Souverain de la Terre
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Endor

Souverain de la Terre
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le Lun 15 Oct - 17:59
Les choses qui sommeillent
Cette nuit est froide
Et le vent cingle à travers tout le pays
Et qui va sur les chemins n’est qu’un pauvre fou
Marchant en quête de ton amour
Alors que chaque pas est plus ardu que son aîné...


Lorsque vient sa saison, Eira prélève son tribut et endort Seele sous son manteau de neige. Et comme souvent, son dû est plus important à Prithvi que partout ailleurs.

Nagar a à peine fini de s’essouffler que déjà son haleine porte les premières neiges. Les insectes se taisent, les animaux se terrent ou s’endorment, le soleil se fait rare. Dans les villages et les villes, les familles calfeutrent portes et fenêtres pour tenter de se protéger du froid qui rampe malgré tout sans pitié à travers la pierre et le bois. On allume les cheminées, on prie pour avoir rentré assez de charbon, pour que les réserves tiennent jusqu’aux beaux jours, pour ne pas avoir à sortir chasser trop souvent. C’est la saison des nuits de glaces où nul ne s’aventure. C’est la saison qui contraint tout ce qui vit au repos, temporaire ou non. On me regarde souvent étrangement lorsque j’avoue que cette période de l’année m’est plus chère que les autres. Pourtant, c’est ainsi : j’aime Eira. Même si elle est extrêmement dure pour les hommes et les bêtes, même si bon nombre n’y survivent pas, même si son spectacle peut être désolant en surface, il en va tout autrement en profondeur. Plonger mes racines dans la terre chaque matin est plus apaisant qu’en tout autre temps. J’aime sentir comme le sol chargé de graines est endormi, comme il se gorge d’eau grâce à la neige qui le recouvre, comme il refait ses forces en vu de la saison suivante. Tout le monde rêve de voir Eira finir plus vite, voire même de ne plus exister. Moi, j’apprécie à sa juste valeur ce repos nécessaire au prochain bourgeonnement de la vie. Je suis vraiment fait pour être le Souverain de la Terre quand j’y réfléchis, même si le poids de ce rôle est des plus variables. Aujourd’hui, il oscille…

L’auberge de Pont-l’Aiguille est étonnamment grande et cossue pour une bourgade aussi modeste, mais c’est parce que l’importance de cette ville est avant tout culturelle. C’est là que les Souverains attendent les visites prestigieuses. Depuis des siècles, le pont de pierre monumental qui plongent ses arches dans la vallée de la Rieuse, en contrebas du sommet de l’Aiguille de Pin, marque le début des terres rattachées à la capitale. Et puisqu’il est de coutume d’accueillir ses invités à l’entrée de son logis, il est devenu naturel au fil des siècles que les Souverains accueillent leurs pairs dans cette ville. En conséquence, l’auberge de la Couronne est un établissement de haute qualité. C’est là que nous sommes arrivés la veille au soir après quelques heures de chevauchée dans la neige. La délégation n’est pas très importante, non par irrespect mais par praticité. Il vaut mieux ne pas trop s’attarder sur les routes en cette saison et un convoi trop nombreux pourrait nous ralentir sur le chemin du retour. Quand on sait à quelle vitesse peut s’abattre une tempête sur Prithvi, c’est un risque à ne pas prendre à la légère. Ainsi donc, il n’y dans cette auberge que moi, mon gardien, une escorte et ma garde rapprochée, Gaïa, Dimitri et Leyli, ainsi que Lysis qui a tenu à venir sans daigner m’en donner la raison. Ainsi que, cela va sans dire, la totalité des habitants du village et de ceux alentours. J’ignore leurs regards qui tentent de m’apercevoir à travers le barrage que forment Rhengar et les autres pilliers. De temps en temps, j’observe les enfants en train de jouer dans la neige sous la surveillance de la jeune femme mais pour tout dire, mes yeux ne cessent de revenir sur la route qui serpente vers le bas de la vallée. D’après les missives des différents avant-postes, ils devaient arriver aujourd’hui. J’imagine qu’ils ne vont pas tarder… Attablé face à moi, un brin amusé, Lori finit par rompre le silence :

« Les dieux m’en soient témoins, c’est la première fois que je te vois ainsi. »
« Que veux-tu dire ? »
« Je me rappelle pas qu’une autre fête de l’Ambre t’ait déjà rendu si… impatient. »
« Ne dis pas de sottises. Je ne suis pas impatient. »
« Alors pourquoi ai-je l’impression qu’il te tarde de les voir arriver ? »
« Parce nous sommes à deux heures de chevauchée de la capitale, qu’il gèle à pierre fendre et que la neige menace, Lori. Rien d’autre. »
« Soit... »


Finissant son gobelet d’hydromel, il se lève pour aller chercher la marmaille après avoir commandé pour eux un pichet de lait bien chaud et miellé en cuisine. Une incursion farceuse de son esprit me surprend lorsque nos regards se croisent...

Mais je suis tout de même aux premières loges pour savoir qu’il te tarde de les voir arriver.
Ça suffit.
Oui, mon Seigneur…


… Et je me renfrogne en le regardant sortir avec son petit sourire aux lèvres. Allons bon, moi, impatient de voir arriver dans ma contrée l’Usurpateur, de l’accueillir chez moi pour la fête de la pierre… Au contraire, je voudrais que tout ceci soit déjà fini. Je pouvais à peine souffrir la présence de cet homme il y a deux saisons, je sais d’ores et déjà que chaque jour me semblera aussi long que la nuit. J’aurais aimé pouvoir fermer les portes de Prithvi à ce porteur de discorde mais la tradition exige que le Souverain d’Akasha vienne cette année fêter l’Ambre dans les montagnes. Même si de nombreux membres de ma cour aurait aimé me voir prendre plus fermement position contre ce faux monarque, je me refuse à agir ainsi. Me montrer trop hostile à Ren conforterait Nàr dans ses positions et ses provocations pourraient se faire plus virulentes s’il était assuré de m’avoir à ses côtés en cas de guerre. Il est de mon devoir de me montrer courtois avec le Souverain du Vide, quoiqu’il m’en coûte. Et puis, si je veux être tout à fait honnête avec moi-même, sa proximité me sera peut-être moins pénible sachant qu’il n’est pas seul à venir me rendre visite.

Je n’aurais jamais pensé que la pupille de cet homme puisse m’inspirer autre chose que de l’indifférence ou une vague antipathie. Je n’aurais jamais pensé pouvoir me tromper à ce point. Depuis que je l’ai rencontrée sous cet arbre dans les jardins du palais d’Ebène (et non pas en l’invitant à danser sur une table à la Fête du Lac alors que j’étais saoul comme une barrique), la damoiselle s’est révélée absolument charmante et plus encore à travers les lettres que nous avons échangées durant toute la saison de Nagar. J’ai parfois honte de parler ainsi avec cette femme aussi jeune que certaines de mes cousines, surtout sachant la position qu’elle occupe. Mais toute la culpabilité que j’ai pu ressentir s’évanouissait chaque fois que je décachetais ses missives et revoyais dans les courbes de son écriture son sourire, son rire, la musique de sa voix ou l’éclat de ses yeux lorsqu’elle me demandait de me parler de mes parents. Depuis lors, nous avons évoqués en l’espace de quelques lettres une grande partie de nos goûts en littérature, les années que nous avons passées à Aap, je lui ai décrit de mon mieux les merveilles de ma contrée, elle a fait de même en retour… J’en oublie certainement alors que rien d’autre ne me semble important lorsque je lis ses lettres, seul dans mes appartements. Et Lori a raison, les dieux l’emportent. Je suis impatient. Au point que je dois me retenir de bondir de ma chaise lorsque je vois soudain l’un des jeunes garçons du bourg parti en éclaireur sur le chemin revenir en courant.

Aussitôt, je sors de la taverne, imité par tous les habitants du coin. D’eux-mêmes, ils forment une haie d’honneur de part et d’autre de la route tandis que je remonte en selle, imité par Lori, Lysis et les enfants sur leurs poneys. Les piliers et le reste de l’escorte se disposent de part et d’autre de notre groupe et dressent les couleurs de Prithvi. Et bientôt, nous n’avons plus rien d’autre à faire qu’attendre le petit convoi qui fait route sur le chemin de montagne, grandissant à mesure que les minutes défilent, battant pavillon akashan. Mon cœur tambourine dans ma poitrine tandis que je patiente en silence mais je n’en montre rien. Je me dois de rester impassible, plus grave que de coutume alors que j’accueille officiellement l’Usurpateur sur mes terres. Pourtant, je retiens mon souffle quand la calèche s’arrête. Ouvrir les bras au Vide me répugne mais je suis impatient de la revoir...
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Akasha
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Auriane

Akasha
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le Jeu 18 Oct - 13:06






Les choses qui sommeillent

La nuit était déjà tombée depuis longtemps et ils avançaient lentement, les torches des gardes éclairant les routes recouvertes de neige. La nature prenait des allures fantomatiques, le lourd manteau blanc d’Eira étouffant tous les sons, les bruits et ne laissant que le silence pour leur tenir compagnie. La lueur des torches se réfléchissait sur la neige immaculée et le spectacle était tout aussi ravissant qu’il était effrayant, pour qui n’avait jamais vu le moindre flocon. Ce qui était le cas d’Auriane. D’une main, elle tenait le rideau écarté de la vitre, son souffle formant une buée condensée contre la glace tandis qu’elle observait l’extérieur.

« Si tu t’approches encore plus, tu vas te cogner. »

Elle haussa un sourcil et se redressa, laissant le rideau leur masquer à nouveau le spectacle de Prithvi enneigé. Ren la regardait, amusé. Assis face à elle dans le carrosse, jambes croisées, il tenait un livre entre ses mains gantées. La faible lueur de la bougie à ses côtés éclairait à peine les caractères penchés et elle se demanda comment il pouvait voir quoique ce soit dans cette pénombre. Se rasseyant confortablement, elle ramena la lourde cape sur ses épaules, prenant bien soin à ne pas laisser un seul millimètre de sa peau à l’air libre. La prenant sur le fait, Ren referma son livre et attrapa une couverture posée à ses côtés. Se penchant, il la déploya sur les genoux de sa cadette qui le regarda faire, à son tour amusée.

« -J’ai déjà deux couvertures je te signale.
- Et bien maintenant tu en as trois. »

Soupirant exagérément, elle ne dit cependant rien. Car la couverture n’était pas de refus. Jamais de sa vie, elle n’avait eu aussi froid. En temps normal, à Saphir ou à Ebène, elle s’habillait toujours de tissus épais et chauds, sa frêle constitution n’étant qu’un rempart très faible contre la fraicheur. Elle avait souvent froid. Très souvent. Mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’elle ressentait dans la Contrée d’Eira. Le jour ne se levait que quelques heures à peine, timide, guère insistant et laissait la nuit régner en maîtresse absolue. Les températures n’avaient guère le temps de se réchauffer. De plus, toute cette neige et toute cette glace renforçaient sa sensation de froid glacé qui semblait s’infiltrer par tous les pores de sa peau dès qu’elle sortait un bras à l’air libre. Cependant, elle n’aurait échangé sa place pour rien au monde.

Cela faisait déjà une semaine qu’ils avaient quitté Ebène et son climat tempéré malgré le début de la saison la plus froide de l’année. C’était la première fois qu’Auriane voyageait et elle avait attendu cela avec impatience. Enfin, plutôt la deuxième fois. Mais la maladie mêlée aux sentiments que lui évoquaient ses retrouvailles avec son frère avaient empêché la jeune femme de profiter du spectacle qui aurait pu s’offrir à elle lors de son voyage de Saphir à Ebène. Lorsque Ren lui avait annoncé devoir partir pour Prithvi afin d’assister à la Fête de l’Ambre, plusieurs pensées s’étaient bousculées dans son esprit. La crainte de le laisser partir pour une Contrée qui ne l’accueillerait pas à bras ouverts. La peur de l’imaginer seul face au Souverain de la Terre. L’envie de découvrir Prithvi qu’elle avait passé une saison entière à imaginer. Et surtout, le désir de le revoir. Toutes ces raisons l’avaient poussée à insister auprès de son frère pour l’accompagner. Si le jeune Souverain avait d’abord hésité, il avait fini par capituler sous les assauts répétés de sa cadette qui ne lui avait plus laissé une seule seconde pour respirer. Ainsi, ils s’étaient mis en route pour Ambre.

Le voyage avait pris bien plus de temps que prévu et ce pour deux raisons. La première était que Ren avait tenu à s’arrêter dans les villages bordant la frontière entre Prithvi et Akasha, afin de s’assurer que tout était en ordre pour la saison qui approchait. Que ce soit du côté de la Contrée du Vide ou de la Contrée de la Terre, les villages bordant la frontière s’étaient montrés très accueillants et Auriane avait adoré les moments passés parmi les villageois. Mais la deuxième et principale raison qui les avait forcés à ralentir l’allure le temps du voyage, c’était elle. Elle et sa santé déplorable. Elle ne pouvait rester assise trop longtemps, sous peine de ressentir de vives douleurs dans ses muscles. Elle fatiguait vite et devait se sustenter et dormir bien plus souvent qu’en temps normal. Si elle avait tenté de minimiser son état dans un premier temps, il n’avait pas fallu longtemps pour que Ren le remarque et, après un sermon virulent sur l’irresponsabilité de la jeune femme face à sa propre santé, il avait ordonné que l’allure soit ralentie et que les arrêts deviennent beaucoup plus fréquents. Un messager avait été envoyé en amont afin de prévenir la délégation prithvienne de leur retard et après cela, son frère avait commencé à se murer dans un silence dont elle avait de plus en plus de mal à l’en faire sortir. Son comportement avait changé du tout au tout tandis qu’ils progressaient vers les montagnes enneigées et vers la demeure d’Endor. Devinant la principale cause de ce mutisme, Auriane avait tenté tant bien que mal, aidée par Eilean, de lui faire penser à autre chose qu’à l’imminence de sa rencontre avec le Souverain de la Terre. Mais rien n’y faisait. Le regard de Ren s’était assombri, son visage s’était fermé et elle devinait les sentiments qui se bousculaient dans son cœur. Et la culpabilité l’enserrait toujours un peu plus.

Car là où Ren redoutait sa rencontre avec le Seigneur de Prithvi, Auriane, au plus profond de son cœur, l’attendait impatiemment. Elle avait été mortifiée par son propre comportement sous le Saule après la Fête du Lac. Elle avait hésité à en parler à son frère mais y avait renoncé. Elle s’était confiée à Eilean et lui avait fait jurer de ne rien dire à Ren. La jeune femme avait accepté, bien que très réticente à l’idée de cacher quoique ce soit à son Souverain. Mais sa loyauté allait avant tout à Auriane. Elle avait gardé le secret sur la rencontre inopinée sous le Saule, par cette douce matinée de Liekki. Mais la culpabilité d’Auriane avait fini par laisser place à de doux sentiments au souvenir des moments partagés dans les jardins. Et lorsqu’elle avait reçu sa première lettre, elle avait cru succomber à un accès de fièvre tant sa surprise avait été grande. Elle avait, dans un premier temps, tentée de se raisonner. Correspondre avec le Souverain de Prithvi dans le dos de son frère était une très mauvaise idée. Mais elle avait cédé. Devant les mots couchés sur le papier, elle n’avait pu résister. Il lui avait parlé de Prithvi, tout comme ce matin-là dans les jardins, et elle s’imaginait les montagnes enneigés, les rivières cascadant d’eau glacée, les fleurs qui célébraient la fin d’Eira en renaissant et en se déployant face au soleil levant. A l’évocation de cette froide Contrée, son cœur se réchauffait. Et dès qu’elle y repensait, ses joues rosissaient. Depuis leur départ d’Akasha, la plupart de ses pensées étaient dirigées vers la Contrée la plus froide du Royaume. Et ses joues rosissaient donc très souvent. Entre Ren, inquiet, qui pensait qu’il s’agissait d’accès de fièvre comme elle en faisait fréquemment, et Eilean qui avait du mal à cacher son hilarité mêlée à sa réprobation, le trajet était devenu long. Mais ces instants passés tous les trois, bien qu’entourés par l’escorte nécessaire au déplacement d’un Souverain, avaient ravivé des souvenirs d’enfance dans le cœur de la jeune femme. Elle aurait aimé pouvoir apaiser celui de son frère. Mais elle savait que tant qu’ils ne seraient pas en route pour rentrer à Akasha, rien n’y ferait.

La délégation akashane s’arrêta et Auriane sortit de ses pensées. Eilean, à ses côtés, se réveillait à moitié et Ren ouvrit la porte, s’entretenant avec Fearghas à voix basse. Puis, il ouvrit complètement la porte et l’air froid entra dans le petit habitacle, faisant frissonner Auriane et finissant de réveiller Eilean.

« - Tout va bien ?
- Nous allons nous arrêter ici pour la nuit. C’est notre dernière étape. Nous ne sommes plus très loin du lieu de rendez-vous. Nous devrions y arriver demain en fin de matinée.
- Oh… »

Ainsi, demain, ils reprendraient leurs rôles respectifs. Demain, elle dirait adieu à son frère pour laisser place au Souverain. Et demain, elle le reverrait. La tristesse et la joie se mêlèrent dans son cœur, tandis qu’elle descendait de la calèche. Elle appréhendait le lendemain et pria secrètement Ruwa de faire en sorte que la rencontre entre son frère et Endor ne fasse pas trembler le Royaume, comme lors de leur première rencontre.


****


« Pourquoi n’essayes-tu pas de parler à Endor ? »

Ren s’interrompit dans sa lecture et releva le regard vers sa sœur. Fronçant les sourcils, il la dévisagea et Auriane eut bien du mal à soutenir le regard assez intense de son ainé. Mais elle ne cilla pas. Ils avaient repris leur route très tôt et avançaient en direction de l’auberge où les attendaient la délégation prithvienne. Et Ren n’avait pas prononcé un seul mot depuis qu’ils étaient partis. Elle n’y tenait plus. Elle ne comprenait pas cette situation et en avait assez du silence qui suivait toujours ses questionnements lorsqu’elle tentait d’y voir plus clair. Eilean était assise à côté d’elle et s’était aussi interrompue dans sa contemplation du paysage extérieur en entendant la question d’Auriane. Le silence qui s’ensuivit était lourd, étouffant. Puis, Ren referma son livre et soupira.

« - De quoi parles-tu ?
- Je parle de votre entêtement à vouloir vous détester. C’est ridicule, Ren. Prithvi et Akasha ont suffisamment souffert tu ne crois pas ? Il serait peut-être temps de penser à vos Contrées respectives et aux relations qu’elles entretiennent toutes les deux.
- J’y pense. Les accords commerciaux entre Prithvi et Akasha sont tout ce qu’il y a de plus équitables. Tout le monde y trouve son compte.
- Je ne parle pas de ça.
- Je sais exactement de quoi tu parles. »

Ses paroles avaient tranché l’air, encore plus glaciales que l’atmosphère au-dehors. Si Eilean se fit discrète, Auriane elle, continua de fixer son frère, affichant un air déterminé et têtu. Elle pouvait voir l’agacement sur le visage de son ainé et elle était bien décidée à ne pas le lâcher. Qu’il s’énerve, s’il le désirait. Au moins la glace serait brisée. Il fut le premier à reprendre la parole, son regard brillant d’une lueur de colère, comme à chaque fois qu’il évoquait le Souverain de Prithvi.

« - Je n’ai aucunement l’intention de parler à Endor tout comme il n’a pas l’intention de me parler. Nous nous contenterons de respecter l’étiquette et une fois cette maudite fête terminée, nous repartirons. Et le plus tôt sera le mieux.
- D’où vient cette colère Ren ?
- Endor me voit comme un imposteur. Un meurtrier. Un usurpateur. Il ne me donnera jamais aucune légitimité. J’ai bouleversé son petit monde, aussi parasité fut-il. Il ne me le pardonnera jamais.
- Mais et toi… tu…
- Pour moi Endor n’est rien d’autre qu’un lâche. »

Auriane tressaillit face au mépris évident qu’affichait Ren en cet instant. Elle ne sut que répondre face à une telle rancœur. Elle connaissait l’histoire de Prithvi et d’Akasha. Elle savait que les deux Contrées avaient énormément souffert sous le règne de Seren et sa recherche intensive de l’héritier du Vide. Elle savait que Ren ne pardonnait pas au Souverain de la Terre son inaction face à la cruauté de Seren. Qu’il méprisait l’homme qui s’était retranché dans sa Contrée et avait laissé des innocents souffrir. Elle comprenait son frère. Elle comprenait la haine. Mais ce n’était pas pour autant qu’elle l’acceptait.

« - Votre haine est basée sur des non-dits et sur une incompréhension réciproque… Si tu daignais écouter tu verrais que la situation est bien plus complexe qu’elle ne l’est et…
- Et qu’en sais-tu ?
- Pardon ?
- Tu parles d’une incompréhension réciproque. Que sais-tu des pensées d’Endor ? Comment peux-tu savoir ce qu’il pense ou ressent ? Tu ne le connais pas. Il n’a même pas daigné te saluer correctement lors de la Fête du Lac… Pourquoi cette insistance ? »

Elle haussa les épaules sous le regard soupçonneux de son frère. Détachée, tentant de faire taire la culpabilité qui à nouveau s’éveillait en elle, elle continua de soutenir son regard et détacha bien chaque syllabe qu’elle prononça ensuite.

« J’insiste parce que je pense que vous êtes tous les deux ridicules. Je ne le connais peut-être pas en tant qu’homme mais je sais ce qu’il a fait en tant que Souverain. Vous avez chacun vos tords et plutôt que de trouver un terrain d’entente, vous vous obstinez à vouloir rester dans le passé et à ne voir que la souffrance qui vous a été infligée. Vous n’irez nulle part comme ça. Et vos Contrées seront celles qui souffriront de votre désaccord. »

Là furent les mots qu’elle prononça. Ren ne répondit rien. Une voix au-dehors leur annonça alors qu’ils arrivaient. Auriane ferma brièvement les yeux. Elle aurait aimé pouvoir dire à son frère qu’Endor n’était rien de ce qu’il imaginait. Qu’il se trompait lourdement sur lui. Qu’ils avaient bien plus en commun que ce qu’il imaginait. Mais elle ne le fit pas. Elle sentit le regard d’Eilean, restée silencieuse tout ce temps, et elle rouvrit les yeux, souriant doucement à son amie. La calèche ralentit et le temps sembla se suspendre dans l’air glacé. Comme au ralenti, Auriane vit la portière de la calèche s’ouvrir. Ren lui jeta un dernier regard, indéchiffrable, puis descendit, le son de ses pas émoussé par la couche de neige qui recouvrait la route. Puis, il tendit une main à sa sœur. Il avait remis son masque de neutralité et elle ne pouvait plus deviner ce qui se cachait dans son cœur. Le sien battant bien trop vite qu’à l’accoutumée, elle attrapa sa main et descendit prudemment, regardant ses pieds afin de ne pas glisser. Le trajet plus l’altercation avec Ren avait sapé son énergie et elle le sentit tandis que l’air glacial tenta de se frayer un chemin sous ses vêtements épais et son lourd manteau. Eilean descendit également et, entouré par Ferghas et le reste de leur garde rapprochée, le Souverain et sa pupille s’avancèrent alors vers la délégation prithvienne qui les attendait. Alors seulement, Auriane releva le regard. Et elle le vit. Le roi de la montagne, encadré de son Gardien et de sa suite. Il était resplendissant dans ses atours prithvien, monté sur le dos d’un cheval somptueux. Elle se sentit ridiculement petite. Mais déjà son cœur se réchauffait en voyant Endor, si semblable à cette matinée passée sous le saule, et pourtant si différent dans son rôle officiel. La délégation akashane s’arrêta. Ren et Auriane étaient tous deux en avant, le reste des leurs légèrement en retrait. Le Souverain du Vide fut le premier à s’incliner, suivit par Auriane puis par leurs suivants.

« Seigneur de Prithvi… Merci de nous recevoir. Que la lumière d’Eira et de l’Ambre éclaire votre Contrée. »

Puis ils se redressèrent. Ren avait respecté l’étiquette, parlant d’un ton courtois. A présent, il attendait, son regard glissant imperceptiblement sur les enfants qui accompagnaient Endor et Lori. Ainsi, la rencontre entre Akasha et Prihvi avait commencé.
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Thème musical ~ The Willow Tree
Souverain de la Terre
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Endor

Souverain de la Terre
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le Dim 28 Oct - 14:18
Les choses qui sommeillent
La neige qui tapisse tout, l’atmosphère lourde de la prochaine chute absorbent tous les sons. C’est sans doute elle qui donne cette épaisseur au silence alors que personne ne dit mot sur le passage de la calèche. Moi-même j’ai l’impression de ne rien entendre qui ne soit enveloppé de coton ou de laine, ou ne se trouve à un monde de distance, excepté certains sons qui résonnent avec une netteté surnaturelle. Le loquet de la porte, le marchepied de la calèche qui grince sous le poids d’une botte ou les battements de mon propre cœur qui résonnent comme un tambour… Mon cheval, sentant ma nervosité, secoue la tête en renâclant légèrement et je me penche brièvement sur son encolure pour l’apaiser d’une caresse, ignorant le regard inquisiteur de Lori. Je sais qu’en ce moment même, mes émotions doivent rayonner en lui avec la clarté d’un phare, ce à quoi je ne l’ai pas habitué. Mais malgré tous mes efforts pour conserver mon empire sur moi-même, je ne parviens pas à retenir la pulsation chaleureuse qui prend soudain toute son ampleur dans ma cage thoracique lorsque dans la paume gantée de cuir de l’Usurpateur que je n’ai pas vu descendre se loge délicatement une main fine et blanche.

Elle est réellement venue. Ils s’avancent tous les deux d’un même pas lent dans la neige jusqu’à moi et l’espace d’un instant, je ne vois qu’elle. Les fourrures épaisses qui la recouvrent donnent à son visage l’impression d’être perdu dans une masse étrangère et font paraître plus nivéenne encore sa peau frissonnante sous l’air glacial. Les quelques mèches brunes qui dépassent de sa capuche effleurent ses joues rougies, luisent légèrement dans la lueur coupante de la neige qui menace et, même si la fatigue du voyage se lit sans peine dans son allure, je suis heureux de la voir, qu’elle soit ici. Évidemment, je ne peux rien en montrer. Mes yeux se reportent sur l’homme à ses côtés, les traits aussi impénétrables que les miens, soutenant mon regard sans faillir, et je me raidis imperceptiblement sur ma selle. Depuis que je suis souverain, la fête d’Eira n’a jamais été pour moi un évènement joyeux, pas avec les humiliations que ne manquait jamais de me faire subir Seren, me rappelant en toute occasion à quel point la Terre ne peut égaler les Astres. Pourtant, si je devais choisir entre l’accueillir lui et son meurtrier, mon hésitation ne serait pas plus longue que le temps qu’il me faudrait à renoncer à la compagnie d’Auriane. Accueillir sur mes terres, dans ma contrée, le fléau qui menace l’équilibre du pays entier… Cela me coûte autant que d’endurer le rire méprisant du Souverain des Astres. Je ne le fais que pour préserver cette même paix car l’exercice du pouvoir a sans cesse le goût de l’ironie. D’un mouvement souple, je descends de cheval, sitôt imité par Lori et Rhaengar, mon premier pilier, qui se place en retrait. Je m’avance jusqu’à lui faire face et, pendant un instant, tous les villageois retiennent leur souffle à l’égal de la montagne. Dans le silence des flocons qui arrivent, le monde tout entier tient dans l’espace où s’affrontent nos regards. Prithvi et Akasha, le passé et le présent, l’Ordre et le Chaos, la Matière et le Vide. Une seconde renfermant l’infini, puis je m’incline à mon tour en prononçant les paroles rituelles :

« Quittez la montagne car le foyer vous est ouvert. Nous nous réjouissons de vous voir arriver sains et saufs malgré les rigueurs de la route et de la saison. Soyez le bienvenu à Prithvi, seigneur d’Akasha, ainsi que votre suite. »

Et, pauvre de moi, je ne peux empêcher mon attention de revenir sur elle en prononçant ces derniers mots, ni un mince sourire d’éclairer mon visage. Je voudrais lui dire à quel point je suis heureux de la voir ici, la remercier d’avoir entrepris un voyage si difficile pour elle et tenir toutes les promesses que je lui ai faites dans mes lettres pour lui faire découvrir la beauté majestueuse de ma contrée. Mais je ne peux me le permettre en présence de son protecteur qui ignore tout de nos échanges et de notre rencontre sous le saule, aussi je me contente du salut le plus formel dont je suis capable envers les deux jeunes femmes qui accompagnent le souverain. Ce n’est pas suffisant pour effacer mon sourire, ni la lueur heureuse dans mon regard lorsqu’il croise le sien. C’est ensuite au tour de Lori de se plier à l’étiquette. Rhaengar se contente d’un salut militaire plein de raideur lorsque je le présente comme le chef de ma garde rapprochée. Gaïa doit remarquer mon hésitation quand vient son tour de saluer mon homologue car elle est beaucoup moins exubérante qu’à son habitude et se contente d’une révérence muette, examinant de ses grands yeux bleus les étrangers qui se présentent. Mais tout cela n’est rien à côté de Lysis.

Je me suis demandé durant le trajet pourquoi elle avait tant tenu à m’accompagner, allant jusqu’à m’adresser la parole pour me le demander malgré ce qui lui en coûtait. Peut-être le savais-je déjà, en réalité, et n’ai pas voulu voir la vérité en face. Cela expliquerait sans doute pourquoi je ne suis pas aussi surpris que les autres quand elle s’avance soudain d’un pas fébrile après avoir démonté, regardant Ren avec des yeux embués de larmes, avant de tomber à genoux devant lui en prenant sa main pour l’embrasser en tremblant.

« Merci… Merci… »

Sa voix vacillante sous l’effet des sanglots me blesse en me ramenant à ce jour lointain, huit années auparavant, où je les voyais pour la première fois, elle et sa fille. Depuis lors, jamais elle n’a montré ses larmes à qui que ce soit, pas plus que le moindre sentiment laissant soupçonner autre chose chez elle que ce naturel rude et acéré qui lui a permis de survivre. Seule Gaïa a eu accès à sa tendresse et l’enfant est aujourd’hui estomaquée de voir sa mère si grande et si forte en train de pleurer au pied d’un inconnu. Je caresse ses boucles rousses pour la rassurer, lui dire que tout va bien, quand Lysis relève les yeux vers le souverain pour murmurer dans un sourire :

« Merci d’avoir délivré Akasha. Vous êtes un bien plus grand souverain que celui de cette contrée. »

Une vague de stupeur parcourt le silence de notre petit groupe. Elle n’a pas parlé assez fort pour être entendue de quelqu’un d’autre que nous, mais l’effet n’en est pas moindre. Lori baisse un regard sidéré sur son offense, l’hostilité des piliers dans mon dos devient palpable et Rhaengar a même un mouvement pour s’avancer vers elle, la relever et la ramener à l’arrière du convoi sans doute. Je l’en empêche. L’offense est grave et elle me blesse plus que je ne saurais l’exprimer, plus que ne pourrait peser la tristesse de mon regard sur ses épaules. N’importe qui d’autre se serait vu châtier sur le champ pour un tel affront. Mais la mère de mon héritière, si insolente et haineuse puisse-t-elle être à mon égard, est hors de portée de ma colère. Lysis me reproche les mêmes choses que Ren et ne me pardonnera jamais car elle en est incapable. Elle ne peut cesser de me haïr sans renier tout ce qui l’a maintenue en vie jusqu’à ce jour, ce qui lui a permis de survivre et d’élever la fille que je finirai par lui prendre, tôt ou tard. Comment pourrais-je punir quelqu’un qui continue de payer le prix fort pour des fautes et des coups du sort qui lui sont étrangers ? La réponse est évidente. Comme toujours avec elle, je me contente d’un soupir, puis de m’approcher d’elle. Aussitôt, elle se raidit, lâche la main de Ren et se relève, méfiante malgré la voix douce que j’emploie toujours avec elle.

« Lysis, s’il vous plaît. Nous devons nous hâter. »

Elle voudrait répondre, je le vois bien. Elle finit par se raviser et revient sans un mot auprès des enfants, me laissant seul face aux trois akashans. Je reste digne malgré le manquement de respect flagrant dont elle vient de faire preuve, comme s’il n’avait pas eu lieu. J’ai l’habitude de voir mon ego mortifié. Avec le temps, on apprend à ignorer la douleur et à garder la tête haute. Mon ton est égal lorsque je m’adresse au souverain.

« N’y voyez pas d’impolitesse mais il nous faut hélas reprendre la route sans tarder. La neige menace et il vaut mieux pour nous tous qu’elle ne nous surprenne pas avant que nous ayons atteint la capitale. »

Je glisse un coup d’œil à Auriane demeurée auprès de lui, à son teint pâle sous les fourrures qui la recouvrent. Je sais que leur voyage a été retardé à cause de son état de santé et je m’en veux de la brusquer ainsi sur la fin mais rester à Pont-l’Aiguille signifierait ne pas pouvoir rejoindre Ambre avant plusieurs jours et une trop faible allure serait prendre le risque de nous laisser surprendre par le blizzard, ce qui serait pire que tout. Néanmoins, j’espère que cela ne sera pas trop pénible pour elle.
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Souverain du Vide
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Ren

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le Mer 14 Nov - 19:26
Les choses qui sommeillent.

Le visage de Ren demeurait impénétrable tandis qu’à son tour, Endor se pliait à l’étiquette et formulait les paroles de bienvenue destinées à ses invités. La scène était grotesque, personne n’était dupe. Les deux Souverains s’affrontaient sous le couvert de la courtoisie et derrière leurs paroles accueillantes, leurs deux éléments se jaugeaient en silence, invisibles aux yeux de tous mais cependant présents. Le reste de la suite du Souverain de Prithvi s’inclina alors, chacun à leur tour, dans un ordre hiérarchique bien défini. Au salut de Lori, Ren s’inclina plus franchement. Si les deux hommes ne pouvaient s’entendre politiquement de par leurs allégeances respectives, ils n’étaient pas non plus ennemis une fois les couronnes retirées. Mais le regard de Ren fut attiré par l’enfant, aux côtés d’Endor. Lorsqu’elle s’inclina face à eux, ses boucles rousses cascadèrent en avant, scintillant sous la lumière du soleil descendant. Ren la regarda longuement, indéchiffrable. Ainsi, c’était elle l’héritière du trône de Prithvi. Choisie par l’Ambre pour succéder à Endor. Pauvre enfant…

Ce fut au tour de la suite de Ren de se plier à l’étiquette. Fearghas resta légèrement en retrait tandis qu’Eilean demeurait près d’Auriane. Cette dernière s’avança aux côtés de son frère et s’inclina longuement face à la délégation Prithvienne, tandis que Ren l’introduisait officiellement en tant que sa pupille, Dame Auriane. Comme à chaque fois, le mensonge lui écorcha la gorge et il sentit sa sœur se raidir imperceptiblement tandis qu’elle se redressait et demeurait aux côtés de son Souverain, ses grands yeux gris détaillant le groupe face à elle, intimidée. Elle tentait tant bien que mal de rester digne mais Ren savait, devinait, qu’une seule seconde de relâchement suffirait pour que la jeune femme s’affale dans la neige. Elle était épuisée. Il souhaitait alors que le moment des convenances soit terminé et qu’ils puissent remonter dans la calèche. Elle avait besoin de s’assoir au chaud et le froid mordant ainsi que la neige qui trempait le bas de sa robe fragilisaient un peu plus son état de seconde en seconde.

Mais leur départ fut malencontreusement retardé. Une femme se détacha du cortège prithvien et s’approcha du petit groupe. Fearghas porta la main au pommeau de son arme mais en ne voyant aucune réaction autre que la stupeur de la part de la délégation d’Endor, il ne bougea pas, attendant un ordre de son Souverain, observant la jeune femme qui s’avançait vers Ren. Ce dernier l’avait vu descendre de cheval et s’approcher de lui et ses sourcils s’étaient froncés sous l’incompréhension avant que son regard ne se porte furtivement sur le Souverain, se demandant de quelle coutume il s’agissait là. Mais en voyant les larmes dans les yeux de la jeune femme, il avait alors compris qu’Endor n’avait rien à voir avec ce qui se passait en l’instant. Ce n’est que lorsqu’elle tomba à ses pieds, à genoux dans la neige et lui prit la main que le masque du Souverain se brisa entièrement. L’effarement et la surprise se livrèrent bataille sur son visage tandis que l’inconnue baisait sa main gantée, murmurant des mots de remerciement entrecoupés de sanglots. Il y eut du mouvement autour d’eux. Auriane hésita, s’avançant vers la jeune femme avant de s’arrêter, pâle comme la mort. Eilean s’approcha de sa maîtresse et amie et Fearghas avança doucement près des jeunes femmes. Ren lui, restait immobile. Retenant sa respiration, il guettait le moindre mouvement du clan prithvien. Les émotions se bousculaient en lui mais il savait qu’il ne pouvait les laisser paraître. Surtout pas après les dernières paroles que murmura l’inconnue à son encontre en souriant. Plus aucun mouvement, plus aucun son tandis que la stupeur étreignit le petit groupe, seul témoin des paroles malheureuses prononcées devant les deux Souverains. Le cœur de Ren se serra et son visage perdit toute couleur tandis qu’il contemplait la jeune femme. A nouveau, son regard se posa sur Endor et sur son escorte. Une telle offense ne pouvait restée impunie, il le savait et il ne pouvait rien y faire. Le moindre geste, la moindre parole de sa part serait déplacée et aggraverait l’offense. Il dut faire preuve de toute la volonté dont il était capable pour ne pas laisser échapper le moindre indice trahissant ses pensées. Il sentit à ses côtés le souffle d’Auriane s’accélérer tandis que la jeune femme contenait difficilement la peur qui l’étreignait. Elle redoutait tant cette rencontre. La moindre étincelle pouvait déclencher un incendie incontrôlable.

Mais à la grande surprise du groupe akashan, Endor appela doucement la jeune femme tout en s’approchant d’elle. La réaction de la jeune femme fut immédiate. Elle se releva, lâchant la main de Ren dans le même mouvement, et son attitude changea du tout au tout tandis qu’elle regardait le Souverain s’approcher, méfiante. Et c’est sans un mot qu’elle repartit d’où elle était venue, sans un regard ni vers Endor ni vers Ren. La scène avait été brève, avait duré un instant et Ren se demanda même s’il ne l’avait pas rêvé lorsqu’Endor s’adressa à nouveau à lui, d’un ton égal.  Qui donc était-elle, pour ne susciter aucune réaction de colère chez le Souverain qu’elle venait d’insulter ? Quelle était son identité, à cette femme qui semblait intouchable ? Il revint cependant au présent aux paroles du Souverain et hoche la tête, son expression à nouveau impénétrable.

« Bien sûr. Nous vous suivons. »

Sur ces paroles, les deux délégations s’éloignèrent l’une de l’autre et le silence pesant qui les avait entourés pendant ce premier échange sembla alors disparaître tandis que les arbres soupiraient et que le vent sifflait son soulagement. Ren se détourna et avisa Auriane du coin de l’œil. La jeune femme était pâle, trop pâle. Il s’approcha d’elle et lui offrit son bras qu’elle attrapa doucement, tout en respectant une distance nécessaire entre un Souverain et sa pupille. Eilean s’approcha à son tour et soutint la jeune femme qui, encadrée, pouvait à présent marcher à peu près convenablement.

« - Ren… mes jambes…
-Je sais. »


Un chuchotement inaudible de leur part tandis qu’ils approchaient de la calèche en tentant de maintenir une image officielle. L’urgence saisit le Souverain en sentant sa sœur sur le point de s’effondrer, et lorsque Fearghas ouvrit la porte de leur calèche, il l’aida aussitôt à monter. A peine eut-elle pénétrée le petit habitacle qu’Auriane s’effondra sur la banquette, frissonnant de la tête aux pieds. Eilean monta à sa suite et Ren ferma la marche. Ce ne fut que lorsque la porte se fut refermée sur lui qu’ils retirèrent leurs masques. Eilean s’assit à sa place habituelle mais Auriane prit place à côté de son frère contre lequel elle s’appuya, le front brillant de sueur. Sa respiration était sifflante et elle avait les yeux fermés, luttant contre la nausée. Ren caressait son front et ses cheveux, silencieux. Puis, le cortège s’éloigna à nouveau sur les routes et ils prirent la direction de la Cité d’Ambre, capitale sous la montagne.

Il fallut plusieurs minutes à Auriane pour reprendre contenance et, une fois ses vertiges passés, elle rouvrit les yeux, toujours aussi livide.

« - Qu’est-ce que… Qui était cette femme ? Qu’est-ce qu’il lui a pris d’insulter ainsi un Souverain ?
-J e n’en ai pas la moindre idée…
- Tu imagines… Tu imagines ce qui aurait pu se passer… Pour nos deux Contrées… Pour vous ?
- Auriane s’il te plait calme-toi… Il ne s’est rien passé. Endor ne semblait pas surpris.
- Toi en revanche… C’était… C’était horrible à regarder. J’ai vraiment cru que les soldats de Prithvi allaient l’attraper. »


Il ne répondit rien. Ses sentiments étaient nombreux en l’instant. La femme avait réveillé sa rancœur, sa tristesse et sa haine. Mais il ne savait contre qui ces sentiments se dirigeaient. Contre Endor, contre Seren, contre Seele ou contre lui-même. Tout cela avait été trop surprenant et soudain pour qu’il tente d’y réfléchir posément pour le moment. Si Endor pensait ne pas devoir punir l’offense, alors soit. Mais en repensant aux paroles de la jeune femme, à sa gratitude mais aussi à sa tristesse, il sentit son esprit et son cœur s’assombrir. Le reste du trajet se passa dans le silence le plus total, Auriane s’assoupissant légèrement contre son frère, incapable de tenir plus longtemps face à la fatigue émotionnelle qui s’était éprise d’elle. Ren, lui, restait perdu dans ses pensées, ruminant, laissant ses émotions les plus sombres prendre le pas sur sa rationalité. Il sentait qu’il ne pourrait rester de marbre bien longtemps pendant ce séjour. Il avait décidé de s’en tenir à la plus simple des étiquettes. Mais l’huile avait été jetée sur un feu couvant depuis déjà longtemps. Face à Endor, il ne savait plus s’il pourrait rester neutre.

La calèche finit par ralentir et s’arrêta. Ils étaient arrivés à destination. Ambre leurs ouvrait ses portes en cette période de célébrations et déjà, il pouvait sentir toute la haine qu’il ressentait ricocher contre les parois montagneuses qui maintenaient la Cité debout. Ainsi débuta la Fête de l’Ambre…
lumos maxima

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