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Coyote
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Messages : 13
Inscrit.e le : 19/05/2019
the day is done, the time has come. Dim 19 Mai - 18:41
Coyote
Généralités
• Nom: Il n’en a pas. Après tout, ce n’est qu’un clébard. Les chiens n’ont pas de nom. Ils portent le prénom choisi par leur Maître, que ça leur plaise ou non. Une flatterie sur la tête quand ils jouent bien à la ba-balle, quelques coups entre les côtes s’ils font l’erreur de montrer les crocs. La peur a toujours su garder les molosses en laisse.
• Prénom: Il en a eu un, il y a longtemps, trop bien dilué dans les vestiges de sa mémoire pour qu’il puisse encore s’en souvenir. Il avait des sonorités douces, en dysharmonie totale avec les traits tranchants de son visage. Mais voilà, il est né avec un prénom et il a sagement appris à l’oublier, parce qu’il est mort en silence pour devenir ce qu’on attendait de lui. Un clébard. Une charogne attirée par l’odeur du sang. Coyote, associé à la mort et au malheur, des profiteurs, des nettoyeurs de charogne, ce qu’il est encore aujourd’hui. Il s'appelait Ielaël.
• Âge: Bientôt quarante années gravées dans la pierre gelée de son visage, plis de vie accumulés au coin des yeux, cheveux blancs perdus dans l’encre de sa crinière, autant de preuves de ce corps qui se forge et se fige petit à petit.
• Genre: Physique écrasant, masculinité qu’il a bien trop été contraint de prouver.
• Origines: Garçon calme des montagnes, bercé par le chant des ruisseaux et les bruits de la forge. Les montagnes de Prithvi furent son berceau, sa prison.
• Lieu de vie: Vagabond, une cabane construite à la va vite avec Gris, à Aap.
• Métier: Il a connu l’odeur du métal brûlé, de l’acier que l’on forge, du feu que l’on nourrit, des coups de marteau qui frappent inlassablement pour façonner et créer. Chanson douce de son enfance bien vite arrachée, remplacée par les ordres, les coups, les hurlements, le sang et la menace incessante du fouet comme une ombre au-dessus de sa tête. Clébard rongeant sa laisse, il a fini par la briser, même s’il reste enchaîné à son passé. Vagabondant sur les routes, il traque et il chasse ceux qui échappent à leur destinée, comique hasard pour un fuyard de s’en prendre à ceux qui tentent de vivre et d’exister, exactement comme lui le fait. Ceci avec un insupportable mais néanmoins adorable Chiot Gris dans les pattes.
• Avatar: Carlnes de la talentueuse Aenaluck. ♥
• Règlement:
• Chemin: J'ai mes contacts.
• Commentaire: Je suis timide et j’aime me cacher derrière les gens. Je vais faire au mieux pour que la fiche rentre dans deux posts, mais faudra pas m’en vouloir si ça en fait trois. J’espère que l’absence de prénoms donnés au 3/4 des personnages de l’histoire dérangera pas, c’est pas par flemme orz. Mais il ne s’en souvient plus vraiment donc. )
Quant aux titres et citations à droite en italique, ce sont des titres/des paroles de chanson de D’Angelo, Antti Martinaiken, Camélia Jordana, Hyacinthe et Korn.
J'ai hidé quelques passages trash the day is done, the time has come. 1126897386
Ici, il n'y a pas de paix

— faraway —





Tu sais, j’ai oublié tant de choses que parfois, je crains de t’oublier aussi.

Les vestiges de mon enfance m’apparaissent chaque jour un peu plus flous, un peu moins vrais, tant et si bien que j’en viens à douter de leur véracité.

Les traits burinés par la vie de père, comme si lui même avait été forgé par les montagnes qui l’ont vu grandir. Sa voix profonde et rocailleuse, le blanc de ses cheveux comme la neige au sommet des monts. L’odeur de la pluie sur les pierres glacées de la forge, le souffle du feu me léchant le visage, les brûlures qu’il laisse sur le bout des doigts aux imprudents qui s’en approchent trop près, sa chaleur réconfortante quand il brûle dans l’âtre, sous le toit familial. L’odeur du métal rouillé, battu, forgé, brûlé, trempé, le concert des outils qui se cognent et s’entrechoquent. Le son répétitif et berçant du marteau frappé contre une enclume. Le plaisir de voir le métal se transformer en ce que l’on espérait, prendre la forme de nos rêves et d’un travail pénible et acharné. Le murmure des ruisseaux courant le long des montagnes, comme s’ils cherchaient à s’enfuir, impatients de se jeter dans les immensités bleutées du contre-bas. Les rires de ma soeur et ses joues rougissantes sous les compliments du fils des voisins. Ses cheveux dorés comme les blés et ses yeux d’un bleu plus profond encore que l’océan, mais bien plus clair que le ciel se teintant souvent d’ombres et d’éclairs. Les mains calleuses de père, marquées par les cicatrices, les cloques et tous les aléas d’une vie simple et honnête passée à honorer les commandes. Le feu qui continuait à briller dans ses yeux malgré les années et la menace de la mort tournant inlassablement au-dessus de sa tête au fil des années burinant ses traits. Autant de détails de ce passé que j’ai enterré, oublié, qui ne survivent plus dans ma mémoire et que je ne peux qu’esquisser sans pour autant m’assurer de leur véracité. C’est des moments qui remontent à loin, des souvenirs heureux qui ne m’appartiennent plus. Est-ce que je les ai réellement vécu un jour ? Je ne sais plus. Comment me souvenir assurément de tous ces détails alors que j’ai oublié le prénom qui m’a été donné ? Il m’a été arraché, ce jour où j’ai perdu ma liberté, il est coincé, caché, hors de ma portée et j’ai beau me hurler de m’en souvenir, rien ne me ramène à lui. Tapis au fond de ma gorge comme une bête blottie dans sa tanière, cachée sous ma langue, dilué dans ma salive, il s’écrase contre les récifs de mes dents sans jamais sortir. Je l’ai oublié. Je me suis oublié.

Et c’est parce que je ne me souviens plus de moi que j’ai peur de t’oublier. De nous oublier.
C’est pour toi et par toi que tout a commencé, que tout s’est arrêté aussi.





— at the gates of babylon —





J’écrirai ton nom sur ma peau et dans mes chairs si j’en avais les capacités, pour être sûr de m’en souvenir. C’est peut-être égoïste de penser à toi avant ceux qui m’ont vu naître, c’est vrai. Mais les choses sont comme elles sont et tu resteras à jamais le premier visage que je sculpte et dessine dans ma mémoire, soir après soir. De l’eau des ruisseaux au chants des oiseaux, tout me ramène à toi. Pas à ma soeur, même si elle me manque, je crois. Encore moins à mon père, mort il y a maintenant des années. Tu n’as pas vraiment eu l’occasion de le connaître. Et quelque part, je me dis que ce n’est pas si mal, il a toujours été un homme compliqué. Compliqué à cerner, à aimer. Force de la nature aimant bien plus ses outils et sa forge que les femmes ou ses enfants, homme silencieux et tranquille bourru, au dos voûté, à la voix rocailleuse et profonde, aux mains si grandes qu’elles étaient à elles seules une raison suffisante de ne pas le provoquer. De lui, j’ai appris à rester calme et impassible, à ne pas attiser les flammes de ma colère mais à en laisser le feu mourir. Inébranlable comme les monts qui l’ont vu grandir, ni les crises de colère de ma soeur, ni mon manque d’implication à la forge ne faisaient frémir les poils de sa barbe. C’est à peine si ses yeux s’assombrissaient d’orage. Aussi loin que je sois capable de m’en souvenir, tu sais, père a toujours été un homme pudique, peu habitué à montrer ses sentiments et tu m’as souvent reproché mon naturel effacé. Que veux-tu ? Chez moi, tout se disait dans les silences. Les je t’aime comme les je te déteste, les je suis fier de toi comme les tu me déçois mon fils. Alors enfant, j’avais appris à le lire à travers les silences dans lesquels ils s’emmuraient. J’avais appris la signification de ses tapes sur la tête ou sur l’épaule, des grognements qui franchissaient parfois la prison de sa bouche, des responsabilités qu’il m’offrait au fur et à mesure qu’il m’en estimait digne. Tu vois, c’était ça ma vie. C’est ça qu’elle aurait dû être jusqu’à je meure et qu’on emmène mon cadavre au sommet des montagnes, pour mourir plus près des étoiles et du ciel mais au plus proche de la terre. Bouffé par les vautours, les corbeaux et les charognes, cycle éternel de la vie. Et ça m’allait très bien. Une vie simple pour un homme simple, loin des préoccupations des politiques, de la paresse des nobles qui se vautrent dans leur fortune et leur égo ou de la souffrance de ces esclaves qui ne sont plus maîtres de rien et surtout pas de leur destin. Reprendre la forge, offrir une flopée de gosses à père avant qu’il ne s’éteigne et puis mourir simplement. J’en rêverai presque aujourd’hui. Parce que rien ne s’est passé comme prévu et aujourd’hui, me voilà à trébucher sur ma propre vie.

Quand j’y repense, j’aimerais pouvoir tout recommencer, tout effacer comme un dessin dans le sable soufflé par le vent. Je voudrais retrouver le calme de mes montagnes, partager tous ces moments passés à pêcher avec mon père et apprendre de la nature qui a vu les garçons grandir et devenir des hommes. Retrouver la simplicité de mon rôle de fils et de grand frère. Protéger ma soeur, honorer mon père. Le pauvre doit se demander si j’ai un jour été digne de partager son sang et son toit. Lui qui aimait l’honnêteté, la simplicité, la discrétion, le respect et les valeurs de son village… quel déshonneur. Pourtant, je sais, j’en suis même sûr, il a été fier de moi même s’il ne l’a jamais dit. Si je ne manifestais pas grand intérêt pour les armes et la chaleur suffocante de la forge, préférant me rêver aventurier, comme tous les gamins qui ont la chance de rêver, il a su m’y pousser. M’y donner une raison de m’y intéresser. Après tout, qu’était un aventurier incapable de vivre par lui-même, de se débrouiller et de façonner les armes qui feraient de lui une légende ? Alors j’ai commencé à l’accompagner au travail, observer, essayer, me faire gronder parce que j’avais échoué, recommencer, encore et encore. J’ai récolté mes premières brûlures et cicatrices sous le regard insondable de père. C’est ma soeur qui me soignait avec les plantes et les conseils des guérisseurs du village. Je la laissais faire parce que ça avait l’air de l’amuser. Parfois, père grognait un peu et disait que la douleur et les cicatrices étaient nécessaires pour sortir de l’enfance et devenir un homme. Devenir un homme, c’est un concept qui l’obsédait. Peut-être que je l’ai été. Je n’en sais rien. J’ai été un enfant, un frère, un fils, une chose, un moins que rien, et maintenant, je suis quelque chose, je suis quelqu’un. Mais quoi ? J’aimerais savoir que, une fois dans ma vie, j’ai rendu père fier. Peut-être quand j’ai cessé de geindre et de me plaindre de la chaleur étouffante, de l’odeur du métal, du feu me brûlant les mains, de la chanson grinçante du métal forgé. Peut-être quand j’ai façonné ma première lame d’aventurier qui ressemblait véritablement à quelque chose. Peut-être quand je me suis levé tôt pour aller travailler sans que père ne soit obligé de me réveiller à coups de pied. Peut-être quand j’ai commencé à considérer la forge comme une seconde maison, ou encore quand j’ai compris qu’il s’agissait d’une forme d’art et que je détenais un pouvoir bien plus fou encore que la magie entre les paumes. Parce que si il y a bien une chose que père m’a appris et dont je me souviendrai toute ma vie, c’est qu’il n’y a pas que les Souverains et leur Gardien qui sont doués de magie, on en a tous en nous et dans le sang, à notre façon. Voir les gens sourires devant un étal de fruits frais ou de pains chauds, c’est de la magie aussi. Une magie simple et réconfortante, quelque chose qui s’appelle le bonheur.  Alors les années sont passées, à chaque jour son lot de peines et de joies. Toujours. Ma soeur a grandi, est sortie de son cocon pour devenir une jolie jeune fille et les jeux innocents avec le fils du voisin sont devenus des oeillades plus insistantes et beaucoup moins naïves. Père s’est affaibli, sa voix aussi. Moi qui le croyait aussi solide et inébranlable qu’un pilier de marbre, il a commencé à montrer les premiers signes de vieillesse et de fatigue. Non, il n’avait pas peur de la mort. Non, il n’avait pas peur de ne plus jamais voir le sourire de sa fille. Non, il n’avait pas peur de ne plus profiter de ces moments dans la nature avec son fils. Non, il n’avait pas peur de voir s’éteindre le feu de ses yeux, mais bien celui de sa putain de forge. Toute sa vie, et celle de son père et son grand-père avant lui. Alors voilà, au fil des jours et de sa fin qui se profilait dans le ciel, j’ai gagné de plus en plus de responsabilité. À la sueur de mon front, toujours. Jusqu’à être digne. Et ce père qui parlait si peu, un jour m’a pris par le bras pendant que je travaillais sous son regard expert et sévère. Il m’a demandé de m’asseoir et m’a dit quelques mots, ils résonnent comme une chanson dans ma tête, je me les suis souvent répété pour pas sombrer, pour ne pas perdre pied. Même si malheureusement, aujourd’hui, je crois que j’ai échoué.

« Tu sais, ça prend du temps de devenir un homme. Et il ne faut qu’un soupir pour ne plus l’être. » Peut-être que c’était sa façon de me dire que j’avais réussi à le satisfaire. Toujours est-il que bien plus tard, j’ai pu me rendre compte qu’il avait raison. Ça peut prendre toute une vie de devenir quelqu’un et il suffit d’un mot pour s’oublier. C’est triste. Dans ses dernières années, père aurait dû rester sagement au lit et compter sur son fils, mais non, il continuait à ramper pour me surveiller et frapper l’enclume. Sans jamais me demander d’aide ou s’appuyer sur mon épaule devenue pourtant forte et solide. Les garçons meurent jeunes là d’où je viens, mais ceux qui restent deviennent aussi forts que les montagnes qu’ils arpentent à la fête de la gemme. Et je n’ai pas vraiment échappé à la règle. Mais père était un homme fier et les hommes fiers gardent leurs blessures et leurs souffrances au plus profond de leur coeur. Ça aussi, j’ai appris à faire comme lui. À rester inébranlable comme un rempart.

Et puis tu es arrivé. Sismique et bouleversant comme un tremblement de terre ou un orage. Tu as fracassé mes murailles pour mieux te graver en lettres d’or dans mon coeur. Et j’ai osé mon souffle sur ta peau. Ça t’a tué. Ça m’a tué. Ça nous a tué. Mais je sais très bien que tu recommencerai sans hésiter. Parce que tu as toujours été du genre à ne rien regretter, à croire en la fatalité, en le destin, tous ces concepts immuables. Moi, j’aimerais recommencer pour nous recommencer.





— les sentiments à l’envers —






j’aimerais le prendre dans mes bras

Je me souviens de toi et de ta barbe rousse. De tes muscles solides roulants sous ta peau marbrée de cicatrices. Je me souviens si bien de toi que j’en ai presque honte. Et parfois, ça me met même en colère. Comment j’ai pu m’oublier à ce point tout en me souvenant si bien de toi. De ce jour où tu es entré dans ma vie, en silence, en dedans, en secret. Tu m’as approché sans un bruit, comme tous les autres. Parce que tu voulais une arme et que tu avais entendu parler du talent de mon père. Son nom se murmurait sur les lèvres. On t’avait décrit un homme âgé, grognon, au tempérament de feu, aussi à vif et tranchant que ses outils, tu ne t’’attendais pas à voir un jeune homme de quinze ans. Et moi, je ne m’attendais pas à toi. À ta démarche qui se pavane, tes sourires aussi doux qu’un tapis de neige. Il y avait un drôle de décalage entre ton être et ton paraître. Ta taille de géant, tes bras si larges qu’ils auraient pu étreindre la terre entière et la cicatrice te barrant le visage donnaient pas envie. Pas plus que l’épée à ta taille et l’arc à ton épaule. Et pourtant…

Et pourtant, bon sang.

Tout a commencé tranquillement. D’abord, par ta commande que je me suis échiné à réaliser. Tu étais si difficile, si exigeant. Mais père m’a appris la patience, le goût du travail, le sens de l’effort aussi. Alors j’ai recommencé encore et encore, toujours plus de coupures sur mes doigts, toujours plus de vieilles brûlures. Jusqu’à ce que tu sois satisfait. Et ça a quelque chose de grisant, quand un travail acharné et récompensé à sa juste valeur. Et je ne parle pas simplement de l’argent que tu m’as généreusement donné. Non, ce qui m’a le plus ému, c’est la sincérité de ton sourire, tes iris pétillants comme autant d’étoiles.

Mon coeur aussi, s’était mis à pétiller.
Mais je n’avais pas compris pourquoi, j’ai pris peur, je l’ai fait taire.
De toute façon, je ne pensais pas te revoir. Tu avais tout de l’aventurier dont je rêvais gamin. Des souvenirs plein les poches, des histoires à raconter, plein de rêves dans la tête. Toi, tu n’étais pas fait pour vivre tranquillement et heureux dans un petit village, au-milieu des ragots et des rumeurs. Tu préférais arpenter les terres du royaume, voyager, découvrir des gens, des visages, des émotions et des sourires. T’aimais bien raconter des histoires aux enfants, ils s’asseyaient tous en cercle pour t’écouter parler. T’avais une voix profonde, prenante, et une façon de prononcer les mots qui n’appartient qu’à toi. T’entendre parler, c’était comme écouter le chant des oiseaux.

Alors tu es parti.
Alors je t’ai rêvé quelques fois la nuit.
Et puis tu es revenu. Quarante jours plus tard.

Et je ne sais pas pourquoi revoir ta crinière rousse et tes dents de travers me faisaient autant sourire. T’es repassé par la forge pour que je répare ton arc. Et tu me parlais, plongeant ton regard dans le mien, sondant mon âme. Tu m’as souri, je t’ai souri, on s’est rapproché encore et encore. J’attendais ta venue chaque fois un peu plus. Pour écouter tes histoires. Je n’avais que quinze ans, bientôt seize après tout. Et ce n’est pas parce que je prenais petit à petit le rôle de mon père, que mes muscles se développaient et que mes poils poussaient que je n’avais pas encore envie de rêver, parfois. T’apportais un peu de magie dans ma vie. Magicien des mots et du rire. De son côté, ma soeur aussi t’appréciait. Elle te regardait comme on regarde un être que l’on admire sans trop oser l’aimer. Ça te faisait sourire et tu aimais passer des fleurs dans ses cheveux, pour qu’elle les tresse en couronne.

Après un énième voyage dans la contrée d’Aap, tu as fini par te poser, une trentaine de jours, dans mon village. Je t’ai fait découvrir les meilleurs coins de chasse et de pêche. Nostalgie au bord des lèvres, au fond du cœur, en me souvenant de mon père qui me les avait tous montré des années plus tôt. T’étais un piètre pêcheur, mais un bon chasseur. Tu m’as appris à mieux tenir mon arc, à mieux utiliser le vent à mon avantage. À corriger ma position. Tu posais toujours tes mains sur mon épaule, et le souffle de tes mots balayait des mèches de mes cheveux. Et je me souviens, je me souviens si bien de tous ces frissons qui me couraient le long du dos, comme des milliers de nuées de papillons. Qu’est-ce qu’on a passé du temps, tous les deux. On partait tôt le matin, avant que mon travail à la forge ne commence. C’était nos moments à nous, des instants suspendus.

On était plus que des amis.
On était des frères.
Je marchais dans tes pas, tu suivais fidèlement les miens quand je t’apprenais à mieux entretenir tes armes ou tes outils. J’avais pris l’habitude te sauter dessus à chaque fois que je réussissais un tir correct. Et à chaque fois, tu me grondais doucement parce que je te faisais tomber tantôt dans la boue, tantôt dans les ruisseaux. Mais je sentais le sourire derrière tes sermons. Tu n’as jamais été le genre d’homme à te mettre en colère. Tu n’en avais pas besoin pour imposer le respect. C’était un truc indescriptible, une aura, un parfum dans l’air. Quelque chose qui m’attirait à toi, qui me poussait dans tes bras, dans ta voie. Tu es parti un long moment, en me promettant de revenir.

Et je n’avais eu aussi mal au coeur.
Boom. Boom. Boom, boom.
Ça me faisait comme des sursauts dans la poitrine, douleur sourde dans le plexus. Quelque chose d’inconnu. Et je n’avais toujours pas de mots à mettre dessus. Mais je me souviens d’avoir attendu avec impatience, guettant ton visage sur tous les hommes, m’attendant à te voir arriver chez moi avec ton grand sourire. Ma soeur aimait bien se moquer de moi en me demandant à qui je pensais pour être si distrait. Père, contraint à rester au lit, teint cireux et respiration sifflante trouvait quand même le courage de râler quand je devenais négligent. Il était brave, père. Un ours, avec un coeur aussi grand et solide que les hauteurs vertigineuses des hauts prithviens.

J’ai compté tu sais. J’ai gravé des marques dans la pierre de la forge. 90 jours avant que tu reviennes. Toute la saison de Ruwa. Et quand les nuages ont fini par cesser de pleurer, tu es revenu. Embrasant mon coeur une nouvelle fois. Tu avais changé, encore. Ta barbe intrépide désormais tressée, tes longs cheveux désormais vulgairement attachés, d’autres cicatrices et chemins de guerres gravés sur ta peau. Ces mêmes dents de travers, et cette lueur tendre au fond des pupilles. J’étais heureux de te revoir. Bien plus que la fille d’un marchant de fourrures qui avait commencé à me fréquenter entre temps. Du fond de son lit, père disait qu’elle m’aimait. Ma soeur aussi. Et moi… je l’appréciais. Elle était jolie comme un soleil, douce comme les pétales de rose, si frêle, jolie bourgeon. Des longs cheveux blonds, d’immenses yeux verts où dansaient les lucioles, un visage rond, des cils de biche… et pourtant, il lui manquait quelque chose, un je ne sais quoi.

Mon coeur me murmurait qu’elle n’était pas toi.
Parce que c’était toi et personne d’autre.

Le lendemain de ton retour, notre rituel matinal a repris. Une partie de chasse ou de pêche avant que tu ne viennes m’apporter un peu de ton aide et de ta bonne humeur à la forge. Tu me disais que tu étais mon apprenti en riant. Et moi, à ton contact, j’avais appris à plaisanter un peu plus, faire autre chose que des grimaces ou des sourires coincés. Je m’en souviens. Mais maintenant, j’ai oublié comment faire et tu n’es plus là pour me montrer.

Tu n’es plus là.

Mais à cette époque, tu étais encore là.
Et le soir de nos retrouvailles, après avoir partagé un repas avec père et ma soeur, je suis ressorti pour te trouver. Partager une pinte pour célébrer notre prise à la chasse, et la joie d’être l’un avec l’autre, tout simplement. On était tous les deux bercés par la chaleur réconfortante du feu, bien à l’abri dans la forge, loin des autres, loin de tout, proche de nous. Une pinte, deux pintes, quelques confidences, des rires, une main posée sur l’épaule, sur la jambe, des doigts qui se caressent, des souffles qui se croisent, le début de quelque chose. Un je ne sais quoi.

Boom boom
Et j’ai osé mes lèvres sur les tiennes.
Le ventre noué par la peur des représailles. Là d’où je viens, les lois ne nous interdisent pas de se tenir la main. Les gens, si. Il n’y a pas assez d’hommes pour ça. Il faut faire des gosses. Les villageois, ils ont aucun scrupule à organiser des descentes punitives pour ramener les déviants dans le droit chemin, cela quand ils ne les tuent pas.

Mais j’ai osé, je t’ai osé.
Je suis désolé.
Si tu savais comme je regrette.

le réconforter

J’ai osé, j’ai osé, je t’ai osé.
J’ai osé mes lèvres sur les tiennes.
J’ai osé ton souffle enlacé au mien.
J’ai osé ton nom sur ma peau.
J’ai osé nos corps qui se touchent.
J’ai osé mes mains dans tes cheveux.
J’ai tout osé.

Sans jamais croiser ton regard les premières fois. Malgré tes origines pritvhiennes, toi, tu avais suffisamment voyagé pour ne pas t’inquiéter. Mais moi, j’avais passé ma vie dans le même village, avec les mêmes gens, à entendre les mêmes ragots, les mêmes bêtises. Et c’était difficile d’enterrer des années à croire que je ne devais regarder que les filles. Comme celle qui passait son temps à me rendre visite au moindre prétexte pour m’offrir des cadeaux. J’avais pas l’énergie pour la repousser, ni la volonté aussi. C’est mal, mais je voyais en elle une occasion de cacher toute cette mascarade, la vérité sur ma personne. Et puis de toute façon, tu comprenais. Alors je n’avais aucune raison d’esquisser un changement.

L’émoi est devenu moins craintif, plus assuré.
Plus fort.

Les nuits dans ma couche, je me tournais et me retournais, bien impatient de te revoir aux aurores, de te suivre à la chasse, d’admirer ton corps, écouter ton rire, partager quelques instants avec toi. Tu étais mes sourires, mes lendemains. Je nous voyais même partir loin, et t’aimer pour de vrai. Mais la morale et ma pudeur m’en empêchait. Contrairement à toi, ça n’a jamais été mon genre de trop parler. Ça t’embêtait un peu parfois. Je gardais trop ce que j’avais sur le coeur, ça finissait par me peser, tu le sentais. Et même si tu m’as toujours supplié de m’ouvrir et plus parler, je ne l’ai jamais fait.

Par fierté, peut-être.

De toi, j’ai tout aimé. Même tes travers. Tes petits défauts. Tes colères, ton impulsivité, ton goût trop prononcé pour les voyages. Parce que tu as toujours été un papillon fou, papillon de nuit attiré par toutes les lueurs, incapable de te peser. Et je ressemblas à une demoiselle attendant son bien-aimé à la fenêtre quand tu partais pour 3, 7, 10 jours, même plus. Je vivais au rythme de tes dérives, tranquillement. Tu me racontais tout à tes retards, et ça me suffisait. Je vivais tes aventures par procuration.

Et je ne suis pas le seul à être tombé amoureux.

Ma soeur aussi l’était. D’un agnien de passage.
Elle rougissait dès qu’elle le voyait, souriait timidement à chaque compliment, cadeau. Ils étaient mignons, tous les deux. Je jouais les grands frères protecteur de loin, sans m’interférer, mais toujours assez près et prêt pour la protéger. Père ne m’aurait jamais pardonné le chagrin de ma soeur. Il voulait que je veille sur elle, tu sais. Ça aussi, j’ai échoué. Aujourd’hui je ne sais ni où, ni comment elle est. J’en suis même à envisager la possibilité qu’elle soit… partie. Pour toujours. Et ça me troue le coeur. Si elle, parlait de ses émois à père, moi, je n’ai jamais rien dit du lien qui nous unissait.

J’avais peur, c’est vrai.
J’étais égoïste, c’est vrai aussi. Je voulais garder pour nous tous ces moments passés à s’aimer.

Et puis, le temps a fini de buriner les rides de père et il s’en est retourné à la terre. Je n’ai pas pleuré. Les hommes ne pleurent pas. Mais il y avait des nuages dans mon coeur. Père, ce roc, ce pilier, inébranlable, imperturbable, brave jusqu’à la fin, si vif, si amer et pourtant si bon avec nous. Plus là. C’était moi l’homme de la maison maintenant. À moi de veiller sur ma jeune soeur. Pas de mère à l’horizon à protéger. Alors j’ai pris les choses en main. Comme je l’avais promis. J’ai assuré la relève à la forge, de toute façon, j’y travaillais déjà depuis des années. Et puis, j’étais majeur. Balancé dans le bain de l’âge adulte. C’était à mon tour d’y nager, de tenter de ne pas m’y noyer. On a emmené mon père au sommet des monts, dans le respect de nos traditions. Il s’en est allé au plus proche des étoiles. L’âme dans les cimes, le coeur dans les nuages, le corps à la terre. Cycle éternel de la vie. Les fleurs grandissent, puis perdent leurs pétales et leurs graines nourrissent le sol, pour donner naissance à d’autres fleurs, encore et encore.

C’était son tour de rejoindre ce cycle, voilà tout. Père n’avait pas peur de la mort, et on savait bien qu’il était malade, plus fragile. Ce n’était pas triste. Même si ma soeur a pleuré des jours et des nuits, elle a fini par évacuer son chagrin et recommencer à sourire, comme nous tous.

La vie continue, comme tu le disais si bien.
Et la vie a continué, avec toi.  Et tu es encore là, dans tous mes pas. Pour toujours. Tu es dans le souffle du vent, dans le murmure des feuilles, dans les chants des ruisseaux, dans la brûlure du soleil, dans l’aridité du désert. Esprit de la nature, tu erres. Parce que toi, tes croyances te dictaient que le corps s’en va et que l’âme subsiste dans l’immensité du monde.

Oui, la vie a continué avec toi.
Et cette fille qui continuait de me tourner autour. J’étais bien trop gentil pour oser la blesser, la repousser, et je l’appréciais. Je l’aimais comme on aime une amie, voilà tout. Elle était importante pour moi. Parce qu’elle était gentille et qu’inconsciemment, elle m’aidait à protéger notre secret. Et pourtant, si j’avais su, jamais je ne l’aurai laissée faire partie de ma vie.

Parce qu’elle a tout gâché.

l’aimer jusqu’à la voie lactée

Deux années passées avec toi, au rythme de tes voyages, de nos rires, doutes et crises de folie.

Deux années à dessiner la carte du monde sur ta peau, à passer mes doigts dans tes cheveux, le long de tes pectoraux, de tes abdominaux. À inventer un langage qui n’appartenait qu’à nous, loin des autres.

Deux années à poser la tête sur ta poitrine pour écouter les battements de ton coeur et me souvenir qu’il battait pour moi. Qu’il a cessé de palpiter à cause de moi. Je suis si désolé. Tous les soirs, je hurle en silence pour te demander pardon. Si tu es dans l’air du vent, dis-moi que tu m’entends. Envoie-moi un signe.

J’aimerais tout effacer.
Recommencer cette journée où on s’est trahi.

On était parti tôt comme tous les matins, dans un coin de pêche tranquille. Et comme d’habitude, tu te plaignais de ne rien attraper. Et je te disais de commencer par arrêter de crier ou t’agiter. Je me suis moqué gentiment de toi comme à chaque fois, on s’est chamaillé. Rien de bien méchant. Mais tu as glissé sur les pierres humides et tu es tombé à l’eau. Et tandis que je continuais à rire, tu as cru bon de me faire croire que tu t’étais noyé, jusqu’à ce que je panique et je me penche au-dessus de la rivière. Et que tu surgisses pour me tirer par l’avant-bras et me faire plonger avec toi.

Je t’en ai voulu parce que j’ai eu peur pour toi.
Et puis finalement, on a ri.

Et on en a oublié la prudence.
J’ai glissé mes mains sur ta peau, enlacé, aimé.

Et elle était là.
À ce moment, à cet instant précis, ton sort était scellé.
Le mien aussi.

mais ce sang sur mes paumes

Ça ne s’est passé que quelques nuits plus tard. À peine le temps d’un au revoir.
Elle a parlé. Nous a balancé. Vengeance pour soulager son coeur blessé. Pour me sauver. Pour que j’arrête de perdre du temps avec un homme, que je l’aime, elle. Toi et moi avions pris l’habitude de dormir l’un contre l’autre, l’un sur l’autre, derrière la forge, près du feu, à l’abri des regards. Et ce soir là, tu dormais contre moi, ta joue posée sur le creux de mon cou, une de tes mains en travers de mon torse, tes cils papillonnants, délicats ombrages sur tes joues dévorées par la barbe. Et je te tenais contre moi comme on chérit quelque chose d’unique et précieux.

Parce que tu l’étais.
Tu l’es encore.

Bercé par le rythme de tes respirations, je somnolais quand ils sont arrivés. En silence. Même les brutes savent marcher à pas de velours. Ils ont débarqué comme des lâches, les sales chiens qu’ils sont. Pas le temps de réagir, d’aller chercher une arme. Infériorité numérique. On s’est fait bouffer comme des merdes. Réveillés en sursaut, sueur au front. Ils t’ont tué sans sourciller, sans hésiter.

Le bruit de la lame qui s’enfonce dans la chair tendre du cou, je ne l’oublierai pas.
Je l’entends encore dans mes cauchemars, toutes les nuits, ceux qui me réveillent en sursaut et le front luisant de transpiration.

Et j’ai regardé la vie s’enfuir de ton cou, se déverser en torrent carmin sur la pierre froide et grise, désormais rouge, chaude et poisseuse. Je te jure, j’ai essayé de la retenir. De te sauver. De plaquer les mains contre ta gorge, de stopper les saignements. J’ai tout fait. Tout, tout, tout. Mais c’était foutu. Cicatrice trop profonde, c’était déjà un miracle que ta tête tienne encore convenablement sur tes épaules. J’ai vu le désarroi dans tes yeux, la profonde tristesse, le choc aussi. Le dégoût d’être tué lâchement comme un coup de couteau dans le dos. Ta peur, pas de mourir, mais de me laisser seul. J’ai vu toutes ces tempêtes émotionnelles dans tes iris. Et la dernière image que tu as emportée de moi, c’est mon visage balayé par un vent de chagrin, un ouragan de colère. Et quand t’as poussé ton dernier râle, que le feu de tes yeux a fini de brûler comme une flamme assassinée par la pluie, j’ai su que je n’avais plus rien à faire ici. Je t’ai caressé la main une dernière fois, baisé tes lèvres en étouffant mon chagrin.

Je n’ai jamais compris pourquoi ils ne m’ont pas tué. Se contentant d’une entaille à la gorge. Pour que je me souvienne ? Que je regarde tous les hommes en me souvenant de toi et de ta gorge ouverte ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que sur l’instant, j’aurai préféré mourir et m’en aller avec toi. À ce moment précis, je me moquais bien de laisser ma soeur seule.

Je voulais que la douleur s’arrête.
Quand est-ce qu’elle s’arrêtera ?

Ce vide qu’on ressent à la perte d’un être aimé est indescriptible.
C’est pire qu’un gouffre. C’est comme si toutes les étoiles tombaient du ciel, que la lune s’en allait, ne laissant qu’un ciel noir et hostile, triste, sans couleurs. Plus de lumières. Plus aucun guide. Juste le silence. Le silence dans la tête, dans le coeur, parfois déchiré par des hurlements de tristesse, de désespoir face à la sournoiserie du destin. C’est comme si j’avais perdu une partie de moi, cette nuit-là. Si c’est sur tes lèvres que j’ai formé mes premiers sourires, c’est aussi sur les tiennes qu’ils ont appris à mourir.

Comment continuer à rire ?
Comment continuer à sourire ?
Et pourquoi le faire ?

Mes larmes se sont à jamais gelées dans la prison de mes cils. Mon coeur est devenu froid comme la neige. Tempête de givre sans fin dans ma carcasse vieillie avant l’âge. Et mes épaules si larges ployaient sous le poids d’un chagrin bien trop lourd à porter. Je voulais partir. M’en aller. Disparaître, à jamais. Abandonner mes responsabilités, n’en déplaise à la morale de père. Et c’est ce que je comptais faire. Quelques jours plus tard, j’ai fait mes sacs, préparé le vieux cheval de la famille.

Je partais. Où, je n’en sais rien.
Je fuyais, même. Je me fuyais.

Il a fallu qu’elle arrive.
Cette putain !

Elle s’est cramponné à mon bras en me suppliant de rester, m’a enlacé par la taille pour me tirer vers moi, sans jamais parvenir à me faire bouger d’un seul cheveu. Et ses yeux bouffés par les larmes me priaient de ne pas partir. De l’aimer, elle. De t’oublier. Comment t’oublier alors que j’ai ta marque à jamais gravée au cou et le souvenir de ta présence en lettres dorées sur mon coeur. J’écrirai ton nom sur le ciel, si j’avais appris à écrire un jour. Et tandis qu’elle me hurlait de vivre avec elle, moi j’attendais qu’elle se taise pour m’en aller.

Mais elle a avoué. Par inadvertance. Que tout était son idée. Cette mise en scène morbide, ton assassinat cruel. Là d’où je viens, ça arrive souvent de se faire justice à soi-même pour se débarrasser des gêneurs. On a pas le temps pour l’homosexualité. C’est pas compliqué de monter quelques villageois pour une expédition punitive. Et elle ne l’a pas fait par choc ou dégoût, mais pour m’éloigner de toi, pour m’avoir rien que pour elle.

Cette folle.

Et quand j’ai entendu ses mots, je l’avoue, j’ai perdu pied.
Il fallait te venger.
Le chagrin s’est mêlé à la colère. Mélange sismique et toxique. Je me suis abandonné à la basse vengeance et s’il fallait le refaire, je le ferai. Pour ne pas laisser ton crime impuni. Peu importe tout ce que ça m’a coûté. J’ai déchaîné la tempête de ma fureur sur cette foutue sorcière, d’abord.

Des coups violents.
Des coups dévores par l’émotion. Qui étaient là pour blesser, briser, casser des os, des dents, punir, hurler, tuer. J’aurai voulu la mettre à l’envers, que le dedans devienne l’envers, qu’elle s’étouffe dans son propre sang, l’éventrer, sortir tous ses organes un par un, les donner aux vautours et aux coyotes. La saigner. Faire mouiller ses petits yeux. Ce n’était pas moi. Ça ne me ressemblait pas. J’avais toujours été le plus doux de nous deux, incapable de lever la main sur autrui. J’ai passé des années à pleurer quand père achevait un animal sous mes yeux. Elle m’a tué aussi, ce jour là. A fait envoler ma sensibilité. Sorti le monstre que je cachais au fond de mon coeur, l’a nourri, l’a laissé grandir. Il fallait qu’elle paie. Coups de pied, coups de tête, coups dans le ventre, sur la poitrine, partout où ça fait mal. Que je m’imprègne dans ses chairs, jusqu’à y laisser des nuances de galaxie, des preuves éternelles de ma douleur. Et ses cris ne m’atteignaient pas plus que ses pleurs. Je l’ai abandonnée, la croyant morte, après qu’elle m’ait avoué dans un murmure le nom des barbares.

Eux aussi devaient payer.
Ces foutus exécuteurs.

J’ai égorgé le premier. Sans réfléchir, sans lui donner le temps de s’expliquer, de me supplier. Le sang poisseux dans ses cheveux, son expression figée dans une dernière grimace, les tressaillements de son corps, ses derniers gargouillements… je les entends encore. J’ai explosé le crâne du second contre un mur de pierre. C’était chaud et poisseux entre mes mains, humide et visqueux.Le bruit des os qui se broient, grincent, supplient pour la fin du supplice. Jamais je ne me serai cru capable de ça.

Mais ce que j’ignorais, à ce moment, c’est que ça, ce n’était que le début d’un long chemin de destruction. J’ai versé et perdu tellement de sang que ma morale ne peut plus l’absorber. Je m’enlise dans ce magma vicieux.

J’aurais pu tuer le troisième.
Je voulais tuer le troisième et j’étais en route pour lui régler son compte, les mains couleur carmin, mes vêtements aussi. Mais des soldats me sont tombés dessus en chemin. Je me suis battu, oui, j’ai essayé de m’enfuir, c’est vrai aussi. Mais ils étaient plus nombreux, mieux entraînés, plus frais aussi. Ils ont vite eu raison de moi, le monde a basculé à mes pieds.

Et le silence après ça.
Assourdissant.

Je me souviens avoir pensé que tout était fini. Mais j’avais pas tort, ce n’était que le début d’un enfer de damnations.




— freak on a leash —






à mes poignets des bijoux, fermés, liés à mes pieds.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, à rien sûrement.
Je me souviens avoir bêtement espéré que le feu de ma colère suffise à faire fondre mes fers. Qu’elle me brûle au passage, m’emporte loin, ailleurs. J’ai pas supplié pour qu’on me relâche. J’avais les mots comme coincés dans un tapis de poussière, entassés au fond de ma gorge, incapables de s’échapper. À quoi réclamer aurait-il pu servir ? Si ce n’est m’humilier et me couvrir de ridicule. Je ne me suis pas non plus installé dans un coin, à tourner et retourner, en me demandant comment j’avais pu à ce point perdre mes moyens à cause de toi. À quoi bon ? Père disait toujours ce qui est fait est fait, il faudra composer avec. Et moi, j’avais aucune raison de regretter mes gestes. Ils méritaient ça et sûrement bien plus. Je voulais qu’ils souffrent, je voulais qu’ils aient mal. Et j’ai obtenu satisfaction. Peut-être que j’étais déjà un Chien sans même le savoir, déjà à l’époque. Un foutu clébard alléché par l’odeur du sang.

En trente jours, je n’ai pas revu ma soeur une seule fois. Elle a disparu de ma vie, à la faveur des étoiles. Je me suis contenté d’attendre en silence parce qu’il n’y avait que ça à faire. Amère résignation. J’aurais presque pu prédire ma condamnation avant même de l’entendre. Rien ne jouait en ma faveur. Deux vies ôtées contre une. Une vengeance amoureuse. Un crétin tombé amoureux d’un homme. Qu’est-ce qu’on pouvait en avoir à faire ? Rien. C’est pas comme si les gens comme moi étaient vus d’un bon oeil. Alors je m’y attendais.

C’était comme une menace qui plane dans l’air. Un parfum âcre et amer. Sec. Qui brûle la gorge et assèche le sang.

J’avais déjà entendu mon père me parler quelques fois de ces Hommes des montagnes arrachés à leurs terres. Condamner à se brûler les pieds dans le désert et marcher des jours durants du côté où les montagnes sont couvertes de sable chaud et or. Et il me racontait que c’était pour éviter ça qu’il fallait que je reste dans mon coin, que je ne m’occupe pas des autres et que je me consacre à mon travail et à ma soeur. À croire qu’il avait prédit l’avenir, qu’il avait peur pour moi. Toute sa vie, il aura cherché à m’éduquer pour que je vive simplement et vieux.

Et j’ai soufflé les braises de ses espoirs.
Tout cassé, chamboulé, renversé.

Alors quand l’Assemblée a prononcé un jugement qui résonnait comme une évidence, j’ai pas eu mal pour moi et ma liberté à jamais assassinée mais pour père. J’ai prié pour que ma soeur marche fidèlement dans ses pas, n’emprunte pas le même chemin sinueux que le mien. C’est tout ce que je pouvais faire.

Parce que je n’ai pas crié, hurlé à m’en arracher les cordes vocales. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas supplié. Je n’ai pas pleuré. Je ne me suis pas effondré au sol les genoux sciés à hurler clémence et miséricorde. Je ne leur ai pas dit que c’était injuste et que je méritais mieux que ça. Je n’ai ni baissé les yeux, ni la tête. Je suis resté égal à moi-même. Insondable, inébranlable. Pas un souffle d’émotion au fond des yeux, pas une grimace, pas un sourire. Pas de soulagement d’être en vie. En revanche, j’ai pensé à toi. Et je me suis demandé ce que tu en pensais. Toi, je suis sûr que tu aurais hurlé jusqu’à en réveiller la neige qui dort au sommet. Avalanche de haine et de colère qui se serait abattue sur cette Assemblée de villageois froide et austère.

Mais tu sais, je me demande s’il y a vraiment une façon de réagir lorsqu’on apprend qu’on perd ce qu’on croit injustement acquis : la liberté.
Pas de réaction mais beaucoup de questions. Ce serait quoi ma vie maintenant ? Porter des charges, courber l’échine, garder le silence, s’écraser en courbettes obséquieuses, s’effacer, se soumettre, devenir une proie ? Ne devenir qu’une simple valeur marchande, pas plus importante qu’un meuble ou un animal de ferme. Ne devenir qu’un moins que rien que l’on peut écraser, battre et consommer à sa guise. Vrai que ça avait quelque chose, qui aurait pu me nouer les entrailles. Mais moi, j’ai toujours accueilli les nouvelles avec flegme et désintérêt.

Rien ne pouvait me faire plus de mal que ton absence s’égrenant chaque jour en goutte de silence. Rien ne pouvait te faire revenir. Et si oublier jusqu’à mon nom était le prix à payer pour un peu de sang et pour t’avoir osé, alors j’étais prêt. Alors c’est vrai, je me dis que j’aimerais recommencer pour nous recommencer, j’ai des remords mais pas de regrets. Ils le méritaient.

Je me suis laissé porter par le vent, traîné, arraché aux montagnes qui m’ont vu grandir, mon berceau, ma prison.

Il y en avait pas beaucoup des comme moi.
Encore une fois, je me suis installé dans un coin et j’ai attendu qu’on nous annonce le départ vers la contrée chaude d’Agni. J’ai longtemps rêvé de quitter mes montagnes,  pour voir le monde et le dessiner à l’encre de mes rêves, sous mes paupières. Mais pas comme ça. À jamais envolés, les désirs d’aventure.

Désormais douloureusement ancré au monde de la réalité, j’ai laissé ma propre vie m’échapper. Elle s’est enfuie sans un mot, sans me prévenir, elle a pris son chemin. J’ai prié pour que quelqu’un la trouve, me la rende.

Me réanime.
C’est ce qu’il fait Gris, tu sais.
Il ne t’efface pas, il ne te remplace pas. Mais il s’installe, petit à petit, il fait son nid.

dans mon sang un peu de bruine, toujours laver mes racines

Le premier jour, nous étions une dizaine.
Des hommes et des femmes de tous les âges. Certains plus grands, d’autres plus beaux. Certains se plaignaient, comme s’ils voulaient hurler au monde qu’ils existaient quand d’autres restaient impassibles. Ceux-là avaient bien compris que c’était tout ce qu’il y avait à faire dans le désert. Attendre. Ne pas se faire remarquer. Pour éviter de se retrouver déshydraté, affamé, couvert de cicatrices.

Certains traînaient des pieds, respiraient mal et trébuchaient souvent dans le moelleux du sable, incapable d’avancer, de continuer. On aurait pu les aider. J’aurais même pu me proposer pour porter cette pauvre femme à la respiration sifflante et dos courbé. J’en avais les épaules. Elles étaient devenues assez larges pour accueillir toute la misère du monde. Mais non. Ils l’ont abandonnée. Elle est morte seule dans son lit de sable. Les faibles n’ont pas leur place dans ce monde. C’en était la cruelle illustration. La première fois, j’ai gardé mon silence, mon calme, en dépit de ce que hurlait mon cœur, mon instinct de protection. J’étais assez malin et lucide pour me douter qu’il était dans mon intérêt de garder mes distances, me détacher de tout, fermer mon cœur et enterrer ma colère. Alors j’ai continué à avancer. Les jours passaient, les montagnes s’effaçaient, le souvenir de ma vie d’antan avec. Les décors de mon village et le souvenir de ma jolie maison de pierre n’existaient plus que dans mon esprit. Mon prénom aussi. Je ne l’ai plus jamais entendu depuis que tu l’as soufflé, avant de t’en aller.

Plus jamais.
C’est peut-être pour ça aussi que je l’ai oublié. Si j’avais su, je me serai forcé à le chantonner comme une chanson douce. Pour garder les pieds sur terre, ne pas sombrer, me souvenir de qui je suis et d’où je viens. Si j’avais su.

*

La seconde fois, ils ont laissé un jeune à peine plus vieux que moi. Il était gentil, paumé, boiteux aussi. Lui aussi, on aurait pu l’aider. Lui aussi, j’aurais pu le porter quitte à me casser cette fois-ci quelques os. Mais lui aussi, ils l’ont abandonné. Mort dans une jolie prison à ciel ouvert. Et parce que c’est dans ma nature de protéger et d’aider les autres, quitte à en perdre tous mes moyens comme avec toi, je n’ai pas laissé passer. J’ai donné le relai à ma colère. Pluie d’insultes. Déluge de violence assassine. Quelques coups de tête hésitants, des mots et des crachats ne peuvent pas faire grand chose. Surtout pas lorsqu’on est un esclave.

Depuis quand les puissants accordent-ils de l’importance à ce qu’on pense ? À nos colères, nos doutes, nos peurs et nos émotions ?

C’est pour ça qu’ils n’ont pas cherché à m’écouter et qu’ils se sont contentés de me priver d’eau et de nourriture. J’étais pas le premier gaillard qu’ils affamaient un peu. Pas le dernier non plus. Le fouet pour que ma peau se souvienne le prix de l’insubordination, les mors pour me laisser un goût acide de rancoeur jusqu’au fond de la bouche. J’ai enterré ma colère dans un coin en comprenant que cela ne servirait jamais à rien. Qu’ils ne m’écouteraient pas.

Les luttes inutiles et les combats perdus ne font pas partie de mon sang et de la logique de la maison. Père m’a toujours dit qu’il y avait des moments où se coucher sans résister était la plus sage des décisions. Et tu sais, je suis certain qu’à ma place, il n’aurait jamais cherché à ouvrir la bouche. Pas un seul tressaillement de cil ne serait venu perturber les traits figés de son visage de pierre. Rien ne pouvait l’ébranler, pas même le déluge. J’aurai voulu être aussi fort et digne que lui.

Ou bien être comme toi.
Aller au bout de mes idées, quitte à en crever. M’égosiller dans les insultes, donner des coups, distribuer mes poings et les abattre en comètes jusqu’à faire naître des univers sur la peau. Je n’étais ni aussi fier que père, ni aussi fort que toi. Perdu dans un entre-deux. Un chien qui sait grogner mais qui a trop peur des coups pour oser montrer les crocs et aboyer. Je n’ai jamais eu le temps de me trouver et je me suis perdu.

J’ai survécu au désert et parfois, je me dis que la mort aurait été plus douce.

dans ma tête des idées, ça deal au couteau

Ce n’est pas tous les jours que des Prithviens descendent des montagnes, condamnés à la perte de leur liberté. Ma peau pâle comme des rayons lunaires se démarquait. Drôle de flocon de neige perdu dans l’or du désert. Je n’avais jamais vu Agni et quand tu me la racontais, je me l’imaginais comme des immenses champs de sable, rien d’autre que le ciel et la sécheresse à l’horizon. Et s’il est vrai que les déserts n’avaient rien de rassurant, les villes étaient jolies, pleines de couleurs. Bien moins ternes que les villages perchés et isolés de Prithvi. C’est ce que j’ai pensé. Sans les chaînes et les cicatrices étendues sur ma peau, j’aurai presque pu m’en émerveiller, ouvrir des grands yeux d’enfants et me mirer en aventurier, prêt à découvrir une toute nouvelle culture. Mais l’enfant que j’ai été n’était plus. Alors il s’est contenté de regarder par la fenêtre sale, derrière mes yeux, mélancolique et déprimé.

Parce que malgré la beauté des paysages, je transpirais de mélancolie. C’était pas ma vie d’avant qui me manquait. Plutôt les sourires de ma soeur et ses regards éclaboussés d’espoir quand elle se faisait belle pour le fils des voisins. Et puis surtout, toi. Tout me ramenait à toi et les histoires que tu me contais matin et soir. Cruelle conscience des mots que tu laissais sur ma peau. T’étais un artisan de l’imagination et même si j’ai toujours su que tu exagérais tes histoires, que tu y rajoutais un peu de sel et de piment pour mieux me faire baver, je n’ai jamais douté de ta sincérité. Tu avais le corps et la façon de voir le monde que seuls ceux qui ont beaucoup marché ont. Tu m’avais parlé du mode de vie Agnien, du commerce d’esclave et de ce que tu avais pu relever au gré de tes promenades. À chaque fois, tes yeux s’assombrissaient d’orage. Quoi de pire pour une étoile filante bien trop habituée à courir dans la nuit que de se retrouver en cage ? Tu n’aurais jamais pu supporter une vie faite de contrainte et d’interdit. Je sais qu’à ma place, tu aurais tout tenté pour t’enfuir. Quitte à en mourir.

Mais moi, je n’ai rien tenté.
J’ai docilement suivi les rabatteurs et j’ai accepté mon sort sans faire le dos rond. J’aurais pu être vite revendu, servir dans des champs, porter des charges, avoir une chance de bien tomber et d’être ignoré plutôt que mal-traité. Et c’est à ça que je m’attendais parce que je n’avais jamais entendu parler des Pavillons, à peine du Seigneur des Chevaux. Faut dire qu’on s’en moquait un peu dans mon petit village, de ces nobles aux noms et surnoms pompeux. Seigneur des Chevaux… les riches se sont toujours largement surestimés.

Alors quand la sentence est tombée, comme un couperet, je n’ai pas compris tout de suite.

« Pavillon des Chiens. »

Si la déchéance humaine devait avoir un nom, ce serait bien celui-ci.

may I stand unshaken ?

Bats-toi, Coyote.
Bon chien, Coyote.
Vilain chien, Coyote.
Attaque !
Sale bête.


Tourne. Frappe. Mords. Blesse. Marque. Attaque. Plus fort. Encore. Non pas comme ça, mauvais chien. Bats-toi plus fort, bats-toi encore.  Fais-lui mal. Fais-leur mal. Écrase. Cogne. Encore, encore, encore.
Toute ma vie, Père m’a répété qu’il fallait apprendre à se battre. Avec les poings, pour défendre ceux que l’on aime. Mais surtout, pour lutter contre la vie. Devenir fort. Ériger des remparts, des murailles. Devenir inébranlable. De toutes mes forces, je me suis battu pour rester le même. C’est abstrait, puisque je me suis oublié. Et pour être honnête, je crois que j’ai échoué.

J’ai laissé un peu de moi sur la cour sableuse, beaucoup de sang aussi. Quelques dents qui sont parties s’enterrer dans un coin d’ombre de la fosse. Et je me suis perdu. Le temps a buriné mes rides, mes cicatrices, toutes ces peurs qui me collent à la peau. Des vieux réflexes qui restent. Les sens qui ne dorment jamais, toujours aux affuts, prêts à se battre pour manger, dormir, survivre, exister simplement.

On s’entraînait les matins et les soirs, aux heures où le soleil ne tapait pas trop fort. Mais il y avait le regard des maîtres qui tapaient encore plus fort dans notre dos. La menace de la boîte, l’humiliation, la honte. Il y avait des chiens, des hommes de tous les horizons. Des types qui aimaient abattre leurs poings sur la peau comme autant de lames. Des hommes dévorés par la colère, alléchés par l’odeur du sang, qui se plaisaient en ces lieux. D’autres qui avaient perdu leur humanité pour devenir ce que l’on attendait d’eux. Et des gamins paumés à l’enfance assassinée, contraints à ruser et aux coups bas pour compenser leur jeune âge et leur corps trop fin.

D’abord, c’était des combats tranquilles. Des armes en bois, des mannequins. J’avais appris à me battre avec toi, à tenir une épée et la manier avec Père. Ce n’était pas difficile. J’ai même trouvé ça amusant. Et ça me soulageait. Un exutoire à ma rage, une cible de paille et de bois qui ne sentait, ne ressentait rien à martyriser.

Bats-toi, Coyote.
Bon chien, Coyote.
Vilain chien, Coyote.
Attaque !
Sale bête.


Frappe encore, frappe plus fort.

Je rêvais des visages de tes meurtriers. De martyriser encore, de m’encrer dans leurs chairs, les tuer de l’intérieur, broyer leurs organes, les réduire en poussière.

Mais c’était trop sage.
Trop sage pour les traînées de sang noyées dans le sable. Pour les gueules cassées là depuis trop longtemps, aux nez tordus, sourire jalonné par les coups.

Après les mannequins, les gens.
Après les armes en bois, les poings, les épées.

Et la violence.
Encore, encore, plus fort.

Duels, combats en équipe, des trois contre un aussi. Amère sensation de déjà-vu. Le souvenir de ta gorge ouverte en croissant de lune, et mes mains plaquées pour tenter de te sauver. Alors que tu savais sûrement mieux que moi que tout était foutu et que je m’échinais pour rien. J’avais la rage, tu sais. La satisfaction d’attaquer les fantômes de mon passée s’est mué en colère sourde et profonde et je me suis encore perdu un peu plus dans un enfer de dépravation.

Alors dans la Fosse, quand ça ne se battait pas pour la nourriture ou pour tuer le temps passant trop lentement, je me répétais les mots de père. Tu sais, ça prend du temps de devenir un homme. Et il ne faut qu’un soupir pour ne plus l’être. Je crois que ce sont ses mots qui m’ont empêché de toucher le fond.

Et j’ai bien gratté le sol, pourtant.

J’ai perdu ma première dent en me mangeant un énorme poing dans la mâchoire. J’ai vu mon nez saigner bien trop de fois. Je ne comprends pas pourquoi il a décidé de rester droit. J’ai gagné les cicatrices qui zèbrent mon corps, drôle de peintures, reflet de tous mes chemins de vie. J’ai trop bien mangé la poussière. L’odeur du sang à m’en faire tourner la tête. Le mien, celui des autres.

C’était ça. Le faire ou mourir, tuer ou être tué.

Bats-toi, Coyote.
Bon chien, Coyote.
Vilain chien, Coyote.
Attaque !
Sale bête.


Et j’ai recommencé à tuer.
Du sang sous les ongles que je ne nettoyais avec ma langue et ma salive.

Vision du passé, écho d’orage, parfum de rage.
Ils faisaient le même son que toi, tu sais. Cet étrange gargouillement de vie quand le sang suinte et bouillonne. Et le sable incapable de boire toute cette violence. Quelque part, dans un coin de ma tête, je ne comprenais pas. Les Prithviens m’ont condamné pour avoir tué. Père m’a appris qu’il fallait respecter la vie, pourtant. Et toi aussi, tu me le disais. Et maintenant, on m’apprenait à le faire et j’étais félicité, quand je le faisais bien.

Alors j’ai cessé d’essayer de comprendre.
Je suis devenu un spectateur de ma propre vie parce que c’était bien plus intelligent que de tenter de mettre de l’ordre dans ce désordre.

Je pensais être capable tu sais. Capable de leur montrer qu’on ne fait pas des hommes des bêtes. Et pourtant, je me suis retrouvé à courir et à frapper pour avoir à manger. Et si j’ai tenté d’ignorer les Chiens qui me regardaient de travers pour réveiller une quelconque pulsion sanguinaire, je me suis battu quelques fois. Pour me protéger. Et quand le sommeil tirait sur mes paupières, je me répétais les mots de père et je berçais ton souvenir. Tu as été mon rêve, tu l’étais dans la fosse.

Tu es mon rêve.
Gris, c’est un doux songe.

Je me suis battu, j’ai tué, j’ai défoncé, j’ai baisé, j’ai violé.

Mettez des Chiens et des Chiennes, ça fait des Chiots.
Rien de charnel et de sensuel dans ces corps qui se heurtent. Du sang, des larmes, du dégoût. La langueur des drogues qui embrument les sens. On trouve toujours plus à plaindre que soi. Et les Chiennes, putain. Une vie passée à se faire retourner, défoncer. C’était ni du sexe, ni de l’amour, juste de la reproduction. Un mâle, une femelle. Accouplement forcé. Elles mettent bas. Elles recommencent. Encore et encore. L’odeur de la peur, de la résignation sur leurs peaux comme un parfum. J’aurais aimé me lover dans tes bras pour que tu me réconfortes de tes mots, que tu me dises que c’était pas de ma faute et que je n’avais pas le choix, mais maintenant c’est comme marqué sur mon front.

Je ne suis rien d’autre qu’un violeur, un animal.

Ils m’ont tout pris. Tout volé.

Les courbes d’un sein n’ont jamais fait frissonné mes cils. Pas plus que les douces lignes des hanches et les jambes graciles. J’ai toujours préféré les corps larges aux muscles souples et noueux comme les tiens. Des corps fermes et solides que je peux toucher sans craindre de les briser.

Je n’ai pas aimé pas un seul instant, pas une seule seconde de ces rapports forcés. Elles pleuraient. De la rage à travers leurs larmes. Comme le dernier rempart pour ne pas s’oublier et s’affirmer. J’aurais aimé les protéger. Et au fond de moi, je savais qu’elles auraient bien plus de problèmes si je ne me soumettais pas. Si tu savais comme j’ai honte. Prends-moi dans tes bras. Dis-moi que j’ai fait les bons choix. Soulage-moi. Endors mes doutes, tue mes remords. J’ai peur de tomber sur un de ces gamins un jour. Savoir que j’ai contribué à ça. À cette vie passée dans l’Enclos. La liberté, ils ne la connaissent même pas.

J’en ai vomi mes tripes les premières fois. Et j’ai recommencé. Je crois que je ne pourrais plus jamais avoir envie d’un autre. Je garde mes fantasmes dans un coin de mon cerveau. Et même si Gris me plaît et que je laisse mes yeux courir sur sa peau, que je me rêve sur lui, sous lui, avec lui, c’est des désirs cachés au fond d’une boîte. J’ai perdu toute la spontanéité et la sensualité des rapports sexuels et consentis. Je ne connais que les larmes, les drames et le sang. Et les drogues. Le poids du regard de ceux qui épient. On surveille les animaux après tout.

Tu n’es qu’un Chien, Coyote.

J’aurais aimé avoir assez de force pour lutter. Refuser de les violer quitte à en souffrir, mourir. Mais je l’ai fait comme j’ai frappé.

Assassin. Violeur. Chien.
Bienvenue dans ta nouvelle vie, Coyote.

Il est où l’ancien toi ?
Comment tu t’appelais avant ?

C’est vrai, comment je m’appelais avant ?
Comment c’était avant ?

Bats-toi, Coyote.
Bon chien, Coyote.
Vilain chien, Coyote.
Attaque !
Sale bête.


Tu n’es qu’un Chien.
Fais-le beau.
Donne-la patte.
Couché. Assis. Panier.
Mange Coyote ! C’est bien, bon Chien.


Je ne suis qu’un Chien.

Encore Coyote !
Tue-le !
Mords !
Encore, attaque !
Baise-la.

Comment ça, tu ne veux pas Coyote ?
Et maintenant, tu veux ?

Tu n’es qu’un Chien.
Silence !


Comment c’était avant ?
Dis, tu t’appelles comment ?

Je sais pas, je sais pas, je sais plus.

« Tu n’es qu’un Chien, Coyote. Ielaël est mort.»


Dans le Pavillon des Chiens, j’ai appris qu’il n’y avait pas de limite à l’horreur et la cruauté. Et que les rêves aussi, on pouvait les tuer.

amid, admist a crashing world


Ah, le Seigneur des Chevaux.
Un nom pompeux pour un homme méprisable. Tu l’aurais détesté de toute tes forces, de tout ton sang. De ses manières à la lueur de mépris dans ses iris. De ses tenues qui peinent à  contenir un ego démesuré à la condescendance de ses mots.

Parfois, il nous honorait même de sa présence. Je ne l’avais jamais vu avant cette fois. Les Chiens ne parlaient pas de lui. On n’avait pas le temps pour ça. Fallait se battre et tout faire pour ne pas être le plus nul, le plus vulnérable.

J’évitais de penser à lui.
Alors qu’il était responsable des tourments des Chiens, des Chiennes, puis des Chiots. Je préférais me battre pour me souvenir de toi. C’était bien plus important. Mais quand j’ai croisé sa route, que j’ai vu son beau visage, celui d’un homme qui vit et mange bien, qui n’a aucun scrupule à marchander des vies humaines comme si elles n’étaient rien, mon sang s’est mis à brûler sous ma peau.

Il fallait que je le frappe, que je le bute. Je voulais défaire chacune de ses mailles, lui arracher les cheveux, lui tordre le nez, lui crever les yeux, broyer ses os, le détruire, l’effacer de l’existence même. Le saigner, le broyer, l’ouvrir en deux, arracher ses organes, tenir son coeur, sa vie entre mes mains. Savourer la terreur au fond de ses yeux. Repeindre les murs de son sang, l’entendre me supplier d’arrêter.



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Coyote
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Re: the day is done, the time has come. Dim 19 Mai - 18:42
Ici il n'y a pas de paix.
Qu’il constate à quel point ses Chiens sont des molosses bien dressés. Voyez Maître comme Coyote se bat bien. Voyez comme il a appris à tuer. Le bon chien-chien au maî-maître. J’ai tant rêvé de le balancer dans la Fosse. Une obsession qui ne me quitte pas. Tu sais, si mon chemin croisait le sien, je le tuerai. Sans hésitation. Je le tuerai.

Je veux le tuer.
Non, mauvais Chien, on ne mord pas le Maître.

Et à défaut de pouvoir le tuer, je lui ai craché au visage, pour hydrater ses soyeux cheveux. C’était bien peu. J’aurais aimé faire plus. Lui encastrer mon poing dans le visage, lui péter les dents, le nez, le souiller. Mais je n’ai pas eu le temps de plus. À bien y réfléchir, tant mieux. Ce connard est du genre susceptible, tu sais.

Il avait ses propres clébards pour le défendre.

Vilain Chien !
Non c’est pas bien, sale bête !
Méchant Chien.


Qu’est-ce qu’on fait des mauvaises bêtes ? On les frappe. Quelques coups vicieux entre les côtes pour tenir le molosse en laisse. Je savais très bien que j’allais payer au centuple pour ces gestes de colère. Et ma foi, tant pis.

Je le ferai encore et encore.
Même si j’ai eu mal, même si j’ai souffert.

*

J’aurais voulu vivre en paix. J’ai été jeté dans les entrailles puantes du monde des Chiens.  J’ai fait preuve de mépris, de violence et d’insolence. Ce n’est pas grave, ça se corrige. C’est ce qu’ils ont dit en me traînant à l’écart de la Fosse. C’est dommage, tu étais docile. On va arranger ça. Aucun vent de regret ne m’a fait frissonner. À quoi bon regretter ce qui a été fait ? J’étais juste résigné. Prêt à encaisser. Du moins, je m’en pensais capable. Parce que quand j’ai vu le poteau qui trônait au beau milieu de la cour comme s’il avait survécu à des siècles de guerre, j’ai compris qu’ils allaient me fouetter. Il y avait des traces d’ongle dans le bois, hurlement muet des suppliciés. Dans mon jeune âge, j’ai parfois pensé que seuls les faibles le craignaient. Mais Père m’avait repris vertement au détour d’une de nos rares conversations. En me disant que des hommes bien plus forts que lui avaient été brisés par le fouet. Et que certains en étaient même morts. Et moi, du haut de ma naïve jeunesse, je pensais juste qu’ils n’avaient pas assez de volonté. Mais, même si j’avais peur, j’étais certain d’y survivre et de ne pas le laisser me détruire. J’avais enduré pire, tu sais. Ta perte, pour commencer. Aucun instrument au monde n’aurait pu me blesser plus profondément jusque dans mes chairs.  Ça allait faire mal, puis ça allait passer, contrairement à ton absence.

Doux espoir, naïveté envolée.

Ils ont serré mes liens, me laissant juste assez de marge pour le plaisir de voir me tortiller et tenter de me soustraire aux coups. Je n’avais pas en tête de leur faire cet honneur. Ni même de donner satisfaction aux hommes postés devant moi pour savourer l’expression de douleur sans fin sur mes traits. Je voulais rester inébranlable. Brave. Fort. Jusqu’au bout. Mais quand je me suis rendu compte que mes épaules étaient déjà contractées et tendues, mes muscles endoloris à force de se tendre et d’attendre, j’ai compris que je n’y arriverai pas.

Alors j’ai serré les dents, baissé la tête, fermé les yeux.

Et j’ai attendu.

Le claquement du fouet dans l’air comme un grondement, un avertissement. Murmure qui meurt sur la peau. L’instant de latence. Et la douleur qui vient mordre la chair, l’étreindre. La brûler. Le corps qui se cabre et qui cherche à lutter. À peine le temps de carrer les épaules, de s’en remettre. Ils font tomber les coups avec une précision remarquable. Ça n’avait rien à avoir avec les quelques coups hasardeux que j’avais reçu dans le désert. Ils ne cherchaient pas à me blesser à ce moment. On abîme pas la marchandise après tout.

Là, ils cherchaient à me détruire.
À graver dans mes chairs le souvenir de mon insubordination. Et le fouet me lacérait la peau. J’avais l’impression de la sentir s’envoler à chaque coup. Je ne sais pas si j’ai vraiment tenu longtemps avant de ruer pour débattre, de supplier et donner tout ce qu’ils attendaient de moi.

J’ai encore le souvenir de mes muscles crispés par l’anticipation, de ma peau à vif, à feu et à sang. Toile de violence. Traînées de sang. Chemins brisés. Corps défoncé. Ma respiration qui s’étranglait dans ma gorge tandis que je la perdais.

Mauvaise bête, sale chien !

Une morsure et une brûlure dans ma chair. Je la porte encore.

D’abord, la fierté. L’envie de se montrer plus fort que les coups. De prouver que rien ni personne ne pourra nous briser. On se tient droit et fier. Et puis la surprise, la douleur qui monte et monte comme l’océan jusqu’à prendre la gorge. Elle arrive sur les rives de la peau par vague de souffrance, la déchire, lèche les muscles, se grave, puis reste à la dérive. Jamais elle ne repart. Elle continue à hanter la mémoire, ce qu’il m’en reste du moins. Et puis finalement, la résignation. Quand on comprend qu’on lutte contre plus fort que soi. Les yeux qui se ferment, la voix qui se brise, le corps qui s’affaisse.

Peut-être qu’ils ont raison, oui.
Peut-être que je suis un mauvais Chien.

Et on s’abandonne à un royaume de souffrance, de honte et de colère. Jouet du destin, pantin des maîtres-chien. Et quand le fouet a fini de te détruire, de te rappeler que tu n’es qu’un enfant qui pleure encore et qui appelle sa mère, alors tu deviens une chose. Un moins que rien. Prêt à ramper au sol et supplier pour que ça s’arrête. À lécher les bottes du Seigneur des Chevaux pour sortir de ce Royaume et retourner dans la Fosse. Et si tu pouvais ne devenir que l’ombre d’un cadavre, d’une goutte de sang sur le champ de bataille, l’ombre d’un grain de sable, l’ombre d’une ombre, l’ombre de rien, te faire tout petit dans un coin, tout oublier…

Si seulement il était possible de tout oublier…

J’ai bien tenté de penser à toi, mais très vite, j’ai cessé. Je ne voulais pas associer ton image à la douleur sourde des coups. Je veux continuer à voir des champs de fleurs et non de pleurs quand je pense à nos corps qui se touchent.

Mon existence avait si bien commencé, si seulement je pouvais la recommencer.

C’est ce que j’ai pensé quand le déluge a cessé de s’abattre sur ma peau brisée. On aurait pu me recouvrir d’un linceul et me laisser seul. Parce que j’avais déjà l’impression d’être mort. Cassé. La brûlure du fouet et les pulsations sourdes de la douleur comme des morsures de hyène ou des becs de charognard me dévorant les entrailles et exhumant tous mes secrets honteux. J’étais qu’un cadavre, prêt à se faire dévorer par les charognards, ironique quand on s’appelle Coyote.

Perdu dans un monde à la frontière entre le cauchemar et le réel lorsqu’ils ont posé le fouet, j’étais plus capable de penser, si ce n’est me répéter : j’ai mal. Ce n’est que plus tard que j’ai remarqué le sang sur ma mâchoire, à force de m’être mordu la langue, les lèvres. Mais à cet instant, j’étais bien incapable de localiser la douleur. J’avais mal dans mon corps et dans mon être. Scarification de l’âme, vie martyrisée, existence brisée.

Encore une fois, Père avait raison.
J’aurais dû le croire enfant.

Je pensais qu’ils allaient me détacher et s’en arrêter là. Mais quand j’ai entendu l’odeur du fer brûlé, celle si familière et réconfortante de ma forge, je n’ai que trop bien compris. Et j’ai encore tenté de lutter, de ruer, de m’enfuir. Mais je ne pouvais rien faire d’autre que tourner la tête sur le côté en tordant le cou en arrière et voir ma fin arriver. J’ai bandé les muscles, serré les dents, fermé les yeux si forts, peut-être que mes rides sont nées de cette peur. De la crispation de l’attente.

Et l’inévitable souffrance.

Le parfum de mes chairs brûlées. La douleur de mon hurlement. La brûlure de honte et de colère. La tentative de fuir le tourment. C’était comme si de mon sang était née une lave dévalant en torrent dans mes artères. Et moi, j’étais naufragé sans repère sur un océan d’horreur. Je n’avais plus de cordes vocales. Plus rien. J’étais juste un corps en souffrance, priant pour la fin de l’agonie. J’aurais voulu que tu me tiennes la main, que tu me dises que tout ira bien. Tout, plutôt que ça. Le sel des larmes sur mes joues, la transpiration collant mes cheveux à mes tempes, ruisselant sur mes épaules, sur mes plaies ouvertes. L’odeur de cramé et la fumée sur ma hanche, là où le fer chauffé à blanc venait de s’enfoncer.

Et la chaleur. Du soleil tapant sur mon dos. De la brûlure. De la douleur. À m’en faire perdre la tête.

Et quand ils m’ont détaché, indifférents à ma souffrance, je me suis effondré à quatre pattes aux pieds de mes bourreaux. Le bon Chien à son Maître. Un petit tremblement de l’air et je me suis étalé au sol, immobile. Point d’orgue d’un enfer d’humiliation.

Au pied, Coyote.
Oui, bon Chien.
Oh, tu me lèches la main, comme c’est gentil.


Je ne sais pas vraiment si j’ai envie de me souvenir des cachots. Je l’ai enterré dans un recoin sombre de ma mémoire. Entre deux tourments. Je ne veux plus y penser et pourtant, tout m’y ramène. Mes cicatrices, ma peur du noir. Du silence. Il suffit de peu pour briser un homme.

Tu sais Coyote, ça prend du temps de devenir un homme. Et il ne faut qu’un soupir pour ne plus l’être.

Oh, oui, plus qu’un soupir.

Le noir effrayant.
Une ombre sur mon coeur.

Et ce silence de mort, bercé par les sons de ma propre respiration. De mes soupirs et geignements. Impossible de dormir lorsque la douleur lacère les chairs. Griffes impitoyables, déferlante de souffrance. C’était comme une infection qui se répandait dans mon sang. Une infection à l’odeur de honte. La honte d’avoir perdu toute forme de dignité. De n’être rien. D’avoir tout perdu. Tu comprends Orik ? C’est de ta faute. Tout est de ta putain de faute. Pourquoi tu es mort ? Pourquoi tu m’as rencontré ? Pourquoi tu m’as laissé t’aimer ? Pourquoi tu t’es laissé tuer ? Pourquoi tu ne t’es pas battu ? Merde ! Tout était de ta putain de faute ! C’est ton nom que j’ai maudis en détention. Ton souvenir que j’ai haïs. Sans lui, sans toi, jamais je ne me serai sali les mains. Ils ne seraient jamais venus me trouver. Tout aurait été plus simple sans toi. Tout. Est. De. Ta. Faute. Je l’ai maudite, cette barbe rousse. J’ai haïs chaque atome de ce corps aux muscles noueux. C’était de sa faute si j’avais mal. Si la douleur pulsait sourdement, m’empêchant de me coucher sur le dos, de m’appuyer à un mur, de soulager mes crames et courbatures. C’était de ta faute si ça brûlait sous ma peau, des soleils et des feux dans mes veines. Et des bateaux à la dérive échoués au bord d’un fleuve de souffrance.

J’avais honte.
J’avais peur.
J’avais chaud.

À cause des coups, de la brûlure qui continuait à me faire souffrir, me lancer, me brûler, répandre sa chaleur toxique dans tout mon corps, dans chacune de mes terminaisons nerveuses. Ça faisait perler de la sueur dans mes cheveux, ma nuque, le long de mon dos, sur les courbes de ma mâchoire bouffée par la barbe. J’étais malade comme un chien. Douce ironie, tu ne trouves pas ?

J’aurais préféré mourir.

Avec toi, le temps avait toujours été un concept abstrait. Je l’oubliais vite quand je te dessinais sur ma peau, que tu embrassais la mienne. Il filait, indomptable, lorsque je m’épuisais à la forge. Mais je pouvais le rattraper quand je voulais. Me fier au ciel, aux étoiles. Dans ce cachot miteux, plongé dans le noir, coupé de tout, il filait sans prévenir et je ne pouvais rien faire pour le rattraper. J’ai vite abandonné l’idée de le compter pour me raccrocher à quelque chose.

Je l’ai perdu. Il m’a échappé.

L’absence des cris habituels de la Fosse.
Le poids du silence.

Plus jamais… je ne veux plus le connaître. Cette sensation d’errer à la dérive sur les océans, sans terre, sans repère, ballotté au gré des tempêtes et de la houle. Jusqu’à en perdre la boule. Je me demande s’il me reste quelque chose après ça. Comment se reconstruire lorsqu’on a perdu jusqu’à son humanité ? Sa dignité ?

Aucun bruit. Juste moi et mes pensées. Juste moi et mes doutes. Juste moi et ma colère.
C’était de ta faute, ta faute, rien que ta faute.

Rien à manger, ni à boire. J’aurais tout fait tout donné pour retrouver mes montagnes, le glacé de la neige, le mordant des vents prithviens. Juste un peu de fraîcheur. Et à boire. Je mangeais les flocons quand j’étais petit. C’était tout froid sur ma bouche. Ça piquait. J’aimais ça. Père levait un peu les yeux au ciel mais je voyais les sourires dans ses grimaces. Et là, recroquevillé dans un coin d’ombre, j’en étais à lécher le sel de ma transpiration. Mais pour mes entrailles tordues par la faim, je ne pouvais rien faire grand chose si ce n’est attendre dans l’obscurité angoissante.

J’ai perdu mes repères un à un.
Jusqu’à en perdre la tête. Elle tournait.

Alors je l’ai frappée contre les murs jusqu’à m’en exploser le nez et le front. Frapper encore. Frapper plus fort. Peut-être que si je frappais assez fort, tout allait s’arrêter. Mais j’ai eu beau cogner, à part la douleur et des bleus, j’en suis ressorti encore plus perdu.

Et quand enfin, le geôlier est venu me donner à boire au creux de sa paume, j’avais perdu toute envie de lui cracher dessus ou l’ignorer. Je me suis contenté de la lécher avec application en pleurant. J’aurais voulu lui sauter dans les bras pour m’apporter aussi un peu de nourriture. Et tant pis pour la brûlure de l’humiliation sur mes joues. Lorsqu’on est plus bas que terre, on est plus à ça près. Et l’eau calmait un peu la douleur, sans complètement souffler la chaleur. Même totalement nu, j’aurais voulu ramper pour sortir hors de ma peau.

La fièvre, la solitude, le noir et le silence me faisaient perdre la tête. Mais il y avait le geôlier qui me donnait toujours à manger au creux de sa main. Je l’ai aimée, si fort. Cette main qui m’avait frappé, battu, martyrisé, humilié, je l’aimais, je l’attendais, je la suppliais, je gémissais quand elle ne venait pas. Perdu dans un recoin de mon esprit, un enfant appelait à l’aide.
En voilà un bon Chien !
Oh, tu es content de me voir ? Montre comment tu es content ? Viens, approche.
Lèche Coyote ! C’est bien.
Brave bête, gentil Chien.
Tu vois quand tu veux ?
C’est qui le gentil chien ? C’est qui ?


C’est qui le gentil chien Coyote ?
Hein, c’est qui ?

Et le temps était tellement long quand il ne venait pas me voir et me nourrir, j’ai fini par avoir envie de mourir. En finir avec la vie. Mais pas te rejoindre dans un autre monde parce que je te haïssais plus que tout. C’était de ta faute. Alors un soir, un matin, je n’en sais rien, je me suis mis dans un coin, sagement, comme un enfant. J’ai pris une inspiration et je me suis mordu le poignet jusqu’au sang. Qu’importe la douleur, je la connaissais maintenant. On était des amis, des intimes. J’avais en tête l’idée de m’arracher les veines et d’en mourir. J’ai juste réussi à m’imprimer la marque de mes dents dans la chair. Mais ça ne m’a pas empêché de recommencer.

L’espoir fait vivre le songe.

Les tourments de la torture tuent les hommes. Ils les rendent fous. Personne n’en ressort indemne. Après ça, les gens se tiennent écorchés, titubants, ils ploient comme des rescapés de guerre. Survivants d’un enfer de honte, de haine et de rancoeur. Je m’y perds encore le soir. La nuit. Quand les étoiles oublient de s’allumer et sont cachées par les nuages. Quand je ferme les yeux. Quand j’entends des claquements, des sifflements. L’odeur du feu, du brûlé, du sang. Tout m’y ramène. Rappel constant de mon humanité perdue.

De l’enfant que je suis redevenu.

J’ai hurlé, j’ai supplié, j’ai pleuré, j’ai imploré mon père de revenir. Qu’il me prenne dans ses bras. Qu’il me dise que les hommes aussi ont le droit de pleurer. Qu’il me rassure et me protège. M’abreuve de sa sagesse et ses conseils. Et je l’entendais. Parfois, il me disait que tout allait bien se passer, que j’étais son fils et que je survivrai. Que j’étais brave et qu’il était fier de moi. Il était fier de moi.

« C’est vrai père, tu es fier de moi ? »
« Tu es un bon fils, Coyote. »
« Alors je m’appelle vraiment Coyote ? »

Et l’instant d’après il ne répondait plus.
Et je hurlais pour qu’il revienne.

M’abandonne pas, s’il te plaît, je t’en prie, reviens… ma voix qui se déchirait sur des sanglots et des appels à l’aide.

Je me languissais de sa présence. La sensation de sa main sur mon front. L’épongeant. C’était réconfortant. Alors je pleurais encore. Et perdu dans l’obscurité et dans un monde qui s’érigeait rien que pour moi, je me traînais en rampant pour aller lécher un peu d’eau. Avant de retourner me prostrer dans un coin. Jusqu’au jour où la fièvre tournant à m’en faire perdre la tête et complètement tremblant, j’ai fini par renverser la précieuse eau sur le sol.

« Tu n’as qu’à lécher. »

Et je l’ai fait. J’ai nettoyé le sol, cherché jusqu’à la moindre goutte. Autres larmes silencieuses sur mes joues. Sillons sur ma peau. Je les sens encore couler.

« Et lèche-moi le pied, tant que tu y es. »

Et je l’ai fait, aussi. Il ne fallait pas le mettre en colère. Je l’aimais. Pourquoi haïr celui qui te nourrit ? Pourquoi haïr ton seul contact avec l’extérieur ? Relation malsaine avec celui que j’appelais la Main. Je le haïssais en l’espérant je l’adorais en le méprisant. Ça ne faisait que rajouter à la honte, la culpabilité.

 Oui, bon Chien, c’est bien !
Tu lèches, mais oui, tu lèches ?
Brave bête.


Et j’ai fini par te voir. Tu étais là. Dans toute ta splendeur. Aussi beau que dans mes souvenirs. Et tu brillais si fort dans l’obscurité. J’ai rampé vers toi. J’ai appelé ton nom. Je t’ai supplié de ne pas disparaître si vite comme mon père. Mais tu es resté alors je me suis approché de toi, accroché à ta jambe. Et je n’avais plus de larmes à verser. Alors je me suis contenté de fermer les yeux, de t’étreindre, de me cramponner à toi. Tu n’avais pas le droit de me laisser cette fois. Je t’ai frappé quand j’ai vu que tu restais. Je t’ai hurlé ma peine et ma haine. Tu m’as écouté avec ton doux sourire, comme d’habitude. Tu m’as caressé les cheveux. Tu m’as compris. Tu t’es excusé. Tu m’as pris dans tes bras, pas assez fort pour recoller les morceaux, assez pour que j’oublie un instant l’instant.

Tout était moins pire avec toi. T’étais la flamme dans l’obscurité, la mélodie dans mon silence, le baume sur ma souffrance. On s’est tous les deux assis dans un coin et je suis resté la tête sur ton genou, à serrer ta cuisse musculeuse. Tu me caressais tendrement les cheveux. Tu me racontais mes histoires préférées. Je pouvais enfin être un gamin. Oublier l’adulte né trop tôt. Je me suis endormi bercé par ta tendresse, tous ces gestes qui m’avaient manqué depuis trop de temps.

Oublié, le poids des remords.
Oublié, les viols.
Oublié, le fouet.

Tu étais là.
Et tu me tenais si fort, l’univers aurait bien pu s’écrouler, ça m’importait peu. Toi, moi, le reste je m’en moquais.

Et quand j’ai ouvert les yeux, tu étais encore là. Tu me reparlais de toutes nos escapades près de la rivière. De mon talent pour la chasse. J’avais hâte qu’on sorte d’ici pour que je te montre tous mes progrès. Et qu’on parte explorer tout le monde, nous deux, ramasseurs de souvenirs. Mais pour l’instant, c’était tes mains sur ma peau. Je grimaçais quand t’approchais un peu trop mon dos, la brûlure à ma hanche. Et je fermais les yeux de bonheur quand tu passais les mains sur mes épaules, ma joue, ma barbe, au coin de mes yeux, dans mes cheveux blancs. Et que tu me répétais inlassablement que tu ne repartirai plus jamais.

Je savourais avec un bonheur naïf ton odeur, le tranchant de tes traits, la fermeté de tes muscles et de ta peau. Tu m’as avoué à demi-mot que tu me trouvais beau, même avec mes dents en moins. Si je n’avais pas usé toutes mes larmes, ça aussi aurait pu me donner envie de pleurer. J’en ai laissé, des larmes, dans cette minuscule cellule. Les seules que j’ai osé verser. Je les ai perdues depuis. Elles sont gelées dans la prison de mes cils.

« Tu as eu mal quand ils t’ont… ? Je suis désolé. J’ai tout tenté. J’ai été nul. »
« Je n’ai pas eu mal, ne t’en fais pas. »

C’était tout toi, ça. Promettre. Rassurer. Mentir. Combien de fois tu m’as soutenu que tu ne souffrais pas après une mauvaise chute. Comme cette fois où tu as glissé sur les pierres humides jusqu’à t’éclater la tête sur un caillou trop pointu. Ça te faisait rire toi. Mais quand t’as vu mes plaies et cicatrices, t’as pas souri. T’as pas trouvé les mots. T’es resté interdit. Et t’as fini par murmurer que j’étais bien trop jeune pour tout ça. Et tu as ajouté que tu étais fier de moi. Que j’avais réussi à rester fort et que je ne devais par avoir honte.

Ça m’a fait plaisir.

« Tu me trouves toujours beau ? »

De la douleur dans ma voix.

« Ce sourire de pirate ? J’adore. »

Alors je t’ai esquissé mon sourire grimace. Ton préféré. Et puis j’ai fini par rire, exhiber toutes mes dents manquantes. Tu m’as embrassé et j’ai touché les étoiles.

Et puis la cellule s’est brutalement ouverte. Je t’ai crié d’aller te cacher. Mais tu avais disparu. Rapide, comme à ton habitude. La Main n’a pas posé de questions. Elle a braqué une torche devant mes yeux habitués à l’obscurité. Ça m’a presque brûlé. Des éclairs de lumière qui zébraient sous mes paupières. J’ai baissé la tête, tenté de protéger mon regard.

« C’est bien, tu comprends où est ta place. »

C’est qui le bon Chien ?
C’est qui ? Mais oui c’est Coyote, mais oui !
Oh le joli Chien.


La Main m’a flatté la tête. Il était fier de moi et j’étais heureux que tu sois là, alors j’ai fait l’erreur de lui sourire.

« Arrête de sourire, c’est dérangeant. Et très laid. »

Tu m’as menti Orik.
Tu m’as menti.

T’as pas osé me dire que j’étais hideux mais lui l’a fait. Et quand il est reparti, tu n’es pas revenu.

Tu m’as menti, trahi, et abandonné.
Alors je t’ai encore plus détesté. J’ai frappé les murs avec les poings, la tête, la haine. En te hurlant de revenir. D’assumer. De cesser de te jouer de moi. Seul le silence étourdissant a répondu. Alors je t’ai cherché dans tous les recoins de la cellule ? À plat ventre, à tâtonner et glisser mes doigts dans les interstices de la pierre. Je me suis mis dans un coin, j’ai gratté le mur à la force de mes ongles jusqu’à tous les arracher. Je t’ai cherché partout.

Mais tu n’étais plus là.
L’enfant recroquevillé en position foetale de mon âme a pleuré.

Et moi, j’ai cessé d’espérer.

Et moi, j’ai cessé d’espérer.

Je n’avais plus que la Main. Elle, elle m’aimait. Elle me disait la vérité. Elle me nourrissait. Elle revenait. Elle était plus gentille que toi. Alors j’ai attendu son retour. Et j’ai presque rampé à ses pieds lorsqu’elle est revenue. La lumière m’a encore fait mal, j’ai baissé la tête, il m’a félicité. J’ai pincé les lèvres pour ne pas sourire.

« Montre-moi à quel point tu as faim. »

- c'est sale, c'est sous hide -



Tous ces moments passés à me rouler en boule, appeler mon père comme un môme, chercher ta présence, m’arracher les poils, hurler, parler tout seul, me cogner la tête contre les murs. Pour finalement perdre la boule et finir par rire. Rire, rire et encore rire jusqu’à ce qu’on me hurle de fermer ma gueule. Et quand la Main revenait pour me nourrir, je continuais de rire. Et quand il collait ses doigts dans mes cheveux, je gloussais aussi. Et quand je pensais à toi m’ayant abandonné, j’éclatais de rire aussi. Un rire douloureux qui me griffait la gorge, mais un rire.

Après tout, comment ne pas rire face au pathétisme de mon existence ?

Chut, silence, Coyote !
Ferme ta gueule !
Oh, sale bête !


Et je riais encore.

Coup de pied dans les côtes. Je riais.

Encore et encore, toujours plus fort.

Et quand enfin, je suis retourné à la lumière, le soleil m’a brûlé les yeux, la peau, comme autant de marques au fer rouge. Titubant, valsant, j’ai trébuché dans le sable une fois, deux fois. Les cris et les bruits de coup, de fer s’entrechoquant. Ça tapait à mes tympans.

Boom boom.
BOOM BOOM.

J’ai plaqué mes mains contre mes oreilles en hurlant. À fleur de peau, à fleur d’os.

J’ai laissé bien des plumes au fond de cette cellule, au fond de la Fosse. Oisillon tombé du nid. Tombé la tête la première, à l’envers. J’ai pas su arracher la petite fleur enracinée dans mon cerveau. La folie et les souvenirs ne me quittent plus vraiment. Un monde de damnation laisse des cicatrices que ni le temps ni les vagues ne pourront souffler.

Quel jolie bête !
Brave Chien.
Comme il est bien dressé.
Il a bien appris sa leçon. La brave bête.
On baisse la tête. On révère la Main.
On mange et tout va bien.
Gentil Chien.


« Regard menaçant, mon crâne se casse en mille morceaux,
Je fais semblant quand mon calme passe, j’évolue dans un cadre pas sain,
Ma tête c’est ma prison, les anges sont méprisants.
La folie empire en restant sur place,
Cerveau cassé il me manque une case,
Rien de grave, j’ai juste un peu de sang sur le casque,
Même s’il m’en manque une, je rentre pas dans une case. »

dans les rafales mes adieux

Quelques semaines après l’isolement, à tenter sans succès de me réhabituer à la Fosse, au bruit, aux distances, à tout, un gamin misérable est arrivé. Tout fragile. Vie à peine consommée. J’aurais pu rester dans mon coin et l’ignorer. Je n’avais plus envie de rien, et surtout pas me faire remarquer. La cellule m’avait appris à courber l’échine, baisser la tête et se soumettre pour éviter les coups, les menaces. Se faire tout petit, tout discret. Difficile quand on se traîne une lourde carcasse. Difficile mais pas impossible. Et puis, j’avais bien compris qu’aider les autres ne servait à rien. Si ce n’est passer pour un faible. Mais dans ma tête, il y avait la petite fleur qui me disait que je ne pouvais pas le laisser claquer dans un coin. Que je ne me le pardonnerai jamais. L’instinct de protection il coule dans mon sang, que tu disais. T’aimais ma générosité. Ma candeur.

Et je suis presque sûr que ce gosse, toi aussi tu aurais voulu le prendre sous ton aile et le protéger. Lui promettre que tout finirait par s’arranger un jour ou dans une autre vie.

Il était mignon, il était faible, il a failli y passer dès le premier jour. C’était souvent le plus nul de la session. Il y a passé du temps, dans la boîte, en plein soleil, recroquevillé comme une âme en peine. Quand les Maîtres venaient poser le chaudron dans la Fosse, il se faisait écraser et il devait lécher les restes. Quand il y en avait. Personne ne faisait attention à lui. C’était pas le genre de gosse qu’on remarque, Vipère.

Alors un jour à la fin de l’entraînement, quand ils sont venus apporter la nourriture et que les Chiens se sont tous lâchés dessus, j’ai décidé de partager avec lui. Il m’a regardé avec des grands yeux. Peut-être qu’il se demandait où était l’arnaque et si j’étais sincèrement animé de bonnes intentions. Je me suis contenté de hausser les épaules et le laisser en paix.

J’avais envie de tout faire pour qu’il ne finisse pas comme moi. Cassé, fané. Il était trop jeune pour perdre rêve et espoir. Ça m’a rendu malade de haine et de dégoût. Contre la belle Agni et ses lumières. Contre les esclavagistes. Le Seigneur des Chevaux. Tous ces nobles se vautrant dans leur ego, prêts à dépenser des fortunes pour assister à un combat de Chiens. Ce n’était pas juste.

Je ne lui parlais pas beaucoup. Tu le sais bien, je n’ai jamais été un grand bavard. Mais je l’observais de loin. Je l’ai vu changer. Se muscler. Glisser vers les tréfonds, l’obscurité. Petit à petit. Au fil des jours et des saisons, le temps l’a buriné, modelé, fait vieillir trop tôt, bien trop tôt. L’enfance envolée sur ses traits. Quelque chose de plus dur dans son regard. Sa petite taille, sa souplesse, son agilité, il a appris à en faire une force. À se faufiler comme le serpent dans les hautes herbes, sans un bruit.
C’est triste, mais le petit Vipère est devenu un bon Chien.

C’est qui le bon Chien, c’est qui ?

Et je n’ai rien pu faire ça. Je me suis contenté de le protéger. Espoir secret qu’un jour, il fuit, se recherche et se retrouve. Fallait bien s’accrocher à quelque chose dans la Fosse. Il me fallait un rêve auquel me cramponner pour ne pas sombrer.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Toi, d’où tu es, tu vois et tu sais tout. Dis-moi, s’il te plaît. Où, et comment est-il ?




— unshaken —





did I hear your pray ?

Le temps a passé, Vipère a changé, j’ai vieilli, je me suis endormi. À force-force de lutter, on finit par s’oublier, se fatiguer, se flétrir et simplement abandonner. Résigné, c’est tout ce que j’étais. Alors en dépit de mes handicaps invisibles, séquelles de l’enfermement, je me suis cramponné à mon épée, j’ai accroché ma rage, ma haine et ma peine à mes poings pour mieux frapper et les abattre en torrent. Moi aussi, je suis devenu un très bon Chien.

Après 4 années dans la Fosse à dormir entassé avec les autres, à me battre pour tout et simplement respirer, ils ont fini par estimer que je n’avais plus rien à faire ici. Que c’était bon, je n’avais plus grand chose d’humain. Ils avaient réussi à me mater, me détruire, tout me prendre, m’arracher mon sang, mon sel, ma vie. Je leur avais donné tous les Chiots qu’ils voulaient, ils n’avaient plus de plumes à m’enlever. J’étais mûr, j’étais prêt.

Ils ont fait le tri entre ceux destinés à vivre dans les cris de l’arène et ceux qui passeraient leur vie à l’ombre d’un quelconque bourgeois, à le protéger de sa vie. Et j’ai appartenu au second groupe. Douce satisfaction à l’idée d’éviter les combats du quotidien. Triste d’en arriver là. Se satisfaire de n’être qu’un objet de consommation plus que de divertissement.

C’est pour Vipère que mon coeur s’est serré. Mais au fond, il n’avait même plus besoin de moi. J’étais devenu inutile. Il avait pris en muscles, en force, en vitesse. Il n’avait plus besoin de quelqu’un pour le couvrir, l’aider à manger, ne pas crever. J’ai abandonné le soleil de ma terne existence.

Adieu, Vipère.

Quelle ironie. Passer autant de temps à espérer fuir cet endroit pour le pleurer.
Ces bâtards avaient bien réussi leur coup.

did I hear a thunder

Quel beau Chien !
Mais oui, quelle belle bête !
Il est à vous ce joli Chien ?
On a envie de lui caresser la tête.


Cette fois-ci, je n’ai pas craché à la gueule du Seigneur des Chevaux. Je l’ai encore moins frappé. J’ai gardé les yeux baissés, attitude certes un peu obséquieuse, mais je revenais de loin. Le souvenir de la morsure du fouet, du fer me brûlant la peau, le noir de la cellule et l’odeur de pisse et de misère humaine suffisaient à me tenir en laisse. J’ai pas tiqué quand il est passé devant moi. Même si au fond de moi, la bête rongeait ses chaînes et grognait pour se jeter sur lui et le tuer.

Un jour je le ferai.
Je le tuerai pour avoir assassiné tant de vie. Et si ce n’est pas moi qui m’en charge, quelqu’un d’autre le fera. Il doit il y en avoir, des gens prêts à tout pour lui planter une lame dans le coeur. Et encore. La mort serait trop douce pour lui. J’aimerais qu’il connaisse les mêmes tourments, le même désespoir, jusqu’à perdre tous ses repères. Pas son humanité, il en a jamais eu. On ne peut pas commercer les gens et les corps et s’estimer bon, ou sain d’esprit. Ce n’est pas possible, ce sont des concepts opposés.

J’ai écouté les gens parler de nous comme si on était des objets, des animaux. Et c’était ce qu’on était au fond. Je savais pas trop où j’allais atterrir. J’espérais au fond de moi tomber sur un Maître vieux, sénile et indifférent qui se satisferait de l’ombre de ma présence dans son dos pour mieux me fondre à ses pas. Une vie tranquille, dans une ferme peut-être. Ou bien un gamin de noble capricieux à protéger. N’importe quoi, pourvu que je me retrouve dans un lieu isolé, loin du monde. Pour me ressourcer, tenter de me retrouver.

Je suis tombé de si haut, lorsque j’ai appris que le grand, le beau, le magnifique Seigneur des Chevaux allait me vendre au palais du feu. Alors ça allait être ça ma vie ? Me traîner dans des lieux magnifiques, raser des murs bien plus estimés que moi ?

Il n’y avait rien de gratifiant dans le fait de savoir que le Seigneur des Chevaux ne vendait que sa meilleure marchandise au Palais. C’était plus humiliant qu’autre chose. La preuve qu’ils avaient réussi à suffisamment me mater et me dresser pour que je leur sois utile. J’allais leur rapporter beaucoup d’argent et ça me rendait fou. J’aurais tant préféré finir entre les mains d’un homme ou d’une femme quelconque. Ne lui rapporter que quelques pièces. J’ai serré les dents. Pour ne pas hurler ma rage et ma douleur.

Oh, le joli Chien !
C’est quelle race ?
Oh, il vient de loin, il vous a coûté combien ?


Bravo, Coyote, bravo bravo.

J’ai rapporté beaucoup d’argent au Seigneur des Chevaux et il était content. Point d’orgue de quatre années d’humiliation et de déchéance. Et moi, je me suis traîné, garde des jardins, acceptant mon sort sans sourciller puisqu’il n’y avait plus que ça à faire. J’avais plus la tête à espérer fuir. J’étais résigné à travailler jusqu’à mourir et enfin m’en aller. Et j’attendais désespérément la fin du test, la venue de la mort pour reprendre le contrôle de ma vie.

J’en ai fait des cheveux blancs entre ces murs. J’en ai accumulé, des plies de vie au coin des yeux. Trop pour pouvoir les compter. Vieilli avant l’âge.

Dix années passées. Dix années de soupir à mourir.

Et la Colombe est arrivée.

i can’t quite remember

Elle ne s’appelait pas vraiment Colombe. Mais elle était si jolie, si douce. Elle était bien plus qu’un grain de sable perdu dans le désert. Elle était belle comme la neige qui s’endort au sommet des monts, les trésors d’or des paysages agniens. Ses cheveux comme une nuit parsemée d’étoiles. Son teint de cuivre et de cannelle et ses yeux, oh ses yeux, trésors de beauté. Elle était si douce, la Colombe. Quand elle est arrivée au Palais, sans un bruit, sans prévenir, discrète et renfermée, mes yeux se sont posés sur elle et son image m’a poursuivi toutes les nuits qui ont suivi.

Elle était belle comme une reine et elle méritait bien plus qu’une vie dans un harem, à attendre sagement. À écarter les cuisses et satisfaire la volonté d’un quelconque souverain. Elle méritait la lune, des doigts délicats dans l’or noir de ses cheveux. Des caresses, des promesses, des rires et des baisers.

Je la trouvais joli comme j’ai toujours trouvé beau les lumières qui touchent la montagne et les paysages majestueux de Prithvi. Belle comme quelque chose que l’on contemple platoniquement sans aucun désir de toucher. Elle était belle comme ma liberté envolée. Et j’ai aimé la regarder flâner dans les jardins. S’asseoir au bord d’une fontaine, regarder l’eau avec la mélancolie de ceux qui ont trop perdu à force de marcher.

Elle avait l’air craintive et effrayée, comme un oiseau à qui on a interdit de voler. Ses ailes ramassées et brisées pour mieux rentrer dans sa cage. Je la regardais de loin en me disant que les types comme moi ne pouvaient pas approcher les fleurs comme elle. Mais sa détresse me touchait, me bouleversait.

Alors je guettais chacun de ses passages au jardin. Je la surveillais de loin. C’était ma mission, bien plus que protéger des foutues brindilles, c’était elle que j’épiais. Douce Colombe aux yeux si tristes, n’y avait-il aucun moyen de lui caresser les plumes ? J’ai fini par lui cueillir une fleur qui sentait bon la douceur. Puis quelques autres. C’était pas grave si j’étais sermonné pour ça. Je voulais juste les lui offrir. Qu’elle oublie un instant tous ses malheurs. Qu’elle se sente importante, vivante.

«  Pour toi. »

Elle n’a pas osé les prendre, la Colombe. Elle avait peur. Et je ne voulais pas lui attirer de problèmes alors j’ai déposé les fleurs à côté d’elle avant de reprendre ma place. Et c’est ce que j’ai fait, tous les jours après celui-ci. Des fleurs en bouquet, en couronne, sur ses cheveux, dans son coeur.

De toute façon, ça m’était égal qu’elle les accepte. Tant que je pouvais la voir et m’assurer de la blancheur de ses plumes. Ça devait être un étrange, un homme de ma stature renfermé et effrayé à l’idée d’offrir quelques fleurs. Mais tu sais, elle a fini par les accepter, mes cadeaux. Craintivement, tout doucement. Ses sourires comme autant de joyaux. Elle s’appelait Sable.

Aussi insignifiante qu’un grain de sable.
Mais le sable, c’est le lit du désert, le sel de ses tempêtes. Il est beau, dangereux, insaisissable. Il enterre les gens et les secrets. Les gens le foulent mais se plient à lui et ses désirs. Il est mystique et il brille comme mille soleils. Et même si il n’y avait plus de feu dans ses yeux, de tempêtes dans son coeur, j’espérais qu’un jour le vent vienne souffler les braises et la ranime.

Qu’elle se déchaîne et qu’elle montre à quel point ils ont eu raison en l’appelant Sable.

Même si je préférais l’appeler la Colombe. L’oiseau pur de mon ciel noir. Miel de mon coeur.

Je l’ai approchée en silence. Sans l’effrayer. Sans la brusquer. Au rythme de ses hésitations. J’ai appris à la connaître. Je n’ai jamais osé la toucher, pas même pour lui caresser la joue. Je gardais les mains bien croisées dans mon dos, posées sur mes cuisses quand je m’asseyais à côté d’elle. Sa voix comme une berceuse, doux chant d’étoiles. Je lui parlais, un peu. Pas des Chiens. C’était pas important. Je lui racontais comment c’était à Prithvi. La neige, les aspérités du temps sur les montagnes, la vie, les gens. Ma soeur abandonnée à son sort, son frère ni père. Ma culpabilité. Le murmure des ruisseaux. Je ne sais plus si je lui ai parlé de toi, peut-être au détour d’une conversation.

C’était toujours doux et mesuré. Bref. Je l’attendais comme on attend la brise en plein soleil.

J’ai retrouvé quelques morceaux de mon humanité entre ses ailes.

La tempête de sable a soufflé le vent de ma révolte.

Gentille, jolie colombe aux yeux éteints. Mais il restait quelque chose au fond. Un espoir.  Je m’en voulais d’être impuissant. Mais on ne peut déterrer des années d’éducation, enracinées jusque dans le coeur. Pas si vite. Pas tout seul. Il faut du temps. Parfois toute une vie. Et parfois, elle ne s’habitue pas. Comment se réhabituer à la liberté après une vie de soumission ?

Mais ma jolie Colombe, je sais qu’elle se faufilera entre les barreaux un jour. Elle s’envolera, c’est un secret, il ne faut le dire à personne. Mais elle s’envolera vers les bleus éternels du ciel, je le sais.

Les perles comme elles ne peuvent pas rester enchaînées. Elles méritent d’être libres. Recouvertes du velours de l’écrin. Celui de la douceur, de la liberté. Je ne sais pas trop. Peut-être les deux.

J’aurais voulu rester pour elle, tu sais. J’étais prêt à m’enchaîner toute ma vie pour ses beaux yeux et continuer à lui offrir des fleurs. Ç’aurait pu me plaire.

Mais il fallait que je m’en aille.



— unleashed —






the pines, they often whisper, the whisper what no tongue can tell

Je ne pouvais pas partir sans la prévenir et lui caresser les plumes une dernière fois. L’expression de son visage m’a déchiré, décimé, fait longtemps hésité. Penses-tu que j’ai été égoïste en pensant à moi plutôt qu’à elle ? Je l’ai laissée seule, merde. Je m’en veux. Est-ce que tu penses qu’elle m’en veut ? Elle aurait raison. Je ne suis pas resté à ses côtés, je ne l’ai pas protégée. J’ai failli à ma mission, ce à quoi j’avais pourtant été soigneusement dressé.

Je suis désolé, ma jolie Colombe.

Un jour, je trouverai le moyen de me faire pardonner. Je te le promets.

Mais il fallait que je m’en aille, que je profite de ce soupçon d’éveil. Je ne voulais pas faire encore mourir la flamme qui avait repris vie au fond de mon coeur. Bien sûr, j’avais peur, la crainte des coups et des représailles s’ils me retrouvaient m’a longtemps fait douter. Retourner au Pavillon, si seulement j’en valais la peine, reprendre mon dressage depuis le début, subir à nouveau la morsure du fouet et la folie de l’isolement ? Il en était hors de question. Alors je me suis demandé si ça en valait la peine. Ce n’était pas si horrible que ça, garde au palais. Surtout pas en compagnie de la douce Colombe.

C’est misérable à dire, mais j’en étais presque à remercier le Seigneur des Chevaux de ne pas m’avoir vendu au premier noble et d’avoir été assez cupide pour me proposer à son souverain. J’avais peur de le croiser à nouveau. De me prendre des coups entre les côtes. Et puis, fuir, à quoi bon ? Peut-on vraiment échapper à sa destinée ? Oh oui, je me suis posé des questions à en avoir mal à la tête.

Est-ce que j’avais le droit de le faire ?
Non, bien sûr que non, les esclaves n’ont aucun droit. Les Chiens appartiennent à un Maître. Ils ne décident de rien. Mais s’ils sont dociles, la Main les nourrit. Frisson de dégoût dans le dos. J’en étais vraiment rendu à là. Me demander si j’avais le droit de partir à la reconquête de ma vie mutilée.

J’ai attendu le bon moment. Le bon instant. Je me suis évaporé à la faveur de la nuit. À reculons. Luttant contre moi, l’envie de retourner caresser les plumes de la Colombe.

La nuit me faisait peur. Le silence. Le noir.
Oh, non, je ne voulais plus de tout ça.

La peur me nouant le ventre, j’ai fait un pas, puis deux. Les épaules carrées, les muscles noués, la respiration courte. Sur le qui-vive. Terrifié à l’idée d’une main se posant sur mon bras, sur la marque sur mon épaule ou celle sur la hanche. Je m’attendais presque à une horde d’esclavagistes sur mes talons. Mais personne n’a relevé. Personne n’a posé de question. C’était presque trop facile. Les premiers jours, j’ai attendu, persuadé que les rabatteurs allaient à nouveau me tomber dessus et m’envoyer à la case départ.

Une semaine, puis deux.
Une lune, puis deux.

Ils me m’ont jamais trouvé. M’ont-ils oublié ? Moi, pas. Ils hantent mes jours et mes nuits. Mes insomnies. Ils sont dans chacun de mes cauchemars. C’est comme s’ils me tournaient autour, putains de vautours. Ils ne me laissent jamais en paix. J’ai beau m’échapper, ils continuent à me poursuivre. À serrer mes entrailles. À me réveiller la nuit. Combien de fois je me suis éveillé en sursaut, sueur moite collée à mes vêtements, à t’appeler, à chercher mon père, ou la Colombe, quelqu’un, quelque chose. Combien de fois je me suis perdu, incapable d’apprécier les distances, mes yeux et mon cerveau bousillés par l’isolement. Je suis un estropié de la vie. Blessures muettes sur le coeur qu’aucun baume ne peut soulager.

Et puis au pire, il y a les marques pour me rappeler d’où je viens.
La liberté comme une prison, comme un fardeau. Je pensais me sentir libre. Mais ici aussi, je suffoque.

Vagabond, je tourne en rond dans ma prison à ciel ouvert. Je cherche un moyen d’endormir mes maux. De les taire à tout jamais. Et même sentir ta présence dans le murmure des vents ne suffit plus à me rassurer, me faire sourire comme avant. Parce que j’en viens même à douter.

Est-ce que ça valait la peine de fuir ?
C’est ce que je me demande, quand je pose les yeux sur le gamin aux cheveux de cendre.

oh traveller, what have you seen ?

Tu y crois toi ? L’esclave esclavagiste ?

J’ai tué pour ma survie. Je me suis battu, j’ai montré les crocs, les griffes, ma lame. J’ai grogné. J’ai fait des choses que j’aimerais oublier.

Je fuis ma destinée, la peine qui m’a été infligée. J’ai espoir de ne jamais être retrouvé. Ça fait bien trop longtemps. Ils pensent sûrement que je suis mort. Tant que je ne rôde pas trop près d’Agni, que mes marques restent cachées, personne ne pourra comprendre. Je suis devenu un fantôme. Je ne suis plus celui que j’ai été enfant, celui que j’ai oublié. Je ne suis pas non plus Coyote. Je suis une ombre, quelque chose. Mais quoi ? Qu’est-ce que je suis ? Qui je suis ? Suis-je quelqu’un ou plutôt quelque chose ? Je n’en sais rien. J’ai vu trop de choses, trop de secrets honteux, je ne peux plus les compter et de toute façon, je n’ai jamais su vraiment le faire.

Âme solitaire, j’égrène le temps qui se traîne et je fixe le cadran qui tourne. Tic tac. Ma vie passe.

Je ne suis plus qu’un chasseur d’hommes. Clin d’oeil à toi, Orik. Sauf que toi, c’est les animaux que tu capturais. Moi, c’est les gens comme moi. Ceux qui cherchent à fuir quelque chose. Et je me répugne. Et je me dégoûte. Mais je le fais quand même. Qu’est-ce que je peux faire de plus. Je ne suis pas doué à grand-chose. On ne m’a appris qu’à grogner et me battre. Je ne sais même pas si je pourrais réussir à forger quelque chose si je me retrouvais dans une forge.

À l’aube de mes 40 ans, je ne sais plus si tout ce que je fais a un sens. Peut-être qu’il faudrait que je range mon épée. Que je me soumette en rampant et implorant clémence. Que je les supplie de me reprendre, même. Je me pose souvent la question. Mais je me dis que ça ne te plairait pas, de me voir ruminer ces idées sombres. Alors je les enferme dans une boîte.

Mais si tu savais comme c’est dur. Ils me supplient tous de les relâcher. Ils me promettent de l’argent, de l’or et des merveilles si je ne dis rien. Je ne les écoute jamais. Je me contente de les attacher, de les ramener là d’où ils viennent. Je les regarde retourner aux fers, muet et silencieux. Mais s’ils cessaient de crier et de pleurer, ils entendraient mon coeur qui saigne.

C’est bien ce que je comptais faire de cet homme de poussières. Il était comme tous les autres. Un moyen de gagner de l’argent. Une raison de plus de me haïr et de m’interroger sur la légitimité de mon existence.

*


C’est qu’il avait de la force, le gamin. Je m’étais rarement donné autant de mal pour attraper une âme fugitive, les années au Pavillon des Chiens jouaient en ma faveur et me donnaient l’avantage en combat singulier. Pas besoin de dégainer, juste quelques coups de poing bien placés. Lui, il avait le corps qui criait qu’il savait se battre. Ça se sentait dans ses gestes et dans ses coups. C’était plus que la rage de vaincre et d’être libre. Non, c’était les feintes et les mouvements de quelqu’un qui a appris à se battre. Qui a été éduqué pour ça. Quelqu’un comme moi.

Un drôle d’enfant.
Pas si jeune que ça.

Étrange entre-deux. Des yeux qui parlent trop, un air qui contraste avec la stature, le gris des cheveux, de la peau. Poussières d’existence. Comme si lui aussi avait passé trop de temps à l’ombre, jusqu’à être jauni, vieilli, sali, terni. Couleurs envolées. Monde de cendres.  

Il a trahi mon secret. À force de se battre et de lutter. Il a vu la marque au fer rouge sur mon épaule. J’ai bien vu la surprise dans ses yeux. La raillerie, peut-être. Ou du moins, l’incompréhension. C’est vrai qu’il y avait de quoi être perdu. J’ai eu beau rapidement m’écarter et cacher mon épaule, c’était trop tard.

Qu’est-ce que j’étais censé faire d’autre, hein Orik ?
Le laisser partir ? Avec la crainte qu’il ne me trahisse, qu’il raconte qui je suis. Le ramener ? Encore moins. Il y avait quelque chose dans son expression qui me hurlait de me méfier. Qu’il allait parler si je le ramenais à Agni. Alors voilà. Il est là, je suis là et nous sommes là tous les deux. À se dévisager, âme en peine et de haine à la dérive, solitaires. Que dire ? Que faire ?

Il s’est débattu, trop. J’ai fini par l’attacher. Je ne vaux vraiment plus rien. Je l’observe à la dérobée. Il dessine des trucs dans le sable.

« T'façon, les présentations, on s'en cogne pas mal. Qu'est-ce que tu comptes faire de moi, maintenant ? »

« Je ne peux pas te laisser partir. Et je ne peux pas te ramener non plus. »

Un soupir qui s’évapore dans l’air. Je me prends la tête entre les mains. Quelle poisse. Je suis plus proche de la fin de ma vie que du début. Si je le lâche et qu’il me trahit, avec un peu de chance, je serai mort dans quelques années. Qu’est-ce que je dois faire Orik ? Le laisser partir. Non, non, je ne peux pas. Alors il doit rester. Un nouveau boulet à mes pieds. Non, il s’appelle Gris, c’est vrai. Il pense qu’il s’appelle Gris comme je pense m’appeler Coyote. Mes yeux qui se posent sur lui. Questions muettes. Il est plus jeune que moi. Il a l’air d’un jouet fêlé. Oublié dans un coin jusqu’à en prendre la poussière. À quoi il ressemblerait si on soufflait un peu dessus ?

Je m’approche de lui. À bonne distance. Je me souviens de ses poings. Tu ne vas pas approuver Orik, mais c’est pas grave.

« Alors tu vas rester avec moi. Et si tu essaies de me fuir, de me duper, je te tue. Sans hésiter. »

Et je l’ai déjà trop fait.

Beaucoup trop de fois. Une tempête passe dans mes yeux. Je me redresse. Mon équilibre qui vacille. Il cherche à échapper à la fatalité. Il ne veut plus de Maître ni de prison. Et me voilà.

Père, s’il te plaît, ne pleure pas devant les frasques de ma vie. Je serai un bon fils quand je serai mort.

Et Orik, s’il te plaît, ne m’en veut pas trop. Je fais de mon mieux. On fait toujours de son mieux, pas vrai ? J’espère que tu passeras encore tes mains dans mes cheveux pour m’apaiser quand je serai plus là. J’ai fini de te haïr et je veux te revoir. M’abandonner, tout laisser tomber. Fermer les yeux. Ne plus les rouvrir.

Il est mort, le feu de ma révolte.
Il est éteint, le feu de ma colère.

Je n’ai plus que les doutes, la peine. La promesse de la mort qui se profile à l’horizon, dans les éclairs qui zèbrent le ciel.

Ne t’en fais pas Gris, je ne serai bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Et j’ai hâte de m’endormir. Ne plus souffrir, ne plus rien détruire. J’ai passé du temps à fuir le silence. Et maintenant, je l’attends.

Désespérément.


The day is done, the time has come
You battled hard, the war is won
You did your worst
You tried your best
Now it's time to rest
Now it’s time to rest
See the fire in your eyes


physique et cara plus bas.

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Llyn
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Re: the day is done, the time has come. Dim 19 Mai - 18:44
Bienvenuuuuuuuue the day is done, the time has come. 3828281359

J'ai pas encore lu, mais je t'aime déjà the day is done, the time has come. 2528907821
Bon courage pour la suite the day is done, the time has come. 1598555155
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Gris
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Re: the day is done, the time has come. Dim 19 Mai - 20:05
L'homme de ma vie the day is done, the time has come. 2952387263
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Coyote
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Re: the day is done, the time has come. Lun 20 Mai - 0:12
Moi jtm pas Llyn. the day is done, the time has come. 1317000085
(♥︎)
Mon PupPup. ♥
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Ishüen
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Re: the day is done, the time has come. Lun 20 Mai - 8:09
Oh le beau toutou ! Tu étais assurément l'une de mes pièces maîtresses et je t'ai vendu à prix d'or the day is done, the time has come. 2528907821

Bienvenue parmi nous ! Tu sais déjà tout de mon amour également, sans compter que j'ai survolé le début et que je suis... soufflée, comme toujours. J'ai hâte de voir la suite : Bonne continuation the day is done, the time has come. 2948957117

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Ren
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Re: the day is done, the time has come. Lun 20 Mai - 10:37
Et également la bienvenue à toi aussi ! the day is done, the time has come. 2735931684 Je ne suis pas très présent à cause du boulot en ce moment mais pareil si tu as des questions n'hésite pas ! Bon courage pour le reste de ta fiche the day is done, the time has come. 2948957117
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Re: the day is done, the time has come. Lun 20 Mai - 18:09
Oh, Maître, quel honneur, tant de compliments, il ne faut pas. the day is done, the time has come. 1126897386
Merci, tjr un plaisir de savoir que tu aimes me lire.♥

Et merci à toi aussi Ren the day is done, the time has come. 3828281359
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Anne-Marie
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Re: the day is done, the time has come. Lun 20 Mai - 19:01
Bienvenue !

J'apporte le pot d'arrivée, de quoi commencer sur un bon pied (bien que tout cela soit déjà formidablement bien partit)
J'ai tellement hâte d'en savoir plus encore !
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Coyote
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Re: the day is done, the time has come. Jeu 23 Mai - 14:21
Merci bien ! J'espère que le reste plaira. :3 the day is done, the time has come. 4211656393
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Ren
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Re: the day is done, the time has come. Dim 9 Juin - 9:45
the day is done, the time has come. 2735931684 Je viens un peu aux nouvelles ! Comment avance ta fiche ? Besoin d'un délais ? the day is done, the time has come. 2948957117
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Coyote
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Re: the day is done, the time has come. Dim 9 Juin - 21:08
omg orz je suis désolée pour la lenteur. je vais tout faire pour finir cette semaine!! the day is done, the time has come. 2681688703 the day is done, the time has come. 2681688703 the day is done, the time has come. 2681688703
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Coyote
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Re: the day is done, the time has come. Jeu 13 Juin - 18:47
Et c'est un échec total, la fiche ne rentre pas dans deux posts. the day is done, the time has come. 1126897386 the day is done, the time has come. 1126897386 the day is done, the time has come. 1126897386 the day is done, the time has come. 1126897386 the day is done, the time has come. 1126897386
Je case donc la suite ET FIN comme une shlag ici, hop.



Tu auras beau t'échapper.


Vagabond, tu tournes en rond, âme solitaire. À la dérive, le monde est ta prison. Loin, au loin, tu dérives. Souvenir de ton enfance qui s’étiole dans ta mémoire. Tu te souviens encore des montagnes, elles se dessinent dans les brumes de tes songes. La neige au sommet des monts, blanche comme les cheveux qui poussent et qui retombent. C’est ta propre vie qui s’effondre. Tu es né un jour, et tu te demandes pourquoi. Ta mère, amour parenthèse, ton père, relation compliquée. Vieil homme bourru qui parlait peu mais qui pensait beaucoup. Calme et inébranlable. Tu tiens de lui, plus que tu ne le crois. T’as hérité de ses absences et de ses silences. Vous parliez peu dans ta famille. Les mots étaient futiles, inutiles. Tout se disait en grimace et main posée sur l’épaule. Les je t’aime n’existaient pas plus que les tu me déçois. Vous ne vous racontiez pas d’histoire. Il n’y avait pas de haine, oh non. Ton père t’aimait. Ou peut-être aimait-il l’image qu’il se faisait de toi. Père voulait un garçon pour le transformer en homme et lui faire reprendre la forge. Tout, plutôt que la voir s’éteindre. C’était tout ce qui faisait briller ses yeux. Il y passait du temps, plus qu’avec toi. Alors enfant, tu chérissais les moments où il t’emmenait pêcher. Il t’ordonnait toujours de te taire pour ne pas effrayer les poissons. À la forge, il t’imposait le silence, te demandait de t’asseoir et d’observer. Au mieux, de lui passer les outils. À la maison, il mangeait ses soupes et ses potages avant de retourner travailler. Sans toi. Il disait que tu étais trop jeune pour veiller tard. Vous n’aviez pas le temps de vous apprendre. Mais parfois, il te faisait asseoir sur le banc de bois, te touchait l’épaule et t’enseignait la vie.

Et tu l’écoutais comme on écoute un vieux sage. Respectueusement. Docilement. Des étoiles au fond des yeux. Un jour, il t’a dit que devenir un homme prenait du temps et qu’il suffisait de pas grand chose pour ne plus l’être. Qu’il fallait toujours se battre et lutter, ne rien prendre pour acquis. Il y avait quelque chose dans ses yeux. De la tristesse. De la colère peut-être. C’était la première fois que tu le voyais comme ça. C’est pour ça que tu as été marqué par ses mots, qu’ils t’ont marqués, hantés, poursuivis, et que tu te les murmures encore. C’est comme un peu de miel. Ça adoucit la rancoeur qui noircit ton coeur.

Souvent, ton père te reprenait et te tapait sur les doigts quand tu répétais les mêmes erreurs. Mais il était patient, savait récompenser tes efforts et tu étais heureux quand il te confiait des responsabilités. La forge, l’avenir de ta soeur, du foyer. T’étais en train de devenir un homme à ses yeux. Il te faisait confiance. Il fatiguait, se traînait, respirait mal, mais il en imposait toujours autant. Jusqu’à son dernier souffle, ton père est resté égal à lui-même. Silencieux, calme, inébranlable.

May I, stand unshaken ?
Amid, admist a crashing world…


De lui, tu as appris à te taire et observer. Ne pas trop l’ouvrir. Attendre. Recommencer. Encore et encore. S’acharner. À laisser les évènements te traverser sans trop t’atteindre. À aimer le calme des montagnes, le chant des ruisseaux, la neige, le froid, les intempéries, l’humidité, la pluie, l’odeur de l’acier trempé, brûlé, forgé. Autant d’odeurs, autant de sons qui t’effraies désormais. Tu les aimais, il y a longtemps.

Mais tu n’es plus le même, pas vrai ?

La vie t’a mordu de son fouet, jusqu’à étreindre tes chairs, te les arracher, te déposséder de tout jusqu’à ton nom.

Ton existence avait si bien commencée. Une famille, une soeur. Quelqu’un à aimer. Ton chez-toi, ta maison. Orik, ta raison de crever, de vivre et d’espérer. Sa barbe rousse, ses longs cheveux, ses sourires, oh, c’était ton putain de rayon de soleil. Le grain de folie dans la monotonie paisible de ton quotidien. C’est lui qui t’a appris à faire tes sourires qui ressemblent à des grimaces. C’est sur tes lèvres que sont nés tes premiers rires et soupirs. C’est sur sa peau que tu as dessiné des rêves et des monts, des chemins et des destins. C’est tout son être que tu as enlacé, aimé, adoré. Il t’a enseigné l’art de la chasse, de la survie, tu aimes à penser que c’est autant grâce et à cause de lui que tu as réussi à t’en sortir dans ta vie de fugitive. Parce qu’il t’a enseigné à bien te placer face au vent, à bander ton arc, caler ta respiration sur celle de ton environnement, prendre ton temps, te concentrer. Et puis tirer. T’es devenu bon chasseur. Rapide, efficace. T’étais un enfant qui marchait dans ses pas. Il était un peu plus vieux que toi et pourtant tellement innocent. Il avait le regard qui pétillait, des promesses d’aventure dans les pupilles. Et il en avait plein son sac. Il t’en racontait à chaque fois qu’il revenait de ses périples.

Tu fermais les yeux et tu te rêvais en aventurier. Ton père te disait : si tu veux devenir un héros, il te faudra une épée, alors travaille à la forge. et il avait raison, qu’est-ce qu’un héros sans son arme de légende ? Mais Orik, lui, il riait, te tapait la tête et te promettait que tu deviendrais un vrai champion : Ton père est un vieux con, tu n’as besoin de rien pour forger ton destin. Parce que Orik lui, il était parti de rien et au fond, il n’était rien de plus qu’une étoile de plus dans la nuit. Mais il brillait fort, si fort. Petit papillon de nuit, il t’attirait.

De lui, tu as appris que les hommes avaient le droit de rêver et puis aussi de pleurer. Tu aurais aimé qu’il ne meurt jamais. Qu’il demeure éternel. Ton père que tu croyais inébranlable s’était éteint, mais il avait bien vécu, bien marché, il était temps pour lui d’enfin se reposer. Mais Orik, il était encore jeune et vaillant. Il avait encore des choses à vivre et il aimait la vie, bien plus que toi. Mais il est mort pour t’avoir aimé. Et toi, c’est ta vie qui s’est retrouvée assassinée.

Étranglée, martyrisée, écrasée sous la semelle du destin.

On a marché sur tes rêves, on a laissé un champ de pleurs et de doutes.

Son sang chaud jaillissant de sa gorge en torrent. Ses gargouillements. Son regard avant la fin. Son dernier soupir. Sa vie gâchée sur tes paumes, sur le sol, partout dans les pierres de la forge, sur les fourrures qui vous enveloppaient. Oh, ces images te donnent encore envie de vomir, de pleurer. T’avais jamais eu aussi mal. Tu ne pensais même pas qu’on pouvait avoir aussi mal. Enfer de damnation, royaume de douleur. Tu t’es noyé dans les tréfonds d’un océan de chagrin et de colère. Colère de ne pas avoir pu le défendre, le protéger.

Ça a toujours été ton truc, protéger les gens. Pas vrai Coyote ? D’abord, père t’a appris à protéger ta soeur. À l’éloigner du fils des voisins quand elle était trop jeune pour tous ces jeux. À veiller à sa candeur et sa jeunesse sans jamais l’étouffer. Et t’aimais ça. T’aimais donner du sens à ton existence et aider cette jolie fleur à s’épanouir. Dieu cruel, que tu es tombé de haut à la mort d’Orik.

Tu es devenu ce que tu haïssais.

Envolé, ton sang froid. Bonjour la colère, amère sur ta langue. La fureur sur tes poings que tu as abattu encore et encore dans le visage de la fille qui t’avait dénoncé. Elle t’aimait, tu sais ? Mais qu’importe. Tout était de sa faute. Tout, tout, tout. Il fallait que tu te venges. Il fallait que tu arranges tout ça. Alors tu as tué, tu t’es sali les mains. Les premiers cadavres de ta vie. Tu trébuches dessus dans tes rêves morts-nés et les cauchemars qui s’agglutinent sous tes paupières.

May I stand unshaken
Amid, amidst a crashing world

T’as tout perdu.

Ton innocence. Ta liberté. Tu as courbé l’échine, plié tes ailes, tu es rentré dans ta jolie cage et tu as cessé de chanter. De sourire aussi. À quoi bon sourire lorsqu’on perd jusqu’à sa condition humaine. Tu n’étais plus quelqu’un mais quelque chose, un Chien. Es-tu seulement quelqu’un, encore aujourd’hui ? Ce n’est pas parce que tu t’es ré-approprié la première personne que tu es redevenu ton propre maître. Parce que la vérité, c’est qu’il y a toujours eu quelqu’un pour te guider. Un chemin à emprunter. Ton père, Orik, les Maîtres. Quelqu’un pour te dire quoi et comment faire.

Et t’es perdu.

Perdu, triste, seul et fatigué.

Le Pavillon des Chiens a buriné tes traits, tes rides, délavé l’encre de tes cheveux. C’est triste à dire, mais tu es devenu un très bon Chien. Robuste, agressif. Sage et docile. Au pied. Coucher. Pas bouger. Attaque Coyote ! Tu faisais ce qu’ils disaient, ce qu’ils attendaient de toi. Avec l’espoir secret d’un jour t’en aller, en repartir sans la moindre séquelle. Ha ha, quel doux rêve ! On ne ressort pas indemne d’un enfer de damnation. Même si on se sort de la merde, l’odeur elle reste. Elle hante, même. Tu te tiens comme un livre décharné aux pages noircies, bouffées par l’humidité, rescapées de bien des incendies. T’es le soldat solitaire sur le champ de bataille, il n’y a que la mort et la désolation autour de toi.

Le Pavillon t’a asservi, l’isolement t’a brisé. De toi, il ne reste que des plumes. La colombe de ton ciel se meurt à l’agonie et erre à la dérive dans la nuit. Ce temps passé à l’étroit dans le noir, à macérer dans ta peur et transpiration, lécher, vénérer, révérer la main qui te nourrissait. À délirer, affronter les fantômes de ton passé. Tu ne veux plus t’en souvenir et tout t’y ramène. Les cicatrices sur ton dos, ta hanche, tes épaules, tes jambes, partout. Les cauchemars de tes nuits. Les terreurs de tes insomnies. Ta crainte du noir, ta haine profonde du silence. Tu ne veux pas être seul, tu ne veux plus être seul, ça te fait peur. À chaque fois, il y a le gamin que tu n’as jamais été, mort-né, qui tape à la fenêtre sale de tes yeux. Qui hurle pour qu’on le regarde, pour qu’on ne l’abandonne pas.

T’as tant de peurs.
Tu vis une vie de peur.

Tu as peur d’avoir peur. Peur des sifflements, du feu, de l’odeur de brûlé que tu aimais tant. Du métal chauffé. Des aboiements. Des espaces clos. Du bruit. Des chiens. Bon dieu, ils t’effraient. Tu les détestes. Ils te font bien trop penser au Pavillon. Mais c’est pas ça le pire. C’est que encore aujourd’hui, il t’arrive de tituber, de te sentir désorienté, perdu, parce que l’isolement dans un espace si petit, si étroit, a complètement foutu en l’air ton appréciation des distances. Tu le caches tant bien que mal parce que tu veux être fort et avoir les épaules assez larges pour toute la misère du monde.

Mais tu ploies, sous ton propre poids.

May I stand unshaken
Amid, amidst a crashing world

Tout t’effraie, te fait tiquer, réagir, bondir, frémir, grogner, dégainer, te méfier. Le moindre bruit, le moindre son, la moindre anomalie. Même le hennissement des chevaux. À chaque fois, tu penses que c’est la fin, qu’ils t’ont rattrapé et qu’ils vont te punir encore une fois. Te fouetter jusqu’à t’en arracher la peau. Te marquer au fer jusqu’à ce que ton corps ne soit plus qu’une masse brûlante shootée à la lave incandescente. Tu as tout perdu. T’avais jamais été très sociale, garçon calme des montagnes, pudique et inexpressif. Mais aujourd’hui, maintenant, c’est encore pire.

Comment faire confiance aux Hommes ?
Comment avoir confiance ?

C’est une vraie question que tu te poses. Tu t’en poses beaucoup, tout le temps. Elles tourbillonnent dans ta tête, déluge de point d’interrogation. Pourquoi ? Comment ? Et si ? Oh, si seulement… Mais tu ne trouves jamais les réponses, elles se heurtent et meurent sur le mur de tes silences. Tu t’interroges, tu penses, tu réfléchis beaucoup. Et pourtant, t’es loin d’être intelligent. T’es même un peu con. On dira simplet pour ne pas être offensant. Père t’a enseigné les rudiments de la vie, ce dont tu avais besoin pour une existence simple et paisible. Le Pavillon ne t’a appris que la colère et le désespoir. Comment t’enfoncer dans les visages, comment détruire, comment tuer, et comment divertir les bonnes gens venus assister à ces combats sans merci où chacun lutte pour sa survie. Tu sais frapper, tu sais haïr. Sacré bagage. De la vie, tu ne connais pas grand chose. T’as un vocabulaire simple et rudimentaire, beaucoup de mots te laissent perplexe. Beaucoup de choses t’interrogent. Et ça fait encore plus de questions. Tu les gardes pour de toi. De toute façon, à qui les poser ?

Tu es seul, ha, ha. Enfin plus maintenant, il y a Gris. Mais Gris, il est aussi largué que toi, il l’est même plus. Il découvre tout avec l’innocence des enfants. Toi, tu ne t’émerveilles plus de rien, pas même de sa douce candeur. Tu gardes tes distances, tu verrouilles ton coeur aux autres, aux émotions. T’es un enfant du monde, ballotté de paysage en paysage, sans jamais avoir réussi à trouver ta place. Tu n’as plus de maison, tu n’as plus de toit. Tu n’as que ta peine et ta haine, ce que tu as gagné à la sueur de ton front, au sel de tes larmes. Rire amer lorsque tu repenses à ceux que tu as arrêté. Des esclaves, des fugitifs, des gens désireux d’échapper à la fatalité. Des paumés comme toi que tu as renvoyé aux fers. Ces mêmes fers qui te hantent.

Ça te donne envie de vomir.
Bon sang, tu te détestes, tu aimerais mourir.

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Tu te détestes, tu te hais.
Si seulement, tu pouvais disparaître. Mais ça n’effacerait pas tes crimes. On t’a puni, condamné à la perte de ton humanité pour avoir tué. Alors pourquoi, pourquoi t’as t’on forcé à assassiner ? Au Pavillon, il y avait des combats à mort, parfois. C’était l’autre ou toi. Alors tu as tué. Quitte à en vomir, à en avoir le ventre trop noué pour manger et tituber le lendemain. Tu as violé ces pauvres femmes, ces Chiennes parce qu’on te l’avait ordonné, que tu avais pas le choix et qu’elles risquaient encore plus si tu ne te soumettais pas. Tu t’es glissé entre les cuisses, tu as violé, tu as baisé, tu t’es soumis. Jusqu’à en avoir honte. Jusqu’à en hurler et glisser un peu plus bas sur la pente des abysses. Tu t’en es voulu, tu t’en veux, tu t’en voudras toute ta vie. Dire qu’à cause de toi, il y a des gosses à Agni, des Chiots qui ne sauront jamais ce que être libre veut dire.

Debout Coyote. Ne vacille pas. Ne tombe pas. Tu n’avais pas le choix. Hein, tu n’avais pas le choix ? Tu n’avais pas le choix non plus, quand t’en es arrivé à perdre toute dignité pour que la Main te nourrisse dans les cachots. Et puis, ces gens que tu arrêtes, ils ne te laissent pas le choix non plus.

Menteur menteur, on a toujours le choix.  Elle hurle, la petite fleur dans ta tête. Elle a commencé à pousser après l’isolement. Parce que t’en étais à parler à toi-même pour être sûr que quelqu’un t’écoute. Tu le fais encore, parfois. Il t’arrive d’avoir des absences, de te perdre dans un monde qui n’appartient qu’à toi et Dieu, il est laid.

Mais pourtant, malgré tout ça, tu te tiens debout. Tu vacilles, tu titubes, tu n’es plus très droit, mais tu es toujours là. Tu n’as plus de rêves, tu n’as plus rien si ce n’est tes doutes et tes remords. Mais tu es là. Désespérément là. Tu aimerais tant ne plus l’être. Devenir qu’un souvenir et encore, c’est trop. T’évanouir comme une ombre dans la nuit. Tu ne manquerai à personne. Ta soeur t’a probablement oublié. Elle s’est trouvé un époux, a eu des gosses, une vie, mieux à faire que de penser à son meurtrier de frère. Ce dépravé, ce pédé. Mais c’est pas de ta faute, si tes yeux se sont posés sur Orik plutôt que la vipère.

Tu n’as rien choisi.

Ça t’es tombé dessus. Mais si tu avais su, jamais tu ne l’aurais aimé. Mais c’est trop tard pour tout ça. Ce qui est fait est fait. Et puis, il  y a quelques bons souvenirs à travers toute cette douleur. La douce Colombe. Tu penses encore à elle. À ta lâcheté quand tu l’as abandonnée. Tu te demandes où et comment est-elle ? Si seulement tu pouvais la retrouver pour l’écouter chanter et lui caresser les plumes. Lui offrir encore plus de fleurs. Elle te manque. Parfois aussi, tu penses à Vipère. Ce gamin devenu Chien. Est-il seulement encore en vie ? Tu l’espères. Peut-être que tu le croiseras un jour. Ou dans une autre vie. C’est vrai que tu ne te souviens plus de grand chose et que ta mémoire te joue des tours, mais eux, ils demeurent.

Tu as oublié tant et trop de choses, jusqu’à ton propre prénom. Mais ce qui reste, tu le chéris. Tu ne veux pas tout perdre. Tu te bats pour faire fonctionner ta mémoire. Souviens-toi, bon sang, souviens-toi, souviens-toi… SOUVIENS-TOI. Mais rien ne sort. Tu ne connais plus ton nom.

T’es plus que Coyote.
Coyote le charognard, Coyote le déchet.

Pressé d’en finir et de ne plus exister. T’es fatigué de marcher, de lutter. T’as trop trébuché. Tu veux juste t’allonger. T’endormir à jamais.

May I stand unshaken
Amid, amidst a crashing world

T’endormir alors qu’il te laisse tant à découvrir. Même à l’aube de tes quarante ans, tu es parfois un enfant et il y a ton coeur qui brille quand tu apprends quelque chose qui te plaît et que tu ignorais. Tu savoures toujours la sensation du vent sur ta peau, les baignades dans les lacs, les plaisirs simples de la vie, tout ce que tu avais perdu dans la Fosse puante des Chiens.

Et puis, même si Gris est ton captif, parfois, tu te dis qu’il dépend de toi. Il est aussi pur et innocent qu’un ciel bleu. Mais pourtant, il y a quelque chose qui ne colle pas. Il a trop de marques et de cicatrices pour être si doux, si naïf. Quel secret cache-t-il ? Oh, encore plus de questions. Tu ne peux pas t’endormir sans trouver les réponses, si ? Et puis, il faut que tu retrouves tes origines, que tu laves tes racines. Tu ne veux pas mourir en t’appelant Coyote.

Tu n’es pas Coyote.
Tu ne veux plus endosser ce rôle. Celui du mercenaire sans foi ni lois prêt à tout pour quelques pièces. T’en as assez. Tu veux retrouver une vie simple pour un homme simple. Une cabane, une parque, des longs après-midi de pêche et puis fermer les yeux pour l’éternité. Sourire aux lèvres.

Alors putain, SOUVIENS-TOI.

Tic-tac, l’horloge tourne. Les aiguilles qui grincent. Tes rêves qui passent. Tic tac, tic tac. Dépêche-toi. La vie passe vite. Tic tac, tic tac, tic tac, tictactictactic.

«  Alors je m’appelle vraiment Coyote ?  »
«  Non, Ielaël.  »

Mmm, oh, traveler
What have you seen?
Were there crossroads
Where you been, where you been?
I once was standing tall
Now I feel my back's against the wall
May I stand unshaken
Amid, amidst a crashing world
May I stand unshaken
Amid, amidst a crashing world



More more more ;; distant et impénétrable ; à vif ; amer ; aime le calme mais pas le silence ; brisé ; fatigué ; aimerait retrouver ses origines ; se souvenir de son prénom ; et mourir aussi ; parfois, il se dit qu’il devrait vraiment se planter son épée dans le ventre ; et au moins, Gris serait libre ; il s’en veut de le garder près de lui ; aucune estime de lui ; veut devenir un simple souvenir ; et encore, c’est déjà trop, juste disparaître ; craintif ; plus grand chose ne fonctionne à l’endroit ; mais il se tient encore debout, unshaken

Il t'en reste encore à porter


Une expression figée, gelée, c’est Pompéi sur la pierre glacée de ton visage.  Comme si tout s’était arrêté un jour, dans un dernier soupir, que tu avais oublié comment sourire. Et c’est vrai que tes sourires ont rejoint le cimetière de tes rires et espoirs. Il n’y a même pas de fleurs sur leur tombe. Ils sont morts en dedans, en secret, sans émouvoir personne. Ils sont morts dans l’oubli. Ils ont disparu sans prévenir, sans laisser de mots, ils ne reviendront plus, jamais tu le sais. Même si tu te souvenais de comment faire, tu ne voudrais pas. À quoi bon ? De quoi pourrais-tu sourire ? À quoi bon rire quand tout autour de toi te donne envie de pleurer ? Mais des larmes, tu n’en as pas, tu n’en as plus. Elles se sont barricadées dans la prison de tes cils quand le garçon que tu étais est devenu un homme. Les hommes ne pleurent pas. Père ne pleurait pas, Père n’était pas triste. Pas devant toi. Jamais. Trop pudique, trop fier pour montrer ses émotions, ses sentiments. Ses sourires à lui, ressemblaient à des grimaces. C’est ce que tu fais, toi, des grimaces. Des grimaces douloureuses qui suintent la tristesse et les regrets, le chagrin et la douleur. Des rictus qui étirent tes lèvres pleines, le pli boudeur de ta bouche. Des micro expressions que peu déchiffrent. T’es un livre qui a brûlé dans un incendie, de toi, ne restent que des pages couvertes de cendres, des lettres, des vestiges de ta mémoire, mille morceaux de toi. Morceau d’étoile tombé du ciel. Personne pour te raccrocher. C’est le temps qui a effacé la douce naïveté de ta jeunesse, qui a soufflé le feu de tes yeux. Ton éducation. Ta jeunesse envolée, gâchée. La vie, tout simplement. Orik, il disait que t’avais le regard pétillant comme mille soleils. Il disait que tes yeux ressemblaient à l’éclat argenté de la lune. Aux reflets des lames quand elles sont baignées par la lumière. D’un gris tournant vers le bleuté, comme s’il rêvait de meilleur mais qu’il n’osait pas. Des yeux qui furent vifs et curieux avant de se ternir et de s’endormir à jamais. Rêveur triste. Piégé dans le monde des ombres. T’as plus l’envie de t’extasier de tout, de regarder les autres avec la lueur admirative des gamins qui découvrent tout. Ce monde, tu l’observes de loin, comme si tu n’en faisais pas vraiment partie, pas vrai ? Tu donnes l’impression de ne jamais être là. D’en avoir assez.

Amertume au coin de tes lèvres, plis de vie accumulés au coin des yeux, barres d’anxiété sur le front. Des preuves pas si subtiles de ta vie qui passe et qui s’efface. Après toi, le déluge. T’as les sourcils froncés comme dessinés à l’encre de tes colères, comme si ta propre existence te contrariait, ou bien que tu étais toujours en train de réfléchir, de douter. Pourtant, tu n’en as pas l’air. Tu as l’air de tout le contraire. D’un homme sûr, qui sait ce qu’il veut. Où il va. Qui il est. Ha, ha, si seulement c’était le cas. T’es qu’une imposture. Visage étonnement bien conservé pour un Chien. Un nez trop droit pour quelqu’un qui s’est battu pour vivre, survivre. Il devrait être tordu, défoncé, mais il s’obstine à trôner sur ton visage, fièrement. Mais c’est pas grave. Parce que des preuves de violence, t’en as plein le corps et sur le coeur. T’as l’apparence d’un homme qui a vécu et marché, qui a vu. Tant de choses, beaucoup de choses. Et t’en es ressorti vieilli, aigri. Tes premiers cheveux blancs se sont mis à briller dans la nuit de tes cheveux alors que la vingtaine s’envolait à peine. À l’aube de tes 40, ils s’éparpillent partout dans cette tignasse, tu ne les comptes plus. Parfois, ça te fait même sourire. C’est comme la neige qui se dépose au sommet des monts, après tout. Et c’est joli la neige. Peut-être que tu t’aimeras quand tu auras les cheveux tout blancs, blanc couleur paix et espoir. De la neige, il y en a aussi dans ta barbe fournie, épaisse. T’es vite devenu un ours, tes poils effaçant les rondeurs de l’enfance.Tu marmonnes dans ta moustache, tu te grattes la mâchoire quand t’es gêné, perdu. Elle fait partie de toi. Et quand tu t’ennuies, parfois, tu la tresses, avec du fil, des perles, ce qui te tombe sous la main. Dès fois, ton regard se pose sur Gris et tu te demandes si ses mains sur ton visage te feraient frissonner, si ses doigts tressant ta barbe te feraient sourire. Chasse ces idées. Mets les dans une boîte. Ferme à clé. Oublie. Tu n’as pas le droit de te rêver avec lui.

C’est parce que tu as osé le nom d’Orik sur ta peau que t’en est ressorti couvert de blessures de guerre, de sang sur tes paumes. T’as des mains aussi grandes que celle de ton père. Capables de caresser, guérir, réconforter comme de tuer, broyer. Calleuses, pleines de cicatrices, de traces de brûlures, de bosses. Des mains qui ont travaillé pour gagner leur croûte. Qui cachent tant de sang sous leurs ongles courts. Le tien, celui des autres. Ceux que tu as blessé. Et ceux que tu as tué. Et te dire que tu n’avais pas le choix ne t’aide pas à te réconforter. Tu ne les aimes pas tes mains. Elles se sont trop agrippées à des hanches humides de peur et de sueur, ont serré trop de cuisses. Ça te fait vomir, même aujourd’hui. Une boule au ventre. T’as déjà songé à te couper les mains, une fois ou deux, en lorgnant sur ton épée. Mais qu’est-ce que ça changerait ? Tu aurais plus vite fait de te couper la tête.

Mais Gris serait tout seul.
Tu l’aimes bien Gris.
T’aimerais sourire pour lui, mais ce serait trahir ton coeur. Remettre en route une mécanique paralysée. Ça te fait peur. Alors tu vas continuer à afficher cet air renfrogné, ces épaules contractées, tendues, à l’affut du moindre piège. Ce n’est pas parce que tu es grand, comme sculpté dans les montagnes de ton enfance que tu n’as pas peur. Vestiges de ta vie dans la Fosse. La bataille perpétuelle pour se nourrir. Pour dormir. La peur au ventre de se réveiller avec un corps au-dessus du sien et l’impossibilité de fuir. Tout ça t’a rendu nerveux. Tes muscles n’y changeront rien. Quand on te voit, Coyote, on sent que c’est les montagnes qui t’ont vu grandir, qui t’ont fait naître. Corps massif, sculpté, forgé dans la pierre. Des larges épaules, des bras puissants, des pectoraux qui se soulèvent doucement à chaque inspiration, des abdominaux taillés dans le marbre, un torse imposant. Façonné par le goût des efforts, les combats dans la Fosse, dans l’Arène. T’aimerais bien les oublier. Mais ils sont gravés dans tes chairs. Jusqu’à ton âme. De ce doigt tordu depuis que tes os se sont fait broyer à ces griffures sur le torse. Ces traces de coup dans ton dos. Souvenir du fouet. De ton dressage. À force de plaie et de sang, t’es devenu un bon Chien, tu sais. Aux abois, plus grand chose d’humain. Mais ce n’est pas ce qui te fait le plus mal. Tu as appris à vivre avec. Elles ne te font plus mal. Même si les voir te font te souvenir du jour où tu as tout perdu, où tu es devenu un moins que rien. Tu te souviens de l’histoire de chaque cicatrice. Les rabatteurs dans le désert qui t’ont puni pour t’être insurgé un peu trop fort. Et les sbires de ce Seigneur des Chevaux, quand tu lui as craché à la gueule.. Et toutes les autres ici et là des autres Chiens. Ah, tant de souvenirs.

Mais la cicatrice la plus douloureuse, c’est celle sur ton cou comme un croissant de lune. Plaie béante. Encore sanguinolente. Elle te fait mal, mal, mal, si mal. Souvenir du soir où tout s’est arrêté. Où tout a commencé. Instant cruel où Orik a poussé son dernier râle alors que tu plaquais tes paumes contre sa gorge pour stopper les saignements. Et toi, depuis ce jour, tu saignes. Hémorragie intemporelle, éternelle, blessure de l’âme. Toi aussi, tu as failli y passer. Et pourtant tu es resté. Dieu terrible, monde abject. T’aimes pas quand on regarde ton cou. Tu plaques souvent une main devant pour le cacher. T'es cassé, et pourtant, tu veux encore frissonner. Embrasser. Aimer.

Arrête de rêver Coyote.
T’es qu’un esclave en fuite, la preuve en est cette brûlure au fer rouge sur ton épaule. C’est pas la seule. T’en as une autre dans le dos. Ce Seigneur des Chevaux te laisse définitivement un goût amer.  Et ce n’est pas parce que tu caches tout ça sous des fourrures et des manteaux épais que tu l’oublies. Tu as oublié qui tu étais, pas ce que tu es devenu. Tu donnes l’impression de vouloir te cacher dans tes vêtements et c’est le cas. T’aimerais ne pas prendre de place. Aussi invisible qu’un grain de sable dans le désert, qu’un flocon de neige en plein hiver. Mais tu ne peux pas te cacher.

Tu es là, dévoilé.
Même si tu gardes égoïstement tes secrets dans ton coeur et dans les tréfonds de ta mémoire. Un jour, tu retrouveras la clé. Tu ouvriras le coffre. Et il brillera de mille éclats, révélant les joyaux de ton sourire, la douceur de tes rires, la chaleur de tes yeux quand y brûle le feu.

Dis, Coyote, ils ressembleraient à quoi tes sourires ?
Dis Coyote, ils ressembleraient à quoi tes rires ?
À la liberté, peut-être.
Sur ton lit de mort, tu souriras.
Tu crèveras en emportant avec toi les douleurs de ta vie passée.
Après toi, le Déluge.



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Llyn
Gardienne de l'Eau
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Llyn
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Re: the day is done, the time has come. Mar 18 Juin - 12:54
Me voilà, enfin the day is done, the time has come. 4211656393

Bon c'était long, très long the day is done, the time has come. 1126897386 Mais j'en suis venue à bout et je regrette pas du tout the day is done, the time has come. 3403948460
C'était cool, y'avait tellement de feels dans l'histoire que j'ai pleuré the day is done, the time has come. 2993150826 Je trouve que tu as très bien décrit l'ambiance du Pavillon des Chiens (peut-être un peu trop même the day is done, the time has come. 1126069131 ) et j'ai adoré le passage avec Sable (oui je suis pas objective sur celui-là). Bref, je n'ai rien à dire, y'a quelques coquilles mais rien de bien méchant (surtout vu la longueur xD).

Amuse-toi bien the day is done, the time has come. 3828281359

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Re: the day is done, the time has come.
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