

« Ton service auprès d’Hanan t’a rendue bien audacieuse. Tu mériterais presque que je te réponde. »

Un changement d’attitude imperceptible, un grain de sable chutant le long de la dune, un glissement souple et dangereux. Le prédateur déploie le jeu de ses muscles et le Seigneur des Chevaux se redresse légèrement, d’une infime façon qui suffit à magnifier son port de tête.

« Iriel. »

La voix est posée, nette, pourrait presque sembler douce à une oreille ignorante. Mais Iriel a été formée dans les haras de Raasfalim. Elle est à même d’entendre le fil de l’épée qui court sous le voile de soie, celui auquel elle a été conditionnée à se plier. C’est la voix du maître qui ordonne, du maître qui sera obéi. Elle vient claquer sur sa peau comme un fouet de velours, celui réclame la soumission de ses inflexions caressantes.

« Baisse les yeux. »

Plus encore que ce que tu fais déjà.
L’ordre est sans appel. Ishüen attend qu’il soit exécuté comme il se doit par cette esclave qui s’obstine bien trop à tenter de lui rendre son regard avant de se laisser aller à nouveau. En un battement de cils, il est redevenu le commerçant qui traite de ses affaires.

« Voilà ma réponse à ta question. Et en ce qui concerne la demande de notre très estimé Seigneur de la Soie, même si je suis soulagé d’apprendre qu’il ne comptait pas commettre l’imprudence d’affranchir des esclaves avant de les envoyer en Akasha, ma réponse reste la même. Je ne peux m’engager à lui fournir ce qu’il demande. Cependant, je serais peiné de lui imposer un tel refus sans solution annexe et la Guilde a besoin que le commerce d’Hanan ben Berel soit bien portant. Qu’il m’accorde une demi-saison et je serai en mesure d’exaucer son désir. Mais je discuterai de cela avec lui par une lettre que je te remettrai. »

Un instant de silence et une nouvelle gorgée de thé plus tard, il ajoute presque courtoisement :

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Re: Cycles croisés [Terminé] Lun 12 Nov - 0:17
Il reste immobile, imperturbable. La majesté de son collier n’a d’égal que la dangerosité de son regard perçant. Aussitôt posé sur la frêle proie qui ferait son prochain repas, le carnassier se tapie dans l’ombre du contre-jour et s’assure de ne pas être trahi par les vents, parfois capricieux, qui soufflent dans le désert.
Dissimulé dans le chétif parterre herbacé qui pointe vaillamment entre les grains de sable brûlant du désert, il guette. Ses yeux passent de la proie à chaque élément de son environnement, sur le qui-vive, prêt à bondir et pourtant armé d’une patience infinie. Les muscles de ses pattes se tordent et se tendent tandis que l’animal se terre plus encore dans le mince fourré qui le dissimule encore. D’un bond, il doit s’assurer que son assaut soit létal. Il n’a pas le droit à l’erreur. S’il échoue, il devra repartir en quête d’une nouvelle proie, si rare, si précieuse pour lui et pour sa progéniture qui attend avec impatience son retour. Peut-être devra-t-il se résoudre alors à croquer l’un de ses jeunes.
Pour ne pas en arriver, le prédateur met toutes les chances de son bord. Les oreilles dressées, il scrute la moindre vibration de l’air. Ses petits yeux jaunes scrutent l’étendue désertique, d’un bout à l’autre du panorama qui s’étale devant lui. Lorsqu’il s’élancera, sa course devra être parfaite, sa prise impitoyable.
Alors il s’élance. Il ne suffit d’un rien pour que la balance penche en faveur de l’un ou de l’autre des combattants du désert. Dans ce jeu vitale, les équilibres n’en restent pas moins fragiles et soumis à des lois qu’ils ne peuvent universellement contrôler.
Ses pattes martèlent le sol dans un piétinement imperceptible. Le sable en tremble à peine à chacune de ses foulées. Il suffirait d’un rien pour que la balance penche.
Il n’a suffit de rien. Le facteur négligeable qui scella la chasse était imperceptible, même pour l’expérimenté prédateur. Il a suffit d’une mouche. Une mouche, insecte parmi les insecte. Ridicule petit diptère suceur de sang. La bête s’est agitée, sans raison. Ce faisant, la proie jusqu’ici insouciante a relevé la tête pour percevoir, à temps, la course d’élan du monstre carnassier qui lui fondait dessus. Un instant plus tard, la délicate créature est réfugiée à l’abri des crocs du chasseur déserticole. Ainsi s’abat l’impitoyable loi qui régit et régira à jamais les êtres du désert et d’ailleurs. Car plus souvent qu’il ne parvient à attraper sa proie, le chasseur rendre bredouille, le gueule tout juste asséchée par la traque, les yeux perdus dans le vague, à la recherche d’un repas qui se refuse à lui, encore.
Alors, celle qui s’en trouve bienheureuse est la mouche. Imperceptible parce que personne n’a songé à lui prêter la moindre attention. C’est la mouche, grassouillette et vrombissante qui n’aura que l’embarras du choix lorsqu’il sera question de l’animal dont elle ira sucer le sang.

Dans le bureau du Seigneur des Chevaux, l’on entendrait une mouche voler. On l’entendrait si seulement le turbulent diptère avait eu l’audace de rompre le silence imposé par le maître des lieux. Pourtant lui vient un vrombissement aux oreille, un bourdonnement encensé, irréel qui se mut lentement en une plainte stridente.

En face, l’esclave drapée d’azur patientait. Ishüen n’avait toujours pas esquissé le moindre signe de fatigue et elle devrait se résigner à rentrer bredouille, avec comme seule garantie, la promesse de lendemains plus fructueux. Elle saurait se retirer lorsque la retraite sonnerait. Et justement, les trompettes et les clairons s’apprêtaient à souffler.
Elle ne soutint pas le regard du maître qui lui intimait la soumission. Son échec devait retentir avec la même force et la même violence contre ses tympans rendus douloureux par l’entrevue de l’échec. Son regard se déporta lentement. Il dériva au loin, s’abaissant toujours plus bas, jusqu’à ce que les muscles de sa nuque la brûlent, jusqu’à ce qu’elle sente pleinement la tension de chacun des ligaments qui maintenaient sa tête accrochée au reste de son corps vouté.

- Voilà ma réponse à ta question. Et en ce qui concerne la demande de notre très estimé Seigneur de la Soie, même si je suis soulagé d’apprendre qu’il ne comptait pas commettre l’imprudence d’affranchir des esclaves avant de les envoyer en Akasha, ma réponse reste la même. Je ne peux m’engager à lui fournir ce qu’il demande. Cependant, je serais peiné de lui imposer un tel refus sans solution annexe et la Guilde a besoin que le commerce d’Hanan ben Berel soit bien portant. Qu’il m’accorde une demi-saison et je serai en mesure d’exaucer son désir. Mais je discuterai de cela avec lui par une lettre que je te remettrai.

De nouveau le silence pesant. L’écrasante étreinte du regard froid du maître de Raasfalim. Les secondes qui s’égrainent encore.

- As-tu d’autres requêtes à transmettre ?

Iriel plisse plus intensément ses paupière, les trapèzes brûlent. Ils menacent de rompre à tout instant mais elle reste parfaitement immobile. Elle inspire, silencieusement, une bouffée d’air qui ne satisfait ni ses poumons comprimés, ni sa gorge serrée, ni même sa bouche pâteuse. Alors les cycles se croisent.

- Il n’est pas d’autre requête que le Seigneur de la Soie souhaite faire parvenir à Ishüen ben Iphraïm.

Les cycles se croisent.
Cardamome, cannelle, badiane, gingembre, muscade. Les arômes du thé embaumaient la pièce depuis que la précieuse boisson avait été servie. Subtiles, exotiques, tout juste perceptibles, le peyotl et le pavot avaient rejoint les rangs des voluptueux danseurs.

Plus aucun son ne perce. Puis, Iriel perçoit les respirations bruyantes du maître. Alors elle sait. Elle sent les poils qui se dressent et se hérissent, le fourmillement dans le bout des doigts. Elle sent l’agréable chaleur qui se déverse au plus profond de son être. Puis, les fourmillements deviennent douloureux, la chaleur étouffante. L’air est saturé de braises rougeoyantes. Le regard se trouble, les sens s’estompent. Il ne reste plus que l’intenable battement du cœur. Il frappe contre les côtes soudain terriblement fragiles. Vaillant, il frappe à s’en rompre les ventricules. La résonance monte, monte jusqu’à ses tempes et cogne contre son crâne douloureux. Le burin semble ne jamais s’arrêter. Pourtant le calme se fait soudain.

L’esclave tressaille alors que le silence se fait. La peur la prend à la gorge et la submerge mais elle est incapable de se mouvoir. Ça ne devait pas se passer de la sorte. Alors Iriel comprend le soudain malaise de son maître, elle comprend ses réticences à l’accompagner malgré l’importance de la requête. Elle se croyait fine mouche et, pourtant, elle vient de s’empêtrer corps et âme dans la soie collante d’une toile qui ne lui était pas même destinée. Elle ne se risque pas à lancer le moindre regard vers Dubio qui attend toujours, à quelques pas de là. Et elle sent la pièce retenir son souffle alors que maître reste silencieux. Son vaillant ventricule aurait pris la poudre d’escampette bien avant elle si ce n’était pour la prison osseuse qui le maintenait prisonnier.

Ainsi s’écrivent les cycles croisés. Quelque chose se brise.
Ainsi s’écrivent les cycles croisés. Plus rien ne sera jamais plus comme avant.
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Re: Cycles croisés [Terminé] Lun 26 Nov - 17:22
 
Cycles croisés


Un écho désagréable dans sa tête. Il ne l’avait pas remarqué jusqu’alors. Il essaie d’en faire abstraction alors que l’esclave face à lui ploie enfin la nuque comme il se doit. Il n’a pas le temps de se laisser distraire. Après l’avoir congédiée, il se penchera sur les moyens de répondre malgré tout à cette demande qu’il vient de refuser. Malgré sa notoriété et son évidente mainmise, il n’est pas le seul marchand d’esclaves de la contrée et s’il ne se fournit pas chez lui, nul doute qu’Hanan trouvera ailleurs des propositions moins chères, moins scrupuleuses - et de moindre qualité, évidemment. Outre le fait qu’il ne tient pas à laisser le champ libre à la concurrence, il ne peut laisser des fournisseurs avides à la vue trop courte compromettre aussi gravement la paix vacillante entre Agni et Akasha. Puisqu’il a maintenant terminé avec les marchandages et cette esclave, il va pouvoir s’y consacrer dans le calme dès qu’elle aura quitté son bureau et qu’il cessera d’entendre ce battement déplaisant contre son tympan. Un son sourd, lourd et pourtant rapide qui fait siffler l’air à ses oreilles. Fronçant les sourcils, il faut un moment au Seigneur des Chevaux pour réaliser qu’il s’agit de ses propres battements de cœur, résonnant si fort dans sa poitrine qu’ils font trembler ses doigts.

La fausse indolence qui baignait le bureau disparait en l’espace d’un souffle. Les doigts soudain crispés et frissonnants sur sa tasse de thé, Ishüen essaie de comprendre pourquoi ses mains sont moites, pourquoi la tête lui tourne, pourquoi sa poitrine lui semble soudain palpiter plus vite qu’il ne peut respirer. Ce n’est pas normal. Il n’est pas dans son état normal. Les autres personnes présentes dans la pièce s’en rendent compte également. L’esclave au plateau de thé, ses deux gardes se tendent et le fixent, peu habitués à le voir vaciller de la sorte. Ishüen relâche la tasse sur le plateau, le liquide déborde tant son geste est peu assuré. Ce n’est pas normal… On l’aurait empoisonné ? Comment ? Qui ? Son regard revient sur l’émissaire d’Hanan face à lui. Sa silhouette danse comme un mirage sur la dune, paraît à la fois loin de lui et atrocement proche, écrasante. Elle n’a pas pu… Elle a baissé les yeux, comme il l’a ordonné. Pourquoi alors a-t-il soudain l’impression qu’elle la regarde toujours.

« Espèce… »

Son souffle erratique déborde de ses lèvres entrouvertes tandis qu’il ne cesse de la fixer. La lettre, le coffret, le thé… Et son regard bien trop direct, bien trop vicieux pour une esclave. C’est forcément elle. La colère déforme soudain les traits d’ordinaire harmonieux de son visage, les recouvrant d’un grotesque masque de douleur et de rage alors que sa voix siffle entre ses dents serrées :

« De petit serpent… »

Le bras sur lequel il avait pris appui dans son vertige lui fait soudain défaut. Le Seigneur des Chevaux s’écroule et le sol fait de même, continuant de le faire chuter même lorsqu’il se trouve à terre. Aussitôt, tout se déclenche : ses gardes se jettent sur Iriel, cimeterre au clair, et l’esclave au plateau de thé se dresse d’un bond pour hurler à plein poumon et ameuter le reste des hommes d’armes. Son cri vrille les oreilles du maître qui continue de tomber, avalé dans les entrailles de sa propre demeure et par les effluves épicés du thé qui le noie...
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Re: Cycles croisés [Terminé] Mar 27 Nov - 23:41
Les éléments s’emballent à mesure que le monde s’écroule. Le Seigneur des Chevaux s’affale et s’effondre de son trône dans un mouvement qui semble ne jamais devoir s’arrêter. Chaque seconde est découpée, fragmentée et étirée tant et si bien qu’il semblerait que le temps soit sur le point de stopper sa course. Il n’en fut rien. Pire encore, la funeste dégringolade du maître des lieux n’annonçait rien de bon et l’accomplissement de sa chute sonna, d’un cri suraiguë, le retour au réel.
Le bruit étouffé de la soie vient mourir contre le parquet lustré du bureau. De l’autre côté de la pièce, l’esclave qui avait porté le thé se redresse et hurle. Puis les gardes de Raasfalim, restés jusqu’alors parfaitement immobiles et silencieux, pareils à des statues de marbre ou de bronze, s’animent et retrouvent leurs couleurs. Leurs cimeterres dégainés, les lames d’aciers font scintiller leur menaçant tranchant sous les quelques zébrures de lumière qui percent à l’intérieur. Incapable de bouger, Iriel garde la tête basse, le regard rivé sur ses genoux frissonnants, secoués de spasmes incontrôlables. Plus rien n’a d’importance. Le cri perçant de l’esclave ne lui parvient plus. Pareillement au chuintement des lames qui sortent de leurs fourreaux de cuir. Elle ne ressent pas le tremblement du sol lorsque le maître chute, ni les mots qu’il lui siffle avant de sombrer.
Noir.

« J’ai absolument rien compris à ce qu’il se passait, mais alors rien de rien. Et moi, quand je comprends pas, ça m’énerve. Mais quand j’ai vu les deux sentinelles sortir toutes lames dehors en direction de la petite, j’ai su qu’il se passait un truc louche. Et que rien de toute ça ne se terminerait bien. Ça sentait la merde à des lieues. Et croyez-en mon expérience de chien de Raasfalim : la merde, je sais la reconnaître. Et celle-là empestait particulièrement.
Il fallait qu’on sorte d’ici. Il fallait que j’embarque la princesse et qu’on foute le camp avant qu’on se prenne la moitié des gardes d’Ishüen sur le coin de la tronche. Et je savais par avance que ça n’allait pas être une partie de plaisir. Mais c’était ça ou une mort assurée. Les Princes Marchands, ils ne rigolent pas.
Mais d’abord, que quelqu’un fasse fermer sa grande gueule à cette sombre idiote qui me nique les tympans ! »

En un pas chassé aussi précis que rapide, Dubio se retrouva face à l’esclave halée qui n’avait cessé son cri strident. D’un plat de la main parfaitement maîtrisé, il fit taire la jeune femme qui vrilla sur elle-même avant de s’effondrer comme une poupée de chiffon, un pantin à qui l’on aurait coupé les fils. Un mince filet de sang s’échappa de ses lèvres explosée par la rudesse du choc.
Le calme revint. D’apparence.

« Ah putain, je crois que j’ai jamais été aussi soulagé de ma vie. Aucune catin ne m’aura jamais fait cet effet là. Quelle satisfaction ! Le silence, enfin. Le goût du sang. Je revivais ! »

Le colosse se retourna et fixa les deux gardes qui étaient parvenus à la hauteur d’Iriel. Ses petits yeux perçants scrutèrent la pièce, passant de l’un des homme armé à l’autre, du Seigneur des Chevaux à la frêle esclave pétrifiée, toujours prostrée sur son coussin. Le blanc de ses yeux était injecté de sang. Ils exprimaient quelque chose de terriblement mauvais. Les babines retroussées, les canines saillantes, Dubio laissa s’échapper un affreux grognement avant de se projeter en avant, bondissant toutes griffes dehors sur le plus en retrait des deux gardes.
On ne tourne pas le dos à un adversaire potentiel. Jamais.
Il ne les avait jamais oubliées mais de son instinct le plus primaire ressurgirent les longues sessions de lutte sous le soleil dardant de ses rayons de plomb la cour du pavillon des chiens. Les poings, les pieds, la tête… c’est ce qu’utilisaient les plus pudiques des esclaves. Ceux qui n'avaient pas les suffisamment faim de vie. Ceux qui allaient mourir. Les ongles et les dents. Voilà les armes des chiens. Voilà avec quels outils ils apprenaient à se battre avant même de pouvoir toucher un bâton.

Une fois au contact, le molosse ne s’encombra pas. D’un grand coup d’épaule il fit valser le premier garde du Seigneur des Chevaux avant de s’occuper du second qui menaçait Iriel de son cimeterre rutilant. D’une saisie ferme et assurée, il empoigna la main armée tandis que sa seconde prise se refermait sur la nuque offerte du garde. Dans un mouvement d’une amplitude colossale, il écrasa son adversaire sur la table, renversant par la même la brûlante infusion qui vint éclabousser les alentours. Le meuble vola en éclat, accompagnant quelques dents perdues d’échardes de bois et de fragments de porcelaine. Sans perdre un instant, sans marquer le moindre à-coup, le molosse poursuivi son geste et s’empara du cimeterre de sa victime. Lorsqu’il se retourna, le second garde avait recouvré ses esprits et se dressait, prêt à en découdre.
Une euphorie macabre semblait s’être emparée de Dubio. Son regard n’avait rien perdu de l’éclat carnassier et terrifiant qui l’animait. Son sourire sanguinaire dévoilait des crocs acérés dans un rictus mauvais.
Alors, les deux adversaires ne prirent pas même le temps d’user de quelques feintes superflues. Ils se jetèrent l’un sur l’autre, le cimeterre en avant dans un éclat aveuglant et éphémère. L’acier ne tinta qu’une fois. Le molosse aux yeux en amande asséna un puissant coup de taille à son adversaire qui para avec facilité. La seconde d’après, un poing rageur vint s’abattre contre les fragiles cartilages du nez qui cédèrent dans un craquement sourd et inhumain. Une bulle de sang éclata au milieu du visage du garde qui tituba en arrière avant que Dubio ne le rattrape pour le transpercer de son cimeterre et lui arracher un dernier souffle étouffé par l’afflux sanguin qui obstruait sa gorge. Relâchant sa prise, le vainqueur laissa son adversaire s’étaler de tout son long pour se rapprocher de l'esclave qui n'avait toujours pas bougé.

- Allez, debout. On traîne pas !

L’ancien chien des pavillons de Raasfalim se mordait les lèvres, y passait sa langue dans l’espoir d’y lécher un peu de sang coagulé. Il était dans un état second, dans une sorte de trans guerrière, les pupilles dilatées et la voix parcourue d’un souffle malsain.
Il ne laissa pas le temps à Iriel de comprendre ce qui venait de se passer ou d’entendre la teneur de son ordre. Se saisissant de son bras à la volée, il l’entraîna à l’extérieur de la pièce et la traîna dans une course sanguinaire et effrénée à travers le haras.

« Putain, ouais, encore ! Encore ! Quel pied ! »
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Re: Cycles croisés [Terminé] Dim 9 Déc - 10:56
 
Cycles croisés


Les enfants… Les enfants jouent dans le sable, sur le tapis, ils font du bruit, étrange ce bruit, il siffle et cogne et porte et fenêtre et le thé se renverse peut-être mais pas moyen de savoir si c’est vraiment le thé ou alors la lettre qu’elle lui a donnée, qu’elle a lue en même temps que lui, à quoi bon envoyer des lettres si la bouche d’une esclave suffit, sa bouche est froide, ouverte et close et portant bien trop ouverte, comme un portail par lequel rien ne rentre, respirer, encore, il n’a jamais songé que c’était difficile mais aujourd’hui, il se demande comment il y arrive sans y penser d’habitude, respire-t-il toujours ou alors, peut-être que ce n’est pas la peine, pas la peine, il pourrait le savoir si seulement il pouvait cesser de tomber et retrouver le sol de sa maison…

Cela n’est pas perceptible de l’extérieur, pas encore. Mais même si le reste de la ville l’ignore pour le moment, la demeure du Seigneur des Chevaux est en proie au chaos. L’ennemi est dans les murs, il a attenté à la vie du Maître des lieux. Il ne doit ni s’échapper, ni frapper à nouveau. Ameuté par le cri de l’esclave, les autres gardes en poste dans la demeure se dirigent au pas de charge vers le bureau où le Seigneur recevait son invité, relayant l’alerte et bientôt les ordres. Surveiller les sorties, avancer de front, protéger les enfants. C’est la priorité. Les héritiers doivent être mis à l’abri sans tarder.

Il tombe, il tombe, il est avalé par le sol et il sent la nausée le gagner, le froid, les frissons, la sueur et la chaleur, ce n’est pas possible de tout ressentir en même temps et pourtant c’est comme s’il était brisé, morcelé, dispersé et que chaque partie vivait quelque chose de différent sans parvenir à retrouver les autres...

Les gardes présents n’ont pas eu le temps de frapper l’esclave du Seigneur de la Soie. Son garde du corps les en a empêchés, se jetant sur eux comme un dogue furieux avant de s’enfuir avec la jeune fille. L’un d’eux gît sur le sol, inconscient et le visage ensanglanté. L’esclave au plateau de thé renversé, tremblant toujours de peur, s’approche du Maître toujours étendu sur le sol, frissonnant et sans forces, les yeux roulant dans ses orbites. Ses faibles appels restent sans réponse. Le tournant sur le côté, elle tourne la tête vers la porte restée ouverte pour appeler à l’aide les autres serviteurs de la maison.

Les sons peuvent-ils avoir une forme, les voix peuvent-elles avoir des couleurs, des odeurs, peut-être, personne ne s’est jamais posé la question après tout et il ne voit rien, il sait qu’il ne peut rien distinguer alors il ne sait pas d’où viennent les ombres qui se pressent à ses oreilles, les formes et les teintes mouvantes, drapées d’épices à thé qui entraînent ses sens dans une danse démente, sans rythme, sans pas, sans musique, une sorte de tourbillon trop lent et trop rapide à la fois, il s’y englue et s’y noie, y plonge les doigts comme autrefois dans la chevelure brune, or, nuit ou étoiles il n’a jamais pu choisir, il en rêvait pourtant, rivière de lumière au creux de ses paumes, flots de métal aussi souple que le vent, le courant ne s’arrête jamais, il ne peut remonter son propre lit, tout s’éloigne et cela aussi finit par passer alors pourquoi est-il ici, pourquoi sent-il sa présence plus distinctement que n’importe quoi d’autre dans le ventre de cette maison où il n’a jamais posé le pied…

« Là ! Ils sont là ! »

Les gardes s’élancent dans le couloir à la poursuite des fuyards. L’immense garde du corps est vif et brutal, il tue sans réfléchir et sans perdre de temps, même encombrée d’une fille il est redoutable. Mais il ne connaît pas la maison et il ne faut pas lui donner l’occasion d’en apprendre le plan. Il ne doit pas sortir d’ici vivant. Quant à l’esclave, elle doit répondre de son acte contre nature. Lorsque les fugitifs finissent par tourner à l’angle du couloir, c’est se retrouver sur la galerie supérieure de l’un des patios où s’épanouissent les jardins de la demeure et voir arriver au bout de cette dernière deux gardes armés de lances. Trois autres les talonnent. Cela n’est pas perceptible de l’extérieur, pas encore. Mais les minutes sont comptées. Le sable de l’arène semble bruisser sur les dalles de marbre.
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Re: Cycles croisés [Terminé] Sam 15 Déc - 23:47
Le coup porté est aussi soudain que violent et tout autant précis. Le soleil en est assourdissant. Pourtant, et malgré ses gencives sanguinolentes, malgré sa lèvre explosée d’où s’étirent pareillement la bave sèche et aride et le sang, malgré le craquement désagréable qui lui parvient de l’une de ses dent vacillante, il tient debout. Toujours vivant. Toujours debout. Il crache un glaviot rougeâtre dans le sable. Avec lui s’extirpe un petit morceau d’ivoire.

- Plus haute ta garde, bâtard !

L’invective ne parvient pas. Le garçon renifle, découvrant une rangée de dents inégales et chaotiques.
Quand il se penche pour rattraper le bâton avec lequel il était encore armé quelque instants auparavant, un nouveau coup le propulse au sol. Sa tempe douloureuse sonne et résonne dans un brouhaha infernal, son crâne bourdonne comme une ruche soumise à l’assaut d’un prédateur. Toujours vivant. Sa joue meurtrie vient de doubler de volume.

- Ne lui tourne pas la dos, fils de chien !

Son arme est loin, très loin désormais. Trop loin pour pouvoir espérer s’en saisir. Il va pour se relever d’un bond, mais ses jambes lui font défaut et se dérobent pour le laisser choir sur le sable. L’adversaire se tient à quelques pas devant lui, un long bâton d’acajou pointé en sa direction.
À l’autre bout du cercle de sable, l’instructeur secoue négligemment la tête, souffle et lève les yeux au ciel, quelque part entre l’énervement et la résignation.

- Achève-moi ce pauvre clébard…

L’adversaire s’était rapproché jusqu’à sa hauteur, le bâton toujours pointé dans une oblique parfaite entre lui et sa victime. Pourtant, il semble pétrifié. Au fond de son regard se livre un combat intérieur, une bataille d’éthique qui l’empêche d’accéder favorablement à la demande de l’instructeur. Il n’a pas envie de donner la mort. Il en sert les dents, luttant comme il le peut pour recouvrer l’usage de ses muscles tétanisés.
En contrebas, aucune hésitation ne transparaît. D’un ample mouvement de jambe le jeune garçon atterré vient faucher les appuis de celui qui le tient en joue. Ce dernier s’effondre à son tour, il laisse glisser l’arme qu’il tenait jusqu’alors solidement en laissant échapper un petit cri, bientôt étouffé. Étouffé par la masse impressionnante, quoique toujours juvénile, du premier combattant. Il plaque une première main contre le visage horrifié de son adversaire et lui assène un coup de poing qui s’abat comme une masse sur le visage du blondinet. Puis un second, qui lui arrache un hurlement de douleur. Puis un troisième. Il résonne contre les brique qui forment les gradins alentours. Sourd. Grave.

« Achève-moi ce pauvre clébard... »

Les mots se répètent dans les oreilles de Dubio. Il serre les dents et arme son geste. Une fraction de seconde plus tard, les phalanges s’abattent une quatrième fois contre le visage livide du garçon. Livide sous les ecchymoses et la peau éclatée de part en part. Un craquement déchirant se fait entendre et un spasme traverse les jeunes hommes. Un spasme macabre pour le blondinet. Un spasme de jouissance pour le garçon aux cheveux bruns et aux petits yeux en amandes. Les yeux du vaincu se révulsent. Le regard de Dubio exprime une jouissance malsaine. Son premier jour au pavillon des chiens s’achève.
Toujours vivant.

***

Un esclave qui ne peut donner la mort sur commande ne sera jamais un bon chien. Il peut avoir appris à manier la lance et le fer, il peut savoir se battre aux poings, contrôler son souffle et tout ce que le combat peut avoir de plus académique, cela ne fera jamais de lui un bon élément pour le chenil de Raasfalim. Un bon chien exécute, simplement.

Le chien est loyal et fidèle. Il n’abandonne pas même son maître décédé. Il n’osera pas lécher les os de son cadavre en décomposition. Il se laissera mourir à ses côtés parce que le chien n’existe plus sans le maître.
Mais tant que le maître donne des ordres, tant qu’il est vivant, le chien lui obéira corps et âme sans jamais faillir. Il remuera la queue à chaque commandement.
Parce que le chien est loyal et fidèle. Parce qu’il est l’exacte définition de la soumission et du service.

***

Il court, haletant à chaque pas, au milieu des couloirs. Il dévale les longs corridors qui forment l’aile ouest de la demeure du Seigneur de Chevaux. La jeune fille qui piétine à ses côtés le ralenti. Elle souffle bruyamment à chaque fois qu’il tire sur son bras pour la ramener à sa hauteur. Elle ne tiendra pas longtemps la course-poursuite. Mais Dubio s’obstine. Il se doit de la ramener. Il doit protéger le maître et ses intérêts. Alors il court, sans réfléchir. Il court vers une sortie dont il ignore la direction. Mais en courant toujours tout droit, il finira bien par sortir de Raasfalim, c’est imparable.

« Certains me trouvent idiot, bête, bas de plafond, voire carrément con. Moi je préfère pragmatique. »

Après un virage, ils parviennent jusqu’à l’extérieur. Le soleil est aveuglant et Dubio doit ralentir sa course pour éviter de se retrouver empalé sur les lances des gardes qui s’avancent à leur rencontre. Ses petits yeux se plissent encore un peu. Il était hors de question de chercher l’affrontement avec ces gars là dans un couloir comme le balcon sur lequel ils se trouvaient. Leur allonge aurait un avantage décisif sur l’issu d’un potentiel affrontement.
Rebrousser chemin ? C'en était que moins envisageable encore. Sinon, pourquoi aurait-il couru jusqu’ici ? Il aurait tout aussi bien fait d’attendre sagement la lame du bourreau dans le bureau du Seigneur des Chevaux.
L’espace d’un instant, il semblerait que Dubio prenne la mesure de la situation. Il regarde autour de lui, l’avancée des lanciers, l’ouverture béante sur les jardins en contrebas, la jeune esclave du Seigneur de la Soie, déjà à bout de souffle.

Puis, aussi soudainement qu’elle était apparue, la lueur d’intelligence qui avait envahi le regard en amande de l’esclave s’estompe.

D’un mouvement rapide et assuré, il plaque Iriel contre son torse et s’élance au dessus du balcon. De toute évidence, la fui…

« Non ! Non, je ne fuis pas. Je prends un avantage stratégique. Ouais ! »

Un avantage stratégique tout relatif. L’atterrissage est plus délicat que prévu. Le pied d’appui du colosse, pour une raison qu’il ne s’explique pas, chasse, et son équilibre l’abandonne à son sort. Il chancelle, Iriel toujours fermement agrippée contre lui, et s’affale lourdement sur le délicat gazon fraîchement tondu et quotidiennement entretenu. Son dos fracassé par la chute le lance douloureusement alors qu’il se redresse difficilement. Un instant l'air lui manque mais l'ancien chien de Raasfalim retrouve son souffle.

« Putain ! Donnez moi vingt ans de moins et je vous jure que je le fais sans sourciller ! Putain de merde ! »

Feignant d’ignorer la douleur, le grand gaillard se retourne vers Iriel qui se relève elle aussi. Elle ne semble rien avoir de cassé ce qui, pour notre éminent garde du corps, est une réussite à saluer comme il se doit. Il palpe rapidement sa ceinture pour se rassurer de la présence du cimeterre emprunté quelques instants plus tôt et poursuit, sans plus tergiverser, sa cavale à travers le domaine de Raasfalim.

- Allez, princesse, on s’arrête pas !

Il attrape la jeune esclave au passage qu’il vient porter sur son épaule, comme un vulgaire sac à patates. Son genou lui envoie d’affreux signaux mais Dubio sert les dents. Il manque de perdre l’équilibre alors qu’il traverse un parterre de fleurs aux senteurs exquises mais il se rattrape de justesse sur un pas. À chaque foulée, il a l’impression que la pointe d’une lance s’enfonce entre les ligaments de son genou vrillé. Il sert encore un peu plus les dents à chaque appui.
Toujours debout.

Il n’accorde pas un regard aux gardes de Raasfalim qui l’invectivent depuis la coursive du patio. Il ne fait pas attention à ce qu’ils hurlent avant de reprendre eux-même leur course. Ils n’ont plus aucune importance. Pas plus que la nouvelle phalange qui vient de les rejoindre. Ils n’ont plus aucune importance parce qu’en face de lui se dressent deux nouveaux gardes qui, aux interpellations de leurs collègues, se portent à la rencontre des fugitifs. Dubio tire son cimeterre. Cette fois, il n’y aura pas d’échappatoire. Un sourire féroce dévoile ses crocs acérés. L’excitation se lit de nouveau dans ses petits yeux fauves.
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Re: Cycles croisés [Terminé] Jeu 3 Jan - 9:08
 
Cycles croisés


« Ne… tue… pas... »

Sa voix est si faible qu’il faut un moment aux docteurs à son chevet pour réaliser qu’elle a franchi ses lèvres. Lui n’a pas conscience d’avoir parlé. Il est encore perdu dans un brouillard blanchâtre, fait de volutes de sable et de nuages d’épices qui l’emmaillotent comme un linceul usé, à moitié déchiré. On l’a purgé pour le débarrasser du poison dans son corps, ça ne lui a laissé qu’une douleur sourde qui lui disperse les entrailles. Il est en morceaux, distendu sous une peau qui n’est pas la sienne, trop moite, trop pâle. On le torture, on le noie, on le boit. Ses doigts le brûlent et pourtant ils sont froids, frissonnants, mêlés dans la chevelure d’or terne d’un souvenir mort aujourd’hui. Décapité, ont-ils dit. Il voit comme s’il y était, comme s’il le sentait, la tête chérie tomber dans le panier, le sang et le vide couler dans ses paumes, le faire basculer. C’est à peine s’il se sent sombrer de nouveau en serrant contre lui ce morceau de cadavre.

« Ne le… tue pas... »

~~~

« Maudit bâtard... »

Contrairement aux autres, Joruq avance en retrait dans les couloirs en ébullition. Il ne devrait pas se trouver là. Il revient d’une énième marche dans le désert et était juste passé serrer la main de son ami Yussuf à la salle des gardes de la demeure. Il a beau n’être qu’un rabatteur, il y a ses entrées. Tout le monde le connaît, tout le monde sait que le Maître l’invite parfois à prendre une coupe de vin de palme entre deux courses. Personne n’a songé à lui dire de partir quand la nouvelle est tombée, quand les émissaires du Seigneur de la Soie ont tenté de s’enfuir après avoir empoisonné leur hôte. Joruq s’est simplement levé avec les autres et s’est jeté dans les couloirs parce qu’il n’est pas homme à garder son cul sur une chaise pendant qu’on s’en prend à son employeur, à quelqu’un qu’il respecte. Il a suivi en maugréant, en tâtant nerveusement le sabre, le coutelas et le fouet à ses côtés. Il est trop vieux pour ces conneries. Surtout lorsqu’il finit par se retrouver, seul, entre la porte de l’aile droite menant aux écuries et le chien blessé, enragé qui apparaît soudain au bout du couloir.

« Dubio. T’avais une meilleure tronche quand je t’ai livré... »

Oui, il se souvient. Même après vingt ans de rabattage dans le désert, Joruq se souvient de tout un tas d’esclaves qu’il a convoyés. Et celui-ci, cette masse brune aux yeux injectés de sang, il s’en rappelle bien. Il avait l’air d’une brute, il aurait pu mordre mais il est resté docile tout le voyage, voyage dont il n’a pas semblé souffrir. Parce que Dubio était un chien réussi, bien dressé, et qu’il avait appris absolument tout ce qu’il pouvait apprendre dans son Pavillon, y compris préserver ses forces et survivre à la chaleur des dunes. Alors Joruq, ça l’emmerde un peu de le trouver là. Il ne sait pas comment il a fait pour se dépêtrer des gardes qui lui sont tombés dessus après sa chute du patio, avec son genou en vrac et son poids mort de donzelle. Il l’ignore tout autant que la façon dont lui s’est retrouvé ici, dernier rempart entre deux esclaves et la fuite. L’instinct, sans doute. Celui de Joruq est aiguisé et il s’y fie souvent. C’est pour ça qu’il a vécu si longtemps en regard du métier qu’il exerce. Quand il y pense, il aurait pu faire un bon chien aussi. La fidélité plus que de raison, il n’a jamais réussi à s’en défaire non plus. Alors que Dubio s’avance au pas de charge, décidé à passer sur son cadavre, le rabatteur décroche sans un mot le fouet à sa ceinture.

Le geste qui surgit est vif pour un homme de son âge. La lanière claque au visage, juste de quoi aveugler pendant que Joruq passe derrière son adversaire d’une roulade qui lui fait goûter la morsure du fer dans la chair de son dos au passage. Une grimace de douleur lui serre les dents tandis qu’il est encore à terre, que le fouet s’enroule autour de la jambe blessée du chien. Quand le rabatteur se relève avec une violente traction, l’esclave perd l’équilibre et s’écroule. Il ne faut dès lors que quelques secondes aux gardes qui le talonnaient pour le rattraper, le rouer de coups et l’immobiliser pour de bon. La jeune femme qu’il traînait avec lui est saisie sans ménagement et écope d’une bonne claque pour sa peine. Joruq, lui, récupère son fouet en grommelant au sujet de sa blessure et de sa tunique bonne à jeter quand il sent la main caleuse de Yussuf sur son épaule.

« Beau boulot le vieux. Tu n’es pas encore trop rouillé, on dirait. »
« J’ai surtout eu de la change que le couloir soit large, mon fouet pas trop long et le gaillard un peu con. Avec de meilleurs réflexes, je me serais passé de cette boutonnière... »


Le capitaine de la garde ricane jusqu’à ce que le vieux rabatteur plante le regard de son œil unique dans le sien.

« Comment va-t-il ? »
« Il délire encore mais les toubibs pensent qu’il n’est pas en danger. En tout cas, c’est une bonne chose qu’on ait pu choper ces deux-là vivants. Je vais les mettre au frais tout de suite. Je te paierai un verre quand on t’aura rafistolé. »


Le vieux rabatteur grogne distraitement un assentiment dont son ami ne doutait pas. Son regard s’est perdu sur la jeune femme à la peau blanche qui semble à peine tenir sur ses jambes, ses yeux verts et hagards écarquillés de stupeur. Il se souvient d’elle aussi. Il se surprend un instant à se demander si ses pieds ont guéri avant de tourner les talons. Ça ne le regarde plus. La suite est entre les mains du Maître.

~~~

« Iriel. »

La nuit est tombée sur Raasfalim, dispensant ses quelques heures d’obscurité piquetée d’étoiles sur l’oasis. C’est le temps qu’il a fallu au Seigneur des Chevaux pour émerger des ombres, apprendre ce qui s’était passé, rassurer ses enfants terrifiés, reposer son corps altéré. S’il reste une quelconque trace de faiblesse dans ses veines, elle n’est visible que dans les cernes qui soulignent ses yeux noirs, luisant dans la pénombre des cachots. Iriel et Dubio y ont été amenés immédiatement après leur tentative de fuite, enchaînés et mis sous bonne garde. Ishüen ne sait pas si l’on a jugé bon de les nourrir ou de leur donner de l’eau et, pour le moment, il n’en a cure. Il laisse le silence s’épaissir alors qu’il contemple l’esclave captive, les cercles de fer sur ses poignets délicats, le reflet opalin de la lune sur sa peau translucide. Que songeait-il à son propos, déjà ? Trop insolente, trop sûre d’elle pour une esclave. Dès le départ, il aurait du s’y fier, refuser de traiter avec elle. Il en avait légitimement le droit. Mais le destin est joueur et, aux dieux ne plaisent, lui aussi. Lentement, il s’approche. Le son de ses pas résonne dans la geôle creusée sous terre, éclairée par une unique ouverture où un chat se faufilerait avec peine. La badine d’or à sa ceinture brille faiblement dans la nuit.

« Sais-tu ce qui s’est passé ce jour, lorsque je te recevais dans mon bureau ? »
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Re: Cycles croisés [Terminé] Mer 9 Jan - 0:13
La porte se rapproche à folle allure. Elle semble dévorer le sable et les parterres de fleurs qui séparent Dubio d’une issue providentielle. Son genou le lance affreusement. Il donne l’impression qu’un clou chauffé à blanc s’enfonce un peu plus profondément dans sa rotule meurtrie à chaque foulée. Mais le chien ne perçoit pas la douleur sourde. Il ignore ce cartilage déformé qui menace de rompre à tout instant. Cette douleur n’est rien face au prix de la soumission. Et s’il le fallait, il courrait ainsi jusqu’en enfer pour les intérêts de son maître.
Mais cette destination ne lui est pas réservée. Bien avant d’y arriver, le dogue enragé s’engouffre dans un couloir duquel bondissent les deux hommes aperçus plus tôt. D’une quinte suivie d’une gracieuse pirouette, pour peu que l’on pardonne à Dubio son genou réticent, il s’extrait de leur angle d’attaque et chasse l’air de sa lame. Il sent la résistance des os contre le cimeterre. De toute la musculature dont il est pourvu et que la Nature a jugé bon de ne pas le priver, il dégage le second opposant et s’enfonce sous l’arche décorée de bas reliefs aussi fins que la soie d’une toile d’araignée. Ses pas frappent la cadence sur les pavés du couloir marbré.

Un claquement.
Noir.

Le serpent de cuir s’abat contre son visage le réduisant à la cécité. L’ombre a jailli d’un encastrement, d’une colonne peut-être ou d’un couloir attenant. Ce détail n’a pas la moindre importance. Il sent le corps étranger se glisser sur son flanc, l’appel d’air qui en résulte ne trompe pas la vigilance de la bête enragée. D’un mouvement précis et dévastateur, il fend l’air d’une taille chirurgicale.
Si seulement il avait pu distinguer la corpulence de l’adversaire, peut-être l’aurait-il fauché ainsi que tous les autres. Au lieu de cela, le fer affamé siffle une fois. Puis une seconde. Dubio le sait, son adversaire est là. Le cimeterre touche sa cible. Trop hasardeusement toutefois. L’entaille aurait pu être mortelle. Au lieu de cela, l’ennemi invisible s’extirpe d’une roulade, mord la poussière mais se relève avec une agilité féline. Le colosse de Ghezzale sent la morsure de fouet puis la prise du python tanné resserrant sa saisie contre sa jambe. Le genou craque dans un grondement sourd. L’esclave s’écroule dans un hurlement inhumain.

L’instant d’après, ce sont les pieds et les poings qui le cueillent. Ils frappent à en perdre la raison, ils le cognent au sang, chaque impact se répercutant en vagues dévastatrices contre ses tympans. La Mort a si souvent cru s’emparer de Dubio. Cette fois encore, elle devra attendre. De vigoureuses lanières de cuir tanné lui sont passées autour des poignets et des chevilles, liant les membres entre eux, tandis qu’un homme lui enfonce la tête dans le calcaire cuisant et la lui maintient du genou. Les hommes de Raasfalim ne s’arrêtent qu’après s’être assurés que la bête ne soit plus une nuisance, le rouant de coups jusqu’à l’épuisement.
Le colosse maîtrisé, ils se retournent pour s’occuper de la jeune esclave qu’il transportait à l’épaule. Si son traitement est plus expéditif, les soldats ne s’encombrent pas de la demi-mesure. Elle écarquille ses grands yeux verts alors qu’une gifle monumentale la fouette.

« Vingt ans de moins... Et un genou neuf. »

***

Dubio est réveillé par l’égouttement d’eau qui suinte entre les pierres pour venir s’écraser contre les dalles de pierre sombre. D’instinct, il tire sur tous les muscles de son corps, tente de se mouvoir, mais de lourdes chaînes le maintiennent fermement harponné au mur. Son genou crisse et s’enflamme. Il tire un peu plus fort. Il force sur ses deltoïdes engourdis et son biceps ankylosé. Les chaînes tintent et s’agitent mais l’acier ne tremble pas. Elles le retiennent captif. Son visage est méconnaissable, rongé par les ecchymoses et les boursouflures. Sa rotule est affreusement déformée et le reste de sa jambe est lacérée d’une bande de chair exposée partiellement cicatrisée.
Sa furie sanguinaire évanouie, le molosse regarde autour de lui. Les ténèbres règnent en maîtres et il est impossible de discerner autre chose que les quelques mètres qui le séparent d’Iriel, étendue en chien de fusil. Elle lui tourne le dos.

- Tu pourrais me lécher le mollet ? Hé, princesse, ça fait un mal de chien ! S’il te plaît ?

Le silence seul lui répond. Il jure dans des termes que seuls les pensionnaires du pavillon des chiens peuvent comprendre.

Puis, un murmure se fait, lointain. Les voix se rapprochent jusqu’à devenir audibles. Alors apparaissent au devant des barreaux de leur geôle trois hommes en armes, l’un d’eux portant un petit baquet d’eau.
Dubio a soif. Excessivement soif. Son effort passé sous le soleil de plomb ne l’a pas épargné et sa bouche, pâteuse, bave à l’approche du précieux liquide. Mais il ne les suppliera pas tandis qu’ils conversent en messes-basses en apercevant les prisonniers. Au lieu de cela, il leur adresse un grognement rageur et bestial. Ne lui prêtant pas la moindre attention, les hommes balancent le contenu de la bassine sur l’esclave allongée qui se redresse prestement. Ils rient grassement, la sifflent copieusement. Ils la houspillent de gestes malsains et de regards lubriques.
La jeune femme ne bronche pas plus, ne proteste pas et ne jette pas un regard aux hommes qui s’éloignent en partageant les lubies qui traversent leurs pensées obscènes.

« C’est vrai que… l’un dans l’autre, c’est peut être mieux qu’ils ne nous aient pas donné à boire. J’ai plus si soif que ça maintenant que je peux me rincer l’œil. Liekki me damne mais j’irai bien chercher du côté de Seiferi si elle peut me donner d’autres visions comme celle-ci !»

***

Lorsque, de nouveau, des murmures se font entendre dans les entrailles obscures de leurs geôles, Dubio se dit que les vêtements d’Iriel sont bien secs et qu’il a bien soif. Mais l’ombre qui se meut jusqu’à eux est bien seule. Elle leur adresse un regard sombre, souligné par les épaisses cernes noires qui accentuent ses traits. Ishüen ne pourrait paraître plus menaçant qu’alors.

- Iriel.

La voix du maître des lieux résonne entre les écoulements d’eau qui gouttent à intervalles réguliers. Iriel, qui s’était allongée, se redresse péniblement et tressaille. Elle se porte sur ses genoux sales de poussière, de terre et de sang séché, gardant la tête basse, dans un mouvement qui semble durer une éternité. Car c’est une éternité qui s’écoule avant que le Seigneur des Chevaux ne reprenne la parole.

- Sais-tu ce qui s’est passé ce jour, lorsque je te recevais dans mon bureau ?

Le silence retombe. Les acteurs se figent. Derrière Iriel, Dubio trépigne, silencieux.

« Ouais, ouais ! Moi, je sais ce qui s’est passé ! J’ai buté une demi-douzaine de soldats bien armés dans leurs petites jupettes sexy ! L’autre là, je pense que même là-haut, il est encore en train de se demander comment ça se fait qu’il ne soit pas en train de boire un coup avec ses copines ! Et si j’avais vingt ans de moins et une rotule fonctionnelle, j’aurais continué jusqu’au bout de la nuit !! »

Les chaînes du chien s’ébranlent à peine sous l’excitation mais ses yeux brillent d'une lueur sauvage. Son regard passe d'Ishüen à Iriel dans des allers-retours délirants.
La petite esclave n’ose pas ouvrir la bouche. Son esprit s’agite pour ressasser les événements des dernières heures.
Elle perçoit l’odeur du pavot et du peyotl. Elle se souvient des calumets finement ciselés aux senteurs équivoques. De celles qui délient les corps engourdis et désinhibent les âmes transies. Elle revoit les nuits de Ruwa, ou Eira, passées dans les ateliers d’Hanan ben Berel, lui à dessiner, elle à prendre la pose. Elle se souvient de ces interminable session de travail dans les bureaux de Ghezzale durant les soirées ensoleillées de Liekki ou Nagar. Et en toute saison il poursuivait son éternelle insatisfaction. À chaque cycle elle portait de nouveaux atours plus grandioses encore que les précédents. Lui, l’artiste. Elle, la muse. Eux, fumant des herbes de luxure lorsque les fusains et les crayons se brisaient, exténués. Une vague de chaleur qui la prend et la porte. Et les ténèbres.
Ressurgit alors le visage déformé du Seigneur des Chevaux. Et l’odeur de peyotl et de pavot qui embaument le petit salon.

- Ma réponse a-t-elle tant d’importance ?

Sa voix, profonde, emprunte de résignation, résonne d’une lourdeur que peu auraient prêté à l’esclave. Ses petits poings se serrent contre ses cuisses endolories à la crainte de la cinglante réponse d’Ishüen ben Iphraïm. Ses yeux se gorgent de larmes à la perspective de sa répartie acérée. Mais le mutisme du maître repousse encore un peu le sursis d’une claque qui ne vient pas. Sans jamais oser relever la tête et affronter le regard macabre de l’hôte de Raasfalim, Iriel se décide à rompre ce silence qui l’incommode plus qu’il ne la préserve.

- Mais puisque le maître s’est déplacé jusqu’ici pour poser la question, c’est qu’il attend précisément que je lui réponde.

Ses mots ne s’encombrent plus des rudiments de l’usage. Elle n’est plus esclave. Alors que ses lèvres s’animent à nouveau, elle n’est rien de plus qu’une condamnée à mort qui a intenté à la vie de l’un des plus puissants princes marchands d’Agni et de tout le royaume de Seele, celui qui régit le droit de vie et de mort de ceux de son espèce. Sa nuque courbée n’attend que l’office du bourreau pour se soulager de ses muscles tétanisés. Sa voix terrifiée ne porte plus aucune marque de son statut. Pourtant, le reste de son corps est incapable d’affronter la présence du Seigneur des Chevaux. Alors elle poursuit, immobile.

- Je sais que c’était du peyotl et du pavot. Hanan les apprécie particulièrement. Il dit que leur fumée a le don d’ouvrir les portes, elle affiche une grimace que personne ne peut percevoir et marque un temps. J’imagine qu’il ne pensait pas qu’Ishüen réagisse de la sorte à leur inhalation. De nouveau, elle marque une pause, sanglote, renifle et se reprend. Je sais aussi que le Cycle vient de s’achever.

Quelque part dans le ciel d’Agni, une flamme fougueuse traverse les cieux noirs de la nuit du désert. L'aérolite fend le ciel de part en part en laissant dans sa course, une traînée scintillante qui s’évanouit d’un battement de cils, aussi imperceptiblement qu’il était apparu.
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Re: Cycles croisés [Terminé] Ven 1 Fév - 23:07
 
Cycles croisés


Ishüen ne fait pas attention au chien qui s’agite de son côté, au poids de ses yeux hagards qui tressautent. Il s’est renseigné avant de descendre dans les geôles. Joruq a reconnu le fuyard, des scribes ont parcourus les registres des haras pour lui et y ont retrouvé le nom de Dubio. Un mâtin sorti de son Pavillon, des années auparavant. Un enragé, fou et sanguinaire lorsqu’il s’agissait de se battre. Beaucoup deviennent ainsi, peu font des gardes du corps fiables. Il faut croire que seules des exceptions ont passé sa porte ce jour. Le Seigneur des Chevaux fronce les sourcils, assombrissant encore le regard qu’il porte sur les épaules et la nuque lactescentes de la petite esclave. Son attitude a depuis longtemps passé les limite de la convenance, eu égard à son rang. Il voit bien qu’elle tremble de peur, qu’elle se sait fautive et condamnée. Peut-être est-ce pour cela qu’elle estime n’avoir plus grand-chose à perdre, se permettre cette ultime insolence avant d’obéir à un ordre du Maître. Sa réponse le surprend, le laisse silencieux une seconde avant de lui arracher un ricanement méprisant.

« Vieux fou… Tu t’imaginais vraiment t’en sortir avec cette ruse de mauvais escroc… »

Il ne peut s’empêcher de poser la question. Hanan traitait avec son père, le connaît depuis qu’il est enfant. Il l’a vu accéder à son trône de Prince Marchand alors que rien ne l’y avait préparé, les mains transies de peur sur la badine d’or et il fait partie de ceux qui lui ont laissé une chance, qui ont attendu jusqu’à déceler le potentiel qu’il recelait et l’ont aidé, de loin, à le faire fructifier. Et pourtant aujourd’hui, le Seigneur de la Soie a tenté de le doubler, de troubler son jugement pour l’inciter à répondre favorablement à sa requête insensée. C’est plus qu’un crime. C’est une trahison. Ishüen reporte froidement son attention sur Iriel, sa voix résonnant posément entre les murs aveugles de la cellule :

« Je pourrais te faire tuer, esclave. Je ne me fatiguerai pas à t’expliquer comment ou pourquoi, ce sont des évidences mais tu as raison. Le Cycle, quel qu’il soit, est achevé à présent. Tu ne repartiras pas d’ici comme tu y es arrivée. »

Il ne sait pas quelle est cette histoire de Cycle, ce à quoi il fait référence. Il lui semble vaguement se rappeler qu’à une époque, ses rabatteurs lui ramenaient de la frontière vaatane des gens qui parlaient de cela mais cela présentait trop peu d’intérêt à ses yeux pour qu’il le garde en tête. Il reprend simplement les mots de la jeune fille pour donner plus de poids aux siens. Un nouveau bruit de chaîne attire son attention et le Seigneur des Chevaux tourne un instant les talons pour s’adresser aux gardes demeurés à l’extérieur.

« Ce chien me gêne. Conduisez-le dans une autre cellule et ferrez-le bien. »

Les soldats s’exécutent aussitôt, n’oubliant pas de brutaliser le chien pour qu’il ne tente rien de stupide. Ishüen les laisse faire, restant hors de portée d’une attaque potentielle, avant de revenir faire face à Iriel. Il a été suffisamment imprudent ce jour.

« Vois-tu, je ne vais pas renvoyer ta tête dans un joli coffre à ton maître, avec une belle lettre lui expliquant que tu as attenté à ma vie en transmettant ton message. Ce serait une manœuvre stupide et vaine, comme la sienne. Mais le fait est que l’un de mes pairs a tenté de se jouer de moi et a mis mes jours en danger. Je ne laisserai pas passer un tel acte. »

Sa voix est devenue plus acérée, tranchant le silence nocturne comme une promesse. Hanan ben Berel a commis une erreur, s’est cru hors de portée grâce à son grand âge, à l’expérience et à la vénérabilité qu’il est censé lui conférer. Cela confirme peut-être ce que les autres Princes Marchands commencent à penser tout bas : peut-être que le vieil homme a fait son temps sur le trône de soie. Considérant à nouveau la petite chose agenouillée à ses pieds, le Seigneur des Chevaux laisse son timbre redevenir doux, presque caressant, indulgent comme s’il s’adressait à l’une de ses filles.

« Tu possèdes peu de choses, Iriel. Mais je suis prêt à les monnayer en échange de ta vie. Ou à te les arracher si celle-ci n’a que peu d’importance à tes yeux. C’est à toi de décider comment se termine le Cycle. Hanan ben Berel veut à tout prix des esclaves pour son nouvel atelier akashan alors qu’il s’agit là d’une manœuvre dénuée de sens. Il vaut un millier de fois mieux perdre un peu d’argent en payant des ouvriers que de jeter à bas tout le commerce d’Agni en déclenchant une guerre avec son allié historique. Tous les autres Princes rejetteraient une telle proposition en conseil et il me connaît depuis suffisamment d’années pour savoir à l’avance que je refuserais cette folie. Pourtant, il n’a pas hésité à user de drogues pour troubler mon jugement et obtenir ce qu’il souhaite, quant bien même cela lui aurait porté préjudice d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard. »

Les vapeurs de pavot et de peyotl ne lui embrument plus l’esprit, il y a veillé. Il voulait garder les idées claires pour faire face à celle qu’il a tant méprisée et qui a fini par le frapper sans même le savoir, lui rappelant l’humilité dont il est nécessaire de faire preuve lorsque l’on est dans une position aussi élevée, aussi enviable que la sienne. Cette esclave, cette poussière futile, cette enfant de rien du tout lui a rappelé ce qu’il ne doit jamais oublier, ce qu’ils ont en commun : ils sont tous les deux des hommes de chairs et de sang, aussi faillibles et susceptibles de choir l’un que l’autre, et seule la prudence et un esprit aiguisé peuvent le garder de ce sort funeste. Beau joueur, le Seigneur des Chevaux accepte d’apprendre cette leçon et la garde à l’esprit tandis qu’il commence son enquête :

« Sais-tu ce qui peut le pousser à de telles extrémités ? »
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Re: Cycles croisés [Terminé] Mer 6 Mar - 0:04
- Je pourrais te faire tuer, esclave. Je ne me fatiguerai pas à t’expliquer comment ou pourquoi, ce sont des évidences mais tu as raison. Le Cycle, quel qu’il soit, est achevé à présent. Tu ne repartiras pas d’ici comme tu y es arrivée.

Le pavot et le peyotl ont quitté la scène. Plus de stupre. Plus de mondanités. À leur suite se sont imposées les odeurs mêlées de l’urine, des excréments et des charognes déliquescentes. Un parfum nauséabond de pourriture et de mort embaume le pandémonium de Raasfalim, spectre macabre dansant sur les tertres de leur existence consumée. Le Seigneur des Chevaux lui rappelle la toute-puissance qui est la sienne sur son domaine. Sur les dunes qui appartiennent au prince marchand, tous sont sujets de ses volontés. Il créé, façonne et détruit selon ses commodités. Il est l’unique phare dans les limbes.
À la lueur des braseros et des torches épars, Iriel aperçoit les ombres des condamnés tanguer contre les parois de basalte tandis que le corps inanimé de Dubio s’enfonce dans les ténèbres pour ne plus laisser que la présence majestueuse et imposante du Maître. D’un calme froid, plus mordant que la pierre gelée des murs ou le fer de ses chevilles, du haut de son regard noir, plus sombre que le charbon et le souffre carbonisés des foyers asphyxiés aux alentours. Il s’impose de toute la solennité de ses mots. Il parle et le silence se fait. Elle tressaille.

- Vois-tu, je ne vais pas renvoyer ta tête dans un joli coffre à ton maître, avec une belle lettre lui expliquant que tu as attenté à ma vie en transmettant ton message. Ce serait une manœuvre stupide et vaine, comme la sienne. Mais le fait est que l’un de mes pairs a tenté de se jouer de moi et a mis mes jours en danger. Je ne laisserai pas passer un tel acte.

Ishüen seul connaît la réelle sagesse de sa décision. Cette promesse inespérée qui fait relever la tête à l’esclave. Non pas qu’elle se risque à affronter le regard du prince marchand, le courage lui manque encore. Elle ose cependant admirer la djellaba du Seigneur des Chevaux, et cela lui paraît déjà être un exploit remarquable tandis que sa nuque brûlante lui hurle de ne pas redresser ses muscles trapèzes davantage. Sans cela, le mince bout de chair s’en serait trouvé sectionné aussi simplement par la langue affûtée du Maître. Au lieu d’une scission nette, chirurgicale, son ton s’adoucit aussi subitement pour venir souffler avec délicatesse sur la nuque découverte. Il vient caresser les oreilles d’Iriel avec la douceur que pourrait avoir un père, avec toute la bienveillance et l’empathie qui seraient alors dues.

- Tu possèdes peu de choses, Iriel. Mais je suis prêt à les monnayer en échange de ta vie. Ou à te les arracher si celle-ci n’a que peu d’importance à tes yeux. C’est à toi de décider comment se termine le Cycle. Hanan ben Berel veut à tout prix des esclaves pour son nouvel atelier akashan alors qu’il s’agit là d’une manœuvre dénuée de sens. Il vaut un millier de fois mieux perdre un peu d’argent en payant des ouvriers que de jeter à bas tout le commerce d’Agni en déclenchant une guerre avec son allié historique. Tous les autres Princes rejetteraient une telle proposition en conseil et il me connaît depuis suffisamment d’années pour savoir à l’avance que je refuserais cette folie. Pourtant, il n’a pas hésité à user de drogues pour troubler mon jugement et obtenir ce qu’il souhaite, quant bien même cela lui aurait porté préjudice d’une manière ou d’une autre, tôt ou tard.

Longtemps encore après que le silence ne soit revenu, les mots résonnent toujours dans les pavillons de l’esclave. De cet élan invraisemblable, elle perçoit toutes les nuances d’autorité et de compassion comme elle ne l’avait plus entendu depuis qu’elle avait quitté les futaies de Vaata.
Ishüen ben Iphraïm est devenu son bourreau il y a plus de dix ans. Et pourtant, il y a dans cette voix une authenticité et une évidence qui tranchent avec force du monstre qu’elle pensait devoir encore affronter quelques secondes auparavant. Plus que les mots, ce sont les tonalités qui troublent la jeune esclave et qui chamboule son cœur palpitant, qui la baignent d’une lueur d’espoir encore trop aveuglante pour ses yeux accoutumés à l’obscurité de son existence.

- Sais-tu ce qui peut le pousser à de telles extrémités ?

***

- Alors c’est comme ça !? Ils ne me pensent plus capables de retrouver la splendeur des augustes Seigneurs de la Soie ? « Illustre Hanan, ton état de santé nous inquiète et ton commerce nous préoccupe… gnagnagna. » Hanan ben Berel s’époumone dans les palais de Ghezzale, jetant à la volée sa cape et son turban qu’un esclave parvient miraculeusement à rattraper. Il s’agite en décrivant de grands moulinets avec les bras en mimant des gestes grandioses. Comment osent-ils me traiter ainsi, moi, un de leur pair, leur semblable, que dis-je, le doyen le plus honorable que la Guilde n’ait jamais connu et ne connaîtra plus jamais !?

Le Maître s’enfonce plus profondément encore dans les boyaux de sa demeure, remontant au fil des couloirs les portraits de ses illustres aïeux.

- Oh, vous, père… vous, je vous déteste… Le visage grave du vieil homme immortalisé semble prendre personnellement les mots de son fils.

Derrière cette scène burlesque, Iriel presse le pas, suivant comme son ombre le Seigneur de la Soie. Sans un mot. Sans un bruit.

- Mais je vais me refaire. Alors comme ça, ce petit con de Ren vient foutre le souk à Akasha et personne ne bronche ? Il me force, moi, à déclarer la guerre à mes précieux alliés de Vaata ? Il pense pouvoir s’adjuger tous les bons côtés du pouvoir sans avoir à en assumer les revers ? Il pense qu’il peut me priver de MA soie et laisser des incapables monter leurs propres ateliers à Ebène et il s’imagine qu’il pourra s’en tirer sans une égratignure ?! Sale petit arrogant ! Petite mouche que le désert ne pleurera pas même lorsqu’il viendra s’écraser sous la semelle de mes babouches… Hanan fulmine le long du couloir qui le mène à ses bureaux personnels. Il renverse les somptueuses plantes ornementales alignées dans l’allée comme tant de soldats obéissants. Il ouvre la porte de ses quartiers avec fracas pour venir s’asseoir, conquérant, sur son trône.

- Ce jeune idiot veut la guerre ? Il l’aura ! Et alors, quand je me relèverai triomphant, tous ces prétentieux princes marchands qui ne me supportent plus n’auront qu’à se baisser bien bas s’il veulent encore me lécher les pieds. Rageur, le vieil homme attrape le bras de son esclave pour lui arracher un baiser d’orgueil. Et toi, toi…

***

- Toi, tu seras ma première flèche !

La voix d’Iriel s’évanouit dans un sifflement. Son visage, renfrogné par l’exposition de son testament, s’est redressé et ses grands yeux virides fixent avec obstination le maître de Raasfalim. Le torrent de sa honte noie les vertes prunelles mais les petites billes de ses iris flamboient d’une étincelle carnassière.
La voila. Première flèche du Seigneur de la Soie, tirée à travers le désert. Elle n’avait pas même ressenti le frisson de l’empêne que l’on encoche, ni entendu le grincement du bois qui se tord. La voila catapultée comme une vulgaire munition que l’on peut écouler sans craindre de ne jamais pouvoir la recouvrer. Certainement qu’Hanan se serait trouvé bien heureux de pouvoir récupérer la flèche qu’il venait de décocher et de voir Iriel lui revenir. Celui qui tire une flèche dans les airs sait qu’elle retombe un jour, sans jamais savoir avec précision où.
Le retour sur terre est dur, la chute vertigineuse. Une douleur sourde lui tord les entrailles. Pendant près de sept années, elle a été élevée sur un piédestal auquel peu d’esclave ont jamais eu droit. Elle ne partageait rien de ses semblables autre que le devoir de soumission dans les palais de Ghezzale. Elle ne dormait pas sur une vulgaire paillasse ou à même le sol. Elle pouvait manger à sa faim les restes de mets délicieux qui avaient été servis au Maître. Elle avait le droit de se laver. Elle pouvait fumer les herbes apaisantes parmi les plus fines que Seele ait porté. Elle pouvait parader, parée des mille atours du feu, sans jamais craindre de se noyer dans les ombres portées. Elle avait le droit à sa part de lumière. Tout cela pour se retrouver sacrifiée sur l’autel d’une guerre personnelle et orgueilleuse. Sacrifiée dans l’indifférence générale. Oubliée par les astres autour desquelles elle gravitait. Tout cela pour se retrouver pourrissante au fond des geôles du Seigneur des Chevaux, parmi les rats et les âmes damnés des pavillons de Raasfalim, croupissant au milieu de la souillure et de la crasse poisseuse et odorante.

- Ma première flèche… répète t-elle comme pour s’en convaincre un peu plus encore.

Elle jugule ses larmes et renifle bruyamment, abandonnant définitivement la grâce et la minauderie qui avaient été siennes.

- Voilà ce qui pousse Hanan ben Berel à agir ainsi. L’orgueil. La haine. Le caprice, articule distinctement Iriel d’une voix rageuse qui se répercute indéfiniment dans les sombres allées de pierre et qui résonne d’échos à en chasser les fantômes hagards de malheureux dont personne ne se souvient.
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Ishüen
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Re: Cycles croisés [Terminé] Mer 20 Mar - 9:21
 
Cycles croisés


L’argent, la peur et l’amour. Ce sont les trois instruments du pouvoir. Depuis plus de vingt ans à la tête des haras de Raasfalim, Ishüen a appris à jouer des trois en virtuose, aussi naturellement qu’il parle et respire. Il jongle entre les trois comme un artiste, les mêle avec brio et réajuste constamment les harmoniques de sa mélodie de façon à toujours garder ses interlocuteurs sous sa coupe sans que ces derniers ne sachent précisément où s’arrête la flatterie et où commence la menace. Il fait cela depuis tellement longtemps qu’il n’a même plus besoin d’y songer, qu’il change de registre comme l’on fait ses gammes et remarque aussitôt quelle musique est la plus efficace. Dans les yeux que cette jeune esclave terrifiée refuse de baisser, il remarque immédiatement l’éclat nouveau lorsqu’il se met à lui parler avec douceur. Il s’en amuse intérieurement tandis qu’elle obéit, rejoue pour lui la scène scabreuse qui eut lieu dans les profondeurs de Ghezzale, la furie grotesque d’un homme autrefois puissant qui continue de s’agiter dans un rôle désormais trop grand pour lui. Il ressent la colère dans la voix de la jeune fille, cette colère étrange qui trahit les contours d’une fierté incongrue, déplacée chez une esclave. La méfiance se réveille dans sa poitrine, relève la tête comme un chien de garde alors qu’il lui rend son regard. La méfiance… et un intérêt croissant dont il ne montre rien tout d’abord. Un rire calme roule dans sa gorge comme un ronronnement, griffant indolemment le silence et la pitoyable demande de reconnaissance d’Hanan ben Berel.

« Et voilà précisément la raison pour laquelle les artistes ne devraient point se soucier de manier les armes. »

Une flèche. Allons bon… Bien mal tirée dans ce cas, et perdue de fait. D’un mouvement souple, Ishüen plie le genou pour venir au niveau de la jeune fille et, avec une légèreté empreinte de douceur, replace une mèche de cheveux noirs derrière son oreille.

« Quel dommage… Tu l’as bien servi. Et tu aurais pu le bien servir longtemps encore s’il avait encore deux sous de bon sens au lieu de se préoccuper de déclencher des guerres inutiles. C’est une pitié pour moi que de voir des outils forgés avec tant de soin entre des mains si grossières… »

Un bref soupir lui échappe et le Seigneur des Chevaux se redresse de toute sa hauteur pour annoncer de la voix calme et claire de celui qui sait que sa volonté sera faite :

« Voici ce qui va se passer à présent, Iriel. Tu vas retourner auprès de ton maître et lui donner ma réponse en ces termes précis : dis-lui que l’audace de son entreprise pourrait mettre en péril le fragile équilibre difficilement maintenu entre Agni et Akasha mais également voir refleurir nos deux commerces au sein de la capitale. Dis-lui que j’accède à sa requête et le convie sous quinze jours au grand marché de la Porte où je me fais fort de préparer pour lui plusieurs lots de mon cheptel afin qu’il puisse faire son choix en toute sérénité et que nous réglerons ensuite les détails de la transaction. Dis-lui que nous devons maintenant, plus que jamais, défendre nos intérêts et réaffirmer nos prérogatives au nom de tous les agniens dans cette contrée qui fut autrefois notre plus proche allié. Dis-lui qu’Abondance et Prospérité ne devraient pas se voir bornées par l’arrogance d’un Souverain impie. »

Il fait pleinement confiance à la jeune fille pour retenir chaque mot de ce qu’il vient d’énoncer. Elle a été formée dans le Pavillon d’Argent. Rigueur et mémoire infaillible sont la pierre angulaire de tout ce que l’on y apprend pour pouvoir seconder les plus grands dans leurs affaires. Après un instant de réflexion, il ajoute :

« Par ailleurs, tu lui diras également que son esclave Dubio a malheureusement succombé en défendant son cadeau lors d’une attaque de bandits. En conséquence de quoi, tu seras escortée jusqu’à Ghezzale par ma garde personnelle en gage de bonne foi. »

Une once de menace, à nouveau. Si douce, si souple, si indolente qu’on ne peut la repérer qu’aux dernières notes suaves de ses paroles, bien que le propos parle déjà de lui-même. Il ne relâchera pas le chien. Il ne prendra pas le risque de faire savoir au Seigneur de la Soie que son plan ne s’est pas déroulé exactement comme il le souhaitait. Hanan ben Berel doit croire qu’il a réussi à acquérir le Seigneur des Chevaux à sa cause, que la drogue a suffisamment troublé son jugement pour qu’il accepte de se lancer dans cette entreprise insensée. Il doit se féliciter de son habile ruse, se complaire en imaginant Ishüen ben Iphraïm titubant face à son esclave, acquiesçant à tous les termes qu’elle lui énonce. Il doit s’enivrer de ses futures batailles et de sa puissance bientôt retrouvée, s’en aveugler suffisamment longtemps pour laisser le temps au Maître des haras de tendre son propre piège. Et pour cela, il doit d’abord lui renvoyer sa flèche en s’assurant que cette dernière ne dévie pas de sa trajectoire :

« Garde le silence sur notre conversation, petite Iriel, ne dis à Hanan que ce qu’il désire entendre et tu ne seras plus jamais une flèche hasardeuse entre les doigts malhabiles d’un vieillard. »

Une main gracieusement levée, un claquement de doigts intransigeant comme un ordre lancé dans le silence poisseux de la cellule et aussitôt les gardes reviennent. Ils s’approchent de la jeune fille, la saisissent pour la remettre sur pieds… et la libère de ses chaînes. Tout cela sous le regard du maître des lieux qui continue de faire peser le poids de son regard sur ce petit serpent d’émeraude, attentif au moindre de ses mouvements, se demandant encore s’il peut le relâcher dans le désert dont il est issu.
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Iriel
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Re: Cycles croisés [Terminé] Dim 24 Mar - 0:31
- Ils ont surgi des dunes.

Les bandes armées ne sont pas rares de part les royaumes de Seele. Et Agni ne fait pas exception à la règle, bien au contraire. Les étendues désertiques de la contrée du Feu regorgent de bandits et de coupes-jarrets arpentant ses dunes et ses oasis à la recherche d’une proie.
Les courageux qui osent braver ces terres se doivent d’être dotés d’un contingent capable de tenir tête à ces malfrats ou bien de connaître la région sur le bout des doigts. Sans quoi, ils ne seront plus là lorsqu'il s'agira de vanter la beauté de ces paysages ou la ferveur de ces villes foisonnantes d'allégresse.
Durant les trois jours de voyage qui devaient la ramener en vue de l’oasis de Ghezzale et la demeure du Seigneur de la Soie, Iriel avait eu le temps de mûrir les événements qui amèneraient au trépas du vieux chien de garde. Elle avait pris le temps de les imaginer, sortant de la dune derrière laquelle ils étaient tapis, attendant le moment opportun avant de bondir sur leurs proies égarées.

- Ils se sont jetés sur la caravane.

Toutes les dunes revêtent le voile de la traîtrise. Derrière chaque pente qui serpente le long de l’erg peut apparaître l’oasis salvateur ou le tombeau de son voyage macabre.
Là, ils avaient surgi sur leur flanc, accompagnant leur charge furieuse de cris sauvages et de couinements d'excitation. La petite troupe envoyée auprès du Seigneur des Chevaux n’avait pas dû broncher. Elle était restée parfaitement immobile, gardant intacte la formation qu’elle avait maintes fois éprouvée.
À la tête de cette formation avait dû se trouver Dubio. Le cabot avait accueilli d’un aboiement rageur la phalange d’écorcheurs. Iriel en tressaille à la seule évocation mémorielle de ce son distinctif, ce grondement sourd qui court sur le désert et qui fait chahuter sa cage thoracique. En face, le Maître reste impassible.
Comme il en était de rigueur, l’échauffourée ne se conclurait pas d’une retraite avisée. Ce n’était clairement pas le genre de l’animal que de tourner les talons et de s’enfuir la queue entre les jambes. Dubio aurait levé son cimeterre à l’attention de ses assaillant comme une ultime menace. Il aurait éperonné sa monture alors qu’ils viendraient se fracasser contre son seul rempart. Qu’importe que la manœuvre puisse lui coûter la vie, car si ce devait être le cas, il aurait tout de même mis un point d’honneur à être le dernier à mettre genou à terre. C’était là ce qui aurait dû se passer. C'était là la scène dépeinte par l'esclave.

- Il a défendu la caravane du maître jusqu’à… jusqu’à…

Iriel s’était imaginée la scène des dizaines de fois. Elle voyait Dubio, héroïque, l’arme à la main, repousser sans cesse les hordes d’ennemis téméraires. Il se soustrayait à leurs assauts avec la vivacité qui ne devait jamais le quitter, ripostant avec la même rage qui l’avait habité dans sa prime jeunesse. Chacun des autres hommes du prince-marchand avait donné sa vie pour protéger le convoi du Maître. Seul restait Dubio, abaissant de nouveau le couperet de son jugement sur l’ultime malheureux.
Elle voyait son corps, luisant d’hémoglobine projetée. Il y avait d’épars sur le champs de bataille autant de son sang que de celui de ses ennemis mais le colosse tenait toujours, debout et fier.
Il y avait encore un espoir. Iriel espérait encore que Dubio survive à ce mensonge.
Alors ils avaient repris leur route, tous les deux. Et c’était peut-être plus tard sur la route, que le molosse avait rendu son dernier souffle. L’échéance se voyait retardée à chaque fois qu’il devait s’agir d’évoquer son trépas. Irrémédiablement, sa gorge se nouait sur les mots informes et sa langue se dérobait à chacune de ces évocations.
Qu’allait-il advenir de lui, resté au loin dans les geôles de Raasfalim ?

- Mmmh. Quelqu’un s’est chargé de ce vieux clébard à ma place ? À la bonne heure, j’ai d’autres chats à fouetter. Allons, tu n’as pas à t’en faire pour si peu. Le plus important c’était Ishüen et ses esclaves. S’il faut payer un vieux chien sans valeur, je peux bien en donner dix fois son prix. Et le Seigneur des Chevaux a accepté, n’est-ce pas ?

L’esclave acquiesce d’un signe de tête. Dubio doit bien vite céder sa place et s’effacer pour laisser le Seigneur des Chevaux prendre tout l’espace de la conversation. Elle s’en serait pincer les lèvres si le regard du Seigneur de la Soie ne devait pas la transpercer de la sorte. Alors elle se remémora chacune des paroles qu’il lui avait transmise. Ishüen ben Iphraïm avait été très clair sur ses termes et la façon dont il les voulait employés.

- Le Seigneur des Chevaux relève l’audace de votre entreprise qui pourrait mettre en péril le fragile équilibre difficilement maintenu entre Agni et Akasha mais pourrait également permettre à vos deux commerces de refleurir au sein de la capitale. Le Seigneur des Chevaux accède à la requête du maître et le convie dans douze jours pour le grand marché de la Porte où il se fera fort de préparer plusieurs lots de son cheptel afin que le maître puisse faire son choix en toute sérénité. Il ajoute que vous réglerez les détails de cette transaction a posteriori. Enfin, il vous fait savoir qu’il juge primordial que les Seigneurs des Chevaux et de la Soie défendent, maintenant plus que jamais, leurs intérêts et réaffirmer leurs prérogatives au nom de tous les Agniens dans cette contrée qui fut autrefois votre plus proche allié.

Les chaînes d’acier émettent un long sifflement tandis qu’elles desserrent leur étau autour des poignets de l’esclave et viennent mourir sur le sol humide et poisseux des cachots du Seigneur des Chevaux. Dans un regard, il fait penser sur elle tout le poids de ses mots, de ses menaces comme de ses promesses. Il la considère alors qu’elle retrouve progressivement ses appuis et que ses gardes l’escortent vers la sortie.
Iriel pose son regard sur les enchaînements de couloirs qui serpentent de part en part, cherchant la masse épuisée et perdue de Dubio, mais elle ne distingue rien. Rien de plus que le Seigneur des Chevaux qui s’éloigne progressivement sans que son attention ne soit mise à défaut. Ishüen disparaît dans l’obscurité des geôles jusqu’à ce qu’il ne reste plus du maître que deux petites flammes luisantes dans les ténèbres.

Au dehors, l’éclatante lumière du dehors ébloui ses yeux trop peu habitués aux lueurs du désert et mord ses pupilles transits par l’obscurité. Elle retrouve les grains de sable charriés par les vents qui viennent lui fouetter le visage et la ramène progressivement à la réalité, l’extirpent brutalement de cette entrevue surréaliste.
Seul le son de ses pas sur les allées de marbre rythme son départ.
Elle retrouve le contact réconfortant de son dromadaire qui est apprêté. La majestueuse monture relève la tête à son approche et blatère quand elle se hisse sur la selle dans un soupire soulagé. Accompagnée d’un petit contingent des gardes personnels du Seigneur des Chevaux, l’esclave repasse sous l’écrasante arche qui marque l’entrée de Raasfalim. Là bas, dans le lointain des dunes, quelques part sur les bords du Tanwen, se dessine les colonnades des palais de Ghezzale. Derrière les monuments de grès et de calcaire, quelque part entre les patios et les corridors tentaculaires déambule le Seigneur de la Soie.
L’appréhension de ce face-à-face laisse progressivement au calme froid.

- Abondance et Prospérité ne devraient pas se voir bornées par l’arrogance d’un Souverain impie.

Hanan ben Berel dévoile un large sourire satisfait, révélant ses dents jaunies par le temps. Iriel reconnaît aisément la lueur qui attise le regard du maître qui exulte intérieurement après avoir laissé filer un mince éclat d’euphorie. Le vieil homme ne contient pas plus longtemps sa joie. Il tape des mains et ordonne.

- Nous allons devoir fêter la bonne nouvelle !

D’une caresse victorieuse, le prince-marchand fait dévaler sa main calleuse le long de la chevelure de son esclave. Cette flèche qui lui revient. Il ne peut se rendre compte de la trajectoire du projectile, trop occupé à planifier la suite de son entreprise. La pointe fend l’air, traverse le désert. Elle est tirée avec une acuité qui lui échappe et qui pourrait entraîner sa perte. Qu’importe, sa courte victoire se devait d’être célébrée comme il se devait !
Spoiler:

Bon, raté pour le RP d'anniversaire.  Cycles croisés [Terminé] 2108443345  
Je te prie tout de même d'accepter ce modeste présent, bien imparfait mais qui sonne tout de même une heure nouvelle et nous entraîne vers de prometteuses aventures ! Cycles croisés [Terminé] 49582556
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Re: Cycles croisés [Terminé]
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