Aller en bas
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Lun 15 Oct - 17:59
Les choses qui sommeillent
Cette nuit est froide
Et le vent cingle à travers tout le pays
Et qui va sur les chemins n’est qu’un pauvre fou
Marchant en quête de ton amour
Alors que chaque pas est plus ardu que son aîné...


Lorsque vient sa saison, Eira prélève son tribut et endort Seele sous son manteau de neige. Et comme souvent, son dû est plus important à Prithvi que partout ailleurs.

Nagar a à peine fini de s’essouffler que déjà son haleine porte les premières neiges. Les insectes se taisent, les animaux se terrent ou s’endorment, le soleil se fait rare. Dans les villages et les villes, les familles calfeutrent portes et fenêtres pour tenter de se protéger du froid qui rampe malgré tout sans pitié à travers la pierre et le bois. On allume les cheminées, on prie pour avoir rentré assez de charbon, pour que les réserves tiennent jusqu’aux beaux jours, pour ne pas avoir à sortir chasser trop souvent. C’est la saison des nuits de glaces où nul ne s’aventure. C’est la saison qui contraint tout ce qui vit au repos, temporaire ou non. On me regarde souvent étrangement lorsque j’avoue que cette période de l’année m’est plus chère que les autres. Pourtant, c’est ainsi : j’aime Eira. Même si elle est extrêmement dure pour les hommes et les bêtes, même si bon nombre n’y survivent pas, même si son spectacle peut être désolant en surface, il en va tout autrement en profondeur. Plonger mes racines dans la terre chaque matin est plus apaisant qu’en tout autre temps. J’aime sentir comme le sol chargé de graines est endormi, comme il se gorge d’eau grâce à la neige qui le recouvre, comme il refait ses forces en vu de la saison suivante. Tout le monde rêve de voir Eira finir plus vite, voire même de ne plus exister. Moi, j’apprécie à sa juste valeur ce repos nécessaire au prochain bourgeonnement de la vie. Je suis vraiment fait pour être le Souverain de la Terre quand j’y réfléchis, même si le poids de ce rôle est des plus variables. Aujourd’hui, il oscille…

L’auberge de Pont-l’Aiguille est étonnamment grande et cossue pour une bourgade aussi modeste, mais c’est parce que l’importance de cette ville est avant tout culturelle. C’est là que les Souverains attendent les visites prestigieuses. Depuis des siècles, le pont de pierre monumental qui plongent ses arches dans la vallée de la Rieuse, en contrebas du sommet de l’Aiguille de Pin, marque le début des terres rattachées à la capitale. Et puisqu’il est de coutume d’accueillir ses invités à l’entrée de son logis, il est devenu naturel au fil des siècles que les Souverains accueillent leurs pairs dans cette ville. En conséquence, l’auberge de la Couronne est un établissement de haute qualité. C’est là que nous sommes arrivés la veille au soir après quelques heures de chevauchée dans la neige. La délégation n’est pas très importante, non par irrespect mais par praticité. Il vaut mieux ne pas trop s’attarder sur les routes en cette saison et un convoi trop nombreux pourrait nous ralentir sur le chemin du retour. Quand on sait à quelle vitesse peut s’abattre une tempête sur Prithvi, c’est un risque à ne pas prendre à la légère. Ainsi donc, il n’y dans cette auberge que moi, mon gardien, une escorte et ma garde rapprochée, Gaïa, Dimitri et Leyli, ainsi que Lysis qui a tenu à venir sans daigner m’en donner la raison. Ainsi que, cela va sans dire, la totalité des habitants du village et de ceux alentours. J’ignore leurs regards qui tentent de m’apercevoir à travers le barrage que forment Rhengar et les autres pilliers. De temps en temps, j’observe les enfants en train de jouer dans la neige sous la surveillance de la jeune femme mais pour tout dire, mes yeux ne cessent de revenir sur la route qui serpente vers le bas de la vallée. D’après les missives des différents avant-postes, ils devaient arriver aujourd’hui. J’imagine qu’ils ne vont pas tarder… Attablé face à moi, un brin amusé, Lori finit par rompre le silence :

« Les dieux m’en soient témoins, c’est la première fois que je te vois ainsi. »
« Que veux-tu dire ? »
« Je me rappelle pas qu’une autre fête de l’Ambre t’ait déjà rendu si… impatient. »
« Ne dis pas de sottises. Je ne suis pas impatient. »
« Alors pourquoi ai-je l’impression qu’il te tarde de les voir arriver ? »
« Parce nous sommes à deux heures de chevauchée de la capitale, qu’il gèle à pierre fendre et que la neige menace, Lori. Rien d’autre. »
« Soit... »


Finissant son gobelet d’hydromel, il se lève pour aller chercher la marmaille après avoir commandé pour eux un pichet de lait bien chaud et miellé en cuisine. Une incursion farceuse de son esprit me surprend lorsque nos regards se croisent...

Mais je suis tout de même aux premières loges pour savoir qu’il te tarde de les voir arriver.
Ça suffit.
Oui, mon Seigneur…


… Et je me renfrogne en le regardant sortir avec son petit sourire aux lèvres. Allons bon, moi, impatient de voir arriver dans ma contrée l’Usurpateur, de l’accueillir chez moi pour la fête de la pierre… Au contraire, je voudrais que tout ceci soit déjà fini. Je pouvais à peine souffrir la présence de cet homme il y a deux saisons, je sais d’ores et déjà que chaque jour me semblera aussi long que la nuit. J’aurais aimé pouvoir fermer les portes de Prithvi à ce porteur de discorde mais la tradition exige que le Souverain d’Akasha vienne cette année fêter l’Ambre dans les montagnes. Même si de nombreux membres de ma cour aurait aimé me voir prendre plus fermement position contre ce faux monarque, je me refuse à agir ainsi. Me montrer trop hostile à Ren conforterait Nàr dans ses positions et ses provocations pourraient se faire plus virulentes s’il était assuré de m’avoir à ses côtés en cas de guerre. Il est de mon devoir de me montrer courtois avec le Souverain du Vide, quoiqu’il m’en coûte. Et puis, si je veux être tout à fait honnête avec moi-même, sa proximité me sera peut-être moins pénible sachant qu’il n’est pas seul à venir me rendre visite.

Je n’aurais jamais pensé que la pupille de cet homme puisse m’inspirer autre chose que de l’indifférence ou une vague antipathie. Je n’aurais jamais pensé pouvoir me tromper à ce point. Depuis que je l’ai rencontrée sous cet arbre dans les jardins du palais d’Ebène (et non pas en l’invitant à danser sur une table à la Fête du Lac alors que j’étais saoul comme une barrique), la damoiselle s’est révélée absolument charmante et plus encore à travers les lettres que nous avons échangées durant toute la saison de Nagar. J’ai parfois honte de parler ainsi avec cette femme aussi jeune que certaines de mes cousines, surtout sachant la position qu’elle occupe. Mais toute la culpabilité que j’ai pu ressentir s’évanouissait chaque fois que je décachetais ses missives et revoyais dans les courbes de son écriture son sourire, son rire, la musique de sa voix ou l’éclat de ses yeux lorsqu’elle me demandait de me parler de mes parents. Depuis lors, nous avons évoqués en l’espace de quelques lettres une grande partie de nos goûts en littérature, les années que nous avons passées à Aap, je lui ai décrit de mon mieux les merveilles de ma contrée, elle a fait de même en retour… J’en oublie certainement alors que rien d’autre ne me semble important lorsque je lis ses lettres, seul dans mes appartements. Et Lori a raison, les dieux l’emportent. Je suis impatient. Au point que je dois me retenir de bondir de ma chaise lorsque je vois soudain l’un des jeunes garçons du bourg parti en éclaireur sur le chemin revenir en courant.

Aussitôt, je sors de la taverne, imité par tous les habitants du coin. D’eux-mêmes, ils forment une haie d’honneur de part et d’autre de la route tandis que je remonte en selle, imité par Lori, Lysis et les enfants sur leurs poneys. Les piliers et le reste de l’escorte se disposent de part et d’autre de notre groupe et dressent les couleurs de Prithvi. Et bientôt, nous n’avons plus rien d’autre à faire qu’attendre le petit convoi qui fait route sur le chemin de montagne, grandissant à mesure que les minutes défilent, battant pavillon akashan. Mon cœur tambourine dans ma poitrine tandis que je patiente en silence mais je n’en montre rien. Je me dois de rester impassible, plus grave que de coutume alors que j’accueille officiellement l’Usurpateur sur mes terres. Pourtant, je retiens mon souffle quand la calèche s’arrête. Ouvrir les bras au Vide me répugne mais je suis impatient de la revoir...
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Jeu 18 Oct - 13:06






Les choses qui sommeillent

La nuit était déjà tombée depuis longtemps et ils avançaient lentement, les torches des gardes éclairant les routes recouvertes de neige. La nature prenait des allures fantomatiques, le lourd manteau blanc d’Eira étouffant tous les sons, les bruits et ne laissant que le silence pour leur tenir compagnie. La lueur des torches se réfléchissait sur la neige immaculée et le spectacle était tout aussi ravissant qu’il était effrayant, pour qui n’avait jamais vu le moindre flocon. Ce qui était le cas d’Auriane. D’une main, elle tenait le rideau écarté de la vitre, son souffle formant une buée condensée contre la glace tandis qu’elle observait l’extérieur.

« Si tu t’approches encore plus, tu vas te cogner. »

Elle haussa un sourcil et se redressa, laissant le rideau leur masquer à nouveau le spectacle de Prithvi enneigé. Ren la regardait, amusé. Assis face à elle dans le carrosse, jambes croisées, il tenait un livre entre ses mains gantées. La faible lueur de la bougie à ses côtés éclairait à peine les caractères penchés et elle se demanda comment il pouvait voir quoique ce soit dans cette pénombre. Se rasseyant confortablement, elle ramena la lourde cape sur ses épaules, prenant bien soin à ne pas laisser un seul millimètre de sa peau à l’air libre. La prenant sur le fait, Ren referma son livre et attrapa une couverture posée à ses côtés. Se penchant, il la déploya sur les genoux de sa cadette qui le regarda faire, à son tour amusée.

« -J’ai déjà deux couvertures je te signale.
- Et bien maintenant tu en as trois. »

Soupirant exagérément, elle ne dit cependant rien. Car la couverture n’était pas de refus. Jamais de sa vie, elle n’avait eu aussi froid. En temps normal, à Saphir ou à Ebène, elle s’habillait toujours de tissus épais et chauds, sa frêle constitution n’étant qu’un rempart très faible contre la fraicheur. Elle avait souvent froid. Très souvent. Mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’elle ressentait dans la Contrée d’Eira. Le jour ne se levait que quelques heures à peine, timide, guère insistant et laissait la nuit régner en maîtresse absolue. Les températures n’avaient guère le temps de se réchauffer. De plus, toute cette neige et toute cette glace renforçaient sa sensation de froid glacé qui semblait s’infiltrer par tous les pores de sa peau dès qu’elle sortait un bras à l’air libre. Cependant, elle n’aurait échangé sa place pour rien au monde.

Cela faisait déjà une semaine qu’ils avaient quitté Ebène et son climat tempéré malgré le début de la saison la plus froide de l’année. C’était la première fois qu’Auriane voyageait et elle avait attendu cela avec impatience. Enfin, plutôt la deuxième fois. Mais la maladie mêlée aux sentiments que lui évoquaient ses retrouvailles avec son frère avaient empêché la jeune femme de profiter du spectacle qui aurait pu s’offrir à elle lors de son voyage de Saphir à Ebène. Lorsque Ren lui avait annoncé devoir partir pour Prithvi afin d’assister à la Fête de l’Ambre, plusieurs pensées s’étaient bousculées dans son esprit. La crainte de le laisser partir pour une Contrée qui ne l’accueillerait pas à bras ouverts. La peur de l’imaginer seul face au Souverain de la Terre. L’envie de découvrir Prithvi qu’elle avait passé une saison entière à imaginer. Et surtout, le désir de le revoir. Toutes ces raisons l’avaient poussée à insister auprès de son frère pour l’accompagner. Si le jeune Souverain avait d’abord hésité, il avait fini par capituler sous les assauts répétés de sa cadette qui ne lui avait plus laissé une seule seconde pour respirer. Ainsi, ils s’étaient mis en route pour Ambre.

Le voyage avait pris bien plus de temps que prévu et ce pour deux raisons. La première était que Ren avait tenu à s’arrêter dans les villages bordant la frontière entre Prithvi et Akasha, afin de s’assurer que tout était en ordre pour la saison qui approchait. Que ce soit du côté de la Contrée du Vide ou de la Contrée de la Terre, les villages bordant la frontière s’étaient montrés très accueillants et Auriane avait adoré les moments passés parmi les villageois. Mais la deuxième et principale raison qui les avait forcés à ralentir l’allure le temps du voyage, c’était elle. Elle et sa santé déplorable. Elle ne pouvait rester assise trop longtemps, sous peine de ressentir de vives douleurs dans ses muscles. Elle fatiguait vite et devait se sustenter et dormir bien plus souvent qu’en temps normal. Si elle avait tenté de minimiser son état dans un premier temps, il n’avait pas fallu longtemps pour que Ren le remarque et, après un sermon virulent sur l’irresponsabilité de la jeune femme face à sa propre santé, il avait ordonné que l’allure soit ralentie et que les arrêts deviennent beaucoup plus fréquents. Un messager avait été envoyé en amont afin de prévenir la délégation prithvienne de leur retard et après cela, son frère avait commencé à se murer dans un silence dont elle avait de plus en plus de mal à l’en faire sortir. Son comportement avait changé du tout au tout tandis qu’ils progressaient vers les montagnes enneigées et vers la demeure d’Endor. Devinant la principale cause de ce mutisme, Auriane avait tenté tant bien que mal, aidée par Eilean, de lui faire penser à autre chose qu’à l’imminence de sa rencontre avec le Souverain de la Terre. Mais rien n’y faisait. Le regard de Ren s’était assombri, son visage s’était fermé et elle devinait les sentiments qui se bousculaient dans son cœur. Et la culpabilité l’enserrait toujours un peu plus.

Car là où Ren redoutait sa rencontre avec le Seigneur de Prithvi, Auriane, au plus profond de son cœur, l’attendait impatiemment. Elle avait été mortifiée par son propre comportement sous le Saule après la Fête du Lac. Elle avait hésité à en parler à son frère mais y avait renoncé. Elle s’était confiée à Eilean et lui avait fait jurer de ne rien dire à Ren. La jeune femme avait accepté, bien que très réticente à l’idée de cacher quoique ce soit à son Souverain. Mais sa loyauté allait avant tout à Auriane. Elle avait gardé le secret sur la rencontre inopinée sous le Saule, par cette douce matinée de Liekki. Mais la culpabilité d’Auriane avait fini par laisser place à de doux sentiments au souvenir des moments partagés dans les jardins. Et lorsqu’elle avait reçu sa première lettre, elle avait cru succomber à un accès de fièvre tant sa surprise avait été grande. Elle avait, dans un premier temps, tentée de se raisonner. Correspondre avec le Souverain de Prithvi dans le dos de son frère était une très mauvaise idée. Mais elle avait cédé. Devant les mots couchés sur le papier, elle n’avait pu résister. Il lui avait parlé de Prithvi, tout comme ce matin-là dans les jardins, et elle s’imaginait les montagnes enneigés, les rivières cascadant d’eau glacée, les fleurs qui célébraient la fin d’Eira en renaissant et en se déployant face au soleil levant. A l’évocation de cette froide Contrée, son cœur se réchauffait. Et dès qu’elle y repensait, ses joues rosissaient. Depuis leur départ d’Akasha, la plupart de ses pensées étaient dirigées vers la Contrée la plus froide du Royaume. Et ses joues rosissaient donc très souvent. Entre Ren, inquiet, qui pensait qu’il s’agissait d’accès de fièvre comme elle en faisait fréquemment, et Eilean qui avait du mal à cacher son hilarité mêlée à sa réprobation, le trajet était devenu long. Mais ces instants passés tous les trois, bien qu’entourés par l’escorte nécessaire au déplacement d’un Souverain, avaient ravivé des souvenirs d’enfance dans le cœur de la jeune femme. Elle aurait aimé pouvoir apaiser celui de son frère. Mais elle savait que tant qu’ils ne seraient pas en route pour rentrer à Akasha, rien n’y ferait.

La délégation akashane s’arrêta et Auriane sortit de ses pensées. Eilean, à ses côtés, se réveillait à moitié et Ren ouvrit la porte, s’entretenant avec Fearghas à voix basse. Puis, il ouvrit complètement la porte et l’air froid entra dans le petit habitacle, faisant frissonner Auriane et finissant de réveiller Eilean.

« - Tout va bien ?
- Nous allons nous arrêter ici pour la nuit. C’est notre dernière étape. Nous ne sommes plus très loin du lieu de rendez-vous. Nous devrions y arriver demain en fin de matinée.
- Oh… »

Ainsi, demain, ils reprendraient leurs rôles respectifs. Demain, elle dirait adieu à son frère pour laisser place au Souverain. Et demain, elle le reverrait. La tristesse et la joie se mêlèrent dans son cœur, tandis qu’elle descendait de la calèche. Elle appréhendait le lendemain et pria secrètement Ruwa de faire en sorte que la rencontre entre son frère et Endor ne fasse pas trembler le Royaume, comme lors de leur première rencontre.


****


« Pourquoi n’essayes-tu pas de parler à Endor ? »

Ren s’interrompit dans sa lecture et releva le regard vers sa sœur. Fronçant les sourcils, il la dévisagea et Auriane eut bien du mal à soutenir le regard assez intense de son ainé. Mais elle ne cilla pas. Ils avaient repris leur route très tôt et avançaient en direction de l’auberge où les attendaient la délégation prithvienne. Et Ren n’avait pas prononcé un seul mot depuis qu’ils étaient partis. Elle n’y tenait plus. Elle ne comprenait pas cette situation et en avait assez du silence qui suivait toujours ses questionnements lorsqu’elle tentait d’y voir plus clair. Eilean était assise à côté d’elle et s’était aussi interrompue dans sa contemplation du paysage extérieur en entendant la question d’Auriane. Le silence qui s’ensuivit était lourd, étouffant. Puis, Ren referma son livre et soupira.

« - De quoi parles-tu ?
- Je parle de votre entêtement à vouloir vous détester. C’est ridicule, Ren. Prithvi et Akasha ont suffisamment souffert tu ne crois pas ? Il serait peut-être temps de penser à vos Contrées respectives et aux relations qu’elles entretiennent toutes les deux.
- J’y pense. Les accords commerciaux entre Prithvi et Akasha sont tout ce qu’il y a de plus équitables. Tout le monde y trouve son compte.
- Je ne parle pas de ça.
- Je sais exactement de quoi tu parles. »

Ses paroles avaient tranché l’air, encore plus glaciales que l’atmosphère au-dehors. Si Eilean se fit discrète, Auriane elle, continua de fixer son frère, affichant un air déterminé et têtu. Elle pouvait voir l’agacement sur le visage de son ainé et elle était bien décidée à ne pas le lâcher. Qu’il s’énerve, s’il le désirait. Au moins la glace serait brisée. Il fut le premier à reprendre la parole, son regard brillant d’une lueur de colère, comme à chaque fois qu’il évoquait le Souverain de Prithvi.

« - Je n’ai aucunement l’intention de parler à Endor tout comme il n’a pas l’intention de me parler. Nous nous contenterons de respecter l’étiquette et une fois cette maudite fête terminée, nous repartirons. Et le plus tôt sera le mieux.
- D’où vient cette colère Ren ?
- Endor me voit comme un imposteur. Un meurtrier. Un usurpateur. Il ne me donnera jamais aucune légitimité. J’ai bouleversé son petit monde, aussi parasité fut-il. Il ne me le pardonnera jamais.
- Mais et toi… tu…
- Pour moi Endor n’est rien d’autre qu’un lâche. »

Auriane tressaillit face au mépris évident qu’affichait Ren en cet instant. Elle ne sut que répondre face à une telle rancœur. Elle connaissait l’histoire de Prithvi et d’Akasha. Elle savait que les deux Contrées avaient énormément souffert sous le règne de Seren et sa recherche intensive de l’héritier du Vide. Elle savait que Ren ne pardonnait pas au Souverain de la Terre son inaction face à la cruauté de Seren. Qu’il méprisait l’homme qui s’était retranché dans sa Contrée et avait laissé des innocents souffrir. Elle comprenait son frère. Elle comprenait la haine. Mais ce n’était pas pour autant qu’elle l’acceptait.

« - Votre haine est basée sur des non-dits et sur une incompréhension réciproque… Si tu daignais écouter tu verrais que la situation est bien plus complexe qu’elle ne l’est et…
- Et qu’en sais-tu ?
- Pardon ?
- Tu parles d’une incompréhension réciproque. Que sais-tu des pensées d’Endor ? Comment peux-tu savoir ce qu’il pense ou ressent ? Tu ne le connais pas. Il n’a même pas daigné te saluer correctement lors de la Fête du Lac… Pourquoi cette insistance ? »

Elle haussa les épaules sous le regard soupçonneux de son frère. Détachée, tentant de faire taire la culpabilité qui à nouveau s’éveillait en elle, elle continua de soutenir son regard et détacha bien chaque syllabe qu’elle prononça ensuite.

« J’insiste parce que je pense que vous êtes tous les deux ridicules. Je ne le connais peut-être pas en tant qu’homme mais je sais ce qu’il a fait en tant que Souverain. Vous avez chacun vos tords et plutôt que de trouver un terrain d’entente, vous vous obstinez à vouloir rester dans le passé et à ne voir que la souffrance qui vous a été infligée. Vous n’irez nulle part comme ça. Et vos Contrées seront celles qui souffriront de votre désaccord. »

Là furent les mots qu’elle prononça. Ren ne répondit rien. Une voix au-dehors leur annonça alors qu’ils arrivaient. Auriane ferma brièvement les yeux. Elle aurait aimé pouvoir dire à son frère qu’Endor n’était rien de ce qu’il imaginait. Qu’il se trompait lourdement sur lui. Qu’ils avaient bien plus en commun que ce qu’il imaginait. Mais elle ne le fit pas. Elle sentit le regard d’Eilean, restée silencieuse tout ce temps, et elle rouvrit les yeux, souriant doucement à son amie. La calèche ralentit et le temps sembla se suspendre dans l’air glacé. Comme au ralenti, Auriane vit la portière de la calèche s’ouvrir. Ren lui jeta un dernier regard, indéchiffrable, puis descendit, le son de ses pas émoussé par la couche de neige qui recouvrait la route. Puis, il tendit une main à sa sœur. Il avait remis son masque de neutralité et elle ne pouvait plus deviner ce qui se cachait dans son cœur. Le sien battant bien trop vite qu’à l’accoutumée, elle attrapa sa main et descendit prudemment, regardant ses pieds afin de ne pas glisser. Le trajet plus l’altercation avec Ren avait sapé son énergie et elle le sentit tandis que l’air glacial tenta de se frayer un chemin sous ses vêtements épais et son lourd manteau. Eilean descendit également et, entouré par Ferghas et le reste de leur garde rapprochée, le Souverain et sa pupille s’avancèrent alors vers la délégation prithvienne qui les attendait. Alors seulement, Auriane releva le regard. Et elle le vit. Le roi de la montagne, encadré de son Gardien et de sa suite. Il était resplendissant dans ses atours prithvien, monté sur le dos d’un cheval somptueux. Elle se sentit ridiculement petite. Mais déjà son cœur se réchauffait en voyant Endor, si semblable à cette matinée passée sous le saule, et pourtant si différent dans son rôle officiel. La délégation akashane s’arrêta. Ren et Auriane étaient tous deux en avant, le reste des leurs légèrement en retrait. Le Souverain du Vide fut le premier à s’incliner, suivit par Auriane puis par leurs suivants.

« Seigneur de Prithvi… Merci de nous recevoir. Que la lumière d’Eira et de l’Ambre éclaire votre Contrée. »

Puis ils se redressèrent. Ren avait respecté l’étiquette, parlant d’un ton courtois. A présent, il attendait, son regard glissant imperceptiblement sur les enfants qui accompagnaient Endor et Lori. Ainsi, la rencontre entre Akasha et Prihvi avait commencé.
Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 28 Oct - 14:18
Les choses qui sommeillent
La neige qui tapisse tout, l’atmosphère lourde de la prochaine chute absorbent tous les sons. C’est sans doute elle qui donne cette épaisseur au silence alors que personne ne dit mot sur le passage de la calèche. Moi-même j’ai l’impression de ne rien entendre qui ne soit enveloppé de coton ou de laine, ou ne se trouve à un monde de distance, excepté certains sons qui résonnent avec une netteté surnaturelle. Le loquet de la porte, le marchepied de la calèche qui grince sous le poids d’une botte ou les battements de mon propre cœur qui résonnent comme un tambour… Mon cheval, sentant ma nervosité, secoue la tête en renâclant légèrement et je me penche brièvement sur son encolure pour l’apaiser d’une caresse, ignorant le regard inquisiteur de Lori. Je sais qu’en ce moment même, mes émotions doivent rayonner en lui avec la clarté d’un phare, ce à quoi je ne l’ai pas habitué. Mais malgré tous mes efforts pour conserver mon empire sur moi-même, je ne parviens pas à retenir la pulsation chaleureuse qui prend soudain toute son ampleur dans ma cage thoracique lorsque dans la paume gantée de cuir de l’Usurpateur que je n’ai pas vu descendre se loge délicatement une main fine et blanche.

Elle est réellement venue. Ils s’avancent tous les deux d’un même pas lent dans la neige jusqu’à moi et l’espace d’un instant, je ne vois qu’elle. Les fourrures épaisses qui la recouvrent donnent à son visage l’impression d’être perdu dans une masse étrangère et font paraître plus nivéenne encore sa peau frissonnante sous l’air glacial. Les quelques mèches brunes qui dépassent de sa capuche effleurent ses joues rougies, luisent légèrement dans la lueur coupante de la neige qui menace et, même si la fatigue du voyage se lit sans peine dans son allure, je suis heureux de la voir, qu’elle soit ici. Évidemment, je ne peux rien en montrer. Mes yeux se reportent sur l’homme à ses côtés, les traits aussi impénétrables que les miens, soutenant mon regard sans faillir, et je me raidis imperceptiblement sur ma selle. Depuis que je suis souverain, la fête d’Eira n’a jamais été pour moi un évènement joyeux, pas avec les humiliations que ne manquait jamais de me faire subir Seren, me rappelant en toute occasion à quel point la Terre ne peut égaler les Astres. Pourtant, si je devais choisir entre l’accueillir lui et son meurtrier, mon hésitation ne serait pas plus longue que le temps qu’il me faudrait à renoncer à la compagnie d’Auriane. Accueillir sur mes terres, dans ma contrée, le fléau qui menace l’équilibre du pays entier… Cela me coûte autant que d’endurer le rire méprisant du Souverain des Astres. Je ne le fais que pour préserver cette même paix car l’exercice du pouvoir a sans cesse le goût de l’ironie. D’un mouvement souple, je descends de cheval, sitôt imité par Lori et Rhaengar, mon premier pilier, qui se place en retrait. Je m’avance jusqu’à lui faire face et, pendant un instant, tous les villageois retiennent leur souffle à l’égal de la montagne. Dans le silence des flocons qui arrivent, le monde tout entier tient dans l’espace où s’affrontent nos regards. Prithvi et Akasha, le passé et le présent, l’Ordre et le Chaos, la Matière et le Vide. Une seconde renfermant l’infini, puis je m’incline à mon tour en prononçant les paroles rituelles :

« Quittez la montagne car le foyer vous est ouvert. Nous nous réjouissons de vous voir arriver sains et saufs malgré les rigueurs de la route et de la saison. Soyez le bienvenu à Prithvi, seigneur d’Akasha, ainsi que votre suite. »

Et, pauvre de moi, je ne peux empêcher mon attention de revenir sur elle en prononçant ces derniers mots, ni un mince sourire d’éclairer mon visage. Je voudrais lui dire à quel point je suis heureux de la voir ici, la remercier d’avoir entrepris un voyage si difficile pour elle et tenir toutes les promesses que je lui ai faites dans mes lettres pour lui faire découvrir la beauté majestueuse de ma contrée. Mais je ne peux me le permettre en présence de son protecteur qui ignore tout de nos échanges et de notre rencontre sous le saule, aussi je me contente du salut le plus formel dont je suis capable envers les deux jeunes femmes qui accompagnent le souverain. Ce n’est pas suffisant pour effacer mon sourire, ni la lueur heureuse dans mon regard lorsqu’il croise le sien. C’est ensuite au tour de Lori de se plier à l’étiquette. Rhaengar se contente d’un salut militaire plein de raideur lorsque je le présente comme le chef de ma garde rapprochée. Gaïa doit remarquer mon hésitation quand vient son tour de saluer mon homologue car elle est beaucoup moins exubérante qu’à son habitude et se contente d’une révérence muette, examinant de ses grands yeux bleus les étrangers qui se présentent. Mais tout cela n’est rien à côté de Lysis.

Je me suis demandé durant le trajet pourquoi elle avait tant tenu à m’accompagner, allant jusqu’à m’adresser la parole pour me le demander malgré ce qui lui en coûtait. Peut-être le savais-je déjà, en réalité, et n’ai pas voulu voir la vérité en face. Cela expliquerait sans doute pourquoi je ne suis pas aussi surpris que les autres quand elle s’avance soudain d’un pas fébrile après avoir démonté, regardant Ren avec des yeux embués de larmes, avant de tomber à genoux devant lui en prenant sa main pour l’embrasser en tremblant.

« Merci… Merci… »

Sa voix vacillante sous l’effet des sanglots me blesse en me ramenant à ce jour lointain, huit années auparavant, où je les voyais pour la première fois, elle et sa fille. Depuis lors, jamais elle n’a montré ses larmes à qui que ce soit, pas plus que le moindre sentiment laissant soupçonner autre chose chez elle que ce naturel rude et acéré qui lui a permis de survivre. Seule Gaïa a eu accès à sa tendresse et l’enfant est aujourd’hui estomaquée de voir sa mère si grande et si forte en train de pleurer au pied d’un inconnu. Je caresse ses boucles rousses pour la rassurer, lui dire que tout va bien, quand Lysis relève les yeux vers le souverain pour murmurer dans un sourire :

« Merci d’avoir délivré Akasha. Vous êtes un bien plus grand souverain que celui de cette contrée. »

Une vague de stupeur parcourt le silence de notre petit groupe. Elle n’a pas parlé assez fort pour être entendue de quelqu’un d’autre que nous, mais l’effet n’en est pas moindre. Lori baisse un regard sidéré sur son offense, l’hostilité des piliers dans mon dos devient palpable et Rhaengar a même un mouvement pour s’avancer vers elle, la relever et la ramener à l’arrière du convoi sans doute. Je l’en empêche. L’offense est grave et elle me blesse plus que je ne saurais l’exprimer, plus que ne pourrait peser la tristesse de mon regard sur ses épaules. N’importe qui d’autre se serait vu châtier sur le champ pour un tel affront. Mais la mère de mon héritière, si insolente et haineuse puisse-t-elle être à mon égard, est hors de portée de ma colère. Lysis me reproche les mêmes choses que Ren et ne me pardonnera jamais car elle en est incapable. Elle ne peut cesser de me haïr sans renier tout ce qui l’a maintenue en vie jusqu’à ce jour, ce qui lui a permis de survivre et d’élever la fille que je finirai par lui prendre, tôt ou tard. Comment pourrais-je punir quelqu’un qui continue de payer le prix fort pour des fautes et des coups du sort qui lui sont étrangers ? La réponse est évidente. Comme toujours avec elle, je me contente d’un soupir, puis de m’approcher d’elle. Aussitôt, elle se raidit, lâche la main de Ren et se relève, méfiante malgré la voix douce que j’emploie toujours avec elle.

« Lysis, s’il vous plaît. Nous devons nous hâter. »

Elle voudrait répondre, je le vois bien. Elle finit par se raviser et revient sans un mot auprès des enfants, me laissant seul face aux trois akashans. Je reste digne malgré le manquement de respect flagrant dont elle vient de faire preuve, comme s’il n’avait pas eu lieu. J’ai l’habitude de voir mon ego mortifié. Avec le temps, on apprend à ignorer la douleur et à garder la tête haute. Mon ton est égal lorsque je m’adresse au souverain.

« N’y voyez pas d’impolitesse mais il nous faut hélas reprendre la route sans tarder. La neige menace et il vaut mieux pour nous tous qu’elle ne nous surprenne pas avant que nous ayons atteint la capitale. »

Je glisse un coup d’œil à Auriane demeurée auprès de lui, à son teint pâle sous les fourrures qui la recouvrent. Je sais que leur voyage a été retardé à cause de son état de santé et je m’en veux de la brusquer ainsi sur la fin mais rester à Pont-l’Aiguille signifierait ne pas pouvoir rejoindre Ambre avant plusieurs jours et une trop faible allure serait prendre le risque de nous laisser surprendre par le blizzard, ce qui serait pire que tout. Néanmoins, j’espère que cela ne sera pas trop pénible pour elle.
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Ren
Souverain du Vide
Souverain du Vide
Ren
Messages : 731
Inscrit.e le : 27/12/2017
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mer 14 Nov - 19:26
Les choses qui sommeillent.

Le visage de Ren demeurait impénétrable tandis qu’à son tour, Endor se pliait à l’étiquette et formulait les paroles de bienvenue destinées à ses invités. La scène était grotesque, personne n’était dupe. Les deux Souverains s’affrontaient sous le couvert de la courtoisie et derrière leurs paroles accueillantes, leurs deux éléments se jaugeaient en silence, invisibles aux yeux de tous mais cependant présents. Le reste de la suite du Souverain de Prithvi s’inclina alors, chacun à leur tour, dans un ordre hiérarchique bien défini. Au salut de Lori, Ren s’inclina plus franchement. Si les deux hommes ne pouvaient s’entendre politiquement de par leurs allégeances respectives, ils n’étaient pas non plus ennemis une fois les couronnes retirées. Mais le regard de Ren fut attiré par l’enfant, aux côtés d’Endor. Lorsqu’elle s’inclina face à eux, ses boucles rousses cascadèrent en avant, scintillant sous la lumière du soleil descendant. Ren la regarda longuement, indéchiffrable. Ainsi, c’était elle l’héritière du trône de Prithvi. Choisie par l’Ambre pour succéder à Endor. Pauvre enfant…

Ce fut au tour de la suite de Ren de se plier à l’étiquette. Fearghas resta légèrement en retrait tandis qu’Eilean demeurait près d’Auriane. Cette dernière s’avança aux côtés de son frère et s’inclina longuement face à la délégation Prithvienne, tandis que Ren l’introduisait officiellement en tant que sa pupille, Dame Auriane. Comme à chaque fois, le mensonge lui écorcha la gorge et il sentit sa sœur se raidir imperceptiblement tandis qu’elle se redressait et demeurait aux côtés de son Souverain, ses grands yeux gris détaillant le groupe face à elle, intimidée. Elle tentait tant bien que mal de rester digne mais Ren savait, devinait, qu’une seule seconde de relâchement suffirait pour que la jeune femme s’affale dans la neige. Elle était épuisée. Il souhaitait alors que le moment des convenances soit terminé et qu’ils puissent remonter dans la calèche. Elle avait besoin de s’assoir au chaud et le froid mordant ainsi que la neige qui trempait le bas de sa robe fragilisaient un peu plus son état de seconde en seconde.

Mais leur départ fut malencontreusement retardé. Une femme se détacha du cortège prithvien et s’approcha du petit groupe. Fearghas porta la main au pommeau de son arme mais en ne voyant aucune réaction autre que la stupeur de la part de la délégation d’Endor, il ne bougea pas, attendant un ordre de son Souverain, observant la jeune femme qui s’avançait vers Ren. Ce dernier l’avait vu descendre de cheval et s’approcher de lui et ses sourcils s’étaient froncés sous l’incompréhension avant que son regard ne se porte furtivement sur le Souverain, se demandant de quelle coutume il s’agissait là. Mais en voyant les larmes dans les yeux de la jeune femme, il avait alors compris qu’Endor n’avait rien à voir avec ce qui se passait en l’instant. Ce n’est que lorsqu’elle tomba à ses pieds, à genoux dans la neige et lui prit la main que le masque du Souverain se brisa entièrement. L’effarement et la surprise se livrèrent bataille sur son visage tandis que l’inconnue baisait sa main gantée, murmurant des mots de remerciement entrecoupés de sanglots. Il y eut du mouvement autour d’eux. Auriane hésita, s’avançant vers la jeune femme avant de s’arrêter, pâle comme la mort. Eilean s’approcha de sa maîtresse et amie et Fearghas avança doucement près des jeunes femmes. Ren lui, restait immobile. Retenant sa respiration, il guettait le moindre mouvement du clan prithvien. Les émotions se bousculaient en lui mais il savait qu’il ne pouvait les laisser paraître. Surtout pas après les dernières paroles que murmura l’inconnue à son encontre en souriant. Plus aucun mouvement, plus aucun son tandis que la stupeur étreignit le petit groupe, seul témoin des paroles malheureuses prononcées devant les deux Souverains. Le cœur de Ren se serra et son visage perdit toute couleur tandis qu’il contemplait la jeune femme. A nouveau, son regard se posa sur Endor et sur son escorte. Une telle offense ne pouvait restée impunie, il le savait et il ne pouvait rien y faire. Le moindre geste, la moindre parole de sa part serait déplacée et aggraverait l’offense. Il dut faire preuve de toute la volonté dont il était capable pour ne pas laisser échapper le moindre indice trahissant ses pensées. Il sentit à ses côtés le souffle d’Auriane s’accélérer tandis que la jeune femme contenait difficilement la peur qui l’étreignait. Elle redoutait tant cette rencontre. La moindre étincelle pouvait déclencher un incendie incontrôlable.

Mais à la grande surprise du groupe akashan, Endor appela doucement la jeune femme tout en s’approchant d’elle. La réaction de la jeune femme fut immédiate. Elle se releva, lâchant la main de Ren dans le même mouvement, et son attitude changea du tout au tout tandis qu’elle regardait le Souverain s’approcher, méfiante. Et c’est sans un mot qu’elle repartit d’où elle était venue, sans un regard ni vers Endor ni vers Ren. La scène avait été brève, avait duré un instant et Ren se demanda même s’il ne l’avait pas rêvé lorsqu’Endor s’adressa à nouveau à lui, d’un ton égal.  Qui donc était-elle, pour ne susciter aucune réaction de colère chez le Souverain qu’elle venait d’insulter ? Quelle était son identité, à cette femme qui semblait intouchable ? Il revint cependant au présent aux paroles du Souverain et hoche la tête, son expression à nouveau impénétrable.

« Bien sûr. Nous vous suivons. »

Sur ces paroles, les deux délégations s’éloignèrent l’une de l’autre et le silence pesant qui les avait entourés pendant ce premier échange sembla alors disparaître tandis que les arbres soupiraient et que le vent sifflait son soulagement. Ren se détourna et avisa Auriane du coin de l’œil. La jeune femme était pâle, trop pâle. Il s’approcha d’elle et lui offrit son bras qu’elle attrapa doucement, tout en respectant une distance nécessaire entre un Souverain et sa pupille. Eilean s’approcha à son tour et soutint la jeune femme qui, encadrée, pouvait à présent marcher à peu près convenablement.

« - Ren… mes jambes…
-Je sais. »


Un chuchotement inaudible de leur part tandis qu’ils approchaient de la calèche en tentant de maintenir une image officielle. L’urgence saisit le Souverain en sentant sa sœur sur le point de s’effondrer, et lorsque Fearghas ouvrit la porte de leur calèche, il l’aida aussitôt à monter. A peine eut-elle pénétrée le petit habitacle qu’Auriane s’effondra sur la banquette, frissonnant de la tête aux pieds. Eilean monta à sa suite et Ren ferma la marche. Ce ne fut que lorsque la porte se fut refermée sur lui qu’ils retirèrent leurs masques. Eilean s’assit à sa place habituelle mais Auriane prit place à côté de son frère contre lequel elle s’appuya, le front brillant de sueur. Sa respiration était sifflante et elle avait les yeux fermés, luttant contre la nausée. Ren caressait son front et ses cheveux, silencieux. Puis, le cortège s’éloigna à nouveau sur les routes et ils prirent la direction de la Cité d’Ambre, capitale sous la montagne.

Il fallut plusieurs minutes à Auriane pour reprendre contenance et, une fois ses vertiges passés, elle rouvrit les yeux, toujours aussi livide.

« - Qu’est-ce que… Qui était cette femme ? Qu’est-ce qu’il lui a pris d’insulter ainsi un Souverain ?
-J e n’en ai pas la moindre idée…
- Tu imagines… Tu imagines ce qui aurait pu se passer… Pour nos deux Contrées… Pour vous ?
- Auriane s’il te plait calme-toi… Il ne s’est rien passé. Endor ne semblait pas surpris.
- Toi en revanche… C’était… C’était horrible à regarder. J’ai vraiment cru que les soldats de Prithvi allaient l’attraper. »


Il ne répondit rien. Ses sentiments étaient nombreux en l’instant. La femme avait réveillé sa rancœur, sa tristesse et sa haine. Mais il ne savait contre qui ces sentiments se dirigeaient. Contre Endor, contre Seren, contre Seele ou contre lui-même. Tout cela avait été trop surprenant et soudain pour qu’il tente d’y réfléchir posément pour le moment. Si Endor pensait ne pas devoir punir l’offense, alors soit. Mais en repensant aux paroles de la jeune femme, à sa gratitude mais aussi à sa tristesse, il sentit son esprit et son cœur s’assombrir. Le reste du trajet se passa dans le silence le plus total, Auriane s’assoupissant légèrement contre son frère, incapable de tenir plus longtemps face à la fatigue émotionnelle qui s’était éprise d’elle. Ren, lui, restait perdu dans ses pensées, ruminant, laissant ses émotions les plus sombres prendre le pas sur sa rationalité. Il sentait qu’il ne pourrait rester de marbre bien longtemps pendant ce séjour. Il avait décidé de s’en tenir à la plus simple des étiquettes. Mais l’huile avait été jetée sur un feu couvant depuis déjà longtemps. Face à Endor, il ne savait plus s’il pourrait rester neutre.

La calèche finit par ralentir et s’arrêta. Ils étaient arrivés à destination. Ambre leurs ouvrait ses portes en cette période de célébrations et déjà, il pouvait sentir toute la haine qu’il ressentait ricocher contre les parois montagneuses qui maintenaient la Cité debout. Ainsi débuta la Fête de l’Ambre…
lumos maxima
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mer 28 Nov - 9:16
Les choses qui sommeillent
Tu aurais du la rappeler à l’ordre.
Ça n’aurait rien changé.
Tu ne devrais pas la laisser bafouer ton autorité de la sorte. Elle n’a pas le droit de te manquer de respect ainsi avec tout ce qu’elle te doit.
C’est la mère de mon héritière.
Tu n’en es pas moins son Souverain. Que va penser…
La foule ne nous a pas entendu. Les piliers et toi êtes déjà au courant de son inimitié. Une démonstration de force contre une femme de dix ans ma cadette ne changera en rien le mépris que Ren me porte et je n’ai par ailleurs rien à lui prouver. Je te le répète, Lori : ça n’aurait rien changé.


Mon gardien soutient un moment mon regard alors que nous chevauchons dans la neige après avoir quitté Pont-l’Aiguille. Ses pensées se retirent hors de ma portée mais je n’ai pas besoin de les connaître pour savoir qu’il n’approuve pas mon laxisme, qu’il est irrité de l’insolence dont Lysis a fait preuve au pire moment possible envers moi. Avec bienveillance, je lui souris. C’est du passé de toute façon et des épreuves bien plus grandes nous attendent à l’avenir. Inutile de gaspiller nos forces à réprimander une jeune femme qui avait toutes les raisons du monde d’agir impulsivement sous le coup de l’émotion. Et même si j’ai été le plus durement touché par son geste et ses mots, la stupeur qu’ils ont causé parmi la délégation akashane ne m’a pas échappé. Il l’a maîtrisé avec un aplomb remarquable étant donné les circonstances mais j’ai vu le trouble qu’a suscité Lysis dans les yeux de Ren durant cette brève seconde où nos regards se sont croisés après l’affront de la jeune femme. Sans doute imaginait-il que je la punirais, tout comme je pensais qu’il en profiterait pour appuyer l’humiliation en la remerciant pour son compliment. Seren se serait délecté de l’occasion. Je ne sais si je dois être soulagé ou frustré que cela n’ait pas été le cas. Comme si j’avais besoin de sa miséricorde…

La mine plus sombre qu’il ne le faudrait, je contemple en silence l’horizon découpé par les montagnes, déjà presque effacées par endroits par la neige qui menace. Nous devons nous hâter et je sais que Rhaengar n’attend qu’un ordre de ma part pour faire forcer l’allure mais je ne peux me résoudre à le donner. Elle était si pâle, si vacillante en remontant dans le carrosse. Elle doit être à bout de forces après un voyage aussi éreintant, sans même parler du choc qui l’attendait à l’arrivée. Mon cœur se serre à cette pensée. J’aurais voulus lui épargner ce triste spectacle. J’aurais voulu pouvoir la saluer sincèrement, chaleureusement, avec toute la joie que j’éprouvais en la revoyant. Je voudrais déjà la revoir et je ne peux réprimer ce désir malgré le regard de Lori que je sens  peser sur moi de nouveau même s’il ne se permet pas de commentaires. De fait, nous restons quasiment muet durant les deux heures que nous passons à longer le flanc de la montagne dans la lente valse des flocons. Il neige dru lorsque nous arrivons dans les derniers bourgs avant l’immense porte taillée dans la roche, la Grande Voie qui s’enfonce dans le ventre de la Couronne, le plus haut pic de la chaîne des Rois. La rumeur nous a précédés et, malgré le temps qui se gâte, la garde d’Ambre borde la route pour contenir la foule qui guette notre passage.

Les vivats nous accompagnent alors que nous entrons dans la capitale et, à l’image de Lori, j’y réponds de mon mieux même si je ne suis guère à l’aise lors de ce genre d’exercice. J’aime sincèrement mon peuple mais si je pouvais le lui montrer sans avoir à parader en habits de cérémonie de la sorte, je serais un souverain bien plus apaisé. Les saluts et les signes de main tarissent quelque peu au passage du carrosse, devenant de pure forme, mais tous essaient malgré tout d’apercevoir l’usurpateur, le meurtrier de l’arrogant Seren. Ils en seront pour leurs frais, je crois. De ce que je peux distinguer, le Souverain du Vide ne fait pas plus d’efforts que cela pour se montrer aux badauds. Une bonne chose, je présume. L’arrivée au palais reste discrète. Malgré le décorum qui exige que les hôtes de marque soient accueillis en grande pompe dans la Halle au pied de l’immense tour sculptée qui s’élève au-dessus de la capitale, j’ai pris les dispositions nécessaires pour que la délégation akashane soit accueillie dans la cour d’un des contreforts du palais d’où elle sera discrètement conduite aux appartements apprêtés pour chacun de ses membres. Sur mon ordre, aucun esclave n’a été affecté à leur service pour la durée de leur séjour. Je ne suis pas Nàr et si pénible que me soit la présence de Ren en mes murs, je suis déterminé à tout faire pour préserver la paix même si je sais déjà que certains courtisans prennent pour un aveu de faiblesse le renoncement de nos coutumes pour plaire à un étranger porteur de chaos. Un mal pour un bien dont j’espère qu’il sera suffisant tandis que je reste dans la cour juste assez longtemps pour croiser une dernière fois le regard épuisé d’Auriane. Je m’éloigne ensuite, le cœur serré. Ses appartements sont placés tout près des sources chaudes du palais et j’ai ordonné qu’ils soient davantage chauffés que les autres. J’espère que cela l’aidera à recouvrer quelques forces. Il me tarde de la revoir…

Plus tard, alors que je fais route vers mes responsabilités après m’être changé, Talas me rejoint pour marcher à mes côtés, calant son pas sur le mien. En tant qu’intendante du palais, c’est elle qui a conduit les akashans vers leurs suites et je sais que son efficacité n’a eu d’égale que sa discrétion.

« Tout leur convient ? »
« Pour autant que le laisse deviner la politesse, oui. »
« Bien. »
« Dois-je proposer une compagne au Souverain pour ce soir ? »


Je grimace tandis qu’elle me rappelle soudain les coutumes de l’hospitalité prithvienne : offrir à son hôte la compagnie d’une femme de sa maison pour partager sa couche le temps de son séjour. J’ai presque envie de répondre que ce n’est pas d’un Souverain que l’on peut espérer un enfant pour renouveler le sang d’une lignée mais cela serait malvenu et n’est de toute façon pas le problème.

« Je doute qu’il accepte mais dans le cas contraire, il préférera choisir seul. Informe-le simplement de la coutume en précisant qu’il serait impoli de refuser, sans te montrer trop insistante. »
« Lysis s’est proposée. »


Je cesse d’avancer pour me tourner vers elle, estomaqué. Elle a… Talas me rend mon regard d’une façon qui laisse parfaitement deviner ce qu’elle en pense, c’est-à-dire peu de bien. Elle pose les mêmes yeux sur les caprices de sa fille lorsqu’elle estime que cette dernière cherche juste à attirer l’attention. Pour ma part, je soupire longuement en fermant les paupières, atterré. Je ne peux lui en vouloir mais parfois, il m’arrive de me dire que si la malédiction de la pierre ne me tue pas, c’est parce que Lysis se chargera de le faire bien avant…

« C’est son droit. Elle est libre et consentante. »
« Dois-je en informer sa Majesté ? »
« Fais ce qui te semble le mieux, je m’en remets à ton jugement. »
« Dans ce cas je m’abstiendrai. Pour punir son insolence. »


Je hausse les sourcils, surpris.

« Tu es déjà au courant ? »
« Sauf votre respect Sire, les enfants ayant été témoins de la scène, il aurait été plus surprenant que je ne le sois pas. Je leur ai dit de garder le secret. »
« Les dieux veuillent qu’ils t’écoutent. »


Ce sont les seuls mots que nous échangeons sur le trajet avant que je ne rejoigne les galeries intérieures du palais, là où la cour à l’habitude de se détendre l’après-midi. Le protocole voudrait que Ren m’y rejoigne pour être montré (oui, c’est le mot. Montré) à la noblesse mais pour une fois, j’espère de tout cœur un manquement aux convenances. Le savoir ici me fait me sentir comme un ours en cage dans mon propre palais, la dernières chose que je souhaite est de le voir. Je devrais déjà endurer sa proximité ce soir au banquet en son honneur. Heureusement, je n’aurais pas à souffrir cela trop longtemps puisqu’Ama et Llyn arriveront bientôt, dès que la neige cessera de tomber. Et j’espère de tout cœur qu’Auriane se sera remise du voyage d’ici là.
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 6 Jan - 21:57






Les choses qui sommeillent

Auriane ne se souvenait que très peu des dernières heures qu’elle passa dans la calèche la menant à la Cité d’Ambre. Elle s’était assoupie, succombant tant à la fatigue physique qu’émotionnelle, en sécurité dans l’étreinte protectrice de son frère. Lorsqu’elle s’éveilla, l’attelage avait ralenti. Ren la regarda, résigné, et elle sut alors qu’il était temps pour elle de reprendre son rôle. Se redressant, lissant le devant de sa robe et remettant un semblant d’ordre dans sa chevelure, elle lui sourit et lui pressa la main alors qu’ils s’arrêtaient enfin. Ren poussa un profond soupir et la porte s’ouvrit. Ils descendirent tous les trois et Auriane fut surprise de voir qu’ils se trouvaient dans une cour pour le moins déserte et silencieuse. Et cela la rassura. Elle savait que ni elle ni son frère n’auraient su faire face à une foule curieuse et suspicieuse. Des serviteurs du palais vinrent à leur rencontre, s’inclinant face à eux et les menèrent alors à ce qui serait leurs appartements pour la durée de leur séjour. Ne pouvant s’en empêcher, Auriane jeta un dernier regard vers la délégation prithvienne et elle croisa brièvement le regard d’Endor. Piquant un fard, elle se détourna bien vite et suivit sa dame de compagnie et son frère qui déjà disparaissaient à l’intérieur du palais.

Ses jambes tremblaient toujours mais elle pouvait marcher seule. Lorsqu’ils furent entre les murs du palais, une femme vint à leur rencontre. Distraite par la fatigue et par la nouveauté, Auriane eut bien du mal à focaliser son attention sur la nouvelle venue et sur ses paroles. Heureusement pour elle, Eilean suivait la discussion entre la dénommée Talas – on dut lui rappeler son nom plus tard à sa plus grande honte – et son frère et elle eut simplement à sourire aimablement et à s’incliner pour la remercier. Elle n’était guère en état de faire plus. Leurs appartements étaient proches. La pupille et le Souverain ne seraient pas séparés par des kilomètres de couloir interminable et Auriane en était reconnaissante à qui avait préparé leur arrivée de la sorte. Lorsque l’intendante les laissa au bon soin des femmes de chambre, Auriane et Eilean quittèrent Ren et le reste de leur suite afin d’aller découvrir leurs appartements. A présent, ils avaient tous besoin d’un peu de repos avant d’affronter le début des festivités. Auriane reverrait Ren plus tard, lorsqu’ils seraient officiellement présentés à la cour d’Endor. Une perspective qui effrayait la jeune femme bien plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Il s’agissait de son premier voyage officiel. Les obstacles étaient nombreux et elle espérait pouvoir les franchir la tête haute, en faisant honneur à la patrie qui était à présent la sienne. Son objectif était si simple en apparence mais si difficile ; tenter une réconciliation entre les deux Souverains afin que leurs deux contrées puissent prospérer ensemble. Une utopie si elle s’en tenait à la version de Ren. Mais elle refusait de croire que c’était impossible et que le passé continuerait d’avoir un tel impact sur leur futur à tous.

Elle poussa un soupir d’aise en découvrant ses appartements dans lesquels deux femmes de chambre défaisaient ses affaires pour les ranger. Un feu brûlait dans l’âtre et une douce torpeur envahit la jeune femme tandis qu’elle se débarrassait de sa lourde cape, de ses gants et des couches superflues de vêtements dont elle n’aurait plus besoin à présent qu’ils avaient quitté le froid mordant de l’extérieur. Déjà, elle se sentait mieux. Elle admirait la finition du bois, la sobriété toute chaleureuse des meubles et la beauté du crépuscule à travers la large fenêtre qui lui faisait face. La nuit déjà tombait malgré l’heure encore jeune sur la Cité d’Ambre et elle réalisa alors où elle se trouvait. Après une saison entière à s’imaginer contemplant les sommets enneigés, elle y était enfin. A cette pensée, une chaleur se diffusa dans tout son corps et un sourire s’afficha sur ses lèvres. Eilean ne manqua pas une miette du changement dans l’attitude de son amie qui semblait tout juste s’éveiller d’un très long sommeil. La fatigue semblait l’avoir désertée tandis qu’elle déambulait dans la pièce, observant et admirant une architecture et des goûts bien différents de ceux d’Akasha, bien trop extravagants à leur goût à tous.

« Tu devrais t’asseoir un peu, tu ne crois pas ? »

Aux paroles de son amie, Auriane se retourna et grimaça en faisant mine de se frotter le bas du dos.

« -J’ai passé une semaine assise… Je pense avoir eu mon compte pour les prochains jours à venir.
-Auriane…
-Ah ! Quand tu prends ce ton là, j’ai l’impression d’entendre mes parents…
-C’est bien là tout l’intérêt de l’exercice. Viens t’asseoir. Au moins le temps que je peigne tes cheveux. Tu ne comptes tout de même pas te présenter au Seigneur des lieux avec cette crinière de lionne sur ta tête ? »

Elle avait fait mouche. En l’entendant parler d’Endor, le regard d’Auriane se mit à pétiller et elle obéit bien sagement, s’installant devant la coiffeuse où ses affaires avaient été rangées. Marmonnant des paroles incompréhensibles quant à la facilité avec laquelle Auriane pouvait se montrer docile par moment, Eilean commença à brosser la longue chevelure de son amie, tandis que les femmes de chambre s’inclinaient et les laissaient toutes les deux. Il n’en fallut pas plus pour que les deux jeunes femmes ne se laissent aller et le naturel revint bien vite. Observant son amie dans le reflet du miroir face à elles, Eilean souriait, taquine.

« -Alors ?
-Alors quoi ?
-Il avait l’air particulièrement ravi de te voir arriver. Tu n’as rien remarqué ?
-Veux-tu te taire ! Le froid t’es monté à la tête.
-C’est ça… C’était tellement évident que je me suis bien demandé comment Ren avait pu ne rien voir. Tu me diras… Il devait avoir l’esprit bien occupé… »

Auriane savait parfaitement de quoi parlait Eilean et sa bonne humeur s’assombrit légèrement en pensant à ce qui s’était passé lors de la rencontre entre les deux délégations. Elle soupira et son cœur se serra en pensant à ce que son frère et Endor avaient dû ressentir tous deux. Cela n’allait que compliquer la tâche de la jeune femme. Car elle avait bien perçu la colère émanant de son frère tandis qu’ils reprenaient leur route vers leur destination finale. Elle avait une idée assez précise des émotions qui s’étaient emparées de lui face à la détresse de la jeune femme. En revanche, elle ignorait ce qu’avait pu ressentir Endor face à l’humiliation qu’il avait subi.

« -Eilean ?
-Oui ?
-Que dirais-tu d’aller visiter le palais ? »

La jeune femme suspendit son geste, brosse en l’air et son regard croisa celui de son amie dans le miroir. Méfiante, elle observa les traits emprunts d’innocence de son amie et elle secoua vivement la tête.

« -Non.
-Non ?
-Tu as besoin de repos.
-Je vais très bien.
-Tu étais à bout de force quand nous sommes remontés dans la calèche.
-J’ai dormi, je me sens beaucoup mieux.
-Et puis… on ne connait pas cet endroit. Ce n’est pas chez nous.
-Justement, voilà une très bonne raison d’aller s’y promener.
-Arrête d’essayer de me faire croire que tu veux simplement aller admirer les tapisseries du palais.
-J’en ai aperçues certaines en arrivant, elles ont l’air vraiment sublimes.
-Auriane…
-Et il parait que les murs ont été taillés à même la montagne. Ne veux-tu pas admirer ça de plus près ?»

Excédée, Eilean poussa une exclamation de dépit en reposant la brosse sur la coiffeuse, bien plus brutalement qu’elle ne l’avait voulu. Auriane la regardait faire, amusée. Son amie croisa ses bras sur sa poitrine et la regarda avec un air de reproche auquel elle se soumit sans mot dire. Finalement, elle soupira, vaincue et tenta une dernière fois d’amener son amie à la raison.

« -Tu ne sais pas ce que tu fais…
-Oh Eilean… N’es-tu pas curieuse ? Nous avons connu ma chambre d’hôpital, la maison de ta mère puis le palais d’Ebène… Rien d’autre ! Te souviens-tu des histoires de Ren ? A propos des montagnes et des cavernes qui renfermaient mille et un trésors ?
- Ce n’était que des histoires pour nous tenir tranquilles…
-Peut-être. Mais ces histoires ont toutes un fond de vérité. Nous sommes à Prithvi. Ose me faire croire que tu ne désires pas autant que moi découvrir la Contrée de la Terre. Nous ne pensions jamais y aller un jour. Et nous y sommes ! Il est hors de question que je reste enfermée dans ces appartements.
-D’accord, d’accord… Mais je te préviens… Si ton frère soupçonne quoique ce soit ou commence à poser des questions, tu te débrouilles avec lui. »

Il leur fallut encore un peu de temps pour se préparer avant de pouvoir sortir de la chambre. Se débarrasser des traces du voyage, se rendre présentables et s’assurer qu’Auriane n’aurait pas froid, tout cela était nécessaire avant de pouvoir sortir. Car elles n’étaient pas chez elles. Elles n’étaient plus à l’hôpital. Elles étaient au palais d’Ambre, parmi les nobles et seigneurs de la Contrée. Elles portaient sur elles la responsabilité de renvoyer une image positive de leur Contrée. Leur Souverain étant passablement têtu et guère enclin à faire des efforts, il leur incombait de prouver que dans la Contrée du Vide, on pouvait se montrer aimable et souriant. Fin prêtes, elles sortirent alors et commença alors leur découverte du palais d’Endor. Auriane n’avait qu’à moitié menti tandis qu’elle tentait de convaincre son amie de venir avec elle. Elle voulait réellement voir de ses propres yeux ce qu’Endor lui avait décrit au travers de ses lettres. Et elle supportait si peu le palais d’Ebène de par son austérité et sa froideur. Elle voulait se convaincre que cela pouvait changer et que la demeure d’un Souverain pouvait se montrer accueillante et chaleureuse. De plus, l’architecture d’Ambre était fascinante. Une ville façonnée à même la montagne, avec en son centre la haute tour qui abritait la demeure du Souverain. Un bijou de l’architecture, une preuve irréfutable de la beauté de la terre et de ce qu’elle produisait.

Leurs pas les menèrent vers les galeries intérieures et des murmures se firent entendre sur leur passage. Malgré les courbatures qu’elle sentait dans chaque muscle de son corps, Auriane faisait un effort pour s’incliner gracieusement face à tous les regards qu’elle croisait. Elle cachait tant bien que mal sa nervosité tandis qu’Eilean avançait à ses côtés, aussi nerveuse qu’elle. En effet, découvrir le palais était un exercice particulièrement excitant, une nouvelle aventure pour la jeune femme en soif de découverte. Cependant, se retrouver face aux nobles prithviens était une autre épreuve à laquelle elle avait tenté de se préparer mentalement. Elle se doutait que tous ou presque nourrissaient des pensées hostiles à son égard, pour être la protégée d’un homme qu’ils n’acceptaient pas. Elle espérait sincèrement que Ren ferait un effort et viendrait se présenter à eux avant le début du banquet. Mais elle l’avait laissé dans un tel état de colère qu’elle ne savait comment il réagirait. Elle pria mentalement Ruwa pour que son frère ne fasse rien de stupide et ne lui complique pas la tâche plus qu’il ne le faisait déjà.

Elle s’interrompit cependant dans ses pensées en avisant une silhouette bien plus haute que les autres et son cœur manqua un battement. Elle sentit le regard en coin d’Eilean sur elle et ses joues rosirent légèrement. Elle avait espéré pouvoir échanger quelques mots avec lui, le remercier pour son hospitalité et pour le confort de ses appartements. Mais à présent qu’il était proche, elle se sentait aussi intimidée que la première fois qu’elle l’avait vu, lors de la Fête du Lac et qu’il l’avait toisé, de son regard glacé. Cependant, il était trop tard pour faire marche arrière à présent. Alors elle s’approcha doucement et, se tenant à une distance respectable du Seigneur de Prithvi qui lui tournait le dos, elle s’inclina doucement, nuque offerte et regard baissé vers le sol.

« Seigneur Endor… »

Ainsi, elle respectait le protocole, reconnaissant la supériorité de l’homme face à elle, s’introduisant à lui comme s’ils se rencontraient réellement pour la première fois après que Ren l’ait présentée plus tôt dans la neige. Elle était la pupille du Souverain du Vide, invitée indésirable, perdue parmi des visages inconnus. Les regards ne lui faisaient pas peur. Qu’ils tentent de l’intimider. Elle se redressa légèrement, souriante, le port droit et les mains croisées devant elle tandis qu’à son tour, Eilean s’inclinait face à leur hôte.

« C’est un honneur pour moi de pouvoir vous rencontrer. Permettez-moi de vous adresser mes remerciements les plus sincères pour votre invitation et pour l’accueil qui nous fut réservé. »

A nouveau, elle s’inclina, moins profondément et moins longtemps. Avec Ren, elle avait appris à jouer son rôle à la perfection. Finalement, elle se livrait à un exercice du même genre avec Endor. L’étiquette, leurs rangs respectifs et surtout les relations entre leurs Contrées les forçaient tous deux à se comporter de manière toute officielle devant témoins. Bien qu’elle regrettait quelque peu la douceur de leur échange officieux sous le saule, elle était simplement heureuse de le revoir. Et cela lui suffisait.

Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mar 5 Fév - 17:27
Les choses qui sommeillent
Alors c’était lui, le nouveau Souverain ? »
« Lui-même. »
« Il est beaucoup plus petit que toi ! »
« Je suis le seul Souverain à être aussi grand, tu sais ? »
« En tout cas, je n’ai pas eu peur. Même pas de l’homme à l’air fâché derrière lui ! Et les dames qui le suivaient étaient belles… Celle aux cheveux noirs était la plus jolie ! Mais elle avait l’air fatiguée. Moi aussi je voudrais avoir des cheveux noirs, comme elle ! Et comme maman ! Mais l’autre dame avait des yeux verts et c’est très joli aussi... »


Je souris en écoutant le bavardage de Gaïa qui arpente la galerie en ma compagnie d’un pas sautillant. Elle devrait être auprès de son précepteur à l’heure qu’il est et c’est là que je l’emmène innocemment d’ailleurs mais la présence d’invités prestigieux au Palais pour la fête de l’Ambre n’incite pas souvent les petites filles à se rendre sagement à leurs leçons. Et puis je suis content de passer un peu de temps avec elle. Les dieux me pardonnent, je n’en ai pas toujours à lui consacrer alors que je n’éprouve que l’affection la plus tendre pour cette enfant, sa curiosité, sa vivacité d’esprit, le ton méticuleux qu’elle prend pour raconter une histoire, disserter sur les chiens et les faucons ou planifier des bêtises avec Leyli et Dimitri. Les quelques moments que nous pouvons passer rien que tous les deux dans une journée me sont aussi précieux que le soleil en Eira et je peux dire sans me tromper que c’est le cas pour elle aussi. Elle me rejoint en cachette, hors de portée du regard de sa mère, glisse sa minuscule main dans la mienne et me parle, tout simplement. Dans ces moments-là, je ne peux évidemment pas m’empêcher de songer à Ilesh. Je me demande s’il éprouvait lui aussi cette tendresse mâtinée de peine à la pensée de n’avoir rien d’autre à offrir que le poids de la gemme au seul enfant qu’il aurait jamais. Parvenus devant la porte de la salle de classe, Gaïa s’arrête soudain et serre ma main dans la sienne en me regardant avec beaucoup de sérieux de ses grands yeux bleus.

« Tu ne seras pas triste cette fois, hein ? »
« Que veux-tu dire ? »
« Quand l’autre Souverain venait, tu étais toujours triste. Je ne l’aimais pas. »


Je reste un moment silencieux devant son petit visage enfantin, pris de court. Gaïa n’a jamais vu Seren. Sa mère et moi y étions farouchement opposés et c’est bien le seul point sur lequel nous sommes jamais tombés d’accord. Aussi je ne pensais pas qu’elle ait pu remarquer à quel point la présence du Souverain des Astres m’était pesante. Je lui souris tendrement, emmêlant ses boucles rousses.

« Quand tu es là, je ne suis jamais triste. »
« Alors je vais rester avec toi tout le temps ! »
« Ça c’est impossible, jeune fille. C’est l’heure de la géographie. »
« Mais je sais déjà tout ! »


Je la pousse dans la salle de classe pour qu’elle aille plutôt réciter tous les fleuves de Seele à son précepteur, puis m’éloigne dans les couloirs, mon sourire s’effaçant à mesure que je reviens vers les cloîtres et les galeries intérieures. Même si cet intermède a été des plus agréables, je ne peux pas me soustraire plus longtemps à mes devoirs moi non plus. À l’heure qu’il est, la cour a du comprendre que la présentation officielle dans la Halle n’aurait pas lieu et, outre le fait que cela constitue une flagrante entorse à la tradition, tous vont maintenant partir en quête des raisons de ce traitement de faveur (ou cette mise à l’écart). Je dois être là pour répondre aux questions et préparer le terrain, bien que cela me répugne. Non pas que  protéger l’Usurpateur des langues acérées ou brutales de certains courtisans me tienne particulièrement à cœur mais les dieux savent que les prithviens peuvent être glacés et impitoyables comme les avalanches qui dévalent sans prévenir le flanc des montagnes et je ne veux pas risquer un incident à cause de la fierté bafouée de mon peuple qui doit accueillir un faux Souverain aujourd’hui. Il est de mon devoir de tempérer toutes les ardeurs qui couvent sous la neige. Cependant, je ne peux le cacher, ce n’est pas mon homologue que j’espère croiser sous les arches des cloîtres.

Je discute dans la galerie des moissons avec quelques courtisans et, depuis plusieurs minutes déjà, nul ne peut ignorer sans être aveugle que mes yeux cherchent constamment un visage parmi chaque nouvel arrivant. On songe certainement à m’en faire la remarque quand suffisamment de temps aura passé pour que la bienséance autorise la curiosité lorsqu’elle les prend tous de court, que je la vois enfin. Mon attention est soudain tellement captivée que tous mes interlocuteurs se retournent vers elle d’un même mouvement. Je ne les vois pas faire. Les dieux m’en soient témoins, je m’efforce de me contenir de mon mieux. Mais la voir s’avancer à ma rencontre et s’incliner gracieusement pour me saluer, délicate et belle une fois délestée de la fatigue du voyage, me remplit d’un tel soulagement que je ne peux empêcher un sourire d’affleurer sur mes traits. J’incline respectueusement la tête vers elle pour lui rendre son salut :

« L’honneur est mien, Dame Auriane. Notre rencontre à la fête du Lac a en effet été bien trop brève pour être appréciable. »

Ni elle ni moi ne faisons la moindre allusion à cette aube partagée sous le saule mais l’éclat de mes yeux lui dit très clairement que je l’ai toujours parfaitement en mémoire. J’aimerais pouvoir retrouver la complicité de ces instants avec elle mais nous ne sommes pas seuls. Ma cour se charge bien vite de me le rappeler :

« L’accueil qui vous a été réservé a du vous sembler bien froid. Personne n’était là. »
« Nous vous attendions dans la Halle. »


Je perds mon sourire en posant les yeux sur les deux personnes qui viennent de parler. Egar de Bruyn d’un côté, Eliana Jorvrecht de l’autre, respectivement baron de Bruyn et poétesse royale. Des courtisans aguerris tout deux, quoique pas tout à fait dans les mêmes registres. Néanmoins, les mots qu’ils viennent de prononcer sont clairs et font explicitement référence à ce qu’ils ont interprété comme un manquement aux convenances. Ce genre de remarques, plus ou moins volontairement adoucies par le vernis de la politesse, risque de pleuvoir sur la délégation akashane tout au long de leur séjour, de la même façon que le mépris coulait de toutes les bouches issues de la contrée des Astres du temps de Seren. Cependant, même si je comprends le ressentiment des miens, je refuse qu’Auriane ou sa dame de compagnie n’écopent de dizaines d’années de rancœur alors qu’elles font pour leur part preuve de tout le respect exigé en de telles circonstances. C’est pourquoi je prends la parole, d’un ton calme et sans appel :

« Egar, vous-même, après une longue marche ou une chasse au faucon dans la neige, vous préférez des vêtements secs et quelques minutes devant un bon feu plutôt qu’une Halle pleine de monde pour oublier les rigueurs du climat. »

Un silence surpris tombe. D’aucuns ne s’attendaient certainement pas à m’entendre prendre la défense d’une représentante de la contrée du Vide mais, passée la première stupeur, la plupart des courtisans qui observent la scène semblent en prendre acte. Mes interventions de la sorte sont suffisamment rares pour être prises au sérieux. Pour ma part, je me retourne vers Auriane :

« Je suis ravi de constater que vous avez repris des forces depuis votre arrivée. Vos appartements sont-ils à votre goût ? Peut-être souhaitez-vous  visiter le Palais ? »
« Ne devrions-nous pas attendre Sa Majesté pour cela ? »
« Le Souverain Ren pourra fort bien nous rejoindre si nous nous contentons d’un tour des galeries. Il n’est de toute façon pas possible de tout voir du Palais avant le souper. »


C’est la façon la plus polie dont je dispose pour dire que je ne souhaite pas sa compagnie présentement. Celle d’Auriane me suffit amplement et tous peuvent bientôt le voir alors que nous entamons un tour des galeries, que je laisse Eliana et ses talents d’oratrice lui parler des bas reliefs sculptés qui ornent chacun des murs de pierre. Je n’interviens que rarement pour ma part, me contentant de marcher près d’elle et de lui expliquer les quelques détails qui échapperaient à quelqu’un d’étranger à ma contrée, de regarder son visage, de lui sourire. J’aimerais lui parler davantage, lui demander des détails sur le trajet, sur sa santé, sur tous les mille et un sujets que nous avons abordés dans nos lettres. Tout au long de la soirée, pendant le repas officiel le plus pénible de mon existence, je suis tourmenté par l’envie de ne converser qu’avec elle plutôt que de museler les piques de mes courtisans mais je n’ai hélas pas le choix. Lui témoigner trop d’intérêt pourrait m’attirer les foudres de son protecteur et c’est peut-être ce que je crains le plus durant ce séjour. Non qu’elles m’effraient en elles-mêmes, mais je sais que je serai incapable de les subir sans me laisser aller à la colère en retour. Cela ne pourrait se terminer que de façon désastreuse. Pourtant, après le repas, alors que tous s’assemblent dans la grande salle de bal au son de la musique et sous la lumière des flambeaux, que le vin commence à couler et que les premiers pas de danse s’enchaînent, je perds soudain la raison. Je la contemplais à la dérobée, admirant le jeu des torches sur sa peau laiteuse, sur la voûte étoilée de son regard, et je ne peux soudain plus me retenir. Quittant ma place sous les yeux médusés de Lori et Rhaengar qui n’ont pas l’habitude de me voir danser lorsque je suis encore sobre, je m’avance jusqu’à elle et m’incline en lui offrant ma main, le cœur battant.

« Dame Auriane, me feriez-vous l’honneur d’une danse ? »

Alors que j’attends sa réponse, je ne peux voir immédiatement s’approcher Gaïa, qui jusque là s’amusait avec ses deux compères à se faufiler partout à la poursuite des plateaux de petits fours. Vive comme un renard et fière comme un écureuil, elle se plante devant Ren pour exécuter une révérence quelque peu approximative et lui saisir la main d’emblée :

« Votre Majesté, moi aussi je serais très honorée de danser ! Vous voulez bien venir ? Je vous montre le pas ! »
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 10 Fév - 0:05






Les choses qui sommeillent

Ren avait eu beaucoup de mal à calmer les émotions qui s’étaient emparées de lui dans la calèche, après la rencontre entre les deux délégations. Leur arrivée avait été discrète, réduite au plus petit comité possible et ils avaient été amenés à leurs appartements presque aussitôt après. Cela avait été pour le mieux. Auriane avait besoin de repos et lui ne supportait pas de poser ne serait-ce qu’un regard sur Endor pour le moment. Il avait été plus réticent à laisser sa sœur tandis qu’il était amené aux appartements réservés au Souverain d’Akasha mais il n’avait pu rien dire ou faire. Eilean était avec elle et il avait intimé à Fearghas de garder de vue les deux jeunes femmes. Et de surtout ne laisser aucun prithvien s’approcher de ses appartements. Alors, il s’était enfermé dans sa chambre, fixant le paysage extérieur à travers la fenêtre, immobile, tentant de reprendre le contrôle sur ses émotions et sur son corps. L’exercice était difficile pour lui, très difficile. Prithvi lui rappelait beaucoup de souvenirs, guère joyeux, et les prochains jours s’annonçaient éprouvants. Il savait qu’il aurait dû sortir, aller à la rencontre des courtisans et nobles de la cour mais il en était incapable pour le moment. Voir leurs regards emplis de mépris et de haine, ce jugement auquel il allait être confronté, tout cela, il souhaitait le retarder le plus longtemps possible. Car si en temps normal, il restait imperméable à ce genre de réactions – il avait appris à vivre avec depuis longtemps – aujourd’hui, après ce qui s’était passé, il ne tolèrerait pas la moindre réflexion, le moindre regard de travers. Pas de la part de ceux qui avaient laissé leur peuple souffrir sans agir.

***

Auriane ne put se retenir de rougir, gênée, lorsqu’Endor se retourna vers elle et avec lui, tous les courtisans qui l’entouraient. Tous ces regards, à présent braqués sur elle, lui donnèrent envie de faire demi-tour et de s’en retourner d’où elle venait, mais à la place, elle accueillit les regards avec grâce, souriant poliment et inclinant légèrement la tête. Cependant, elle ne sut pas faire preuve de la même élégance lorsque les remarques fusèrent et elle cilla, surprise. Baissant le regard, elle ne sut que répondre, déconcertée. En effet, elle avait bien constaté que l’accueil qui leur avait été réservé avait été discret, minimaliste et si elle en avait apprécié l’intention – se doutant de qui venait l’idée et pourquoi – elle n’avait pas pensé que cela pourrait paraître inapproprié. Elle songeait déjà à formuler des excuses, espérant que sa Contrée adoptive ne soit pas détestée plus qu’elle ne l’était déjà, lorsqu’Endor prit la parole. Elle releva le regard, surprise et le silence qui suivit ses paroles prouva qu’elle n’était pas la seule à réagir de cette façon. Son cœur se gonfla de gratitude envers Endor et un instant, elle faillit avoir un geste malheureux, portée par l’instant, mais elle se retint de justesse. Elle se contenta de s’incliner à nouveau, avant de lui sourire et de murmurer une réponse qu’elle espérait suffisamment neutre pour ne pas éveiller les soupçons mais dans laquelle elle ne put cependant pas dissimuler entièrement la joie qu’elle ressentait à l’idée de pouvoir passer du temps en sa compagnie.

« Sire, j’en serais honorée. »

Et c’est ainsi qu’ils se dirigèrent vers les vastes couloirs éclairés du palais d’Ambre. La curiosité d’Auriane fut comblée tandis qu’on l’abreuvait de détails et d’histoires sur le palais et sa construction et elle n’hésita pas à poser les questions qui fusèrent dans son esprit. Elle aimait ce qu’elle voyait et ses grands yeux gris semblaient vouloir tout découvrir en même temps. La tête lui tournait presque par moment, tandis qu’elle s’émerveillait devant une architecture qu’elle n’avait encore jamais pu observer auparavant. Mais elle restait cependant très consciente de la présence d’Endor à ses côtés. Son cœur battait vite, ses joues demeuraient rosies par le plaisir et la gêne et son regard ne cessait de glisser vers le Souverain. Elle se rendit compte alors à quel point elle avait souhaité le revoir et à quel point il avait occupé ses pensées tandis qu’elle se languissait d’une réponse à l’une de ses lettres. C’était là une prise de conscience qu’elle ne savait comment accueillir, partagée entre l’embarras et la décontenance.

***

La journée touchait à sa fin et le banquet de bienvenue commençait. Ren s’était finalement présenté à la Cour d’Endor, son calme habituel revenu. Il découvrit avec surprise qu’Auriane était déjà présente et son regard glissa vers Eilean, soupçonneux. La jeune femme lui sourit doucement, pour le rassurer. Auriane avait apparemment récupéré du voyage et des émotions de la journée et il pouvait voir dans son regard une lueur qui n’y était pas auparavant. Cela suffit à le rassurer et c’est le cœur plus léger qu’il affronta le banquet et les nobles, répondant avec un tact courtois à qui souhaitait lui parler, discutant la plupart du temps avec sa sœur, assise à ses côtés, qui lui relatait avec enthousiasme tout ce qu’elle avait pu apprendre au cours de l’après-midi. Mais s’il parvint à affronter le banquet et les piques déguisées des nobles avec calme, il ne put en dire autant de la danse qui s’ensuivit. Alors qu’il observait les courtisans et les musiciens, Auriane à ses côtés comme à chaque fois, il eut la très désagréable surprise de voir Endor s’approcher d’eux. Il s’était attendu à beaucoup de choses mais certainement pas à ce qui s’ensuivit. A la surprise de tous, qu’ils appartiennent au peuple akashan ou prithvien, le Souverain s’inclina face à Auriane, l’invitant à danser. La jeune femme semblait tétanisée et son discret décolleté se tacheta de rouge tandis qu’elle tournait doucement la tête vers Ren. Ce qu’elle vit alors la fit frissonner. Ses prunelles étaient devenues des flammes bleutées, une lave en fusion dans laquelle coulait la haine la plus pure à l’encontre du Souverain qui attendait sa réponse. Cependant, Auriane pensa aux convenances, au futur de leurs Contrées, à la rencontre entre les deux Souverains et surtout, surtout, à son désir de danser avec Endor, de revoir cette joie dans son regard, comme lors de la fête du Lac. Pour toutes ces raisons et plus encore, elle se leva, s’inclina et posa doucement sa main dans celle du Souverain avant de se laisser entraîner parmi les danseurs.

Ren se contrôlait du mieux qu’il pouvait. Seul son regard exprimait ce qu’il pensait réellement mais en l’état, il demeurait calme, du moins en apparence. Car intérieurement, il luttait pour ne pas laisser le déversement de haine et de colère s’écouler hors de lui en une énergie négative de laquelle rien ne bon ne pourrait ressortir. Il savait sa réaction irrationnelle et parfaitement démesurée. Il avait vu des courtisans approcher Auriane à la Fête du Lac afin de l’inviter à danser. Il n’avait rien dit, rien fait, simplement heureux de la voir entrer si aisément dans ce qui serait dorénavant sa vie. De plus, qu’elle soit à présent capable de vivre comme les jeunes femmes de son âge était en soi un trésor qu’il chérissait plus que tout. Qu’elle danse et qu’elle soit invitée par qui le désirait, cela ne le dérangeait pas. Mais que ce soit lui qui l’invite, cela en revanche, il ne pouvait l’accepter. Il avait vu son regard, son sourire et qu’Endor présente le moindre intérêt pour Auriane réveillait en lui ce qu’il y avait de plus mauvais.

Mais comme si on avait entendu son appel tandis qu’il tentait de se maitriser, l’héritière d’Endor apparut alors soudainement devant lui. Et face à la surprise de la demande, sa colère s’évapora instantanément et la noirceur qui avait commencé à l’envahir en voyant sa sœur danser avec Endor recula pour retourner d’où elle venait, dans les tréfonds de son âme. Il observa l’enfant, sa main dans la sienne et un sourire apparut sur ses lèvres. Reconnaissant pour le répit que lui offrait Gaïa, il se leva alors et s’inclina profondément devant elle.

« Jeune Dame, j’en serais honoré. Je crains d’être un bien piètre cavalier alors je vous prie de vous montrer patiente à mon égard. »

Il lui fit un clin d’œil et se laissa à son tour entrainer parmi la foule des danseurs, la petite main précieuse et chaude de l’enfant dans la sienne tandis qu’il tentait tant bien que mal de laisser la haine sur sa chaise, là où elle l’avait cloué sur place, désireux d’oublier que pour la deuxième fois en deux ans, il avait failli perdre le contrôle sur lui-même.

***

Le banquet était terminé depuis longtemps. Le palais était plongé dans le calme et le silence et tous dormaient du sommeil du juste, se reposant après une nuit sous le signe de la bonne humeur, malgré l’incident diplomatique qui avait failli se produire. Presque tous. Auriane demeurait éveillée, fixant le plafond du lit dans lequel elle était allongée. Elle ne parvenait pas à dormir, hantée par le souvenir du regard de son frère lorsqu’Endor s’était approché pour l’inviter à danser. Elle n’avait pu lui reparler par la suite car il avait mis une distance prudente entre lui et les deux danseurs, occupé par la jeune héritière avec qui il avait passé le restant de la soirée, jusqu’à ce qu’il puisse se retirer sans risquer de paraître grossier. Elle avait cependant passé un très agréable moment tandis qu’Endor tentait de lui apprendre à danser au rythme des chants de sa contrée et elle avait eu l’agréable surprise d’entendre par la suite un rythme bien connu en Akasha où elle avait pu cette fois-ci initier le Souverain à ses maigres connaissances en matière de danse akashane. Son corps était douloureux, ses muscles la rappelant à sa condition et elle ne pouvait faire le moindre mouvement sans ressentir un vif élancement dans tout son corps. Elle ne dormait donc pas, partagée entre tant de sentiments contradictoires que la tête lui tournait et que son cœur battait à tout rompe. Elle oscillait entre l’angoisse et l’allégresse et ne savait comment gérer tout cela.

Après plusieurs heures allongée ainsi, elle finit par en avoir assez et, péniblement, se leva. Elle avait retenu une information capitale lorsqu’ils avaient été introduits dans le palais. Sa chambre était très proche de bains, actifs à toute heure du jour et de la nuit et elle décida alors de s’y rendre, espérant que la chaleur de l’eau mettrait un terme aux souffrances de son corps et de son cœur. Délaissant l’épaisse chemise qu’elle portait pour dormir, elle s’emmitoufla dans une robe de chambre et sortit de la pièce, accueillant le froid des pierres contre ses pieds nus avec joie. Tentant de se repérer, se souvenant des directives données par Talas, elle finit par trouver l’entrée des bains et la chaleur qui l’enveloppa à peine le seuil franchi fut comme une main salvatrice qui l’invitait à pénétrer plus en avant et à se débarrasser de tout ce qui pouvait la tourmenter. Refermant doucement la porte derrière elle, elle inspira l’air chaud, humide, aux senteurs boisées et tenta de se trouver son chemin dans le nuage de vapeur dans lequel elle évoluait. C’est alors qu’un bruit de clapotis la fit s’arrêter net dans son mouvement et elle tendit l’oreille à défaut de voir correctement parmi toute cette brume. A nouveau, elle entendit du bruit, comme du mouvement dans l’eau et son cœur se mit alors à battre plus vite. Elle n’était pas seule. Sa voix s’éleva doucement, troublant la tranquillité des bains tandis qu’elle tentait d’en avoir le cœur net.

« Il y a quelqu’un… ? »

Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mer 13 Fév - 22:31
Les choses qui sommeillent
Tu joues un jeu dangereux. »
« Je sais. »
« Si je ne te connaissais pas, j’aurais pu dire que tu as invité sa pupille à danser uniquement dans le but de le provoquer. »
« Mais tu me connais et tu sais que je n’ai rien fait de tel. »
« Oui. C’est pour cela que je te le dis : sois prudent. Au train où vont les choses, j’ignore lequel des deux il serait le plus dangereux pour toi d’approcher. »


Je soupire longuement en me remémorant cette discussion dont les échos se mêlent aux longues robes de vapeur qui dansent à la surface de l’eau chaude. Lori a raison, je le sais bien. Je ne suis pas un fou : j’ai senti le regard que m’a lancé Ren quelques heures plus tôt lorsque j’ai invité au vu et au su de tous sa protégée à danser avec moi. Je n’ai pas eu besoin de poser les yeux sur lui une seule seconde pour que le souffle de sa haine ne me brûle la peau, réchauffant mon sang pour le préparer au combat. Sans l’intervention providentielle de Gaïa, je ne peux dire comment les choses auraient tourné, si ce n’est que l’issue n’aurait guère pu en être positive. Tout cela parce que je n’ai pas pu me retenir, pas su étouffer le désir que j’avais de tenir ma main dans la sienne et de voir la joie sur son visage au rythme de la musique.

D’une main lasse, je repousse en arrière les cheveux humides qui me retombent sur le front, alourdis par la chaleur des bains. J’y suis venu car je ne pouvais pas dormir, que trop de choses se bousculaient sans fin dans mon esprit pour que je puisse ralentir le cours de mes pensées et trouver le sommeil. La nuit, lorsque le froid est trop vif et que je ne peux pas aller dans les jardins, je viens ici pour tenter d’y voir plus clair, de trouver dans l’apaisement des tensions de mon corps le calme nécessaire pour affûter mon esprit. Aujourd’hui, à mon grand dam, cette quête de paix intérieur aboutit toujours à la même conclusion : j’ai commis une erreur. J’ai agi en dépit de toute prudence, de la haine qu’éprouve Ren à mon égard, du danger que pouvait causer mon geste pour nos deux contrées et j’ai laissé une enfant de sept ans en annuler miraculeusement les conséquences sans même savoir à quoi elle s’exposait. Pire encore : je ne parviens pas à regretter. J’ai beau savoir que mon acte était irresponsable, si les choses étaient à refaire, j’ignore si je serais capable de me priver du sourire rayonnant qui éclairait son visage comme une bannière claquant sur fond de ciel, du bonheur que j’éprouvais à simplement la regarder tandis que nous dansions. Il faut pourtant que je trouve la réponse. Je ne dois plus me laisser aller à de telles folies. Mes responsabilités sont bien trop grandes pour que je puisse me permettre de les mettre ainsi en péril. Un nouveau soupir m’échappe et ma main retombe dans l’eau chaude avec un clapotis. Je m’assomme de devoirs et de sermons silencieux et pourtant il me suffit de risquer un coup d’œil en mon âme pour savoir que je brûle déjà de la revoir…

« Il y a quelqu’un ? »

Je me fige une fraction de seconde, puis me retourne brusquement vers l’entrée. Les bains sont ouverts et mixtes. Je ne tiens pas spécialement à ce que l’on m’y rejoigne mais cela m’est déjà arrivé et je le supporte sans mal. Non, si ma réaction est aussi vive, c’est parce que cette voix me fait douter d’être bien réveillé. Cela ne peut pas être… Hébété, je me redresse à demi dans le bain pour scruter la mince silhouette qui se découpe dans les volutes de vapeur.

« D-Dame Auriane ? »

Le ton de ma voix dit clairement que je ne peux y croire, mais le doute ne m'est pas permis plus longtemps que les secondes nécessaires pour croiser son regard. Oh, par toutes les grâces d’Eira. Je n'ai pas le temps de penser à quoi que ce soit : dès qu'elle me reconnaît, la jeune femme bredouille une phrase incompréhensible et fait volte face pour quitter les bains. Dès lors, tout s'enchaîne. Que ce soit à cause de l'humidité du sol ou de son mouvement trop brusque, je la vois qui trébuche soudain, menaçant de perdre l'équilibre. Elle va tomber alors qu'enchaîner quelques danses suffit à la vider de ses forces, à menacer sa santé défaillante. Cette idée me prive de toute capacité de réflexion : bondissant hors de l'eau, je me précipite pour la rattraper, la retiens par le bras et l'attire contre moi. La rapidité du mouvement m'empêche de reprendre correctement mes appuis et je finis assis sur mon séant de façon plutôt douloureuse en ayant le réflexe de resserrer mes bras autour d'elle pour amortir le choc. Le pire a été évité, grâce aux dieux. Il laisse donc toute la place disponible pour le reste.

À cette seconde précise, dans les bains de mon Palais, je prends soudain conscience que je tiens Auriane tout contre moi, qu'il n'y a plus le moindre espace entre son corps et le mien, que nos visages sont si proches que je peux sentir son souffle précipité sur ma peau. Le tout en étant complètement nu. Mon cœur double de volume l'espace d'une seconde et une vague de chaleur remonte des tréfonds de mon ventre jusqu'à venir m'empourprer tout le visage.

« Ah ! Dieux, je… Pardonnez-moi, je suis vraiment navré... »

J’ai aussitôt fermé les yeux pour ne pas risquer de heurter sa pudeur (bien qu’il soit trop tard pour cela) et je la repose sur le sol aussi délicatement que possible avant de me détourner pour aller chercher mon peignoir abandonné sur un banc de pierre. Mais même après que je l’ai relâchée, mes mains tremblent toujours de la chaleur de son corps, de la douceur de ses membres contre les miens. Le souffle en bataille, les pensées aussi ordonnées qu’après une avalanche, je peine à enfiler ce vêtement bien trop léger tout en sachant que cela ne changera rien. Je pourrais être enseveli sous une pile de fourrure, j’aurais toujours la sensation d’être nu sous son regard. La sensation que ses yeux me touchent autant que sa peau.

« Vous n’êtes pas blessée ? »

Écarlate, pétrifié de honte, je n’ose plus me retourner vers elle même pour m’assurer qu’elle va bien. Je tremble comme un adolescent. Qu’Eira me pardonne, je n’avais pas réalisé avant…  Jusqu’ici, Auriane était une poupée de porcelaine. Ses traits épurés et son corps délicat lui conféraient un côté irréel et fragile qui me donnait l’impression qu’elle s’était échappée d’un conte et ne parvenait pas à en retrouver le chemin. Mais maintenant que je l’ai tenue contre moi, uniquement séparé d’elle par le fin tissu de sa robe de chambre, la princesse de légende est devenue une femme. Une femme tout ce qu’il y a de plus réelle. Tous mes nerfs sensitifs sont encore saturés par son souffle sur mon visage, l’empreinte de ses paumes sur mes épaules, le moelleux de sa poitrine contre mes pectoraux ou ses cuisses le long des miennes. Tout en même temps, alors que j’étais même incapable d’en rêver jusque là. La bouche sèche, le cœur cognant comme un tambour dans ma poitrine, je finis par me retourner vers elle et je reste à nouveau sans voix. Une femme. Dans sa conception la plus charnelle qui soit.
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Jeu 14 Fév - 14:58






Les choses qui sommeillent

Il y avait bien quelqu’un. La réponse avait résonné doucement dans les bains, amplifiée par le silence qui régnait, uniquement troublé par le clapotis des bains. Et alors que ses yeux peinaient à s’habituer à la pénombre et à la brume, son ouïe, elle, ne pouvait la tromper. Son regard s’écarquilla et son visage pâlit encore plus si cela était possible. Endor… ?

Tout en réalisant qu’elle se retrouvait en présence du Souverain, elle vit alors non loin d’elle l’imposante silhouette du seigneur des lieux se redresser dans un des bains et se retourner pour lui faire face. Elle ne l’avait pas vu auparavant. Comment avait-elle pu ne pas le voir ? Trop surprise pour faire preuve de la moindre cohérence, elle sentit tout son corps trembler sous le coup de l’effroi.

« Je… Pardon… Je… Ce n’était pas… »

Elle balbutia des paroles incompréhensibles avec une seule pensée en tête ; faire demi-tour et retourner à sa chambre. Mais son corps refusa de suivre le cours de ses pensées et, en tentant de se retourner, d’un geste bien trop soudain pour ses jambes fatiguées, elle glissa et se sentit tomber en avant, incapable de retrouver son équilibre pour éviter la chute. Du moins le pensait-elle. Car elle ne toucha jamais le carrelage dur des bains. Elle ne se fit pas mal, n’eut pas le souffle coupé sous l’impact. Une main l’avait saisie avant qu’elle ne tombe, la plaquant contre un corps qui fit rempart entre elle et le sol. Tout se passa si vit qu’Auriane peina à comprendre ce qu’il s’était passé et, confuse, resta immobile, le temps d’assimiler la situation qui devenait en l’instant, pire que tout. Clignant doucement des yeux, elle releva doucement le regard, croisant alors celui d’Endor, si près, trop près. Leurs visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre et elle pouvait sentir le souffle chaud du Souverain caresser sa peau. Lentement, elle prit alors conscience de ce qu’il s’était passé. Rattrapée par Endor, il avait lui-même encaissé le choc de la chute, la protégeant de son corps. Serrée contre lui, protégée par l’étreinte de ses bras, elle sentit un courant électrique parcourir chaque parcelle de son corps, chaque centimètre de sa peau tandis que son corps s’éveillait, au contact de celui du Souverain. Il était nu. Elle n’était pas présentable. Ses mains agrippant ses épaules, sa poitrine compressée contre son buste et le reste de leurs deux corps – Ruwa toute puissante – étroitement entremêlé, tout cela, Auriane en prit lentement conscience tandis que l’effroi se frayait un chemin dans son esprit et l’empêchait de bouger.

Endor fut le premier à reprendre ses esprits et la déposa délicatement sur le sol tandis qu’il se relevait. Détournant précipitamment le regard, tremblant de tous ses membres, livide, Auriane resserrait contre elle les pans dorénavant humides de sa robe de chambre, tentant sans succès de s’oublier derrière le tissu qui n’avait pour ainsi dire rien pu dissimuler de sa féminité au Souverain. Honteuse, elle sentit même des larmes commencer à humidifier ses yeux grand ouverts et toujours écarquillés par le choc. L’instant n’avait duré qu’un infime instant mais cela avait suffit pour qu’Auriane perde totalement pied et souhaite à présent disparaître. Si elle avait osé porter à nouveau son regard sur Endor, elle aurait constaté qu’il tremblait tout autant qu’elle, qu’il se sentait probablement aussi mal qu’elle en cet instant. Mais elle en était incapable. Auriane n’avait jamais connu aucun autre contact qu’avec les membres de sa famille. Sa maladie et sa condition l’avaient toujours empêchée de considérer son corps comme autre chose qu’un obstacle, un défaut. Aujourd’hui, elle venait de se rappeler que son corps était avant tout celui d’une femme, qui avait réagi au contact d’un homme qui occupait déjà suffisamment ses pensées et menaçait de briser la fragile paix qu’elle s’évertuait à tenter de construire. La chaleur qui se diffusait en elle était difficile à supporter, les vapeurs des bains l’étouffaient et elle sentait que si elle ne partait pas maintenant, elle ne pourrait bientôt plus bouger.

A la question d’Endor, elle se crispa et continua de regarder le sol, toujours tremblante et serrant sa robe de chambre contre elle. Elle secoua la tête, plus violemment que voulu et lorsqu’elle répondit, elle ne parvint pas à contrôler le tremblement de sa voix, la petite note aigüe qui trahissait ses émotions.

« Non… Non je vais bien… Merci… Je… »

N’y tenant plus, elle se redressa, difficilement et, chancelante, elle se retourna vers Endor, prenant bien soin de ne pas le regarder. Elle en était incapable tant la honte l’enserrait de son étreinte étouffante.

« Pardonnez-moi Sire… Je suis vraiment désolée… Je… Je dois… Pardon… »

Elle s’inclina plusieurs fois, sans y faire attention et recula doucement vers la porte avant de faire volte-face et de sortir précipitamment des bains. Seule dans les couloirs calmes et obscurs, les cheveux en bataille, gonflés par l’humidité, son peignoir humide collé contre elle, le regard hagard et les lèvres tremblantes, Auriane retournait vers sa chambre, contenant difficilement les sanglots qui montaient en elle. Perdue, tiraillée par tous les sentiments qu’elle ressentait en l’instant, elle sentait le désespoir la gagner. La honte de s’être ainsi dévoilée sans le vouloir, l’humiliation de son corps faible et malade contre celui, puissant et fort, du Souverain et le désir… si puissant, terrassant. Un sentiment nouveau, qu’elle ne connaissait pas, qui l’avait complètement électrisée face à Endor tandis que leurs deux corps s’épousaient l’un contre l’autre.  Un sentiment qui la terrifiait. Comme si elle venait subitement de s’éveiller et de se découvrir femme. Vulnérable, impuissante, perdue. Tout cela, elle le ressentait en l’instant. Et elle ne savait que faire.

La nuit passa et avec elle la houle d’émotions qui avait submergé Auriane. Elle ne ferma pas l’œil de la nuit, allongée, immobile, sous les couvertures qui peinaient à la réchauffer tant elle frissonnait. Le matin arriva et avec lui, la réalité. Tout lui avait paru surnaturel, comme rêvé, comme si la scène dans les bains sortait tout droit de son imagination, mais avec la faible lueur du jour, la réalité s’invita et s’imposa à elle. L’incident s’était bien produit. Et si elle avait pu calmer le tourbillon d’émotions dans lequel elle s’était perdue, la honte en revanche, ne la quittait plus. Elle refusa de quitter ses appartements, prétextant une montée de fièvre qu’elle pourrait facilement justifier grâce à son regard enfiévré, ses traits tirés et sa peau brûlante. Eilean vint régulièrement la voir, lui apportant de quoi se rafraichir et se sustenter mais même à son amie de toujours, elle refusa de dire quoi que ce soit. Elle prétexta une nuit agitée et douloureuse, causée par la danse de la veille et le mensonge passa en douceur.

La journée fut longue et Auriane n’eut qu’un très faible répit dans son combat avec sa conscience, lorsque son frère vint la voir. Il avait fui ses responsabilités le temps d’un instant, inquiet pour elle et il se trouvait à présent assis en face d’elle, l’observant comme s’il pouvait lire en elle. Agitée, Auriane finit par soupirer et sortit du mutisme dans lequel elle avait été plongée depuis son arrivée, effrayée à l’idée de se trahir. Son ton était las, ses traits tirés. Elle n’avait pas dormi de la nuit et ne se sentait pas de taille à affronter son frère.

« - Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça ?
- Tu me caches quelque chose. »

Les mots avaient fusé, sur un ton calme et tranquille et Auriane écarquilla les yeux tout en fixant son frère. Elle ne pouvait lire aucune émotion d’aucune sorte sur son visage, simplement la neutralité la plus parfaite, mais elle savait pertinemment qu’il était très doué pour dissimuler ce qu’il ressentait. Et elle détestait quand il faisait ça avec elle. Ce qu’elle ne manqua pas de lui rappeler.

« - Je ne suis pas un de tes ennemis Ren. Ne joue pas à ça avec moi.
- Ah. Il lui sourit, fissurant son masque. Désolé, c’est devenu une mauvaise habitude.
- Ne t’avise pas de la prendre avec moi.
- Pardonne-moi, ce n’était pas mon intention. J’essaye juste de te comprendre… Tu es en train de devenir une véritable énigme petite sœur. L’air de la montagne ne semble pas te réussir tant que ça.
- Mais enfin, de quoi parles-tu ?
- Je parle de toi. De tes réactions. De ton comportement depuis notre départ. Tu sembles en proie à une agitation permanente et tu enchaines les montées de fièvre. Auriane, qu’est-ce qui se passe ? »

Il avait définitivement quitté son masque et l’inquiétude se lisait à présent dans son regard. Instantanément, la culpabilité revint percer le cœur de la jeune femme. Baissant les yeux, portant une main à son front, troublée, Auriane était bien en peine de savoir quoi répondre en l’instant.

« - Tu sais que tu peux tout me dire alors…
- Je m’inquiète pour toi. »

Surpris, Ren se tut. Soupirant, Auriane se redressa dans son fauteuil et releva le regard, plantant ses prunelles grises dans celles de son frère ainé. Si elle ne pouvait pas lui dévoiler l’entière vérité, au moins pouvait-elle déjà lui faire part de l’inquiétude qu’elle-même ressentait au quotidien pour lui depuis qu’ils étaient arrivés.

« - Ta réaction hier soir…
- Auriane…
- Ren s’il te plait. Ecoute-moi. Ta haine te dévore et nous savons tous les deux ce qu’elle est capable de déclencher. Refuser l’invitation d’un Souverain aurait été très mal venu de ma part et nos relations diplomatiques s’en seraient encore plus détériorées. Tout cela, tu le sais. Réponds-moi franchement, si Gaïa, bénie soit-elle, n’était pas intervenue, que se serait-il passé ? »

Le silence s’installa entre eux tandis que Ren continuait de soutenir son regard. Ses traits s’assombrirent  l’espace d’un instant puis il finit par se détendre, soupirant longuement.

« - Je ne sais pas… Honnêtement… Je ne sais pas.
- Tu comprends à présent ? Parle à Endor, je t’en supplie. Ne le fais pas pour lui, ne le fais pas pour Prithvi ni pour Akasha. Fais le pour toi. Et si même cela n’est pas suffisant, fais-le pour moi. »

Il ferma les yeux tandis qu’Auriane s’avançait et attrapait sa main dans la sienne. Résigné, il finit par la regarder à nouveau et hocha lentement la tête. Elle avait sa parole. Soulagée, elle lui sourit doucement et après une pression sur la main de sa cadette, le Souverain se releva, prêt à retourner à ses devoirs.

« - Dis-moi que tu seras suffisamment en forme pour participer au banquet ce soir. Je crois que je préfère encore voir Endor t’inviter à nouveau à danser que d’affronter Prithvi et Aap seul.
- Ah ! J’avais oublié que la délégation aapienne arrivait aujourd’hui. Bien sûr que je serais là.  Tu pourras enfin me présenter à Llyn et Ama convenablement, malotru. »

Pour toute réponse, il grimaça et sortit, sous les rires d’Auriane. Légèrement apaisée, la jeune femme sentit sa rationalité reprendre le pas sur le reste. Les idées plus claires, ce bref intermède lui avait rappelé que bien des choses étaient en jeu. L’avenir de leurs contrées, de leur royaume. Cette fête pouvait avoir un impact dévastateur sur leur futur. Elle n’avait pas oublié son objectif. Apaiser les tensions entre Prithvi et Akasha, tenter un premier geste de réconciliation entre les deux Souverains. Espérer que la présence d’Aap, contrée neutre, serait bénéfique malgré les réticences de son frère.

Les célébrations allèrent bon train pour fêter ce premier jour d’Eira ainsi que la puissance bienfaitrice de la gemme d’Ambre. Auriane s’était préparée, se parant de ce qu’elle avait de plus beau, afin d’honorer comme il se devait leurs hôtes ainsi que toutes les délégations présentes. Parée d’une robe bleu nuit constellée de petites perles afin de rappeler le ciel étoilé qui les protégeait tous, elle avait relevé ses cheveux haut sur son crâne en boucles sombres qui tombèrent sur une de ses épaules. Aucun bijou, aucun autre artifice. Comme promis, elle s’était tenue aux côtés de son frère et des autres dirigeants. Elle avait redouté le moment où elle se retrouverait à nouveau face à Endor et comme elle s’y était attendue, son corps et son cœur avaient tous deux réagi tandis que la honte à nouveau s’insinuait en elle en le voyant. Mais elle avait fait comme si de rien n’était, tentant vaillamment de soutenir les regards sans flancher lorsqu’elle se retrouvait en présence du Souverain de Prithvi malgré son envie presque magnétique de s’approcher et de goûter à nouveau à cette chaleur qu’elle avait pu sentir à son contact. Perturbée, elle était restée plutôt silencieuse pendant le banquet, le regard fixé sur son assiette. L’ambiance, malgré les festivités, n’était pas des plus chaleureuses. Aap, Prithvi et Akasha. Trois contrées réunies sous un seul toit. Elle pouvait sentir la tension de son frère émaner de lui tel un faisceau lumineux et elle se demandait si tous pouvaient le percevoir ou si elle était la seule. La tension régnait et rien ne semblait pouvoir calmer les esprits agités, blessés ou apeurés par le passé.

Alors, tandis que les musiciens jouaient un air prithvien des plus entrainants, Auriane prit une décision. Délaissant le contenu de son assiette, elle se leva sous le regard de Ren, stupéfait, avant de reculer son siège et de quitter la table. Se tenant debout devant les suzerains des trois contrées, elle s’inclina alors profondément avant de prendre la parole, s’adressant à Endor.

« Sire, si vous le permettez, je souhaiterai vous jouer quelque chose, en l’honneur de votre Contrée et de l’arrivée d’Eira mais également pour rendre hommage à la Contrée qui fut la mienne et à celle qui est aujourd’hui ma maison. »

Elle s’inclina également face à Ama, Llyn et Ren avant de se diriger vers les musiciens qui cessèrent de jouer à son arrivée. Le silence régnait dans la vaste salle si ce n’étaient les chuchotements et murmures qu’on pouvait entendre par endroits. Mortifiée, Auriane tentait tant bien que mal de contrôler le tremblement de ses mains tandis qu’elle s’inclinait face aux musiciens qui lui laissèrent la place alors qu’elle se dirigeait vers la harpe qui trônait parmi les instruments. Quelle mouche l’avait donc piqué d’ainsi réclamer l’attention de la salle et de trois délégations royales ? Elle n’avait plus supporté cette tension, ces piques acerbes dissimulées par une fausse courtoisie. Tout cela ne devrait plus exister aujourd’hui et pourtant tous semblaient vouloir continuer à se dissimuler derrière un passé douloureux. Prenant place, elle posa ses mains à plat sur les cordes, inspirant longuement. Elle fit le vide dans son esprit, oubliant que sûrement la totalité des regards étaient à présent concentrés sur elle. Les joues rouges, embarrassée, elle ferma alors les yeux, se visualisant dans le salon de leur demeure à Saphir, où elle apprenait à jouer avec sa mère et où rien n’autre n’existait. Elle la revoyait, si belle, la bordant le soir dans son lit, lui chantant sa berceuse préférée, parlant des embruns et des plages, du vent et des rochers, du monde tel qu’il était réellement, magnifique, paisible, mystique.

Musique:

Alors, elle commença à jouer. Ses doigts pincèrent les cordes et leur vibration résonna familièrement en elle, l’apaisant. Les premières notes résonnèrent sous les arches de pierre et bientôt, sa voix vint se joindre à l’harmonie, douce et basse, accompagnant la harpe dont elle continuait de faire onduler les cordes dans une valse lente et apaisante. Une berceuse. C’était cela en l’instant qu’elle jouait. Un souvenir de son enfance, un trésor chérit au-delà de l’imaginable.

Ici et maintenant,
Entre le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est,
Perdu dans l’espace temps,

Depuis son abri
Voici le chant de la mer,
Ni doux ni calme,
Cherchant à nouveau l’amour


A travers son chant, Auriane transmettait ses sentiments, ses souvenirs liés à cette mélodie. L’histoire d’un amour si grand qu’il enveloppait le Royaume tout entier, se perdant dans les remous de la mer, percutant les roches montagneuses, voyageant grâce au vent, allant se brûler près du soleil pour finalement se perdre dans le ciel étoilé, l’infini et sombre manteau qui les recouvrait. Cinq éléments. Un tout. Un voyage.

Au-delà des vents et des vagues,
Au-delà des plages et des rivages,
Au-delà des pierres et des tempêtes,
Au-delà des croyances,
Au-delà des mers,

Voici le chant de la mer
Cherchant à nouveau l’amour


Les notes s’étirèrent, sa voix se fit plus douce tandis que résonnèrent les dernières notes et qu’elle arrivait à la fin de son voyage. Sa voix se tut mais la harpe continua de jouer, prolongeant l’instant, le suspendant dans l’espace-temps. Puis, l’instrument à son tour se tut et les derniers échos de sa mélodie moururent tandis qu’Auriane, à nouveau, posait ses mains à plat contre les cordes, le bout des doigts fourmillant après avoir joué. Elle gardait le dos droit, la tête relevée mais son regard était perdu devant elle, comme si elle avait oublié où elle se trouvait. Cela arrivait dès qu’elle jouait. Qu’importe l’endroit, qu’importe le moment. Elle était partie à travers Seele, chevauchant les vents et les marées. Un Royaume, cinq contrées. Une seule et même âme qu’elle espérait voir raviver. Une douce utopie qui la berçait et la faisait espérer. Un sentiment qu’elle espérait avoir réussi à partager ce soir.

Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Jeu 21 Fév - 13:10
Les choses qui sommeillent
Sa robe de chambre est humide. Une partie de moi sait que je ne devrais pas y songer, que je devrais plutôt me soucier de l’évènement beaucoup trop déplaisant qu’elle vient de vivre par ma faute et comment en palier les conséquences. Je devrais la rassurer, lui promettre que ce n’est pas grave, qu’elle ne m’a offensé d’aucune manière et qu’elle peut regagner sa chambre sans craintes, sans rougir de ce qui vient de se passer. Après tout, il n’y a pas mort d’homme et le pire a été évité. Je devrais lui dire tout cela. Je ne peux pas. Malgré moi, malgré toute la volonté que je tente de mobiliser, je ne peux songer à autre qu’au vêtement de soie qui l’enveloppe, me révèle tout du corps que je sentais contre moi quelques instants plus tôt. Ce vêtement qui la dévoile plus sûrement que si elle ne le portait pas parce que toutes mes perceptions sont encore saturées d’elle… C’est à peine si je l’entends bredouiller de nouveau des excuses, si je remarque ses yeux pleins de larmes alors qu’elle tourne précipitamment les talons pour quitter les bains. Je suis tellement transi par la sensation de sa peau à travers le tissu mouillé que je demeure immobile pour contenir tous les gestes que je brûle soudain d’avoir envers elle. Je ne peux de nouveau respirer que lorsqu’elle est partie. Dès lors, je dois m’asseoir sur la margelle du bassin pour ne pas tomber à mon tour.

Je l’ai touchée. Elle était là, contre moi, si près que mes poumons se remplissaient d’elle à chaque souffle. Je sentais son poids et sa chaleur. Elle était plus réelle qu’elle ne l’a jamais été, elle que j’ai si souvent imaginée...

Il manque encore deux heures à l‘aube pour poindre quand je regagne mes appartements à pas pressés, le regard fuyant comme celui d’un voleur. La gorge serrée, j’ai l’impression qu’il manque une partie de mon crâne et que toutes les pensées qui s’y bousculent sont visibles, que le corps enveloppé d’eau et de soie d’Auriane est exposé à tous par ma faute. Même une fois seul dans mes appartements, je ne parviens pas à m’ôter de la peau la culpabilité qui l’englue. Je ne dois pas penser à cela, je n’en ai pas le droit. Je suis le Souverain de la Terre et elle la pupille de celui du Vide, celui qui menace l’équilibre même du monde. Ma raison, mes responsabilités et mon devoir me hurlent que je dois étouffer sans tarder ce qui couve en mon âme. Et à chaque injonction de mon esprit, mon cœur répond de façon implacable : je ne peux pas. Agitée de frissons, ma main se referme sur le tissu  de ma chemise, là où sa poitrine se pressait contre la mienne. Mes doigts se crispent sur le vêtement, recherchant coupablement la sensation de son corps sous ma paume et je ferme les yeux en la sentant rejaillir avec une netteté si aveuglante que j’en ai mal dans tous les nerfs.

Je l’ai touchée. Et pour la première fois depuis des années, le désir m’a pris à la gorge avec tellement de force que j’en suis resté muet…

Je ne vais pas méditer dans les jardins lorsque le jour se lève. Cela ne m'était jamais arrivé depuis que je suis devenu Souverain de la Terre. Je n’ai que peu dormi, d’un sommeil trop agité et je sais que me rendre dans ce lieu me fera penser à elle, à notre rencontre sous le saule encore endormi d’Akasha. De fait, les évènements de la nuit ne cessent de revenir me hanter comme une mélodie dont je ne parviendrais pas à me défaire. Chaque heure du jour me voit fébrile, anxieux à l’idée de la recroiser, à la fois soulagé et honteux d’apprendre qu’elle est demeurée dans sa chambre. Toutefois, si tous ou presque peuvent remarquer mon trouble durant la journée, les seuls à ne pas le mettre sur le compte de la fête qui approche ou de la présence de Ren sont Lori et ma mère. Le premier ne dit rien mais n’en pense pas moins, la seconde me fait remarquer en aparté que dès ma naissance, j’ai manifesté un certain talent pour prendre le contrepied du bon sens au moment le plus inadapté possible. Je ne réponds rien. Il s’agit de ma mère, sa parole est d’or. Et il est vrai que cette mésaventure tombe au plus mal. Nous ne célébrons pas une fête de l’Ambre comme les autres ce soir. La nuit la plus longue de l’année va passer mais les Astres ne nous éclairent plus, seul le Vide demeure. Ce funeste présage incarné en un seul homme inquiète mon peuple, beaucoup ne comprennent pas pourquoi j’ai ouvert nos portes à l’Usurpateur. Mes responsabilités en sont d’autant plus lourdes : c’est à moi de montrer que malgré les troubles en surface, le socle stable du pays demeure. Cette fête se passera comme les précédentes et au matin, la terre et le monde seront toujours là, comme ils l’ont toujours été. Immuables.

Cette pensée m’aide à reprendre mon empire sur moi-même à mesure qu’avance le soir. Cela, la multitude de choses à préparer et l’arrivée de la délégation aapienne, bien entendue. Voir Ama franchir les portes de la grande Halle est pour moi un réel bonheur, un soulagement ineffable après la tension perpétuelle que suscite partout la présence des akashans. Ce soulagement est visible alors que je la salue moins cérémonieusement que d’ordinaire, laissant parler une partie de l’affection toute fraternelle que j’éprouve à son égard. Je laisse bien évidemment la préséance à Lori pour saluer sa sœur mais je n’en suis pas moins heureux de la voir elle aussi. Elles sont rapidement conduites aux appartements qui leur sont toujours réservés quand elles viennent me voir, non loin des bains. Ama s’enthousiasme de voir mon palais décoré pour l’occasion, partout paré de jaune, de bleu et d’argent, les couleurs de Prithvi. Des couronnes de houx et des branches de sapins ornent les portes et les linteaux, davantage de torches sont allumées pour repousser l’obscurité de la plus longue nuit de l’année et tout est prétexte à jeux, chansons, charades et histoires improvisés au détour d’un couloir. Toutefois, la joie que m’apporte leur arrivée demeure de courte durée. Aap a beau être officiellement neutre vis-à-vis de l’accession de Ren au trône d’Akasha, les avis n’en divergent pas moins de façon plus ou moins souterraine au sein de la délégation et mes propres nobles sont trop heureux d’avoir un peu d’eau à leur moulin. L’ambiance durant le repas précédant le début des festivités est parfois électrique, sinon pesante et malgré ma résolution à me montrer exemplaire, conserver mon sang-froid m’est plus difficile que prévu.

Elle est belle. Je l’ai guettée tout le jour sans pouvoir m’en empêcher, tressaillant à chaque silhouette féminine qui entrait dans la pièce et contenant ma déception chaque fois que je réalisais mon erreur, et dès qu’elle est apparue, l’éclat des torches a pâli. Elle a choisi une robe semblable à la voûte céleste, de coupe simple et élégante, sans aucun autre artifice pour enrichir sa beauté et cette modestie même la sublime plus que toute autre chose. Sitôt que je la vois, pure et blanche comme une étoile, mon coeur bat plus fort dans ma poitrine et chacun de ses coups se fait douloureux contre mes côtes. Je brûle d’envie de l’approcher, je meurs de n’oser le faire après les évènements de cette nuit… Finalement, c’est d’elle que vient le salut durant ce repas qui a fini par perdre toute saveur. À la surprise de tous, elle se lève et demande humblement à jouer un morceau. La voir s’incliner devant moi me cause un frisson que je m’empresse de réprimer pour l’y autoriser d’un geste. Saluant les musiciens, elle s’installe gracieusement à la harpe et se prépare sans un mot. Ses joues sont empourprées par l’attention dont elle est l’objet et je peux voir d’ici ses doigts trembler. Les murmures étonnés courent tout autour de la salle et j’aimerais tous les faire taire, n’importe quoi pour qu’elle soit plus à l’aise. Mais il lui suffit de commencer à jouer pour que le silence se fasse. Les premières notes s’élèvent, rondes, pleines et douces sous les hautes voûtes de pierre et bientôt sa voix la rejoint. Au plus profond de moi, quelque chose s’ébranle et vibre si fort que la terre entière retient son souffle.

La mélodie est calme et mystérieuse, les paroles émouvantes, mais le timbre caressant d’Auriane surpasse tout cela. Je n’aurais su le deviner en la voyant de prime abord si frêle mais son talent la transfigure. Elle chante comme les premiers rossignols à la fin d’Eira, d’une voix si cristalline et sereine qu'elle réchauffe les dernières neiges et que je me demande l’espace d’un instant comment elle peut jaillir d’un corps aussi fragile. Les dieux me pardonnent, j’en ai presque les larmes aux yeux. Même les enfants non loin de moi se taisent pour l’écouter et pendant quelques minutes, je ne suis plus le Souverain de Prithvi. Par la magie de son chant, je ne suis plus qu’un homme vibrant et vivant, convié au concerto d’une étoile à des lieues du poids de ma couronne et de ma contrée. J’oublie que mon palais abrite l’Usurpateur, j’oublie que ma cour souhaiterait le voir mort ou peu s’en faut, j’oublie toutes les tensions et les angoisses de sa présence, de tout ce qui l’a précédé. Il n’y a plus rien de tout cela. Il n’y a plus qu’elle, elle dont le corps semble se déployer comme une voile portée par le vent, débarrassée de toute fatigue par le rythme de son chant et de ses doigts sur la harpe. Passé le premier refrain, l’un des musiciens improvise un accompagnement délicat à la flûte et le tout n’en est que plus harmonieux. Un éclat de Beauté pure dans les ténèbres de la nuit.

Le silence revient après la fin de la chanson, étouffant doucement l’écho des dernières notes. Pendant un instant, nul ne bouge dans la grande salle. Puis, avec lenteur, je me lève de mon siège pour applaudir solennellement, sans la quitter des yeux. Aussitôt, toute ma cour suit mon exemple, posant des yeux perçants sur cette jeune personne qui semble me toucher au-delà de toute mesure. Il est vrai que jamais je ne me suis comporté ainsi auparavant envers une femme et que je devrais me montrer plus prudent, plus réservé. Mais je n’ai cure de la prudence. Pas en cet instant, pas alors qu’elle illumine mon regard de mille feux. Lorsque le calme revient, je m’incline respectueusement, profitant de ce temps pour maîtriser mon émotion. Ma voix s’élève avec force et clarté sous les arches, me semble trop puissante après la délicatesse de son chant :

« Dame Auriane, la fin des longues nuit et le retour de la lumière ne sauraient se faire sous un meilleure augure que celui de cette magnifique chanson. Tout Prithvi vous en remercie avec moi. Puisse sa promesse nous guider vers des temps moins houleux… »

Personne ne peut se tromper quant à ce que je viens de dire et je sens le murmure stupéfait monter dans la foule sans en tenir compte. Oui, c’est un souhait de paix, un aveu d’ouverture même s’il est prononcé avec réluctance, même s’il va à l’encontre de tout ce qui fait l’essence de la contrée de la Terre qui s’incline sous les Astres depuis des siècles et des siècles. Je sais cela. C’est justement le cadeau que je veux lui offrir, à elle plus qu’à quiconque. Plus tard, je trouverai toutes les justifications politiques nécessaires pour apaiser l’indignation et les questions. Plus tard. Je ne suis pas un Souverain ce soir. Détachant enfin mes yeux des siens pour balayer du regard le reste de l’assistance, j’ajoute avec un sourire :

« Que son exemple nous inspire : il est grand temps de fêter l’Ambre. »

Ces mots marquent le début des réjouissances. Les reliefs du repas sont débarrassés et des heures durant se succèdent musiques, chants, danses et contes pour la plus grande joie de tous. L’alcool coule à flot mais je n’en bois pas une goutte. Je n’en ai pas le désir et je dois garder les idées claires pour ce qui m’attend. J’aimerais avoir le courage de l’inviter à danser de nouveau mais, depuis la fin de son chant, chaque fois que nos yeux se croisent me ramène au souvenir de cette nuit, alors que je la tenais contre moi, et je ne peux surmonter la honte qui me prend en songeant à ce que j’ai ressenti alors. Les cavalières se succèdent, Ama, Llyn, Gaïa, ma mère, l’épouse de Lori et d’autres nobles dames sans que jamais je ne parvienne à esquisser un pas vers elle. Ce manque d’audace est comme une blessure qui m’empêche peu à peu de soutenir son regard jusqu’à ce que mon Gardien me fasse signe. Il est temps. Je me retire avec lui dans une pièce à part pour retirer la riche tunique que j’avais passée. Des prêtres du temple et des serviteurs s’approchent pour nous préparer. Uniquement vêtu de mon pantalon de velours damassé, je laisse les prélats tracer les signes rituels sur mon torse, mon visage et mes bras avec du pigment bleu. Puis, on me revêt du grand pectoral d’or et d’ambre qui me recouvre les épaules et la poitrine, celui que j’ai porté pour la première fois lorsque de la cérémonie de passage. Le souvenir d’Ilesh m’étreint un instant alors qu’on ajuste les écailles précieuses sur ma peau, que l’on me coiffe de la cape en peau d’ours dont le crâne se superpose au mien. Lori, de son côté, est habillé de la même façon, même si son pectoral est plus modeste, d’argent et d’onyx. Il m’adresse un clin d’œil quand nos regards se croisent.

Prêt ?
Ai-je le choix ?
Non. Mais je sais que tu aimes ce rituel.
Toi aussi.


Nous sourions en silence. C’est la pure vérité. Quelques minutes plus tard, nous revenons dans la grande salle où une partie des torches a été éteinte, plongeant la pièce dans une demi-obscurité. Nous prenons place au centre dans un grand espace ménagée par la foule. J’ignore où elle se trouve mais je n’ai pas le temps de la chercher… Deux prêtres nous accompagnent en portant un lourd coffre de bois précieux, incrusté de pierreries. Ils l’ouvrent avant de reculer d’un pas, s’inclinant dévotement. Je n’y fais pas attention, déjà concentré sur le contenu de l’objet : une fine poudre minéral à base d’améthyste et de lapis-lazuli, d’un violet profond. La poudre sacrée avec laquelle est fêtée l’Ambre chaque année. Fermant à demi les yeux, je laisse ma conscience s’éveiller et dépasser les limites de mon corps, poussée par le pouls de la terre. Je prends soigneusement possession de chaque éclat de pierre précieuse, aidé par Lori, et dès que je les sens pleinement sous mon contrôle, je les fais quitter leur contenant pour s’éparpiller autour de nous. Les torches encore allumées animent aussitôt le grand voile noir de milliers d’éclats pourpres ou bleus qui semblent doter de vie la poussière. Quelques exclamations admiratives résonnent, rapidement étouffées tandis que les prêtres récupèrent le coffre vide pour l’amener à l’écart. Je ne m’en soucie pas. Concentré dans les pierres autour de nous, ma vision pailletée d’ambre par l’utilisation de mon pouvoir, j’attends simplement la musique.

Cela commence toujours par les percussions. Le tambour résonne dans la pénombre, lent et syncopé,  immuable. Toutes mes perceptions se calent dessus, se laissent hypnotiser peu à peu par son rythme avant que les autres instruments ne le rejoignent, deux flûtes de bois dont les hululements ne tarderont pas à prolonger la transe. En attendant ce moment, Lori et moi entamons les premiers pas. La poudre de cristaux nous accompagne aussitôt. C’est une danse ancienne, primale, presque oubliée, pratiquée autrefois par tous et aujourd’hui uniquement par les prêtres et les Souverains. La chorégraphie n’a rien de fixe, elle est mouvante et instinctive, ni mon Gardien ni moi ne parvenons à refaire la même deux années de suite. Nous n’avons pas réellement eu besoin de l’apprendre. Elle est ancrée en nous, comme elle l’était en ceux qui nous ont précédés. Peu à peu, nos mouvements s’enchaînent et se répondent, d’abord avec lenteur. Le sable noir nous suit, élevant ses volutes en arabesques chatoyantes autour de nous avec la même indolence. Nul n’est besoin de se presser, la terre a tout le temps du monde devant elle. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes, lorsque notre instinct nous le dicte, que nous savons qu’il est temps d’accélérer l’allure. D’un même mouvement, nous brisons le rythme et abattons le pied au sol l’un face à l’autre, comme si nous levions un bouclier invisible lors d’une charge. L’écho de l’impact se répand dans toute la salle, trouve sa réponse dans le cœur de toute l’assistance. Aussitôt, la musique s’emballe. Notre danse se fait vive, puissante, martèle le sol et l’air comme le son de mille pas avançant sur la surface du monde. Le sable nous accompagne toujours et tout les trois, nous donnons vie à la Terre.

Nous sommes tour à tour durs et cassants comme le roc, fluides et mouvants comme le sable, grondants et destructeurs comme l’avalanche ou le séisme, généreux et nourriciers comme la plaine fertile. Nos gestes et nos mouvements s’affrontent ou se répondent, nous nous cédons l’un après l’autre la direction de la danse sans même avoir besoin d’y réfléchir. Nos esprits ne sont qu’un. Nous sommes infimes, infinis, immortels. Nous sommes ceux qui se trouvaient là avant nous, ceux qui y siégerons quand nous serons partis. Nous sommes le socle du monde, la matière de la vie, le cycle perpétuellement renouvelé de ce qui dort, s’éveille et meurt sous nos pieds. Nous sommes la puissance et la stabilité.
Nous sommes la Terre elle-même.

Je ne sais quand la danse s’achève. Après un dernier pas qui nous voit finir genou au sol, côte à côte, le sable déploie ses derniers méandres dans une explosion éclatante avant de retomber en pluie sur nous. La musique s’arrête, le silence retombe, minéral. Rien ne vient le troubler pendant cinq pleines secondes avant que les cris de joie et les applaudissements ne remplissent toute la salle. Essoufflé, en sueur, l’esprit encore dispersé partout autour, je relève la tête malgré le léger vertige qui me prend. Pendant que Lori commence à rassembler le sable sacré pour le remettre dans son coffre, je laisse mon regard se perdre sur la foule. À sa recherche...
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Ven 15 Mar - 10:53






Les choses qui sommeillent

Le silence qui s’ensuivit une fois l’écho des dernières notes disparu parmi les voutes de pierres avait quelque chose d’apaisant, de serein. Comme si la tension avait été balayée par le souffle du vent pour laisser les cœurs en paix. C’était du moins ce que ressentait Auriane et il lui fallut encore quelques instants pour revenir à elle. Se redressant, elle releva le regard en entendant les premiers applaudissements venant d’Endor qui s’était levé. S’ensuivit sa cour et le reste de la grande tablée et bientôt, Auriane se sentit noyée par les applaudissements et les regards insistants qu’on portait sur sa personne. Elle tressaillit et rougit, n’ayant auparavant jamais joué pour personne d’autre que pour elle-même ou pour sa famille. Son regard croisa celui, embué de larmes, d’Eilean et elle adressa un petit sourire à son amie avant de reporter son attention sur Endor qui venait de prendre la parole. Et en entendant les mots qu’il prononça, le cœur de la jeune femme se gonfla de joie et d’espoir. Le regard pétillant, elle fixait le Souverain, exprimant par la lueur brillante de ses prunelles bien plus que ce que des mots auraient pu faire en l’instant. Elle n’osait y croire, mais c’était bien là des paroles de paix qu’il venait de prononcer. Le doute n’était pas permis, notamment au regard de l’expression de ses nobles qui fixaient tous leur Souverain, ahuris. Comblée, ayant réussi à atteindre des cœurs par sa musique – un en particulier - Auriane reporta alors son attention sur son frère, pour la première fois depuis qu’elle s’était inclinée face à lui. Et elle sentit une sensation de froid glacé parcourir sa colonne vertébrale.

Ren n’avait pas réagi aux paroles d’Endor. Il ne semblait même pas l’avoir entendu. Il ne réagissait pas à l’agitation autour de lui, ne s’était pas levé avec le reste de l’assemblée pour saluer le talent de sa jeune sœur. Non, dès les premières notes, dès qu’il avait reconnu le chant, il n’avait pu détacher son regard de la jeune femme, comme pétrifié. Et chaque courbe de son visage exprimait en cet instant une douleur indescriptible. Et Auriane comprit alors ce qu’elle venait de faire. En croisant ce regard bleu qu’elle connaissait si bien et où elle ne voyait plus qu’un petit garçon apeuré et perdu, elle avait alors réalisé que dans sa quête d’une paix durable entre deux Souverains, elle avait dédaigné l’homme et tout ce qui faisait de lui un être humain. En un instant record, elle avait brisé la carapace derrière laquelle se protégeait son frère et avait ouvert grand les portes d’un passé depuis longtemps révolu qui était venu le frapper de plein fouet, sans mise en garde. Elle n’avait pas réfléchi et, à sa plus grande honte, avait même oublié, l’espace d’un instant, que cette chanson aurait un impact considérable sur lui. Et par tous les dieux, qu’elle s’en voulait.

La Fête de l’Ambre commençait. Fermant les yeux un instant, prenant une longue inspiration, Auriane quitta alors sa place, remerciant les musiciens pour leur patience et se dirigea vers sa place, auprès de son frère. Aux dernières paroles d’Endor annonçant la suite des festivités, il avait finalement détourné le regard et s’était recomposé, trait après trait, une expression neutre, distante. Auriane s’assit à ses côtés, mais ne prononça pas un mot. Qu’aurait-elle pu dire en l’instant ? Rien, pas alors qu’ils étaient entourés de tant de personnes et que leurs rôles respectifs les empêchaient de parler librement. Les festivités continuaient et Ren s’était plongé dans une conversation avec la Souveraine Ama. Laissée seule avec Eilean, assise à ses côtés, Auriane attendit, sentant le regard compatissant de son amie posé sur elle. Oui, elle avait probablement deviné. Pour qui connaissait leur histoire et leur famille, il n’était guère difficile de mettre des mots sur le malaise qui les enserraient tous deux en l’instant. Plus d’une fois, la jeune pupille fut invitée à danser et elle accepta toujours avec bonne grâce, regrettant cependant la présence d’Endor tout en la redoutant toujours autant. Plus d’une fois, tandis que la musique résonnait et que les danseurs se succédaient, leurs regards se croisèrent et à chaque fois, une étrange chaleur s’emparait d’Auriane. Elle n’osait plus faire un pas vers lui, ni vers son frère, bien que les raisons étaient pour le moins parfaitement opposées et toute la soirée, elle se sentit tiraillée par des émotions contradictoires, puissantes et bouleversantes. A cause de tout cela et de la nuit agitée qui avait été la sienne, elle se sentit faiblir bien plus vite qu’à l’accoutumée et elle dut s’excuser auprès de son cavalier – un baron aapien au nom qui lui échappait – pour retourner s’assoir, incapable de danser plus longtemps. Eilean l’aida à prendre place sur un banc de pierres tandis que Fearghas s’approchait d’elle, une lueur d’inquiétude dans son regard. Elle le rassura d’un sourire et d’un hochement de tête et le soldat se positionna alors non loin d’elles, assurant leur protection tout en gardant son Souverain en vue. Ce dernier avait passé une bonne partie de la soirée à converser avec Ama, les nobles akashans de sa délégation et même avec Lori, dont Auriane se souvenait alors que son frère appréciait la présence malgré les différents qui opposaient leurs contrées.

Le temps passa et il fut alors temps pour Endor et Lori de s’éclipser. Sentant l’excitation qui parcourut l’assemblée, Auriane observa les alentours, intriguée. Elle avait entendu beaucoup d’histoires sur les Fêtes des Gemmes, toutes ayant leur propre cérémonial et elle se demanda alors comment le Souverain de la Terre et son Gardien honoraient leur élément en cette nuit la plus longue. Et elle eut bientôt la réponse. Quelques minutes à peine après le départ du Souverain et de son Gardien, la plupart des torches furent éteintes et la vaste salle se retrouva plongée dans une semi-obscurité qui finit d’éveiller les esprits et renforça l’excitation croissante de l’assemblée. La foule de danseurs s’écarta alors, laissant un vaste espace au centre de la pièce sur lequel Auriane avait une vue imprenable et des murmures résonnèrent alors parmi les invités. Et Auriane sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Endor et Lori revenaient dans la salle, au centre de l’espace aménagé en leur honneur et Auriane était sans voix. Tous deux rayonnaient dans leurs atours, forts et solides tel leur élément et si la jeune femme admirait le travail fait sur le Gardien, elle était bien en peine de mettre des mots sur ce qu’elle ressentit en voyant Endor ainsi apprêté. Tout en lui respirait la stabilité et la force du roc, des traits ciselés de son visage en passant par les peintures bleues qui ornaient son corps et son visage. Mais cela n’était finalement rien en comparaison de ce qu’elle vit par la suite. Un coffre ouvert à leurs pieds et un courant électrique passa dans la salle, dans la pierre. Du coin de l’œil, Auriane vit Ren tiquer, sensible à cette énergie magique et en voyant le regard d’Endor, elle comprit alors. Pour l’avoir déjà vu faire, intruse dans un moment où le Souverain ne faisait qu’un avec son élément, elle observa alors l’expression de son visage changer, tandis que le contenu du coffre s’élevait hors de son réceptacle. Et Auriane ne put empêcher une exclamation de surprise de lui échapper. Une fine poussière cristallisée entoura les deux hommes, formant comme un voile vaporeux autour d’eux, les entourant d’une aura emplie de mysticisme et de magie. Ils étaient intouchables.

Les tambours résonnèrent alors. Un rythme lent, tribal, sauvage, sur lequel le Souverain et son Gardien se calèrent et bientôt, leurs corps se délièrent, tandis que la poussière dansait autour d’eux et Auriane songea alors qu’elle n’avait jamais rien vu de tel de toute sa vie. Le spectacle était saisissant, puissant et un long frisson parcourut tout son corps lorsque leurs pas résonnèrent en écho dans la pierre sous ses pieds. La musique bientôt accéléra et les battements de son cœur également. Incapable de détacher son regard du Souverain, elle sentit toutes ses terminaisons nerveuses réagir face à ce qu’elle voyait. Avec la même puissance que dans les bains. Mais cette fois-ci la raison était différente. Elle se sentait attirée autant par le scintillement du sable noir que par l’éclat ambré dans les prunelles du Souverain, un appel passé avec force tandis que la stabilité du sol sur lequel elle reposait lui permettait de rester lucide et parfaitement consciente de tout ce qui se passait en elle en cet instant. Elle se sentit infiniment petite face à la grandeur de la Terre et sa puissance phénoménale. Elle comprenait que le Vide effrayait. Il était intangible, incertain, un véritable gouffre dans lequel on pouvait se perdre. Mais la Terre… Sa présence constante, sa solidité, sa portée… Tout cela la terrifiait encore plus tant elle prenait en l’instant conscience de la force qui résidait dans cet élément et dans ses représentants.

Elle perdit la notion du temps, s’égarant complètement dans le rituel d’Endor et de Lori et elle aurait voulu que jamais l’instant ne se termine tant elle se sentait vivante. Mais bientôt, la musique ralentit, les mouvements se firent plus lents et après un final en apothéose, la célébration de l’Ambre prit fin sous un tonnerre d’applaudissements. Sentant de nombreux vertiges la saisir – et Ruwa savait que cela n’avait rien à voir avec la fatigue – Auriane se leva et applaudit à tout rompre avec le reste des spectateurs, incapable de quitter Endor du regard. Il était la Terre. Et il venait d’en faire la plus parfaite des démonstrations. Et le cœur de la jeune femme, déjà tiraillé, battait en l’instant à l’unisson avec chaque pierre, chaque roc qui formait cette contrée. Car elle savait qu’elle venait de franchir un point de non-retour et qu’elle ne pourrait plus rien y faire. La montagne avait pris son cœur. Et elle le lui laissait bien volontiers.

Les festivités durèrent encore longtemps. Auriane n’avait plus la force de danser ou même de converser. Elle redoutait encore plus d’approcher Endor après ce qu’elle avait ressenti en le voyant danser. Son frère s’était déjà retiré et elle indiqua à Eilean et Fearghas qu’elle allait faire de même. Ce fut le seul instant où elle s’approcha du Souverain de la Terre, lorsqu’elle vint s’incliner et prendre congé de ses hôtes. Elle garda le regard baissé tout du long, le décolleté rougi par la chaleur qui se diffusait à nouveau en elle. Puis, elle s’éclipsa, sa dame de compagnie et son garde du corps à sa suite. Une fois éloignée des festivités, elle constata à quel point elle se sentait lasse et fut soulagée lorsqu’elle arriva en vue de ses appartements. Elle songea un instant à son frère et à nouveau le remord la saisit. Elle songea un instant à aller le trouver mais se ravisa. La soirée avait été très difficile pour lui, elle n’avait pas été dupe. Une fois la danse du Souverain terminée, elle avait guetté une expression chez son frère, un signe, n’importe quoi qui aurait pu trahir ce qu’il pensait face au spectacle offert par Endor et Lori. Leurs regards s’étaient brièvement croisés et elle avait vu à nouveau ce brasier de colère dans son regard avant qu’il ne soit interpellé par une personne tierce. Elle le laisserait panser ses propres blessures ce soir. Et elle irait le trouver dès le lendemain. Ou du moins c’était là ce qu’elle pensait. Elle congédia Fearghas et Eilean en arrivant face à sa chambre, assurant qu’elle n’avait pas besoin d’aide pour se préparer pour la nuit. Et en rentrant dans sa chambre, elle avait aussitôt reconnu le profil de son frère, appuyé contre le mur près d’une des fenêtres, le regard porté sur les monts enneigés et sur l’astre lunaire qui diffusait une douce lueur dans la chambre.

Elle n’avait rien dit en le trouvant là, à demi-surprise seulement de constater qu’il l’avait attendue. Elle retira les épingles qui maintenaient sa chevelure en place et elle poussa un discret soupir en sentant la masse de ses cheveux enfin libérés retombés dans son dos. Alors seulement, elle s’approcha de son frère et toucha doucement son bras. Il était tendu, les bras croisés, la mâchoire serrée mais son regard… Son regard exprimait en cet instant la plus profonde détresse et le cœur de la jeune femme se brisa en voyant une telle expression chez son frère ainé. Une expression dont elle savait être en partie responsable.

« -Ren… ?
- Pourquoi… Pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi cette chanson-là ? »

Sa voix tremblait et Auriane se mordit la lèvre. Elle ne l’avait vu qu’une seule fois dans cet état-là. En vingt-trois ans, elle ne l’avait vu craquer qu’une seule fois. Et elle sut qu’il était sur le point de lâcher complètement prise. Alors elle réagit comme elle avait l’habitude de le faire lorsqu’elle était enfant et qu’elle sentait une tension chez son frère qu’elle ne savait comment apaiser. Entourant sa taille de ses bras, forçant ainsi le barrage qu’il avait mis en place avec son propre corps, elle posa sa tête sur son torse et se lova contre lui. Elle n’avait pas eu ce geste envers lui depuis des années et il en fut le premier surpris comme elle put le constater en sentant le barrage de ses bras céder face à la proximité de sa sœur. Elle releva le menton et l’observa, souriant doucement.

« - Ah… Je chante donc si mal que ça ?
- Arrête s’il te plait…
- Ou peut-être était-ce la harpe. Tu n’as jamais été un grand amateur de cet instrument.
- Auriane… Ca suffit.
- Alors dis-moi. Parle-moi.
- La berceuse de maman. De toutes les chansons, il a fallu que tu choisisses de jouer celle-ci pour ce… pour lui.
- Je l’ai joué pour beaucoup de raisons. Et pour beaucoup de personnes.
- Ne joue pas à ça avec moi. Je ne suis pas aveugle.
-Hélas… Tu l’es. A bien des égards, sur bien des sujets, tu l’es. Ce soir, tu t’es laissé aveuglé par tant de sentiments que je pouvais les ressentir d’où je me trouvais… Est-ce seulement à cause de la chanson ?
- Si tu veux parler de cette mascarade…
-Ren…
- Je n’ai pas d’autres mots pour décrire ce que j’ai vu ce soir. La puissance de la Terre… n’est qu’une illusion. »

Le silence s’installa entre eux, pesant, tandis qu’Auriane détaillait le visage de son frère qui ne parvenait plus à dissimuler quoique ce soit en l’instant. Elle repensa à Endor, à ce qu’elle avait ressenti en le voyant accomplir leur danse rituelle. Puis elle reprit la parole, d’une voix douce.

« - Tu as longtemps dit la même chose des Astres. Et encore plus du Vide. Est -ce qu’un seul des Souverains parvient à trouver grâce à tes yeux, toi y compris ?
- Aucun. »

D’une voix blanche, il se dégagea de l’étreinte de sa sœur et Auriane tressaillit devant tant de distance à laquelle elle n’était pas habituée. Sans un regard, il se dirigea vers la porte et, une fois qu’il l’eut refermé derrière lui, Auriane sentit la peur bien coutumière la rappeler et s’inviter en elle. Elle n’aimait pas ce genre de discours. Lorsque Ren laissait parler sa haine pour le Royaume et pour le système en place, elle sentait toujours la peur battre à ses tempes et bouillonner dans ses veines. Car les dieux eux-mêmes ne pouvaient pas savoir quels étaient les dessins de son frère. Elle-même n’en savait rien. Elle parvenait souvent à se rassurer, à se dire que finalement, la colère et la haine de Ren s’apaisaient peu à peu. Mais après certaines discussions comme celle qu’ils venaient d’avoir, elle redoutait toujours le pire.

La nuit fut à nouveau agitée pour la jeune femme. Tant de bouleversements en si peu de jours. Une partie d’elle fut soulagée de savoir que la Fête de l’Ambre touchait à sa fin. Cela voulait dire qu’ils allaient bientôt partir et qu’ils pourraient enfin échapper à tous les regards et les commentaires qui les suivaient partout où ils allaient. Mais une autre partie d’elle se sentait déchirée. Elle ne voulait pas partir. Elle ne voulait pas quitter cette Contrée où tout ou presque lui était hostile. Car elle ne voulait pas le quitter. Elle peina à trouver le sommeil cette nuit-là, perdue dans ses songes, tentant de trouver des solutions afin d’obliger Ren et Endor à faire un premier pas l’un vers l’autre. Ce n’est qu’au petit matin – toujours plongé dans la nuit la plus noire – qu’elle parvint finalement à s’assoupir. Pour être réveillée très peu de temps après par une effervescence qui semblait avoir frappé tout le Royaume. Elle entendait des cris, des bruits de course dans les couloirs et elle se redressa brusquement, le cœur battant à tout rompre. Rejetant les draps de son corps, elle se leva précipitamment et enfila une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit avant de sortir de sa chambre. Elle imagina aussitôt le pire, regrettant d’avoir laissé son frère sortir de sa chambre hier soir. Mille et un scénarios se bousculèrent dans sa tête et elle tenta de contenir son angoisse tandis qu’elle tentait de s’y retrouver dans la cohue qui régnait dans les couloirs.

« Auriane ! »

Se retournant brusquement, la jeune femme se retrouva face à Eilean qui lui agrippa le bras, Fearghas sur ses talons. Tous deux avaient l’air passablement angoissés et Auriane sentit son cœur s’arrêter de battre.

« - Qu’est-ce qui se passe ? Où est Ren ? Où est Endor ?
- Ils sont ensemble avec Ama et leurs Gardiens. Auriane, quelque chose de très grave s’est produit.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
- C’est Gaïa… Elle a disparu. »

Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 24 Mar - 11:30
Les choses qui sommeillent
Je ne peux pas rester ? Encore un tout petit peu ? »
« Non, Gaïa. Il est très tard, tu devrais être au lit depuis longtemps. »
« Mais c’est la plus longue nuit de l’année ! Il en restera encore bien assez pour que je dorme si je danse encore un peu, non ? »
« Danser ? Tu n’arrives même plus à marcher droit. Et puis, si tu dors maintenant, tu seras réveillée à l’aube pour l’arrivée des veilleurs. »
« Oh oui ! Et manger les gâteaux du retour ! »


Je ris de son enthousiasme après ma propre fatigue. Elle a tenu déjà plus longtemps que je ne le pensais et pourtant elle continue de parler avec moi alors que je la ramène vers sa chambre. Cela ne plaira pas à sa mère mais Gaïa a insisté pour que je l’accompagne jusqu’à sa porte. Cela me touche au-delà de ce que je ne saurais dire, au-delà du brouillard dans lequel j’ai l’impression de flotter depuis la fin du rituel…

« Quand je serai grande, moi aussi je danserai comme Lori et toi ? »
« Bien sûr. Et Dimitri aussi. »
« Tu m’apprendras cette danse ? Je pourrai la faire avec toi ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu n’auras pas besoin de l’apprendre et qu’il ne peut y avoir qu’un seul Souverain de la terre. »


Le silence retombe sur ces mots, la laissant songeuse. Sa petite main ne lâche pas la mienne jusqu’à ce que nous arrivions à la porte des appartements qu’elle partage avec Lysis. Elle tire dessus pour attirer mon attention avant que je ne frappe à la porte.

« Quand je serai Souveraine, tu partiras ? C’est ça ? »
« Oui. Je retournerai à la terre. »
« Alors je ne veux pas devenir souveraine. Je ne veux pas que tu t’en ailles. »


Je reste muet devant la détermination, la sincérité de ses grands yeux bleus, de sa minuscule main dans la mienne. Comment cette enfant peut-elle dire cela aussi naturellement, savoir avec tant de clarté ce qui lui est le plus cher entre ma présence et la pérennité de la contrée ? Il y a tant d’années que je la fais passer avoir moi que je ne me souviens plus de ce que cela fait, cet égoïsme adorable et candide. Le monde est encore si pur et simple pour Gaïa qu’elle ne peut sans doute même pas concevoir les conséquences d’un tel choix, qu’elle ne réalise pas non plus ce que convoque en moi l’innocence de son affection. Ai-je déjà dit des paroles semblables à Ilesh ? Je ne parviens pas à m’en souvenir. Je n’ai, de toute manière, rien à répondre. Posant un genou à terre, je viens caresser ses boucles avec un sourire bienveillant.

« Très bien. Je ne partirai pas. Je serai toujours avec toi. »

Ma réponse semble lui convenir, même si je sais qu’elle ne comprendra réellement ce qu’elle signifie que lorsque la cérémonie de la pierre aura eu lieu et qu’elle m’aura succédé, et elle passe ses petits bras autour de mon cou pour me souhaiter bonne nuit. Je lui rends brièvement, coupablement son étreinte puis la laisse aller dormir avant de m’en retourner moi-même dans la grande Halle. Privé de la présence sémillante de mon héritière, je me vois donc à chaque pas revenir dans la brume qui m’enveloppe depuis que nous avons achevé la danse de la terre…

Comme dans un rêve, je suis revenu à moi, ai éprouvé de nouveau les limites si étroites, si exigeantes de mon corps alors que ma conscience y reprenait sa place et aussitôt je l’ai cherchée des yeux. À l’image d’un adolescent, j’espérais naïvement qu’elle m’ait vu, qu’elle m’ait admiré, que le spectacle lui ait plu. Avec un orgueil juvénile dont j’ai honte à présence, je ne me souciais aucunement de la solennité du rituel, de la liesse et de la fierté de mon peuple ou de la fin de la fête. Seul son regard m’importait. Et quand je l’ai trouvé, quand j’ai vu posé sur moi ses yeux plus éclatants que tous les astres du ciel, le désir m’a frappé comme la réplique d’un séisme, un écho de notre rencontre interdite de la nuit.

L’espace d’un instant, j’ai voulu mettre fin à la fête, chasser tous ceux qui se trouvaient dans la pièce et la soustraire à toutes les autres attentions que la mienne. L’espace d’un instant, j’ai voulu saisir sa main, l’attirer dans mes bras et la garder pour moi seul, tout contre ma peau. L’espace d’un instant, un seul instant, j’ai cessé d’être un souverain pour n’être plus qu’un homme. Un homme comme tous les autres, prêt à abandonner honneur et devoir, à traverser l’univers, tuer et mourir pour une femme. J’ai ressenti ce désir si distinctement que j’en ressens encore l’empreinte rémanente dans mes veines alors que je reviens dans la Halle, sachant pertinemment que je ne l’y retrouverai pas. Elle est venu me saluer avant de retourner dans sa chambre, visiblement épuisée, et je lui ai rendu sa courbette alors que je brûlais de la retenir, de lui parler. Je retrouve avec un battement de paupières surpris la salle bourdonnante de lumière et de danses malgré l’heure avancée, peinant à redonner corps au monde maintenant qu’elle n’est plus là. Je me laisse entraîner par l’habitude, par la musique et le vin, croyant la voir sur chaque visage…

Ainsi finit la fête de l’Ambre. Aux premières lueurs de l’aube, alors que les plus vaillants dodelinent de la tête après cette nuit de réjouissances, le cortège se dirige vers le grand temple de la ville pour accueillir le retour des jeunes gens porteurs de la flamme symbolisant le retour du soleil. Grâce aux dieux, aucune mort survenue dans la montagne n’est à déplorer cette année et chacun s’en réjouit. Gaïa s’est relevée exprès pour l’occasion et, malgré ses yeux pleins de sommeil, elle ne perd pas une miette de la cérémonie. Je pensais naïvement que son intérêt pour cette dernière n’était due qu’aux pâtisseries promises à tous ensuite, distribuées pour réchauffer les corps engourdis, partager abondance et bonne fortune après la fin des longues nuits. Je ne sais pas encore alors à quel point je m’en voudrais de n’avoir pas remarqué la fascination avec laquelle elle écoutait les paroles rituelles du prêtre, les récits des jeunes épuisés et heureux sur les épreuves qu’ils avaient endurés ensemble dans la montagne.

Avant cela, chacun va se coucher avec gratitude et, comme chaque année, la dernière longue nuit est suivie par le jour du silence. Le palais et la ville ne reprennent vie qu’une fois passée l’heure de midi, encore englués de fatigue alors que les excès de nourriture, de danses et d’alcools prélèvent leur tribut sur tout un chacun. La journée ne sera guère riche en activités, tout le monde étant plus ou moins occupé à se remettre de la veille. Les météorologues ont de plus annoncé une tempête dans l’après-midi, raison supplémentaire de rester à l’abri. Je redescends tout juste des jardins et arpentent les galeries intérieures en compagnie de Lori après ma méditation matinale, les idées un peu plus claires malgré un point de douleur insistant à l’arrière de mon crâne, lorsque Leily et Dimitri s’approchent de nous sous les arches, visiblement inquiets. Soupçonnant la bêtise, je me tourne vers eux et les enjoins à s’approcher. Quelque chose dans les yeux baissés, la lèvre frémissante du jeune garçon m’alarme aussitôt.

« Endor… je… »
« Qu’y a-t-il, Dimitri ? »
« C’est… C’est Gaïa… Elle voulait pas qu’on te le dise mais… mais elle est partie… »
« Partie ? Comment ça, partie ? Où ? »


Mon temps est plus pressant qu’il ne le devrait. La peur commence à me mordre les entrailles. Pâle et tremblant, Dimitri, le doux garçon qui prendra plus tard la suite de mon Gardien, finit par donner forme à mes angoisses dans un souffle.

« Dans la montagne… Pour la cérémonie de la veille… »

À la surface de la cité, la neige et le vent commencent à prendre force. Leur froid me pénètre soudain jusqu’au plus profond des os, me gèle le cœur tandis que la petite silhouette rousse de Gaïa lutte devant mes yeux contre les éléments, se perd dans le blizzard, finit par disparaître sous les crocs blancs et glacés du manteau d’Eira. Gaïa, mon héritière, courageuse petite fille qui veut braver la montagne avant l’heure…

Je ne veux pas devenir souveraine. Je ne veux pas que tu t’en ailles.

La terre, la pierre, la contrée toute entière tremblent soudain d’effroi, ébranlées jusque dans leurs fondations par la mort qui rôde dans les pas de leur enfant.

Moins de dix minutes plus tard, le palais tout entier est sur le pied de guerre, tous les souvenirs de la fête de l’Ambre oubliés dans l’urgence des préparatifs du sauvetage. Leyli et Dimitri sont parvenus à m’avouer qu’elle était partie depuis environ une heure avant que Talas ne les emmène dans leur chambre pour les rassurer. Pendant ce temps, j’ai rassemblé mes piliers, mes veneurs et leurs chiens  pour retrouver la petite fille. J’essaie à toutes forces de me dire qu’elle n’a pas pu aller bien loin en une heure mais cette enfant m’a suffisamment surpris par sa connaissance des environs pour que je veuille prendre aucun risque et la retrouver le plus rapidement possible. Tous les prithviens qui s’équipent dans la cour orientale du Palais ne savent que trop bien à quel point il est aisé de se perdre dans la neige, de glisser sur un relief devenu traître, de tomber au creux d’une ravine à travers une congère… La peur de tout ce qui pourrait lui arriver est telle que j’ai mis de côté mon égo. Tous les volontaires ont été acceptés et, quand Ren s’est présenté parmi eux avec résolution, il ne m’a fallu qu’une seconde pour accueillir sa présence d’un hochement de tête. Llyn s’est jointe à nous également, Ama assiste à nos derniers préparatifs avec angoisse, nous enjoignant tous à faire preuve de prudence. Bravant sa fatigue, Auriane est venue elle aussi, le visage pâli par l’anxiété et à mon grand désespoir, je ne peux même pas me réjouir de sa présence. Mon esprit tout entier est obnubilé par une forêt de boucles rousses peu à peu recouverte par la neige. Je préfère ne pas lui adresser la parole de peur de me montrer cassant sous l’effet de la peur. De toute manière, c’est une autre personne qui se charge de déchaîner mes foudres.

Alors que chiens et traîneaux sont chargés sur les charriots qui nous conduiront jusqu’aux portes de la cité, Lysis fait soudain irruption dans la cour, vêtue de pied en cap pour affronter la tempête. Je retiens un juron, agacé à l’idée de perdre mon temps avec elle. C’est la dernière chose dont j’ai besoin. La jeune femme esquive prestement Lori qui tente de l’arrêter et se plante face à moi, le regard résolu et haineux comme si j’avais personnellement orchestré la disparition de sa fille.

« Je viens avec vous ! »
« Lysis, c’est bien trop d-... »
« N’essayez même pas de m’en empêcher ! C’est mon bébé ! »


M’efforçant de parler calmement malgré la colère qui commence à me brûler la poitrine, je donnerais des années de ma vie pour lui faire entendre que sa rébellion face à l’autorité et sa tendance excessive à faire cavalier seul sont les plus grands garants de l’échec du sauvetage. Je vois bien dans ses yeux que si je ne l’accepte pas, elle partira seule chercher Gaïa sans réfléchir une seule seconde à ses propres chances de mourir dans le froid.

« La tempête se lève, il va déjà être suffisamment difficile de la retrouver sans que des décisions imprudentes ne mettent en péril la vie de… »
« Je ne vais pas rester ici à attendre pendant que tu pars me voler ma fille !! »
« Par tous les dieux, la paix femme ! Tu penses vraiment qu’il s’agit de cela ?! »


Je n’ai pas pu garder mon empire sur moi-même. Dévoré par la peur, excédé de perdre du temps avec l’entêtement de Lysis, j’ai élevé la voix contre elle pour la première fois en huit ans. J’ignore qui, d’elle, de moi, ou de toute l’assistance en est le plus surpris. Mais alors que nos regards s’affrontent durant une poignée de secondes vibrantes dans la cour orientale, je vois soudainement les siens se remplir de larmes alors même qu’elle essaie de continuer de me tenir tête. Le temps se replie sur lui-même sans prévenir pour remettre soudain face à moi l’adolescente amenée contre son gré dans mon palais, son nourrisson dans les bras, désespérée à l’idée de devoir me la céder alors qu’elle me détestait. C’est cette même jeune femme qui me fait face aujourd’hui, incapable de tenir debout sans l’amour de sa fille et sa haine à mon égard, brisé par la perspective de se voir privé de l’un ou de l’autre par la cruauté aveugle d’une tempête de neige. Je me rends compte de cela et, aussitôt, je ferme les yeux et soupire, abdiquant de nouveau. Par les dieux, cette femme me fera mourir…

« Soit, tu peux venir. Tu resteras dans ma cordée, tu obéiras aux ordres, ne tenteras rien toute seule et si la moindre action inconsidérée de ta part vient compromettre le déroulement de ce sauvetage, je détache sur-le-champ deux hommes pour te ramener à Ebène de force. J’espère être clair. »

Lysis frémit un instant de la dureté de pierre de ma voix mais finit par acquiescer. Soulagé d’en avoir fini avec ce contretemps, je me consacre de nouveau entièrement aux préparatifs et bientôt, toute l’équipée quitte le palais, traverse la ville et s’engouffre dans la neige. La tempête n’est pas encore au maximum de sa violence mais le vent coupant comme un sabre nous fouette déjà le visage, nous assaillant de son armée de flocons.  Requérant l’aide de Llyn, je la laisse lutter contre son élément pour me frayer un chemin jusqu’à la terre endormie sous le manteau blanc. Dès que je parviens à son contact, je retire un gant et y appose une main au mépris du froid glacial qui engourdit aussitôt toute ma peau. Inspirant profondément, je libère mon pouvoir dans les veines du sol et part à sa recherche. Je connais la vibration de sa présence depuis qu’elle a fait ses premiers pas sur les dalles de marbre de mon palais. Je sais que je pourrais la retrouver n’importe où tant que ses pieds toucheront terre mais je suis si terrifié à l’idée de la perdre que je ne peux empêcher l’angoisse de m’envahir en ne la ressentant pas immédiatement… jusqu’à ce qu’elle réponde à mon appel. Mon cœur bondit dans toute la montagne. Aussitôt, avec l’aide de Lori, je me verrouille sur sa présence et la situe dans ma conscience, dans ces crêtes et ces monts que je connais par coeur.

« Vers l’ouest ! Près des chutes de la Banra ! »

Une série de petites cascades enchanteresses abritant une multitude de grottes et de cavités où elle a l’habitude d’aller jouer avec Dimitri et Leyli. À peine une demi-heure de trajet en temps normal mais, dans une tempête, avec ses seules forces d’enfants de huit ans… Tout le monde saute aussitôt sur la dizaine de traîneaux, les veneur font claquer les fouets et les chiens s’élancent en aboyant dans la neige malgré le vent et les flocons qui se prennent à leur pelage, éclairés uniquement par les lampes que nous avons emportées, qui dévoilent à peine ce qui se trouve devant nous dans le blizzard. Privé du contact immédiat de la terre, je ne peux plus ressentir la présence de mon héritière, seulement le souvenir qui en gravite au bord de ma seule conscience humaine et la terreur me glace plus sûrement que le froid à la seule idée que je me sois trompé. Même la présence de mon gardien ne parvient pas à apaiser ce tourment.

J’ai peur, Lori.
Je sais. Moi aussi...


Les traîneaux finissent par s’arrêter au pied d’une montée abrupte, recouverte d’arbres grinçants ployant sous la neige. Les traîneaux ne pourront pas continuer au-delà, c’est maintenant au tour des hommes à pied de procéder aux recherches. Aussi vite que possible, quatre cordées de six se forment et nous commençons à gravir la pente, quadrillant le terrain aussi largement, prudemment que possible. Les pierres et les racines cachées sous le piège blancs auront vite fait de nous faire chuter si nous n’y prenons pas garde. Pourtant, je suis à peine en état de m’en soucier. Alors que je progresse en tête de ma cordée, que je m’accroche à chaque tronc, chaque prise pour grimper plus vite, je ne cesse pas une seconde d’implorer la clémence de tout ce qu’il peut y avoir de dieux vivant en ce monde. Je vous en prie, prenez ma vie, le peu d’années qu’il me reste encore mais ne me l’enlevez pas… Cette prière résonne sans fin dans ma tête, même après que nous l’ayons retrouvée au bout d’un temps dont je ne peux jurer. Transie de froid, à moitié consciente, Gaïa s’était abritée sous les branches basses d’un sapin et se cramponnait au tronc comme je le lui ai enseigné.

Si un jour tu te perds dans la montagne, accroche-toi à un arbre. Leurs racines me diront où tu te trouves et je viendrai te chercher…

Je laisse à Lori le soin de séparer en deux notre cordée pour aller prévenir les autres tandis que je redescends vers les traîneaux avec Lysis et Rhaengar, l’enfant serrée aussi étroitement que possible contre moi. Je ne la lâche pas alors que notre traîneau file en directement de la capitale sous la conduite du premier de mes piliers. La jeune femme se cramponne à moi également, me touchant pour la première fois peut-être tout en tenant la main de sa fille. Je la laisse faire. J’accepte ses doigts tremblants sur mon bras alors que nous atteignons la ville, le palais, l’infirmerie d’Ahximan où ce dernier a déjà tout préparé. Je la lui confie avant de m’effondrer sur un siège, rattrapé soudain par un épuisement sans nom alors que mon frère débarrasse Gaïa de ses vêtements plein de neige, vérifie jusqu’à quel point le froid l’a blessée, la fait frictionner dans une couverture et lui administre un cordial pour la réchauffer avant de soigner ses engelures aux mains et aux pieds. Je suis témoin de tout cela comme dans un état second, incapable de réaliser l’étendue de tout ce qui vient de se passer, ce qui aurait encore pu se produire.

C’est à peine si je vois Lysis quitter soudain tout ses vêtements sans aucune pudeur et se glisser dans le lit où l’on vient d’étendre sa fille pour la réchauffer de son corps, lui murmurant en pleurant des mots d’amour que je ne peux pas entendre. Je ferme les yeux, encore perdu dans la tempête. Il me faut l’aide de mon frère et de Rhaengar pour parvenir à me relever tandis que l’on me déshabille à mon tour. Enfiler des vêtements chauds et secs, boire une grande gorgée de cordial dissipe quelque peu mon épuisement et je refuse que l’on me raccompagne à ma chambre pour m’y reposer. Je demande des nouvelles des autres restés en arrière alors que nous ramenions Gaïa au palais. C’est à cette occasion que j’apprends grâce à Ama et Lori que Ren et Llyn se sont perdus et ont trouvé refuge dans une grotte...
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Auriane
Akasha
Akasha
Auriane
Messages : 129
Inscrit.e le : 24/07/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 31 Mar - 19:16






Les choses qui sommeillent

Il n’avait pas fallu longtemps à Auriane pour rejoindre la cour orientale du palais dans laquelle se préparait l’expédition pour aller chercher Gaïa. Elle n’était pas présentable, seulement vêtue de sa chemise de nuit, de sa robe de chambre et de ses souliers, les cheveux défaits et le visage marqué par la fatigue et l’angoisse mais elle n’en avait que faire. Le froid mordant la fit grelotter, mais lorsqu’elle aperçut son frère puis Endor, elle se dirigea vers eux, d’un pas déterminé. Eilean lui avait expliqué ce qui s’était passé et en apprenant que les deux Souverains allaient participer à l’expédition pour retrouver l’héritière, elle s’était précipitée. Elle pouvait sentir la peur et l’angoisse d’Endor de là où elle se trouvait et elle aurait voulu dire quelque chose, avoir un geste réconfortant pour lui mais qu’aurait-elle pu dire ou faire ? Rien que l’étiquette approuverait. De plus, la tension qui émanait du Souverain eut raison de sa volonté et elle craignait d’aller vers lui. Car qui pouvait prédire les réactions d’un Souverain blessé et apeuré ? Et qu’aurait-elle pu dire pour le soulager ? Alors, elle se dirigea vers son Souverain, celui devant qui elle devait également garder bonne figure alors que Ruwa savait qu’elle aurait souhaité l’agripper par le bras, tirer dessus de toutes ses forces et ne surtout pas le lâcher, tout comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle devait aller à l’hôpital.

Il ne lui lança qu’un seul regard avant de retourner à ses préparatifs et le cœur d’Auriane saigna. A nouveau, elle ne pouvait rien dire, ne pouvait rien faire, son rôle de pupille l’en empêchant. Alors, elle s’arrêta à ses côtés, le cœur battant la chamade, le corps tremblant de tous ses membres tandis qu’elle tentait de contenir l’angoisse de sa voix.

« -Vous partez Sire ?
-Il le faut. »

Froid, distant. Il refusait de croiser son regard, concentré sur ce qu’il faisait et Auriane en eut assez. Au diable l’étiquette, au diable les racontars. Posant sa main sur le bras de son frère, le forçant à s’interrompre dans son geste, elle attendit qu’il relève le regard vers elle. Surpris, il croisa son regard, prêt à parler devant la familiarité de son geste, mais elle fut plus rapide. Dans un chuchotement à peine audible, que seul son frère pouvait entendre, elle le supplia du regard.

« -N’y va pas… Je t’en conjure…
-Auriane… »

Elle vit dans son regard qu’il maintenait difficilement le contrôle sur lui-même devant la détresse de sa sœur. Il posa doucement sa main sur la sienne, la pressant légèrement, avant de la forcer à lâcher son bras. C’est alors que la voix d’Endor résonna dans la cour et tous se retournèrent vers le Souverain. Auriane tressaillit en le voyant affronter Lysis. L’homme calme au tempérament doux n’était plus. L’angoisse et la peur l’avaient poussées dans ses retranchements et bien loin d’être terrifiée par son ton, à nouveau, elle voulut aller vers lui, le rassurer, le calmer. Mais elle ne le fit pas. Car ce n’était pas sa place. Tout comme ce n’était pas sa place d’arrêter son Souverain. Et il le lui dit, après avoir reporté son attention sur sa sœur.

« Cette enfant est tout ce qu’il a. Tout ce que nous pouvons espérer avoir nous autres. C’est une perte inacceptable. Un vide impossible à combler. Et ce vide là… Je refuse qu’il prenne place dans le cœur de quiconque. Alors je dois y aller. »

Elle ne dit plus rien. Car elle savait qu’il avait raison. Au plus profond d’elle-même, elle savait que si elle avait pu partir, elle l’aurait fait. Mais elle avait tenté, bien égoïstement, de l’en empêcher. Car nuit après nuit, elle rêvait de son frère. Et de sa fin. Et ces cauchemars la hantaient dans son quotidien. Un vide également impossible à accepter. Une perte dont elle ne pourrait se remettre. Mais elle ne dit plus rien. Et il partit. Endor partit. Tous partirent. Avant de partir, Ren avait laissé sa sœur et sa dame de compagnie sous la garde de Fearghas, lui intimant de prendre soin des jeunes femmes comme si sa vie en dépendait. Eilean s’était approchée, agrippant le bras de son amie tandis qu’Auriane restait dans la cour, frissonnant de la tête aux pieds, fixant le dernière endroit où elle les avaient vu tous deux avant qu’ils ne disparaissent de son champ de vision.

« Rentrons Auriane. Tu vas attraper froid. »

Le temps passa, d’une lenteur intolérable pour ceux qui attendaient au palais sans savoir quoi faire. Auriane était retournée à ses appartements, abattue, et avait réussi à se laisser convaincre de se réchauffer dans les bains avec son amie. Fearghas posté devant la porte, toutes deux avaient passé un moment dans l’eau chaude, le temps qu’il avait fallu pour réchauffer les membres frigorifiés d’Auriane. Mais la sensation de froid ne la quittait pas. Glacée jusqu’aux os, des images défilaient devant ses yeux. Gaïa, Endor, Ren. Son inquiétude était telle qu’elle n’arrivait plus à émettre le moindre son. Renfermée dans son mutisme, incapable d’en sortir, elle était simplement restée dans ses appartements, fixant le feu dans l’âtre pendant un temps qui sembla durer une éternité toute entière.

Enfin, des éclats de voix retentirent au dehors et Auriane reprit brusquement vie. Se redressant, Eilean l’imitant, elles sortirent toutes deux de la chambre et Fearghas les conduisit aussitôt vers la cour où l’expédition était partie. Là, ils arrivèrent juste à temps pour voir arriver le traineau d’Endor et Lysis. A sa simple vue, Auriane sentit ses jambes trembler mais lorsqu’elle aperçut la masse de cheveux roux bouclés contre sa poitrine, elle crut qu’elle allait tomber de soulagement. Gaïa. Mais il n’y avait pas une seule seconde à perdre. L’enfant était gelée. Elle fut aussitôt conduite à l’infirmerie ou elle resta avec Endor et Lysis.

« -Que les dieux soient loués… Elle va bien.
-Oui… Maintenant le reste de l’expédition ne devrait plus tarder. »

Et en effet, les différents groupes partis à la recherche de l’héritière revenaient peu à peu. L’ambiance était bien différente de celle qui avait plané pendant les préparatifs. Tous étaient soulagés de savoir que l’héritière avait été retrouvée et qu’elle irait bien, une fois reposée et réchauffée. Auriane faisait partie de ces gens là. Le soulagement était tel qu’elle avait cru pleurer en voyant le Souverain et son héritière revenir, tous deux en vie. Mais son regard passait de traineau en traineau, guettant celui qui lui ramènerait son frère. Tous revinrent. Mais Ren n’était pas là. Debout, dans la cour, Auriane observa tous les hommes et toutes les femmes parties dans l’expédition, les dévisageant. Il était forcément là. Ou alors il n’allait plus tarder. Mais elle croisa des regards qui se détournèrent, elle prit des murmures sur le fait qui s’interrompirent en la voyant tenter d’écouter. Quelque chose n’allait pas. Et un pressentiment s’éprit de la jeune femme avec une telle force qu’elle en eut le souffle coupé. Car de tous les visages qu’elle avait vus en partant, deux ne figuraient pas parmi ceux qui étaient revenus. Deux personnes manquaient à l’appel tandis qu’il était clair à présent que tous les groupes d’expédition étaient revenus. Et elle n’était pas la seule à l’avoir remarqué.

La Souveraine Ama était également dans la cour et questionnait les membres d’un groupe, le visage tendu par l’inquiétude. Et Auriane ne comprenait que trop bien ce que la Souveraine ressentait. Car Ren et Llyn n’étaient pas revenus. Elle sentit ses jambes se dérober sous son corps et il fallut qu’Eilean et Fearghas la maintiennent tous deux pour qu’elle reste debout.

« -Ils ne sont pas revenus. Ils ne sont toujours pas là. C’était leur groupe. Ils ne sont pas revenus avec eux.
-Dame Auriane, écoutez-moi. Calmez-vous.
-Auriane… »

Ils tentèrent de lui faire entendre raison mais la jeune femme n’écoutait pas. Elle tentait d’accrocher son regard à quelque chose de stable pour ne pas perdre pied, tentait de reprendre le contrôle de son corps et de son esprit afin de ne pas chavirer. Elle ne vit même pas Ama s’approcher d’eux d’un pas vif et s’adresser à la délégation akashane qui s’était réunie autour de la pupille tandis que tous réalisaient que leur Souverain n’était pas revenu de la montagne. Il fallut qu’Eilean vienne se planter face à elle et attrape son visage entre ses mains pour qu’elle reprenne un minimum contenance et retrouve toute sa lucidité.

« -Auriane écoute-moi ! Dame Ama est entrée en contact avec sa Gardienne. Elle va bien, elle est avec notre Souverain. Ils ont trouvé refuge dans une grotte, dans la montagne. Ils vont attendre que la tempête se calme et ils reprendront leur route au petit matin si tout va bien.
-Non. »

Eilean s’arrêta, surprise. Auriane s’était dégagée de son étreinte, les yeux écarquillés. La froideur de son ton avait rendu son amie muette. Se reculant, elle la regarda se diriger vers Fearghas et vers les nobles de son frère qui se regardaient, inquiets malgré tout.

« -Nous partons.
-Dame Auriane…
-J’ai dit ; nous partons. Maintenant.
-Il en est hors de question. »

Elle chancela devant la dureté du ton employé par le soldat mais elle garda son regard planté dans le sien. Déterminé, Fearghas l’observait, les bras croisés.

« -Les ordres de mon Souverain sont clairs ; rester au palais et veiller à votre sécurité.
-Et cela vaut malgré le fait que votre Souverain soit en danger ?
-Il est hors de danger.
-Qu’en savez-vous ?
-Doutez-vous de Dame Ama ?
-Je doute de la montagne, de la tempête et du froid glacial qu’il doit faire là-haut.
-Autant de raisons qui font que nous n’irons pas.
-Fearghas…
-Dame Auriane… Ne me forcez pas à vous enfermer dans vos appartements. »

Un petit attroupement s’était formé autour d’eux tandis que certains nobles avaient remarqué le différend qui semblait opposer le chef des gardes et la pupille pourtant si discrète et douce du Souverain d’Akasha. En cet instant, il n’y avait plus rien de doux chez Auriane. Droite, fière, son regard lançait des éclairs et les traits de son visage étaient figés par la colère. Elle défiait le soldat du regard, pourtant cent fois plus fort qu’elle.

« -Je vous mets au défi d’essayer.
-Auriane ! »

Eilean s’était exclamée devant la froideur de son amie et devant l’obstination dont elle faisait preuve. Jamais encore elle ne l’avait vu de la sorte. Attrapant son bras, elle resta interdite alors que la jeune femme se dégageait aussitôt, toisant les suivants de son frère de son regard de glace. Et en cet instant, Eilean craignait que le secret soit découvert. Car en l’instant, elle ressemblait tant à son frère qu’il aurait fallu être totalement aveugle pour ne pas le voir. Aussi, à nouveau, elle lui attrapa le bras et elle sut alors pourquoi Auriane s’était dégagée. Elle tremblait. De tous ses membres. Si son regard affichait le contraire, tout son corps lui, était prêt à flancher devant l’angoisse qui s’était éprise d’elle. Doucement, elle attrapa son autre bras, la forçant à lui faire face. Elle dégagea doucement une mèche des cheveux du visage de son amie, sachant pertinemment ce qui hantait son cœur et son esprit en l’instant.

« -Rentrons… Nous ne pouvons rien faire pour le moment. A part attendre.
-Je ne peux pas attendre… Je ne peux pas…
-Nous n’avons pas le choix.
- Mais s’il leur arrive quelque chose ? S’il ne revient pas…
-Il reviendra. Ils sont à l’abri. Tout ira bien, je te le promets. »

Et en l’instant, elle priait pour que quelqu’un d’autre vienne à son secours, pour que quelqu’un d’autre vienne la raisonner. La convaincre que ce qu’elle souhaitait entreprendre était pure folie. Malheureusement pour elle, la seule personne qu’Auriane accepterait d’écouter était en ce moment coincé en pleine montagne. Et par tous les dieux qu’elle le maudissait en cet instant.

Codage par Libella sur Graphiorum


Thème musical ~ The Willow Tree
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mar 16 Avr - 8:55
Les choses qui sommeillent
Je ne prends pas immédiatement la mesure de la gravité de la situation. On plutôt, je n’arrive pas à m’en soucier comme il le faudrait. Un Souverain et une Gardienne en péril dans une tempête, bien sûr que c'est extrêmement grave. Leur mort jetterait à bas l’équilibre de Seele toute entière, j’en suis parfaitement conscient. Mais la peur et le soulagement que la perte et le sauvetage de Gaïa m’ont causés étaient tels que j’en reste apathique de longues minutes après être revenu au palais, épuisé et tremblant de froid. Même si je prends le temps de parler à Ama, les savoir finalement à l’abri dans une des grottes de la Banra ôte toute inquiétude de mon esprit. Bien que je sois surpris qu’elle ait commis l’imprudence de se détacher de la cordée, Llyn est intelligente et elle connaît les montagnes, suffisamment pour rester en sûreté jusqu’à ce que la tempête soit calmée. De toute manière, renvoyer des gens à leur recherche maintenant reviendrait à les jeter en pâture à la mort dans la neige et le vent de façon parfaitement inutile et je m’y refuse. Il n’y a rien que nous puissions faire de plus pour l’instant hormis prier les dieux et c’est bien ce que je comptais faire pour ma part. Jusqu’à ce que la seule personne qui pouvait réveiller mes émotions épuisées le fasse de la pire manière.

Lorsque je quitte l’infirmerie et remarque l’agitation en revenant dans la cour, je n’en comprends tout d’abord pas la teneur. Il faut que j’aperçoive le visage pâle et décidé d’Auriane alors qu’elle tient tête au chef de la garde akashane pour que la réalité ne me frappe avec la force d’un poing, la même violence que les mots volontaires qu’elle prononce. Tandis que je la regarde persister dans cette folie, mettre quiconque au défi de l’empêcher d’aller chercher son protecteur, je ne peux arrêter les questions insidieuses qui m’envahissent soudain, portées par la peine que me cause sa véhémence pour une raison que j’ignore. Pourquoi tient-elle tant à aller le chercher au mépris de toute prudence, de sa propre vie, alors qu’il n’est pas en danger immédiat et que la seule chose sage à faire est d’attendre la fin de la tempête ? Pourquoi s’inquiète-t-elle au-delà du raisonnable pour cet homme ? Parce que sa disparition la priverait de rang et de ressources à la cour d’Akasha ? Ou parce que Ren est davantage qu’un protecteur pour elle ?

Cette pensée m’horrifie tellement que je commence par la repousser aussitôt. Non, c’est impossible. Leur attitude en public n’évoque rien de cela. Même si je suis au courant des rumeurs qui circulent à leur sujet, même si je me souviens des insinuations moqueuses de Nàr à la Fête du Lac alors qu’ils avançaient côte-à-côte avec leurs lanternes, je ne veux pas m’abaisser à y prêter foi. Auriane est une jeune femme honnête, la plus sincère que j’ai pu rencontrer. S’il y avait quoi que ce soit entre elle et le Souverain d’Akasha, elle ne le cacherait pas, elle… elle poserait la main sur son bras pour le supplier de ne pas braver la tempête, le regard rendu vibrant par la peur de le perdre. Elle oublierait toute prudence pour s’entêter à vouloir aller le chercher elle-même, dévorée par l’angoisse. La neige implacable du dehors s’engouffre soudain sans pitié dans ma poitrine, me glaçant de l’intérieur, lacérant mon coeur d’engelures. C’est impossible, crie-t-il. Pourtant, qu’est-ce qui pourrait motiver autant d’inquiétudes, de bravoure et de déraison si ce n’est l’amour ?

Cette vérité éclate en moi comme une pierre sous l’effet du givre, ses débris acérés se fichent cruellement dans mon âme et, avec un grondement, une avalanche de douleur m’ensevelit. Je serre les poings, les mâchoires, les paupières en me détournant de la scène qui se déroule à quelques pas, quelques battements de coeur, sur l’autre rive d’un gouffre abyssal qui ne cesse de s’écarteler. Je croyais, pourtant. Fou que je suis... Dans la béance de ces putrides profondeurs destinées à ne jamais voir le jour, un monstre abject remonte pesamment, ses griffes labourant mes entrailles pour y déverser leur venin. Ses yeux verts luisent dans le regard sombre que je pose sur elle en m’approchant du petit groupe.

« Cessez ce caprice, dame Auriane. Cela ne fait honneur à personne et il y a eu bien assez d’une enfant irréfléchie aujourd’hui. »

Je ne me savais pas capable d’employer des mots si durs, un ton si froid pour m’adresser à elle. J’en souffre au plus profond de mon âme de le découvrir ainsi alors que je pose sur elle un regard glacial pour masquer ma douleur. Sans le désirer un seul instant, je revois son sourire alors que nous dansions, ses yeux brillants posés sur moi à la fin de mon rituel. Les émotions vaines que j’ai ressenties alors me blessent atrocement. Me suis-je donc tant fourvoyé ? S’est-elle jouée de moi depuis le début, me laissant espérer follement après elle alors qu’elle appartenait déjà à un autre ? Je ne peux l’admettre et pourtant… Pourtant il suffit que je l’imagine dans les bras de l’Usurpateur pour avoir envie d’abattre moi-même la montagne où il s’est réfugié. Au lieu de cela, je mets à mort la chimère qui m’aveuglait depuis l’instant maudit où j’ai posé les yeux sur cette femme d’un ton plus glacial encore que la tempête elle-même :

« Votre protecteur est en sûreté avec dame Llyn dans les grottes de la Banra. Ils n'y risquent rien et nous leur porteront secours dès que la tempête se sera calmée. La pire erreur qu'ils pourraient commettre serait de sortir au plus fort du blizzard, ce qu'il ne manquera pas de faire s'il apprend que vous êtes partie à sa recherche. En prétendant le sauver, vous ne ferez que vous envoyer à la mort, vous, eux, et tous ceux qui tenteront de vous porter secours. Tâchez d'y songer avant de vous comporter de façon puérile. »

Oh, combien il m’en coûte. Combien je lui en veux de m’amener à tant de dureté. A lui, pas à elle. À cet odieux rejeton du Vide, cette insulte vivante à l’équilibre du monde qui ne cesse de m’arracher tout ce qui donne du sens à ma vie. Accablé par cette nouvelle perte, je sens mon armure de glace se fendre sous l’éclat terni de ses yeux. L’espace d’un instant, la douleur que je ressens, la jalousie qui me brûle émergent sur mon visage, moins d’une seconde avant que je ne me détourne pour rentrer à l’intérieur, me terrer là où rien de ce qui provient d’Akasha ne pourra m’atteindre. J’aurais du m’en douter, me méfier. Je le savais, pourtant. Seren me l’a enseigné pendant des années. Dans cette contrée si belle, si étincelante et mère de tant de cruautés, les plus douces promesses marchent fatalement aux côtés des plus amères déceptions. J’en goûte la saveur amère jusqu’à l’écoeurement tandis que, des heures durant, son visage danse devant mes yeux…

Endor…
Laisse-moi.
Tu devrais…
J’ai dit laisse-moi.


Avec agacement, je repousse la présence de Lori autant que je le peux, le chassant de mon esprit malgré la douleur que cela me cause, ce tiraillement sur la boucle du lien qui nous unit depuis plus de seize ans. Grâce aux dieux, mon Gardien n’insiste pas et se retire avec tristesse. Je soupire longuement. Il a raison. Je devrais quitter cette pièce, remettre à plus tard les affaires du royaume et m’occuper encore un peu de diplomatie avant que nos prestigieux invités ne s’en aillent. Mais je m’y refuse, j’en suis incapable. Depuis que Llyn et l’Usurpateur sont redescendus sains et saufs des grottes de la Banra, je ne me suis quasiment pas montré en public et, hormis Ama et mon héritière, personne ou presque n’a pu m’adresser la parole. Je n’attends plus qu’une chose désormais : le départ de la déléguation d’Akasha. Il me semble que cela seulement pourra apaiser mes tourments, les bouillonnements de fureur et de peine qui me déchirent dans leurs flots selon que je pense à l’un ou à l’autre. Et si Lori n’insiste pas plus que cela devant mes manquements à la courtoisie, palliant mon absence de son mieux, c’est parce qu’il devine mieux que personne à quel point le moindre débordement pourrait être lourd de conséquences. Je m’en veux de lui imposer cela mais les choses sont ainsi. Je ne suis pas présentement capable de faire face à qui que ce soit. Repoussant ma chaise, je quitte le bureau oriental pour m’avancer seul dans les couloirs, quittant peu à peu le palais pour emprunter l’escalier creusé sur le flanc de la grotte d’Ambre.

Il est encore tôt, la ville s’éveille lentement et les cristaux qui parsèment le plafond n’ont encore que peu de lumière à transmettre depuis l’extérieur. Elle est suffisante malgré tout lorsque je parviens dans la crypte des Souverains. La longue file de visages sculptés dans la pierre m’accueillent de leur regard minéral et le silence grave du lieu m’emplit aussitôt d’une mélancolie qui, dans mon état, fait figure de semblant de sérénité. Avec lenteur, je dépasse mes prédécesseurs jusqu’à atteindre l’effigie d’Ilesh. Grâce au talent des artisans prithviens, les traits nobles et tristes de celui qui fut mon mentor convoquent aussitôt une foule de souvenirs animant la pierre. L’écho de sa voix résonne dans ma poitrine alors que je plonge mes yeux dans les pupilles mortes, immobiles. Qu’aurait-il fait à ma place ? De quelle façon aurait-il ajusté le poids de la terre sur ses épaules pour pouvoir continuer d’avancer ? Seul le vide de la crypte peut hélas me répondre. Je ferme les yeux, baissant la tête. Dans ces moments-là, je n’ai pas de mots pour dire à quel point il me manque, à quel point je me sens seul...
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Ren
Souverain du Vide
Souverain du Vide
Ren
Messages : 731
Inscrit.e le : 27/12/2017
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mar 7 Mai - 23:23
Les choses qui sommeillent.

Ren observait la cours extérieure en silence. Les visages tournés vers lui affichaient des mines soulagées mais il les ignora. Le Souverain d’Akasha était enfin revenu à la capitale prithvienne après une nuit passée à flanc de montagne, coincé par la tempête. Il peinait à se souvenir comment il était rentré et combien de temps était-il resté coincé là-haut. Tout s’embrouillait dans son esprit et la dernière chose qu’il souhaitait, c’était de se retrouver entouré des nobles akashans qui s’inquiétaient de son état, s’assurant que leur Souverain leur était revenu en un seul morceau.

« Je vais bien. Maintenant laissez-moi. »

Son ton était glacial, son regard d’une froideur sans égale. Il était à cran et ne supportait pas la proximité physique dont faisait preuve sa suite. Le contrecoup de la nuit passée dans la grotte et de ce qui s’y était produit lui revenait de plein fouet. Llyn et lui s’étaient séparés sans un mot, chacun retournant à leurs obligations et retrouvant leurs titres, dont ils avaient su si bien se débarrasser le temps d’une nuit. Il avait perdu le contrôle. Elle lui avait fait abaisser toutes ses barrières, lui qui avait passé tant d’années à les ériger et qui les pensaient infranchissables. Il s’était montré vulnérable. Et cela le mettait à présent dans une colère noire. Une colère dirigée uniquement envers lui-même mais qui risquait fort bien de se retourner contre le premier qui aurait le mot ou le geste de trop. Et il souhaitait plus que tout éviter cela. La fatigue se lisait sur son visage pâle aux traits tirés et il ne souhaitait plus qu’une chose : être seul.

Mais en voyant Eilean se diriger à grands pas vers lui, ce fut comme si un seau d’eau glacée venait de se renverser sur lui, le paralysant entièrement. Auriane. Se dégageant brusquement, laissant derrière lui un groupe de nobles surpris, il se dirigea vers la jeune femme dont il pouvait lire les émotions sur son visage malgré la distance. Soulagement et colère se mêlaient sur le doux visage de son amie d’enfance et il ne lui laissa même pas le temps de dire quoique ce soit lorsqu’arrivant à son niveau, il l’attrapa par le bras, la forçant à faire demi-tour et à pénétrer dans le palais, le plus loin possible des regards.

« - Espèce de…
-Attends au moins que nous soyons seuls avant de m’insulter Eilean. »


Le regard de la jeune femme lançait des éclairs tandis qu’ils continuaient d’avancer en direction des appartements d’Auriane. Lorsqu’enfin ils furent assurés d’être seuls au milieu d’un couloir, la dame de compagnie se dégagea brusquement et se planta sur ses deux jambes, toisant le Souverain d’un regard qui lui rappelait très fortement la mère de la jeune femme. Il l’ignora complètement et regarda derrière elle, dans la direction où se trouvait sa jeune sœur. Auriane. La culpabilité déferlait en lui tandis qu’il songeait à sa cadette, déjà si inquiète lorsqu’il était parti. Il imaginait sans mal l’état dans lequel elle avait dû se trouver en constatant qu’il ne revenait pas. Et malgré le message de Llyn pour Ama, il doutait fortement que cela ait changé quoi que ce soit à son inquiétude. Il reporta son attention sur Eilean, qui se tenait toujours en travers de son chemin et il secoua la tête, agacé.

« -Si tu as quelque chose à dire, dis-le.
-As-tu la moindre idée de l’état dans lequel elle est ?
-Non mais si tu daignais te pousser, je pourrais aller le constater par moi-même sur le champ.
-Ren, elle s’est fait un sang d’encre ! Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit et Fearghas a dû la menacer de…
-Il a quoi ?
-Laisse-moi finir tu veux ? Il a dû la menacer de l’enfermer dans sa chambre pour être sûr qu’elle ne tenterait rien d’irréfléchi ! Elle a provoqué un véritable scandale dans la cour extérieur et depuis les commérages fusent !
-Eh bien laisse-les fuser. Si tu n’as rien d’autre à me dire, pousse-toi.
-Ren !
-Bon sang Eilean ! Crois-tu que j’ai provoqué ce qu’il s’est passé ? Que j’ai choisi de rester coincer dans cette maudite tempête ?
- Non… Bien sûr que non.
-Bien. Maintenant, laisse-moi passer. S’il te plait. »


La jeune femme s’était calmée et observait son Souverain, remarquait la fatigue et la tension qui l’habitaient. Elle le connaissait depuis son plus jeune âge. Mais l’homme qu’elle avait retrouvé sur le trône d’Akasha n’avait plus rien à voir avec le garçon qui s’occupait d’elle comme si elle était sa deuxième sœur. Secret, réservé, distant, il s’était enfermé dans un monde où nul ne pouvait l’atteindre si ce n’était sa jeune sœur. Qu’aurait-elle pu ajouter ? Elle savait pertinemment qu’entretenir le conflit était inutile et futile. Aussi, elle s’écarta de son chemin, résignée, le regardant s’éloigner vers les appartements de sa sœur en priant Ruwa pour qu’il se montre bien plus chaleureux avec Auriane qu’il ne l’avait été avec elle. Car la jeune femme avait très certainement eu son lot d’émotions pour les jours et les semaines à venir.

Ren frappa à la porte et n’attendit pas de savoir si on allait lui répondre avant de pénétrer dans les appartements attribués à sa cadette. Il la trouva au coin du feu, assise dans un fauteuil et son cœur se brisa en voyant l’état dans lequel elle était.

« Auriane… »

En l’entendant, elle redressa la tête et son regard croisa celui de son aîné. Aussitôt, les ombres qui avaient assombri ses prunelles grises disparurent, chassées par des larmes qui firent aussitôt leur apparition tandis qu’elle tentait de se lever, tremblant de tous ses membres. Sentant la chute venir, Ren se précipita vers elle et l’attrapa par le bras afin de la soutenir. La jeune femme s’écroula alors dans les bras de son frère et il la serra contre lui, tenter de calmer les tremblements de son corps, la berçant doucement afin de chasser ses peurs.

« Tout va bien, je suis là… »

Elle n’arrivait même plus à parler, terrassée par l’épuisement et le soulagement, la gorge serrée par des sanglots qu’elle tentait vainement de contenir. Combien de temps resta-t-il ainsi, à la serrer contre lui, à tenter de la calmer tandis qu’elle pleurait, le visage enfoui contre sa poitrine ? Un temps infini probablement, mais cela ne comptait pas. La nuit passée s’envola et ne restait plus que le corps fragile et maigre de sa sœur à qui il consacra toute son attention. Lorsqu’il sortit enfin de ses appartements, la nuit était déjà tombée mais dans cette cité qui venait de vivre sa nuit la plus longue, il s’agissait d’un indicateur peu fiable. Epuisé au-delà de l’imaginable, tant physiquement que psychologiquement, il profita d’un instant de répit, s’adossant contre la porte de la chambre d’Auriane, fermant les yeux un instant. Juste un instant. Un instant suffisant pour que les images défilent derrière ses paupières closes. Llyn. Auriane. Les sentiments se bousculaient en lui, les souvenirs également et au regard brillant de la Gardienne se superposa celui, vide, de sa sœur. Elle n’avait pas prononcé un seul mot. Une fois qu’elle fut calmée, il avait simplement réussi à la forcer à se coucher et avait attendu qu’elle s’endorme, veillant sur elle comme il l’avait si souvent fait dans son enfance. Mais il avait remarqué cette peine dans ses grands yeux, cette tristesse à la commissure de ses lèvres lorsqu’elle avait tenté de lui sourire. Et un sombre pressentiment s’était emparé de lui. Il la connaissait suffisamment bien pour savoir que son repli urgent dans les montagnes n’était pas la seule cause de son mal-être. Quelque chose d’autre s’était passé.

« Sire ? »

Il rouvrit les yeux. Fearghas venait vers lui, le visage fermé, et le Souverain se redressa, résigné. L’air grave du soldat ne fit que renforcer ce que lui soufflait déjà son instinct. Et avant même que Fearghas ait prononcé le moindre mot, il sut qu’il n’allait pas aimer ce qu’il allait entendre.

« -Sire, je suis soulagé de vous voir sain et sauf.
-Tu n’as pas l’air aussi surpris que les autres de ma miraculeuse réapparition.
-Disons que j’ai choisi de croire Dame Ama.
-Et je te remercie pour cela… Et pour le reste.
-Ah… oui… Je vous prie de me pardonner si j’ai fait preuve de trop d’audace.
-Non, tu as bien fait. Rassure-toi. A présent, si tu n’as rien d’autre à me dire, je vais me retirer. J’ai besoin de repos.
-A vrai dire Sire… Je pense qu’il y a quelque chose que vous devriez savoir… »


Ren avait oublié sa fatigue. Il avait oublié toutes les émotions qui avaient précédé les mots prononcés par Fearghas. Il ne lui restait plus que la colère, froide, dévastatrice. Et celui sur qui il avait choisi de la déverser. Il avait traversé les couloirs du palais, interpelé tous ceux qui avaient le malheur de croiser son chemin, jusqu’à ce qu’on lui indique où trouver le Souverain de Prithvi. Il irradiait de fureur et une énergie sombre s’échappait de lui tandis qu’il sortait du palais en direction de l’escalier qui grimpait à flanc de montagne. Il était méconnaissable. Lui d’habitude si froid, si inexpressif avait en l’instant le visage blême de rage et les yeux étincelant de colère. Endor avait été celui qui avait eu le mot de trop. Et tout ce que Ren avait tenté de contenir au plus profond de lui depuis son arrivée dans cette contrée maudite menaçait de se déverser à tout instant. Il luttait, sachant pertinemment qu’il était à présent incapable de toute pensée rationnelle et cohérente. Il n’avait plus qu’une idée en tête ; écraser Endor. Il avait promis à sa sœur qu’il parlerait au Souverain avant la fin de leur visite ; le moment était venu.

Il le trouva dans la crypte, lieu sacro-saint pour les Souverains de Prithvi dans lequel il n’aurait jamais eu l’audace de pénétrer, par pur respect. Mais il ne respectait plus rien. Endor se tenait devant lui, dos à lui, contemplant les visages de ses prédécesseurs et en le voyant ainsi, dans un lieu où il devait penser avoir la moindre légitimité, la haine de Ren, amie si fidèle et familière, s’éveilla et s’invita à lui, l’enlaçant lentement, sournoisement, prenant le contrôle de son cœur et de ses pensées.

«  J’ai essayé Endor. J’ai vraiment essayé. Mais si j’avais pu me douter que tu serais lâche au point de t’en prendre à elle pendant mon absence, je crois que je me serais depuis longtemps abstenu du moindre effort. »

lumos maxima
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Ven 17 Mai - 9:03
Les choses qui sommeillent
À quel moment sommes-nous punis pour nos fautes ? Quand le jugement s’abat sur notre nuque, quelle forme revêt-il pour nous enseigner dans la douleur la leçon de nos erreurs ? Il n’y a pas de réelle réponse. Cela dépend. De nous, des autres, du monde et, je crois, de la vision que nous pouvons avoir de ce dernier. Je suis de ceux qui pensent qu’un acte ne reste jamais impuni, quel qu’il soit. Tôt ou tard, la conséquence en revient s’échouer à nos pieds, parfois avec tant de dureté qu’elle nous emporte dans son torrent car toutes nos actions sont des arbres à la fin de la floraison. Les graines qu’ils libèrent dans le vent finissent presque toutes par germer, donner naissance à autant de nouveaux mouvements dont nous subissons les échos. Chacun en ce monde finit par récolter ce qu’il a semé. Je suis conscient de tout cela. Il y a des années que je fauche et ensile les conséquences de mes actes, de ceux d’Ilesh que je ne m’étonne presque plus de la forme, souvent amère, que prend la moisson. Alors que je contemple le visage de pierre de mon mentor, la pensée me vient que la douleur sourde qui me serre la poitrine et y tourne sans répit n’est jamais qu’une autre de mes punitions. Pour m’être montré si dur envers elle, pour avoir cru que quelque chose était possible, pour m’être fourvoyé à ce point. Un monceau d’erreurs aux sources multiples qui enfanteront un millier de conséquences désastreuses. Cependant, même si j’ai une conscience aigue, cuisante de tout cela, les dieux me sont témoins que jamais je n’aurais pensé payer mes fautes de la sorte. En voyant l’Usurpateur s’introduire dans la crypte des Souverains de la Terre pour nous insulter, moi et tout ceux qui m’ont précédé.

Je ne me retourne pas, pas encore. Quelle pitié… Moi aussi j’ai essayé. Pour le bien de Prithvi, d’Akasha, de Seele et de tous ceux qui y vivent, j’ai essayé de contenir la haine et la colère qui me prennent à chacun de ses souffles, à chaque pensée qui me rappelle que son existence seule est un affront à l’équilibre même de notre monde. Pendant ces quelques jours, j’ai cru sincèrement que je pourrais museler ma rancœur grâce à la présence lumineuse d’Auriane. Mais finalement, même cela il a réussi à me le voler… La rage s’embrase en moi, répand ses miasmes dans tout mon corps à une vitesse foudroyante.

« De ma vie entière, jamais je ne m’en suis pris à une femme. »

Ma voix est sombre, lourde et grondante comme l’orage. Lentement, je me retourne pour lui faire face. Cet assassin, cette ignominie, ce Souverain corrompu par la nature perverse de son élément qui se moque du passé, de ce qui fait le socle de notre civilisation et entend tout balayer d’un revers de main pour laisser place au chaos. Cet homme infâme qui appelle son amante « pupille »… Autour de nous, les cristaux qui illuminent discrètement la crypte de leur douce pénombre prennent un éclat plus vif, chargé de tension. Mon visage est aussi froid et dur que les glaciers qui couronnent mes montagnes. Comme je rêverais de l'écraser ici-même, sous la pierre de mon royaume...

« J’ai empêché ta pupille d’aller trouver la mort dans la tempête de neige et tu me remercies en venant m’insulter dans cet endroit sacré ? Aurais-je plutôt du la laisser faire pour qu’elle te rejoigne dans les grottes ? »
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Ren
Souverain du Vide
Souverain du Vide
Ren
Messages : 731
Inscrit.e le : 27/12/2017
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Jeu 27 Juin - 15:07
Les choses qui sommeillent.

Enfin, il se retournait pour lui faire face. C’était tout ce qu’attendait Ren en l’instant. Qu’il le regarde droit dans les yeux et qu’il lui explique pourquoi. Pourquoi elle ? Pourquoi son comportement si déplacé pendant les festivités pour au final la balayer d’un geste de la main, comme si elle n’était rien ? Non pas que la raison aurait une quelconque importance. Rien de ce que pourrait dire Endor le Lâche ne pourrait apaiser sa colère. Mais il devait comprendre comment, dans cet esprit dépourvu de tout courage, il avait pu oser manipuler sa sœur de la sorte. Pour pouvoir ensuite le lui faire payer. Au centuple.

Le visage froid et fermé du Souverain de Prithvi rencontra le sien, blême de rage et un instant leurs regards s’accrochèrent, un instant infime où toutes les émotions qu’ils tentaient de museler se libérèrent pour venir s’entrechoquer. Haine, colère, mépris. Il sentit celle d’Endor se répandre dans la grotte alentours, il sentit le frisson sur sa peau, sensible à l’électricité magnétique qui se dégageait de son opposant. Il ne bougea pas, son attention fixée sur Endor qui, enfin, lui répondit. Et à sa réponse, la haine que Ren lui vouait s’embrasa en un feu noir et sombre, étouffant l’éclat de toute lumière tandis que son regard prenait la teinte des abysses les plus absolues et que lentement, l’énergie qui vivait en lui se mettait à pulser dans ses veines et dans son coeur.

« Te remercier… ? »

Sa voix était blanche, tremblante sous la rage de voir cet individu debout, face à lui, persuadé d’avoir bien agi. Oui, Endor était très certainement le héros dans l’histoire. Accueillant la délégation akashane sans mot dire, lui qui avait tant souffert sous le joug des Astres. S’efforçant de faire montre de la meilleure hospitalité possible et restant courtois. Invitant même la pupille à danser. Et surtout, l’empêchant de courir à une mort certaine alors qu’elle tentait d’aller chercher son tuteur. Oui, la plus belle des âmes. Et s’il arrivait vraiment à se convaincre de tout cela, alors il était encore plus abject que tout ce que Ren aurait pu possiblement imaginer.

« Tu te permets de l’amadouer par tes sourires et tes regards énamourés. Tu le fais devant témoins, sans même te cacher. Devant moi. Et une fois que je ne suis plus là, tu te conduits comme si elle n’était rien de plus qu’une gêne ? Qu’une enfant irréfléchie et capricieuse ? Dis-moi qu’a-t-elle fait pour mériter que tu la blesses ainsi ? Qu’a-t-elle fait pour que tu lui brises le cœur ? »

Il avait vu clair dans le cœur de sa sœur depuis leur arrivée. Elle avait beau tenté de le dissimuler, il la connaissait par cœur. Il avait vite compris la principale raison de sa venue à Prithvi malgré la fatigue que cela entrainerait pour elle. Il l’avait vu sourire et il avait vu son regard briller comme jamais encore il ne l’avait vu briller. Elle avait chanté pour le Souverain de Prithvi et si tous avaient cru entendre un vœu de paix, lui connaissait la chanson et ce que ses paroles évoquaient. Et en l’espace de quelques instants seulement, Endor avait piétiné tout cela.

« Mais je suppose que c’est ainsi que tu arrives à trouver le sommeil la nuit. En étant persuadé d’avoir bien agi. C’est ce que tu as fait pendant des dizaines d’années non ? »


lumos maxima
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Dim 14 Juil - 10:17
Les choses qui sommeillent
Je le sens. Un infime frisson vient hérisser ma nuque. Je ne l’avais encore jamais décelé, mais je sais ce dont il s’agit, la nature perverse de cette sensation qui trouve écho en moi. Poussée par ma propre colère, ses vibrations viennent s’échouer tout au fond de mon être, là où sommeille le pouvoir de la terre. Celui-ci s’éveille lentement à son tour, grondant comme un fauve en cage, attendant d’être lâché dans l’arène. Je sais instinctivement que l’homme face à moi est dans le même état. Ce que je sens, c’est la rumeur de sa puissance qui s’extrait de ses entraves. C’est le Vide…

Cette abomination dont je devine le goût ne m’aide en rien à calmer la rage qui enfle et cogne dans ma poitrine, rendant mon cœur et mes côtes douloureux sous sa pression à mesure que ses mots me parviennent, me frappent. Je serre les poings sans bouger, les muscles parcourus de tremblements furieux en l’entendant me reprocher mon attitude envers Auriane. Oh, l’infâme, l’abjecte félonie…

« Aurais-tu préféré que je continue ? Qu’elle se réveille dans mon lit avant la fin des festivités ? Que je lui demande de rester à Ambre avec moi ? Quelque chose me dit que non. »

Plus tard, je regretterai la violence de mes paroles, des images qu’elles convoquent et dont je sais en voyant son visage à quel point elles l’ont blessées. Bien plus tard, lorsque plusieurs saisons auront affaibli mon amertume, qu’une nuit sans fin et un baiser au goût de larmes m’ouvriront les yeux sur ce que je n’ai pas su voir. Pas aujourd’hui. Pas ici, pas alors que mon seul et unique souhait est de faire souffrir cet homme, de l’écraser sans pitié pour tenter d’apaiser ma propre douleur à l’idée qu’il m’a volé celle que je désirais avant même que je n’en ai conscience. Jamais jusqu’à présent je n’avais éprouvé une telle volonté de faire mal, une telle soif violence envers qui que ce soit. Et jamais je n’aurais cru que j’aurais l’occasion de la laisser s’exprimer. Quand l’Usurpateur m’assène soudain un nouveau reproche, un coup si bas et si cruel que je doute un instant d’avoir réellement entendu ses mots, je sens monter en moi le rugissement irrépressible de l’avalanche qui dévale le flanc de la montagne, sans rien devant elle pour freiner sa course. Un bref rire m’échappe, semblable à un grincement.

« Nous en sommes là. C’est cela, la vraie raison de ta colère envers moi dans ce lieu sacré… Mais en la matière, je n’ai pas de leçon à recevoir d’un usurpateur tel que toi. J’imagine fort bien à quel point tu dois être toi-même persuadé d’avoir agi pour le mieux lorsque tu as abattu Seren après lui avoir volé ses pouvoirs, ou même Isil, Orion et Sohan. Sans parler de tout le reste… »

Un éclat de douleur se fiche dans ma poitrine à la mention d’Isil, se fond en un clin d’œil sous le feu de ma colère et vient plisser mes yeux en affrontant le regard de Ren. Dieux, comme je hais cet homme…

« Trouve-tu le sommeil en ce qui te concerne ? T’arrive-t-il de songer à toutes les vies brisées du fait de ta seule existence ? »
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Ren
Souverain du Vide
Souverain du Vide
Ren
Messages : 731
Inscrit.e le : 27/12/2017
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Sam 3 Aoû - 13:14
Les choses qui sommeillent.

« Ne t’avise… plus jamais… de parler d’elle de la sorte. »

La haine rendait sa respiration et ses mots hachés et ses poings s’ouvraient et se refermaient compulsivement tandis que l’envie de frapper le démangeait furieusement. Il n’était pas violent. Du moins pas physiquement. La seule fois où il avait levé la main pour faire du mal, il avait tué. A chaque fois qu’il y pensait, la bile lui venait. Mais en cet instant, il aurait été capable du pire pour simplement le faire taire, lui enlever toute envie de prononcer le nom de sa sœur ou d’évoquer sa seule présence. Car la simple vision d’Endor, debout devant lui, le révulsait. Tout en lui le révulsait. Le faire disparaître aurait été simple, si simple… L’odieux murmure du Vide, sournois et irrésistible, venait chuchoter à son oreille, attisant ses sentiments les plus sombres. Et à la mention d’Isil, elle s’embrasa encore plus violemment et il crut basculer.

« Oh Endor, il y a tant de raisons pour justifier la haine que je te porte, crois-moi… Oui, je suis l’Usurpateur, l’infâme, celui qui a osé bousculer votre précieux petit monde corrompu jusqu’à l’os. J’ai tué Seren et Sohan. J’ai tué celui qui aurait dû être mon mentor et j’ai tué mon frère en le regardant droit dans les yeux. Je suis ignoble, n’est-ce pas ? J’ai tué un Souverain et son héritier… »

Il reprit son souffle, s’incitant au calme, tentant de réfréner le flot de paroles qui menaçait de déborder. Tant de choses assoupies, tant de choses éveillées. Auriane n’avait été que le déclencheur, à présent il n’était même plus question de sa sœur. Tout ce qu’il avait voulu dire depuis ce jour où il avait rencontré Endor chez Vilya, tout ce qu’il avait gardé en lui, tout ce qui le rongeait peu à peu, à présent qu’il avait commencé, il ne pouvait s’interrompre. Il voulait lui faire mal. Le faire s’agenouiller sous le poids de ses erreurs et l’ensevelir sous les souffrances de son propre peuple.

« Tu es tellement hypocrite. Ce discours sur ma naissance, sais-tu combien de fois je l’ai entendu ? Combien de fois on m’a reproché le simple fait d’être né ? C’est tellement facile pour vous autres de simplement me haïr pour avoir tué Seren ou même pour être né. L’abjecte rejeton du Vide, c’est bien ça ? Mais rassures-toi Endor, tu es tout aussi abjecte. Dis-moi… Quel effet cela fait d’être resté sans rien faire, sans agir, pendant que ton propre peuple souffrait et t’appelait à l’aide ? Quel effet cela fait d’être responsable de la mort de nombreuses familles ? Quel effet cela fait d’être aussi lâche ? Ma venue au monde a brisé des vies mais combien de vies ton inaction a-t-elle brisée ? »


lumos maxima
Voir le profil de l'utilisateur
Endor
Souverain de la Terre
Souverain de la Terre
Endor
Messages : 187
Inscrit.e le : 28/05/2018
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane] Mar 13 Aoû - 14:10
Les choses qui sommeillent
Parfois, en dépit de toute logique, il n’y a rien de plus semblable que deux ennemis qui s’affrontent. Ils ne sont que le miroir l’un de l’autre, deux images inversées et opposées qui s’attirent sans même le remarquer. Ainsi en va-t-il en cet instant de Ren et moi. Tendus vers le même but, par la même force, il n’y a qu’une seule haine qui brille dans nos yeux. Une seule volonté de nous détruire l’un l’autre qui gronde sur nos sens, nos nerfs, dans le secret de nos coeurs et dans les cristaux qui nous entourent dont la lumière commence à vaciller. Je sais pertinemment que j’en suis la cause mais je sens avec tellement de netteté l’énergie vibrante qui émane de mon vis-à-vis qu’il pourrait parfaitement l’être aussi. Quiconque nous verrait en cette seconde ne pourrait dissocier la Terre et le Vide, vacillant l'un face à l'autre, l'un par l'autre, au bord du chaos. Aucun de nous deux ne se fait d'illusions cependant. L'équilibre est rompu. Il n'a jamais existé. Il ne peut y avoir qu'une seule finalité à notre affrontement et j'en perçois l'effondrement jusque dans ma quand Ren m'accable de nouveau avec les mots les plus cruels qu'il pouvait trouver, ceux qui s'enfoncent en moi si profondément que j'en tressaille des pieds à la tête. Autour de nous, les parois de la caverne frissonnent.

Pendant quelques instants, seul le silence lui répond, aussi lourd et brûlant que les entrailles de la terre. Et puis, lentement, la colère m'envahit, me noie, déborde sous forme de rire. Un rire aussi sec et acerbe que le précédent qui fait tressauter mes épaules, craquèle les parois de ma raison. Le rire irrépressible d'une chose folle soudain délivrée de ses chaînes, qui ne sait même plus de quel côté s'abattre sur le monde...

« Vraiment, c'est trop drôle… Au fond, tu n’es pas différent de Seren. Lui aussi arrivait toujours dans ma contrée à grands pas, plein d’arrogance, pour m’expliquer comment il convenait de gérer Prithvi avec des conseils insensés, totalement ignorants des réalités, sans jamais manquer de m’humilier au passage. Tu es sa créature, tu lui ressembles en tout point. La même insolence, le même mépris de ce qui t’a précédé, la même certitude présomptueuse que tu peux tout envoyer promener d’un revers de main pour refaire le monde comme il te sied. Le même aveuglement… Si tu savais, ô Seigneur d’Akasha, comme je prie pour que tu connaisses la même fin. »

Toute ironie, toute hilarité ont quitté ma voix sur ces dernières phrases. Seul y flamboie le feu dévorant, la haine brûlante avec laquelle je fais ce vœu. Combien de fois ai-je entendu ces reproches moi aussi ? Combien de fois me les suis-je moi-même adressés alors que je supportais le fardeau de ce choix fait jour après jour, pendant seize ans ? Une vie ne suffirait pas à compter. Rien ne saurait égaler le poids des actes qui pèsent sur ma conscience. Rien, et certainement pas cette immonde vermine qui s'adresse à moi comme s'il savait tout.

« Tu me reproches de n’avoir rien fait contre Seren quand il massacrait son propre peuple ? D'avoir abandonné le mien ? Et bien soit : admettons que j’ai fait quelque chose. J’élève la voix contre lui, je condamne et m’oppose à ses exactions, j’ouvre toutes grandes les frontières de Prithvi aux akashans qui veulent fuir. Seren réagit comme l’on peut s’y attendre, fait décapiter mon ambassadeur et probablement tous les prithviens résidant dans sa contrée avant de me déclarer la guerre. Il a l’appui de Maeldan, j’ai celui de Vilya. Jylia a autant de raisons de pencher de mon côté que de celui d’Agni, nous coupant les vivres à l’un ou à l’autre, mais elle sait que les agniens seront beaucoup plus vindicatifs si elle choisit mal son camp et qu’elle peut se battre sur un seul front plutôt que deux si elle s’oppose à moi. Au mieux, elle reste neutre jusqu’à ce que la pression croissante de la guerre l’entraîne si le conflit perdure. L’armée vaatane peut harceler Akasha et Agni sur les flancs mais elle lutte contre la plus grande force militaire du pays et la communication avec Prithvi est rendue extrêmement pénible sans la possibilité de passer par le centre de Seele. Je ne peux que difficilement la soutenir à moins d’une conscription massive qui enverra des centaines de jeunes gens inexpérimentés à la mort, privant ma contrée des forces vives dont elle a déjà cruellement besoin. Malgré cela, les mines doivent continuer de tourner à plein régime pour extraire le métal nécessaire à la guerre et le charbon nécessaire à Eira mais Agni est depuis des siècles notre plus gros acheteur en fer. Sans son armée, nous produisons à perte et les mineurs souffrent peu à peu de la pauvreté, de la faim et du froid, avec tout ce que cela signifie à Prithvi. Ce conflit à l’issue plus qu’incertaine laisse ma contrée et mon peuple exsangues, à deux doigts de s’effondrer et de disparaître, et tout ceci n’est que le meilleur des cas. Celui où Seren ne fait pas s’effondrer les astres sur la montagne ! »

Montagne qui tremble toute entière sous le poids de ma fureur, sous l'avalanche qui se déverse sans que je ne puisse m'en empêcher. Jamais je n'ai évoqué tout ceci, toutes les raisons qui m'ont poussé à faire le choix que j'ai fait, celui d'Ilesh avant moi. Sans doute parce que je savais que j'en serais incapable sans laisser libre cours à trop de choses enfouies.

« J’ai fait passer les prithviens avant les akashans, voilà ma faute. Je l’ai fait car c’est mon rôle, c’est ce que signifie la tache que je porte. Je ne me suis pas élevé contre Seren, je l’ai laissé m’humilier pendant plus de quinze ans parce que pendant qu’il s’amusait avec moi, mon peuple était à l’abri de sa démence et pouvait secourir le tien en cachette en recueillant les réfugiés à la frontière, en les aidant à s’installer sur notre sol et en s’efforçant de faire circuler les nouvelles pour réunir les familles. Si j’avais agi, si j’avais plongé la contrée dans la misère et la guerre pour aider les akashans, crois-tu que les prithviens seraient restés aussi généreux ? N’auraient-ils pas plutôt chassé de leurs terres ces étrangers par qui leur malheur arrivait ? Quelle faute vaut-il mieux porter selon toi ? L’inaction face à un despote sanguinaire ou le meurtre de cet élan d’altruisme ? »

Je m'interromps, hors d'haleine. Je ne sais même plus qui je tente de convaincre. J'ai à peine conscience de la présence inquiète de Lori qui me coupe de l'Ambre tout en venant vers nous, du regard haineux et rempli de larmes de Lysis qui brûle à la lisière de ma mémoire. Je me sens à la fois vidé de mes forces et assourdi par tout ce qui hurle encore en moi. Je me rends compte avec étonnement à quel point il était dur de porter cela seul, en silence, en endurant sans fin tout le reste. Quelle pitié… Pourquoi, dieux tout puissants, a-t-il fallu que ce soit cet homme qui soit témoin de cet aveu…

« J’ai agi comme je le pouvais, du mieux que je le pouvais pour le bien de mon peuple mais qu’importe tout cela. Je n’attends pas de quelqu’un comme toi qu’il puisse comprendre les tourments que causent toujours le choix du moindre mal dans l’exercice du pouvoir. Maintenant, tu peux continuer à me traiter de lâche si tu le souhaites, Souverain du Vide. J’ai l’habitude d’être méprisé par ta contrée... »

Et je suis las de cette mascarade. Je donnerais tout pour qu'enfin elle s'achève. Entends-tu, Usurpateur ? Même ta haine ne m'est rien à présent.
Codage par Libella sur Graphiorum
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé
Re: Les choses qui sommeillent [Ren & Auriane]
Revenir en haut
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum